Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Virgile Aeneis, Livre I

IV. Didon et Énée - Vénus et Cupidon [579-756]

 3. Didon prise au piège de Cupidon (695-756).

1, 695 Déjà Cupidon, obéissant aux ordres, marchait, tout joyeux, guidé par Achate,
portant aux Tyriens les présents royaux.
À son arrivée, la reine, sous de riches tentures
déjà s'est installée au centre, sur un lit d'or,
déjà arrive le vénérable Énée, déjà aussi les jeunes Troyens;

1, 700 tous prennent place sur des lits drapés de pourpre.
Les serviteurs versent de l'eau sur les mains, offrent dans des corbeilles
les présents de Cérès et apportent des serviettes de fin tissu.
À l'intérieur cinquante servantes sont chargées de servir en bon ordre
la longue série des mets et de faire flamber le foyer;

1, 705 cent autres servantes, et autant d'esclaves du même âge,
qui doivent couvrir les tables de mets et y disposer les coupes.
Des Tyriens également sont venus très nombreux et ont pénétré
dans les salles en fête; invités à prendre place sur des lits brodés,
ils admirent les présents d'Énée, ils admirent Iule,

1, 710 et les regards ardents du dieu, et ses paroles feintes,
et la robe et le voile orné de feuilles d'acanthe couleur de safran.
Et il y a surtout, infortunée, tout entière livrée au mal qui l'attend,
ne pouvant se rassasier l'esprit et toute à sa contemplation,
la Phénicienne qui s'embrase, aussi émue par l'enfant que par les présents.

1, 715 Cupidon commence par étreindre Énée, se suspend à son cou,
comble abondamment l'amour de son père abusé,
puis s'approche de la reine. Sans le quitter des yeux, de tout son coeur,
Didon est rivée à lui, l'étreignant parfois, inconsciente
du grand dieu qui s'empare d'elle, la malheureuse. Mais lui,

1, 720 se souvenant de sa mère l'Acidalienne, se met à effacer peu à peu
le souvenir de Sychée, et tente de surprendre avec un amour vivant
cette âme depuis longtemps éteinte et ce coeur désaffecté.
Après la première pause du repas, une fois les tables desservies,
on installe d'énormes cratères, qu'on couronne de guirlandes.

1, 725 Le bruit emplit le palais, les voix résonnent dans les vastes salles;
aux plafonds dorés pendent des lampes allumées,
et des torches enflammées triomphent de la nuit.
Alors la reine réclame une coupe, lourde d'or et de gemmes,
familière à Bélus et à tous ses descendants, et l'emplit de vin.

1, 730 Un grand silence se produit dans la demeure :
"Jupiter, puisque, dit-on, tu accordes des droits aux hôtes,
veuille que les Tyriens et ceux qui sont partis de Troie
vivent un jour de joie, et que nos descendants en gardent la mémoire.
Que Bacchus, dispensateur de joie, nous assiste, ainsi que la bonne Junon;

1, 735 et vous, Tyriens, célébrez cette rencontre dans les applaudissements".
Elle dit et sur la table versa une libation aux dieux.
L'offrande accomplie, la première elle toucha la coupe du bout des lèvres,
puis la passa à Bitias, l'invitant à boire; lui, empressé, vida à fond
la patère écumante et s'abreuva dans la coupe d'or pleine;

1, 740 les autres notables l'imitèrent. Iopas à la longue chevelure,
qui fut l'élève du grand Atlas, fait sonner sa cithare dorée.
Il chante les errances de la lune et les éclipses du soleil,
l'origine des hommes et des bêtes, les causes de la pluie et des éclairs;
il chante l'Arcture et les Hyades pluvieuses et la constellation des deux Ourses,

1, 745 il explique la hâte des soleils d'hiver à plonger dans l'Océan,
ou quel obstacle retarde la tombée des lentes nuits d'été.
Les Tyriens applaudissent à l'envi, imités par les Troyens.
De son côté aussi, elle prolongeait la nuit, parlait de tout,
l'infortunée Didon, et buvait l'amour à longs traits;

1, 750 elle posait mille questions sur Priam, sur Hector;
quelles armes portait le fils de l'Aurore à sa venue ?
comment étaient les chevaux de Diomède, ou le grand Achille ?
"Mais, allons, cher hôte, raconte-nous plutôt, dès le début,
les pièges des Danaens, et les malheurs des tiens,

1, 755 et tes propres errances; car voici sept étés déjà
que tu erres, emporté partout à travers terres et mers".

