Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Virgile Aeneis, Livre IV

V. Suicide de Didon [553-705]

 3. Le suicide, l'agonie et la délivrance (630-705)

4, 630 Elle dit, laissant ses pensées prendre toutes les directions,
et cherchant à rompre au plus tôt sa vie, odieuse à ses yeux.
Alors brièvement elle s'adresse à Barcé, la nourrice de Sychée,
(car la sienne avait laissé sa cendre noire dans leur antique patrie) :
"Ma chère nourrice, fais venir ici ma soeur Anne;

4, 635 dis-lui de répandre en hâte sur son corps de l'eau vive,
et d'amener avec elle les animaux et les offrandes prescrites.
Qu'elle vienne ainsi, et toi aussi, couvre tes tempes d'une bandelette sacrée.
Le sacrifice à Jupiter Stygien, que j'ai commencé selon les rites,
j'ai l'intention de l'achever, de mettre un terme à mes souffrances,

4, 640 et de livrer aux flammes le bûcher avec l'effigie du Dardanien".
Ainsi dit-elle. Et la nourrice, pleine de zèle, pressait son pas de vieille.
Mais Didon, que son dessein monstrueux agitait et rendait farouche,
roulait des yeux injectés de sang; ses joues tremblaient,
semées de taches; toute pâle déjà de sa mort prochaine,

4, 645 elle se rua à l'intérieur de sa demeure, monta, égarée,
en haut du bûcher, et dégaina l'épée du Dardanien,
présent qui n'avait pas été sollicité pour cet usage.
Alors, quand elle voit les étoffes d'Ilion et le lit familier,
elle s'attarde un peu, pleurant et absorbée dans ses pensées;

4, 650 puis, elle se jette sur la couche et énonce ces ultimes paroles :
"Souvenirs, doux pour moi, tant que le voulurent les destins et la divinité,
accueillez mon âme et délivrez-moi de mes souffrances.
J'ai vécu, et achevé le parcours que m'avait accordé la Fortune;
maintenant une grande image de moi va s'en aller sous la terre.

4, 655 J'ai fondé une cité illustre, j'ai vu mes murailles dressées,
j'ai vengé mon époux, et puni mon frère, mon ennemi.
Que je serais heureuse, trop heureuse hélas, si les Dardaniens
avec leurs navires n'avaient jamais touché nos rivages" !
Elle dit, et, pressant ses lèvres sur le lit : "Nous mourrons invengée"

4, 660 dit-elle, "mais mourons". "Oui, c'est ainsi que je veux rejoindre les ombres.
Que du large le cruel s'emplisse les yeux de ce feu,
que le Dardanien emporte avec lui le mauvais présage de notre mort."
Elle avait parlé, et les gens qui l'entourent la voient s'écrouler
sous le fer, en plein discours, l'épée écumante de sang

4, 665 et les mains éclaboussées. Un cri monte jusqu'en haut des pièces :
la Renommée comme une bacchante parcourt la ville stupéfiée.
Des lamentations, des gémissements, et des hurlements de femmes
retentissent dans les maisons; le ciel résonne de plaintes terribles,
comme si s'écroulaient Carthage tout entière ou l'antique Tyr,

4, 670 lors d'une invasion ennemie, comme si des flammes déchaînées
s'enroulaient jusqu'aux faîtes des demeures et des temples.
Sa soeur a entendu, et à bout de souffle accourt, agitée, effrayée,
se lacérant le visage et la poitrine à coups d'ongles et de poings,
elle se rue au milieu du groupe, en criant le nom de la mourante :

4, 675 "C'était donc cela, ma soeur ? Tu voulais me tromper ?
Voilà ce que me préparaient ce bûcher, ces flammes et ces autels ?
Abandonnée, que vais-je pleurer d'abord ? Dédaignais-tu, en mourant,
d'avoir ta soeur pour compagne ? Tu m'aurais appelée à partager ton destin !
La même douleur, la même heure nous auraient emportées toutes deux par le fer.

4, 680 Mes mains ont-elles élevé ce bûcher, et ma voix invoqué les dieux
de notre patrie, ô cruelle, pour que tu sois ainsi exposée sans moi ?
Ma soeur, tu nous as détruits, toi et moi, le peuple et le sénat de Sidon,
et ta ville. Donnez-moi de l'eau, que je lave ces blessures,
et, si son dernier souffle erre encore, ma bouche le cueillera".

4, 685 Ayant dit cela, elle avait gravi les hautes marches,
tenait dans ses bras sa soeur à demi-morte, la serrait sur son coeur,
en gémissant, et de sa robe elle étanchait le sang noir qui coulait.
Didon s'efforce de lever ses yeux lourds, puis défaille à nouveau,
tandis que sifflait la blessure portée sous sa poitrine.

