|
Itinera Electronica Du texte à l'hypertexte Virgile Aeneis, Livre I |
1. Junon écarte les Troyens d'Italie (12-80)
|
||||
Commentairecolonie tyrienne, Carthage... (1, 12-14). Ville d'Afrique du Nord, située dans une presqu'île proche de Tunis et fondée selon une tradition en 814 avant J.-C. par des colons venus de Tyr et de Sidon, en Phénicie, Carthage devint au fil des siècles, en Méditerranée occidentale, une métropole maritime très puissante dont l'expansion finit par se heurter de front à l'impérialisme romain. Le choc entre les deux puissances fut long et violent : les trois guerres puniques durèrent en effet de 264 à 146 av. J.-C., date de la destruction de Carthage par les Romains. Relevée de ses ruines et érigée en colonie romaine au cours du premier siècle av. J.-C., elle subsista comme capitale de l'Afrique romaine jusqu'à sa prise par les Vandales en 439 après J.-C. et à sa destruction par les Arabes à la fin du VIIe siècle. On visite aujourd'hui ses ruines placées sous la sauvegarde de l'Unesco. En évoquant la position géographique de Carthage, "face à l'Italie et aux lointaines bouches du Tibre", le texte virgilien renvoie à l'affrontement entre les deux cités à l'époque des guerres puniques.
Junon, dit-on, la chérissait (1, 15). Sur le plan historique, on se gardera de prendre Junon pour une divinité carthaginoise. Les choses sont plus complexes. En réalité, dans la religion punique, et cela depuis le Ve siècle av. J.-C., le grand couple divin protecteur de Carthage était formé par Baal Hammon et la déesse Tanit (ou Tinnit), une des formes d'Ashtar, la grande déesse phénicienne de la fécondité. Ce sont les Romains qui assimilèrent Tanit à Junon, sous le nom de Iuno Caelestis. On entre dans le jeu complexe des identifications et des interprétations mythologico-religieuses, où la Junon latine devenait aussi l'Héra grecque et le Jupiter latin le Zeus grec. Ainsi donc, c'est dans l'imaginaire poétique seulement que Junon est la grande déesse de Carthage et (cfr le vers suivant) la grande déesse de Samos.
Samos (1, 16). Une des îles Sporades dans la mer Égée, liée au culte d'Héra, qui y était honorée dans un temple célèbre. C'est à Samos que la déesse serait née, aurait grandi et aurait épousé Zeus-Jupiter.
une race naissait du sang troyen (1, 19). Romulus, fondateur de Rome, était un descendant direct d'Énée. Les Romains, appelés parfois Énéades, descendaient donc des Troyens.
forteresses tyriennes (1, 20). Virgile a dit plus haut (vers 12) que Carthage était une colonie de Tyr.
Libye (1, 22). Le terme Libye n'a pas dans l'antiquité la valeur géographique qu'il a aujourd'hui. Par Libye, les Grecs désignaient ce que nous appelons l'Afrique. La perte de la Libye, c'est donc ici la destruction de Carthage. Cfr aussi 1, 158; 1, 226, et bien d'autres passages de l'Énéide.
les Parques (1, 22). Les Parques sont les divinités romaines du Destin, identifiées aux Moires grecques (Clotho, Lachesis et Atropos), représentées comme des fileuses, mesurant à leur gré la vie des humains, qu'elles réglaient à l'aide d'un fil; l'une le filait, l'autre le dévidait, la troisième le coupait. Elles sont censées ici présider aussi à la destinée des peuples.
la Saturnienne (1, 23). Junon était la fille du dieu Saturne.
ses chers Argiens (1, 24). Outre Samos, une autre ville de prédilection de Héra -- car il s'agit ici d'Héra -- était Argos, ville du Péloponnèse, où la déesse, qui y possédait un temple célèbre, était particulièrement vénérée. On retrouve donc le syncrétisme évoqué plus haut entre Héra, Junon et Tanit, dont on trouve aussi une brillante illustration chez Apulée, Métamorphoses, 6, 4, 1-3, dans la prière que Psyché adresse à Junon. En fait, ici, et sur le modèle homérique, le terme "Argiens" désigne moins les habitants de la ville d'Argos que les Grecs en général. Chez Homère, nombreuses sont les interventions d'Héra contre les Troyens, en faveur des Achéens (= Grecs), par exemple Iliade, 2, 155-165; 4, 5-68; 5, 710-909, etc.
jugement de Pâris (1, 27). L'histoire est célèbre et bien connue. Éris, la Discorde, vexée de n'avoir pas été invitée aux noces de Thétis et Pélée, avait lancé une pomme dans la salle où banquetaient les dieux, en la destinant "à la plus belle". Il s'ensuivit un concours de beauté entre Héra (= Junon), Pallas Athéna (= Minerve) et Aphrodite (= Vénus), que le jeune Troyen Pâris fut chargé d'arbitrer. Chacune avait tenté d'influencer Pâris, en lui promettant, si elle était choisie, Héra la souveraineté, Pallas Athéna le succès à la guerre, Aphrodite l'amour. Pâris couronna Aphrodite, la déesse de l'amour. On connaît la suite : il enleva Hélène, la plus belle des femmes, ce qui provoqua la guerre de Troie. Quant à Héra, vexée d'avoir été délaissée, elle en conçut une haine féroce contre les Troyens.
la race abhorrée (1, 28). Ce sont les Troyens auxquels Héra-Junon avait plusieurs raisons d'en vouloir. Virgile vient de rappeler le jugement de Pâris et va évoquer dans un instant l'histoire de Ganymède, mais au-delà de ces deux cas particuliers, c'est la race troyenne elle-même qu'elle a détestée, dès le départ. C'est que Dardanus, le fondateur de Troie, était le fils de Zeus (Jupiter) et d'Électre, une de ses rivales.
