Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Virgile Aeneis, Livre I

II. Jupiter et Vénus aident Énée [223-417]

 Vers 369 - 385    4. L'inconnue écoute Énée et le rassure (369-417)

"Mais vous enfin, qui êtes-vous ? De quels rivages venez-vous ?

1, 370 Où allez-vous ?". Tandis qu'elle s'informait en ces termes,
Énée, en soupirant, laissa échapper ces mots du fond de son coeur :
"Ô déesse, si je racontais mon histoire, en partant du tout début,
et si tu avais le temps d'écouter le récit détaillé de nos épreuves,
avant que j'aie fini, l'Olympe fermé, Vesper aura chassé le jour.

1, 375 Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles),
nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête,
au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye.
Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux
nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther.

1, 380 Je cherche l'Italie, terre de mes pères; ma race est issue du grand Jupiter.
Avec deux dizaines de navires je me suis embarqué sur la mer de Phrygie;
ma mère divine me montrait la route, et j'ai suivi les oracles qui s'offraient.
Sept navires seulement subsistent, disloqués par les flots et par l'Eurus.
Moi-même, méconnu, démuni, je parcours les déserts de Libye,

1, 385 repoussé de l'Europe et de l'Asie". Sans lui laisser poursuivre ses plaintes,
Vénus l'interrompit au milieu de ses lamentations :
"Qui que tu sois, tu n'encours pas, je crois, la haine des dieux célestes,
puisque tu es bien vivant et parvenu à cette ville tyrienne.
Poursuis ta route et, de ce pas, va te présenter au seuil de la reine.

1, 390 Tes compagnons sont revenus et ta flotte t'est rendue,
je te l'annonce; les Aquilons changeant de cap l'ont menée à l'abri,
si du moins mes parents abusés ne m'ont pas en vain enseigné l'art augural.
Vois cette heureuse colonne de douze cygnes. L'oiseau de Jupiter avait fondu
sur eux depuis l'éther et les avait dispersés dans le ciel dégagé.

1, 395 Maintenant, en une colonne étirée, on les voit reprendre place sur le sol,
ou observer d'en haut le coin que déjà ils se réservent;
de même que ces oiseaux fêtent leur retour en battant des ailes,
et font résonner leurs chants, après la ronde de leur bande dans le ciel,
ainsi tes vaisseaux et la troupe de tes jeunes compagnons

1, 400 sont entrés au port ou en train d'y pénétrer à pleines voiles.
Poursuis donc, et dirige ton pas là où te conduit la route".
Elle se tut et, comme elle se détournait, son cou de rose lança un éclair;
de sa tête aux cheveux d'ambroisie monta un parfum divin;
sa robe tomba jusqu'à ses pieds, et à sa démarche

1, 405 se révéla la vraie déesse. Dès qu'il eut reconnu sa mère,
Énée la poursuivit et lui dit tandis qu'elle s'enfuyait :
"Pourquoi, cruelle toi aussi, abuser si souvent ton fils
avec ces apparences vaines ? Pourquoi ne nous est-il pas donné
de joindre nos mains, et d'échanger de vraies paroles ?"

1, 410 Après ces reproches, il dirige ses pas vers les remparts.
Vénus entoura leur marche d'un sombre nuage,
répandant autour d'eux une épaisse enveloppe de brume;
ainsi personne ne pourrait ni les voir, ni les toucher,
ni les retarder, ni s'informer des raisons de leur venue.

1, 415 Elle-même s'envola vers Paphos et, tout heureuse, retrouva sa demeure,
où dans son temple cent autels brûlent l'encens sabéen
et exhalent le parfum de fraîches guirlandes.

Sed uos qui tandem, quibus aut uenistis ab oris,

370 quoue tenetis iter? 'Quaerenti talibus ille
suspirans, imoque trahens a pectore uocem:
'O dea, si prima repetens ab origine pergam,
et uacet annalis nostrorum audire laborum,
ante diem clauso componat Vesper Olympo.

375 Nos Troia antiqua, si uestras forte per auris
Troiae nomen iit, diuersa per aequora uectos
forte sua Libycis tempestas adpulit oris.
Sum pius Aeneas, raptos qui ex hoste Penates
classe ueho mecum, fama super aethera notus.