4, 690 Elle se souleva trois fois, et, appuyée sur le coude, se redressa;
trois fois aussi elle retomba sur le lit, chercha de ses yeux vagues
la lumière du ciel, et gémit en la découvrant.
Alors Junon la toute-puissante, apitoyée par cette souffrance infinie
et ce pénible trépas, dépêche depuis l'Olympe la déesse Iris,

4, 695 chargée de délivrer des liens de ses membres son âme en lutte.
Didon ne mourait pas à cause du destin ni d'une mort méritée;
elle partait avant le terme, malheureuse, brûlant d'une folie subite;
c'est pour cette raison que Proserpine ne lui avait pas encore arraché
de la tête le cheveu blond, ni voué celle-ci à l'Orcus stygien.

4, 700 Iris donc, avec ses ailes d'or, tout humide de rosée,
tirant à travers le ciel, face au soleil, mille couleurs variées,
s'envole, descend et s'arrête au chevet de Didon. "Moi, sur ordre,
je porte à Dis ce cheveu sacré, et te détache de ton corps".
Ainsi dit-elle; de la main droite, elle coupe le cheveu et, au même instant,

4, 705 toute sa chaleur se dissipa et sa vie s'en alla dans le vent.

630 Haec ait, et partis animum uersabat in omnis,
inuisam quaerens quam primum abrumpere lucem.
Tum breuiter Barcen nutricem adfata Sychaei;
namque suam patria antiqua cinis ater habebat:
"Annam cara mihi nutrix huc siste sororem;

635 dic corpus properet fluuiali spargere lympha,
et pecudes secum et monstrata piacula ducat:
sic ueniat; tuque ipsa pia tege tempora uitta.
Sacra Ioui Stygio, quae rite incepta paraui,
perficere est animus, finemque imponere curis,

640 Dardaniique rogum capitis permittere flammae."
Sic ait: illa gradum studio celerabat anili.
At trepida, et coeptis immanibus effera Dido,
sanguineam uoluens aciem, maculisque trementis
interfusa genas, et pallida morte futura,

645 interiora domus inrumpit limina, et altos
conscendit furibunda rogos, ensemque recludit
Dardanium, non hos quaesitum munus in usus.
Hic, postquam Iliacas uestes notumque cubile
conspexit, paulum lacrimis et mente morata,

650 incubuitque toro, dixitque nouissima uerba:
"Dulces exuuiae, dum fata deusque sinebant,
accipite hanc animam, meque his exsoluite curis.
Vixi, et, quem dederat cursum fortuna, peregi,
et nunc magna mei sub terras ibit imago.

655 Urbem praeclaram statui; mea moenia uidi;
ulta uirum, poenas inimico a fratre recepi;
felix, heu nimium felix, si litora tantum
numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae!"
Dixit, et, os impressa toro, "Moriemur inultae,

660 sed moriamur" ait. "Sic, sic iuuat ire sub umbras:
Hauriat hunc oculis ignem crudelis ab alto
Dardanus, et nostrae secum ferat omina mortis."
Dixerat; atque illam media inter talia ferro
conlapsam aspiciunt comites, ensemque cruore

665 spumantem, sparsasque manus. It clamor ad alta
atria; concussam bacchatur Fama per urbem.
Lamentis gemituque et femineo ululatu
tecta fremunt; resonat magnis plangoribus aether,
non aliter, quam si immissis ruat hostibus omnis

670 Karthago aut antiqua Tyros, flammaeque furentes
culmina perque hominum uoluantur perque deorum.
Audiit exanimis, trepidoque exterrita cursu
unguibus ora soror foedans et pectora pugnis
per medios ruit, ac morientem nomine clamat:

675 "Hoc illud, germana, fuit? Me fraude petebas?
Hoc rogus iste mihi, hoc ignes araeque parabant?
Quid primum deserta querar? Comitemne sororem
spreuisti moriens? Eadem me ad fata uocasses:
idem ambas ferro dolor, atque eadem hora tulisset.

680 His etiam struxi manibus, patriosque uocaui
uoce deos, sic te ut posita crudelis abessem?
Exstinxti te meque, soror, populumque patresque
Sidonios urbemque tuam. Date uolnera lymphis
abluam, et, extremus si quis super halitus errat,

685 ore legam." Sic fata, gradus euaserat altos,
semianimemque sinu germanam amplexa fouebat
cum gemitu, atque atros siccabat ueste cruores.
Illa, graues oculos conata attollere, rursus
deficit; infixum stridit sub pectore uulnus.