Ganymède (1, 28). Cette histoire aussi est célèbre et bien connue. C'était un jeune prince/berger troyen, fils de Tros, que Jupiter, épris de sa beauté, avait fait enlever et emmener dans l'Olympe, où il lui servit d'échanson et (c'est explicite dans des versions plus récentes du récit) d'amant. Sa légende est brodée sur la chlamyde d'or qui sera remise comme prix au capitaine du bateau vainqueur dans les régates du livre 5 (5, 249-257).
Danaens... Achille (1, 30). Les Grecs, appelés Argiens au vers 24, sont ici désignés par le terme Danaens, un nom qu'ils doivent à Danaos (le père des Danaïdes), qui, ayant dû fuir l'Égypte, vint se réfugier en Grèce, où il fonda Argos. Quant à Achille, fils de Thétis et de Pélée, c'est un des principaux héros grecs de la guerre de Troie.
depuis tant d'années (1, 31). Pendant quelque sept années après la chute de Troie (cfr 1, 755), Junon a poursuivi de sa hargne le groupe des fugitifs troyens. Mais comme Virgile l'a expliqué plus haut, son hostilité à l'égard de Troie est plus ancienne.
Sicile (1, 34-35). Le présent livre 1 (l'arrivée d'Énée à Carthage) rapporte des événements postérieurs à ceux relatés dans les livres 2 et 3, qui racontent la prise de Troie (livre 2) et le voyage en Méditerranée (livre 3). Les errances des Troyens s'étaient achevées en Sicile (3, 714-715) : ils en étaient repartis joyeux car ils se croyaient alors proches de l'Italie, terme de leur périple.
Teucères (1, 38). Les Troyens sont régulièrement désignés dans l'Énéide par le terme Teucères (Teucri), qu'ils doivent à Teucer, l'ancêtre lointain de la famille royale de Troie. Toujours selon la légende, ce Teucer, généralement considéré comme le fils du dieu-fleuve Scamandre et d'une nymphe du mont Ida, Idaea, aurait accueilli Dardanos (dont on aura l'occasion de reparler à plusieurs reprises), lui aurait donné en mariage sa fille Batéia et lui aurait abandonné une partie de son royaume. Sur cette terre, Dardanus aurait notamment bâti la citadelle de Troie ; d'où le nom de Dardaniens donné aux Troyens. Du mariage de Dardanos et de Batéia seraient issus plusieurs enfants, dont Ilos I et Erichthonios, ce dernier donnant naissance à Tros. C'est de ce Tros, petit-fils de Dardanos que vient la dénomination de Troyens. On voit ainsi pourquoi les termes Teucères, Dardaniens et Troyens sont équivalents. Sur ce Teucer on verra aussi 3, 104-110. Il ne faut pas confondre l'ancêtre lointain de la famille royale de Troie avec son homonyme, dont il sera question en 1, 619 et 1, 625.
Pallas (1, 39). Pallas est, au sens propre, une épithète cultuelle d'Athéna, la grande divinité protectrice d'Athènes, souvent appelée Pallas Athéna. C'est une personnalité complexe qu'il ne peut être question de présenter en détail. Disons simplement que cette fille de Jupiter et de Métis, à la naissance merveilleuse (elle serait sortie tout armée de la tête de Jupiter), apparaît comme une divinité guerrière (armée de la lance et de l'égide), qu'elle préside aux arts et à la littérature, qu'elle patronne les métiers (par exemple ceux des fileuses, des tisserands, des brodeuses; cfr 8, 408-413 : "les délicats travaux de Minerve") et que, dans le monde grec, elle est généralement considérée comme la déesse de la raison. Elle fut à Rome identifiée à Minerve.