380 Italiam quaero patriam et genus ab Ioue summo.
Bis denis Phrygium conscendi nauibus aequor,
matre dea monstrante uiam, data fata secutus;
uix septem conuolsae undis Euroque supersunt.
Ipse ignotus, egens, Libyae deserta peragro,

385 Europa atque Asia pulsus.' Nec plura querentem
passa Venus medio sic interfata dolore est:
'Quisquis es, haud, credo, inuisus caelestibus auras
uitalis carpis, Tyriam qui adueneris urbem.
Perge modo, atque hinc te reginae ad limina perfer,

390 Namque tibi reduces socios classemque relatam
nuntio, et in tutum uersis aquilonibus actam,
ni frustra augurium uani docuere parentes.
Aspice bis senos laetantis agmine cycnos,
aetheria quos lapsa plaga Iouis ales aperto

395 turbabat caelo; nunc terras ordine longo
aut capere, aut captas iam despectare uidentur:
ut reduces illi ludunt stridentibus alis,
et coetu cinxere polum, cantusque dedere,
haud aliter puppesque tuae pubesque tuorum

400 aut portum tenet aut pleno subit ostia uelo.
Perge modo, et, qua te ducit uia, dirige gressum.'
Dixit, et auertens rosea ceruice refulsit,
ambrosiaeque comae diuinum uertice odorem
spirauere, pedes uestis defluxit ad imos,

405 et uera incessu patuit dea. Ille ubi matrem
adgnouit, tali fugientem est uoce secutus:
'Quid natum totiens, crudelis tu quoque, falsis
iudis imaginibus? Cur dextrae iungere dextram
non datur, ac ueras audire et reddere uoces?'

410 Talibus incusat, gressumque ad moenia tendit:
at Venus obscuro gradientes aere saepsit,
et multo nebulae circum dea fudit amictu,
cernere ne quis eos, neu quis contingere posset,
moliriue moram, aut ueniendi poscere causas.

415 Ipsa Paphum sublimis abit, sedesque reuisit
laeta suas, ubi templum illi, centumque Sabaeo
ture calent arae, sertisque recentibus halant.


Commentaire

Olympe fermé...Vesper (1, 374). Vesper est l'étoile du Soir (ou du Berger), opposée à l'étoile du matin (ou Lucifer). Virgile imagine que son apparition entraînait, avec la tombée de la nuit, la fermeture des portes du palais des dieux, sur le mont Olympe.

Je suis le pieux Énée (1, 378-379). À rapprocher d'Homère, Odyssée, 9, 19-20, où Ulysse se présente au roi des Phéaciens. On notera l'insistance mise sur la piété du héros (1, 6).

terre de mes pères (1, 380). Première mention, discrète encore, du thème de l'Italie vue comme la terre ancestrale d'Énée. Selon le poète en effet, Dardanus serait originaire d'Italie (cfr 7, 205-209) : avec son frère Iasius (cfr 3, 168), il aurait quitté la ville étrusque de son père, Corythus (cfr 3, 170), pour gagner Samothrace et la Troade. En réalité, nulle part avant Virgile, il n'est question d'une origine italienne de Dardanus. Mais le poète tient beaucoup à cette innovation, sur laquelle il reviendra à plusieurs reprises (3, 94-96; 3, 163-171; 8, 36). Cette transformation apportée à la tradition prévirgilienne était d'importance. Devenu maintenant le descendant lointain d'un Italien, le troyen Énée n'arrive plus en Italie comme un étranger; il rentre dans sa patrie.

issue du grand Jupiter (1, 380). Par son père Anchise, Énée descend de la race de Dardanos et donc de Jupiter. Quant à sa mère, Aphrodite, elle était, rappelons-le, fille de Jupiter.