690 Ter sese attollens cubitoque adnixa leuauit;
ter reuoluta toro est, oculisque errantibus alto
quaesiuit caelo lucem, ingemuitque reperta.
Tum Iuno omnipotens, longum miserata dolorem
difficilisque obitus, Irim demisit Olympo,

695 quae luctantem animam nexosque resolueret artus.
Nam quia nec fato, merita nec morte peribat,
sed misera ante diem, subitoque accensa furore,
nondum illi flauum Proserpina uertice crinem
abstulerat, Stygioque caput damnauerat Orco.

700 Ergo Iris croceis per caelum roscida pennis,
mille trahens uarios aduerso sole colores,
deuolat, et supra caput adstitit: "Hunc ego Diti
sacrum iussa fero, teque isto corpore soluo."
Sic ait, et dextra crinem secat: omnis et una

705 dilapsus calor, atque in uentos uita recessit.


Commentaire

Barcé, la nourrice de Sychée... (4, 632-633). Les nourrices jouent souvent un rôle dans l'épopée; qu'on songe à Euryclée, nourrice d'Ulysse (Homère, Odyssée, 1, 429; 19, 357); Caiète, nourrice d'Énée (7, 1ss). Virgile a peut-être trouvé cette donnée dans une source qui nous est inconnue; il a peut-être inventé ce nom pour servir d'éponyme à la dynastie historique des Barca, à laquelle avaient appartenu Hamilcar et Hannibal (cfr 4, 43). Par ailleurs, aurait-il choisi de mentionner la nourrice de Sychée, pour souligner le revirement de Didon, qui se rapprochait ainsi de l'époux trahi.

leur antique patrie (4, 633). La nourrice de Didon serait morte à Tyr.

eau vive (4, 635). Anne doit se purifier pour accomplir les rites, et l'eau, surtout l'eau vive, est un instrument normal de purification.

bandelette sacrée (4, 637). Il a été souvent question de ces bandelettes ou rubans qui interviennent regulièrement à Rome dans les cérémonies religieuses.

Jupiter Stygien (4, 638). Il s'agit de Pluton (Hadès), le dieu des enfers (Homère, Iliade, 9, 457). En 6, 138, Proserpine sera appelée Iuno inferna.

l'effigie du Dardanien (4, 640). Allusion au rite magique déjà mentionné (4, 504ss) : Didon veut mettre le feu au bûcher où sont entassés les souvenirs d'Énée. Jusqu'à la fin, elle feint de vouloir se guérir (ou se venger) d'Énée par la magie.

l'épée du Dardanien (4, 646). On peut imaginer que Didon avait demandé à Énée son épée, en gage d'affection (4, 508). C'est en tout cas ainsi que les continuateurs de Virgile comprendront les choses. Cfr Silius Italicus, Punica, 8, 149 et Ovide, Héroïdes, 7, 187.

les étoffes d'Ilion et le lit familier (4, 648). Cfr 4, 494-498 et 4, 507-508.

grande image de moi (4, 654). Les images ou ombres des morts paraissent plus grandes que nature (cfr pour l'ombre de Créuse en 2, 772-773). Mais même vivante, Didon fut grande (cfr ce qui suit immédiatement).

J'ai fondé... (4, 655-656). Les réalisations de Didon ont été détaillées par Vénus en 1, 338-368.

Que je serais heureuse, etc. (4, 657-658). À comparer avec les plaintes de Médée (Apollonius de Rhodes, Argonautiques, 3, 771-801 et 4, 30-33) et avec celles d'Ariane délaissée par Thésée (Catulle, 64, 171-172).

Nous mourrons invengée (4, 659-662). Didon n'a plus aucun espoir de se venger dans l'immédiat; elle ne le sera que plus tard.

La Renommée comme une bacchante (4, 666). Pour la Renommée, cfr 4, 173; pour l'évocation d'une bacchante, cfr 4, 300-303, où la comparaison s'applique à Didon, et non à la Rumeur.

Des lamentations, etc. (4, 667-671). Passage peut-être inspiré d'Homère, Iliade, 22, 410ss, où sont décrites les lamentations à la mort d'Hector.

se lacérant... (4, 673). Vers repris en 12, 871 (Juturne pleurant la mort de Turnus), et avec une légère variante en 11, 86 (Acétès pleurant la mort de Pallas).