Ajax, le fils d'Oïlée (1, 39-45). La légende évoquée ici par Junon concerne le châtiment infligé par Pallas (Minerve) à Ajax, fils d'Oïlée (à ne pas confondre avec le grand Ajax, fils de Télamon). Roi des Locriens, héros de la guerre de Troie, Ajax, fils d'Oïlée, aurait offensé Pallas en outrageant sa prêtresse Cassandre, une fille de Priam. La légende raconte en effet que, lors de la prise de Troie, Cassandre s'était réfugiée sur l'autel de la déesse pour y trouver protection et qu'Ajax avait commis le sacrilège de l'en arracher. Selon la version suivie ici (cfr aussi 11, 260), la déesse se serait vengée en déchaînant la tempête sur la flotte des Grecs qui rentraient chez eux. Virgile ne dit rien dans l'Énéide du rôle actif qu'aurait également joué dans le naufrage Nauplios, père de Palamède, qui voulait venger la mort de son fils (cfr par exemple Quintus de Smyrne, La Suite d'Homère, 14, 611-626). Pour en venir aux circonstances précises de la mort d'Ajax, elles varient selon les versions. Ajax, sauvé de la noyade par Poséidon, se serait alors vanté d'avoir échappé à la colère de la déesse. Celle-ci, furieuse, aurait alors demandé l'aide de Poséidon : le dieu, d'un coup de trident, aurait brisé le rocher sur lequel Ajax avait trouvé refuge et le héros se serait alors noyé. Dans la version suivie ici par Virgile, c'est Athéna elle-même qui aurait foudroyé Ajax, utilisant ainsi l'arme de Zeus, son père. On retrouvera les Locriens en 3, 399, comme fondateurs de Locres Épizéphyrienne.
depuis tant d'années (1, 47). Cfr le vers 1, 31.
Éolie (1, 52). Éolie (Aeolia) n'est pas un terme de géographie, le mot propre étant (Pline, Histoire Naturelle, 3, 93) Aeoliae (insulae) : "les îles éoliennes". Forgée sur le nom du dieu Éole et reprise probablement à Homère, l'expression désigne globalement une série d'îles volcaniques au nord de la Sicile, au nombre desquelles on trouve notamment Lipara/Lipari et Strongyle/ Stromboli. On retrouvera cette région en 8, 416-453 : Virgile y installera l'antre de Vulcain et des Cyclopes.
Éole (1, 52). La figure du dieu des vents chez Virgile est à rapprocher de celle d'Homère (Odyssée, 10, 1-76), qui fait du maître des vents le souverain d'une île escarpée, vivant au milieu des festins, et accueillant Ulysse avec bonté. Éole garda Ulysse "un mois auprès de lui et, à son départ, lui remit une outre où étaient enfermés tous les vents à l'exception d'un seul, celui qui devait le ramener directement à Ithaque. Mais, pendant le sommeil d'Ulysse, ses compagnons ouvrirent l'outre, pensant qu'elle était pleine de vin. Les vents s'échappèrent, déchaînant une tempête, au cours de laquelle le navire fut rejeté sur la côte d'Éolia. Éole, devinant alors que le héros est victime de la colère divine, ne veut plus rien avoir à faire avec lui, et le renvoie" (cfr P. Grimal, Dictionnaire de la mythologie, Paris, 1969, p. 140). Virgile transforme le personnage en un parfait subalterne, consciencieux et soumis à l'autorité de ses supérieurs.
le dieu tout puissant (1, 60). Il s'agit de Jupiter, dont Éole est le subalterne.
la mer Tyrrhénienne (1, 67). Les Troyens sont donc bien proches de leur but, puisque la mer Tyrrhénienne se trouve entre la Sicile, la Sardaigne, la Corse et l'Italie.
Ilion (1, 67). Troie est aussi nommée Ilion, du nom d'Ilos I, le fils de Tros, lui-même fils de Dardanos (cfr 1, 38, à propos de Teucères).
ses Pénates (1, 67). La ville était en quelque sorte incarnée par les objets sacrés et les Pénates, c'est-à-dire, les dieux protecteurs du foyer et aussi de l'état (Cfr 1, 6n).
nymphes (1, 71). "Les nymphes sont des divinités secondaires qui peuplent la campagne, les bois et les eaux. Elles sont les esprits des champs et de la nature, dont elles personnifient la fécondité et la grâce. Souvent, elles sont les suivantes d'une grande divinité (Artémis; Diane en 1, 500 et en 11, 532; ici Junon), ou de l'une d'entre elles, d'un rang plus élevé (chez Homère, les nymphes servantes de Calypso ou de Circé)" (d'après P. Grimal, Dictionnaire, 1969, p. 320). Au livre 9, 77-122, les bateaux d'Énée seront transformés en nymphes marines, "déesses de la grande mer" (9, 101-102; cfr 10, 219-231), dont l'une s'appelait Cymodocée (10, 225).
Déiopée (1, 72). En Virgile, Géorgiques, 4, 343, Virgile donne aussi le nom de Déiopée à une nymphe.
mariage stable... (1, 73-75). Cette insistance sur le mariage stable et sur la progéniture se comprend mieux quand on sait que Junon était à Rome la protectrice attitrée des femmes et plus particulièrement des femmes légitimement mariées. Une de ses attributions était d'ailleurs de présider aux mariages, sous l'appellation de Iuno Pronuba. Le vers 1, 73, sera repris en 4, 126,dans la bouche de Junon projetant l'union d'Énée et de Didon.
mon droit... (1, 76-80). Sans doute Éole, dépendant de Jupiter (1, 65-66) se considère-t-il obligé d'obéir tout autant à son épouse, à qui il se dit redevable de son privilège de participer aux festins des dieux.
| | |
|
UCL |
FLTR |
Itinera Electronica |
Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher Dernière mise à jour : 06/03/2002 | |