695 Iamque ibat dicto parens et dona Cupido
regia portabat Tyriis, duce laetus Achate.
Cum uenit, aulaeis iam se regina superbis
aurea composuit sponda mediamque locauit.
Iam pater Aeneas et iam Troiana iuuentus

700 conueniunt, stratoque super discumbitur ostro.
Dant famuli manibus lymphas, Cereremque canistris
expediunt, tonsisque ferunt mantelia uillis.
Quinquaginta intus famulae, quibus ordine longam
cura penum struere, et flammis adolere Penatis;

705 centum aliae totidemque pares aetate ministri,
qui dapibus mensas onerent et pocula ponant.
Nec non et Tyrii per limina laeta frequentes
conuenere, toris iussi discumbere pictis.
Mirantur dona Aeneae, mirantur Iulum

710 flagrantisque dei uoltus simulataque uerba,
pallamque et pictum croceo uelamen acantho.
Praecipue infelix, pesti deuota futurae,
expleri mentem nequit ardescitque tuendo
Phoenissa, et pariter puero donisque mouetur.

715 Ille ubi complexu Aeneae colloque pependit
et magnum falsi impleuit genitoris amorem,
reginam petit haec oculis, haec pectore toto
haeret et interdum gremio fouet, inscia Dido,
insidat quantus miserae deus; at memor ille

720 matris Acidaliae paulatim abolere Sychaeum
incipit, et uiuo temptat praeuertere amore
iam pridem resides animos desuetaque corda.
Postquam prima quies epulis, mensaeque remotae,
crateras magnos statuunt et uina coronant.

725 Fit strepitus tectis, uocemque per ampla uolutant
atria; dependent lychni laquearibus aureis
incensi, et noctem flammis funalia uincunt.
Hic regina grauem gemmis auroque poposcit
impleuitque mero pateram, quam Belus et omnes

730 a Belo soliti; tum facta silentia tectis:
'Iuppiter, hospitibus nam te dare iura loquuntur,
hunc laetum Tyriisque diem Troiaque profectis
esse uelis, nostrosque huius meminisse minores.
Adsit laetitiae Bacchus dator, et bona Iuno;

735 et uos, O, coetum, Tyrii, celebrate fauentes.'
Dixit, et in mensam laticum libauit honorem,
primaque, libato, summo tenus attigit ore,
tum Bitiae dedit increpitans; ille impiger hausit
spumantem pateram, et pleno se proluit auro

740 post alii proceres. Cithara crinitus Iopas
personat aurata, docuit quem maximus Atlas.
Hic canit errantem lunam solisque labores;
unde hominum genus et pecudes; unde imber et ignes;
Arcturum pluuiasque Hyadas geminosque Triones;

745 quid tantum Oceano properent se tinguere soles
hiberni, uel quae tardis mora noctibus obstet.
Ingeminant plausu Tyrii, Troesque sequuntur.
Nec non et uario noctem sermone trahebat
infelix Dido, longumque bibebat amorem,

750 multa super Priamo rogitans, super Hectore multa;
nunc quibus Aurorae uenisset filius armis,
nunc quales Diomedis equi, nunc quantus Achilles.
'Immo age, et a prima dic, hospes, origine nobis
insidias,' inquit, 'Danaum, casusque tuorum,

755 erroresque tuos; nam te iam septima portat
omnibus errantem terris et fluctibus aestas.'


Commentaire

au centre (1, 698). C'est-à-dire à la place d'honneur. On peut supposer qu'Énée est à ses côtés.

les présents de Cérès (1, 701). Du pain ou des gâteaux, Cérès étant la déesse des moissons.

Iule (1, 709-711). Il s'agit évidemment ici de Cupidon, qui a pris l'apparence d'Ascagne. La robe et le voile sont ceux évoqués en 1, 648-653.

Acidalienne (1, 720). L'Acidalie était une fontaine en Béotie, où aimaient se baigner Vénus et les Grâces, ses compagnes.