Tu voulais me tromper, etc. (4, 675-676). Anna n'avait pas compris les intentions réelles de Didon : cfr 4, 474-503. Les développements qui suivent font penser à la confrontation entre Antigone et Ismène, en présence de Créon, chez Sophocle (Antigone, 536-581).

le peuple et le sénat de Sidon (4, 682-683). Sidon est mis ici pour Carthage. Quant à l'expression "peuple et sénat(en latin populumque patresque), elle est très romaine, les patres désignant ici les sénateurs.

ma bouche le cueillera (4, 684). "C'était une coutume romaine de recueillir sur la bouche d'un mourant son dernier souffle" (M. Rat). Cicéron (Verrines, 2, 5, 118) montre les mères qui "ne demandaient plus qu'une chose, la permission de recueillir dans un baiser le dernier soupir de leurs fils" (trad. G. Rabaud). Voir aussi, chez Ovide (Métamorphoses, 12, 423ss), le récit de la mort de Cyllare. Mais il y a beaucoup d'autres exemples.

sifflait la blessure (4, 689). L'air qui s'échappe en sifflant de sa blessure.

Iris (4, 694). C'est la première apparition dans l'Énéide de Iris, fille d'Électre et du centaure Thaumas, ce dernier étant l'un des fils de Pontos (la Mer) et de Gaia (la Terre). Elle est chargée, comme Hermès-Mercure, "de porter les messages, ordres ou conseils des dieux. Elle est plus particulièrement au service de Zeus, et surtout d'Héra, dont elle apparaît presque comme la servante. Parfois, d'autres divinités ont recours à ses services. Iris symbolise l'arc-en-ciel, et, de façon plus générale, la liaison entre la Terre et le Ciel" (P. Grimal). "Sur les vases peints, Iris est représentée avec une tunique flottante, des ailes sur les épuales, quelquefois aussi, ayant comme Mercure, des talonnières et portant, comme lui, le caducée, mais plus souvent sans talonnières et tenant, au lieu du caducée, réservé à Mercure, la ciste à parfums de Junon" (M. Rat). On retrouvera Iris plus loin, en 5, 606; 9, 2ss; 9, 804; 10, 38; et 10, 73.

avant le terme (4, 697). Les suicidés, morts avant le terme normal de leur vie, ont, dans la conception de Virgile (6, 434-439), un sort particulier dans l'autre monde, tout comme d'ailleurs les victimes de l'amour, parmi lesquelles on retrouvera Didon (6, 440-476).

Proserpine (4, 698). Première apparition dans l'Énéide de la déesse romaine des Enfers, assimilée à la Perséphone grecque, qui porte aussi le nom de Coré. Dans la version la plus courante, Perséphone-Coré est la fille de Zeus et de Déméter, la déesse de l'agriculture et du blé. Sa légende principale est l'histoire de son enlèvement par son oncle, Hadès (Pluton), frère de Zeus et roi du monde souterrain. Hadès, tombé amoureux de la jeune fille, l'avait enlevée à l'insu de sa mère, Déméter. Cette dernière, folle de douleur, partit à sa recherche à travers toute la Grèce. En fin de compte, un accord fut trouvé : Perséphone-Coré partagerait son temps entre le monde souterrain et le monde d'en-haut. Le symbolisme est assez clair : le blé qui, en tant que semence, demeure caché dans la terre; ultérieurement il brille dans les épis sur les champs. Proserpine joue le rôle de reine des Enfers, épouse de Pluton (Hadès); elle est appelée en 4, 138 Iuno inferna. On la retrouvera dans le chant 6 (6, 142; 6, 251; 6, 402).

le cheveu (4, 699). Chez Euripide (Alceste, vers 74-76), le dieu de la mort (Thanatos, en grec) apparaît avec une épée pour couper une boucle de la chevelure du mourant, transposition, semble-t-il, d'un détail du rituel du sacrifice : le sacrificateur commençait par couper sur la tête de la victime une touffe de poils qu'il jetait au feu. Chez Virgile, la divinité censée jouer ce rôle n'est pas, comme chez Euripide, le dieu de la mort, mais Proserpine elle-même, qui délègue d'ailleurs Iris. Macrobe (Saturnales, 5, 19, 1-5) discutera en détail cet épisode de l'Énéide.

Orcus (4, 699). "Nom d'une divinité infernale, et, par extension, des Enfers, puis de la mort chez les anciens Romains" (M. Rat). Cfr 2, 398, et 4, 242.

mille couleurs variées (4, 701). C'est l'arc-en-ciel (cfr supra) ce qui a été dit d'Iris.

Dis (4, 703). Dis ou Pluton (Hadès) est le nom du dieu des enfers (cfr 4, 702; 5, 732-733; 6, 127). Anchise annonce le contenu du chant 6, consacré à la "catabase'" ou descente aux enfers d'Énée.

 

 



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Dernière mise à jour : 06/03/2002