Phrygie (1, 381). Contrée d'Asie Mineure; le mot désigne ici Troie et la Troade. Le mot "Phrygiens" est souvent utilisé pour "Troyens" (cfr 1, 468).

mère divine (1, 382). Vénus, à qui Énée s'adresse sans la reconnaître. Selon Varron, nous apprend le commentaire de Servius, Énée fut, dès son départ de Troie, guidé par l'étoile de sa mère Vénus, dont la disparition signifiait qu'il était arrivé au terme de son voyage. Le motif de l'étoile-guide ne sera plus utilisé par Virgile dans la suite du récit. Manifestement le poète augustéen veut montrer qu'il connaissait cette tradition varronienne, qu'il n'a toutefois pas suivie dans son récit principal.

sept navires (1, 383). Cfr 1, 170.

Eurus (1, 383). Pour l'Eurus, voir 1, 84-86n. C'est le nom grec du vent du sud-est, dont le nom Latin est Volturnus, généralement synonyme de vent violent.

Aquilons (1, 391). L'Aquilon est le vent du nord (cfr 1, 102).

si du moins... (1, 392). Vénus essaie de se faire passer pour une prophétesse, afin de mieux convaincre son fils sans révéler son identité. Les augures interprétaient les signes envoyés par les dieux, notamment le vol des oiseaux.

colonne de douze cygnes... (1, 393-398). Les cygnes étaient des oiseaux consacrés à Vénus; s'il faut en croire une citation d'Aemilius Macer, conservée par Servius, ils étaient également censés envoyer des présages aux marins. L'aigle, quant à lui, était consacré à Jupiter. Il faut imaginer qu'un aigle avait fondu sur un groupe de cygnes, lesquels s'étaient envolés en se dispersant; ensuite, une fois le danger passé, les cygnes avaient repris leur place.

ainsi tes vaisseaux (1, 399-400). La pseudo-chasseresse interprète le prodige, qu'elle applique au cas des navires d'Énée. Le héros avait quitté Troie avec vingt bateaux (1, 381); la tempête avait englouti celui d'Oronte (1, 113-117); il en restait sept à Énée lorsqu'il aborde en Libye (1, 170). Il lui en manque donc douze : les douze cygnes représentent donc les douze navires qui vont être retrouvés.

ambroisie (1, 403). Dans la mythologie, l'ambroisie était à la fois une liqueur et un parfum, réservé aux dieux.

sa robe tomba... (1, 404-405). Vêtue en chasseresse, elle ne portait donc pas au départ la longue robe flottante caractéristique des déesses, du moins de celles qui n'ont rien à voir avec la chasse. Vénus dévoile donc ici sa divinité. "Les déesses glissent sur la terre sans y toucher", note le commentaire de M. Rat qui cite un texte du Mahabharata. Selon ce poème sanscrit, continue-t-il, "on reconnaît les dieux et les déesses à quatre signes : ils n'ont ni sueur ni poussière; ils ne clignent pas des yeux; ils n'ont pas d'ombre; leurs couronnes ne se flétrissent pas. Cette conception des dieux de l'épopée sanscrite est commune aux peuples indo-européens, et en particulier aux anciens Grecs et Latins." Cfr dans l'Énéide, en 5, 647-649, la liste des signes qui permettent de reconnaître qu'une divinité a pris l'apparence de Béroé. On verra aussi en 2, 588-592, l'éclat de Vénus se manifestant à Énée lorsqu'il envisage de tuer Hélène, pendant l'attaque des Grecs contre Troie.

si souvent (1, 407). Dans le reste de l'Énéide en tout cas, on n'en trouve pas d'autres exemples. Faut-il imputer ce détail au fait que Virgile n'a pas pu terminer son oeuvre ? Peut-être.

un sombre nuage (1, 411). Chez Homère aussi (Odyssée, 7, 14-17), Athéna enveloppe Ulysse d'un nuage, pour lui éviter d'être un objet de curiosité pour les Phéaciens. On est dans le domaine du merveilleux épique.

Paphos (1, 415-417). Vénus, heureuse d'avoir obtenu ce qu'elle souhaitait de Jupiter (1, 228) regagne Paphos, une ville de l'île de Chypre où elle avait un temple. Un autre de ses endroits de prédilection était l'île de Cythère (1, 257).

encens sabéen (1, 415-417). L'encens de Saba, une ville d'Arabie dans l'actuel Yémen, était renommé.

 



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Dernière mise à jour : 06/03/2002