Sychée (1, 721). L'époux décédé de Didon, dont l'histoire a été racontée en 1, 340-369.

la première pause du repas... (1, 723-724). Selon les usages romains, une fois la partie principale du repas (prior mensa) terminée, on débarrassait les tables pour faire place à la seconde partie du repas (secunda mensa), qui s'ouvrait par une libation aux dieux (1, 736) et pendant laquelle on buvait du vin.

cratères (1, 724). Les cratères étaient des vases de grandes dimensions, à large ouverture, dans lesquels on avait mélangé le vin et l'eau, les Anciens buvant rarement leur vin pur. Ils étaient placés par terre ou sur un pied dans la salle à manger. L'échanson y puisait le mélange, en remplissait les coupes et les passaient aux convives. Ces cratères pouvaient être décorés de guirlandes (cfr 3, 525).

Bélus (1, 729). Le père de Didon (1, 621) ? Ou plutôt un lointain ancêtre, puisqu'il est fait état dans le texte de "tous ses descendants" ?

droits aux hôtes (1, 731). Les hôtes sont placés sous la protection de Jupiter. C'est le Zeus xenios des Grecs. "Étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus", dit Homère (Odyssée, 6, 207-208).

bout des lèvres (1, 737). Un geste qui montre, note Servius, la réserve de la reine. Le commentateur signale ensuite que chez les anciens Romains, les femmes ne buvaient pas de vin.

Bitias (1, 738). Servius en fait le chef de la flotte carthaginoise. Ce devait être un personnage important, puisqu'il était installé à côté de la reine. Il n'a rien à voir avec le Bitias, frère de Pandare, au livre 9, 672 et 9, 703 et 11, 396.

Iopas (1, 740). D'après Servius, Iopas serait un roi africain, un des prétendants de Didon. Virgile pourrait avoir inventé ce personnage, tout comme le motif des leçons qu'il aurait reçues d'Atlas. Iopas apparaît ici dans le rôle des aèdes homériques, comme Démodocos à la cour du roi Alcinous (Odyssée, 8, 44, 106, etc.) ou Phémios à Ithaque (Odyssée, 1, 154 et 337-338; 17, 263; 22, 331).

Atlas (1, 741) Fils du Titan Japet, et donc frère de Prométhée et d'Épiméthée, Atlas participa à la guerre des Titans contre Jupiter, et fut pour cela condamné à porter le ciel sur ses épaules et à en faire tourner l'axe (cfr 4, 244; 4, 482). Il donna son nom au mont Atlas (Afrique du Nord). Selon certaines légendes, il aurait enseigné l'astronomie à Hercule; c'est donc un spécialiste à qui les éclipses et les constellations comme l'Arcture, les Hyades, et les Ourses devaient être familières. Il aurait ainsi donné à Iopas des leçons d'astronomie. En fait, on peut penser que des sujets astronomiques de ce type devaient être prisés des contemporains raffinés et érudits de Virgile.

Arcture (1, 744). L'Arcture est l'étoile la plus grande de la constellation du Bouvier, sur le prolongement de la queue de la Grande Ourse.

Hyades (1, 744). Les Hyades sont les filles du géant Atlas et les soeurs des Pléiades. Lorsque leur frère Hyas fut tué à la chasse, elles moururent de chagrin et furent changées en constellations "pluvieuses". Elles sont au nombre de cinq ou sept. Elles se lèvent entre le 16 mai et le 9 juin, et se couchent entre le 2 et le 14 novembre : leur lever et leur coucher marquent donc un changement de saison.

Ourses (1, 744). La Grande et la Petite Ourse.

fils de l'Aurore (1, 751). Memnon (cfr 1, 489).

les chevaux de Diomède (1, 752). Diomède a déjà été présenté en 1, 96-98 (général) et en 1, 469-473) pour son rôle dans l'histoire des chevaux de Rhésus. D'après Homère (Iliade, 5, 25 et 163), Diomède se serait également emparé d'autres chevaux, ceux de Darès et de Chromios. La mythologie connaît également un autre Diomède, mais qui n'est pas lié au cycle troyen. Fils d'Arès et roi de Thrace, ce Diomède avait la réputation de faire dévorer par ses juments les étrangers qui abordaient dans son pays.

 



Recherches | Texte | Lecture | Liste du vocabulaire | Index inverse | Menu | BCS L'Enéide louvaniste |

 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher

Dernière mise à jour : 06/03/2002