Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Virgile Aeneis, Livre IV

III. Tentative de Didon pour retenir Énée [296-449]

 4. Attitudes respectives des deux amants (393-449)

Le pieux Énée désirerait apaiser la malheureuse
et écarter ses tourments par des paroles de consolation.

4, 395 Et pourtant, avec force gémissements, le coeur chancelant d'amour,
il obéit aux ordres des dieux et va inspecter sa flotte.
En ce moment, les Teucères s'activent et tout le long du rivage
tirent les hautes nefs. Les carènes ointes de poix flottent;
des forêts, on apporte des rames feuillues encore

4, 400 et du chêne qu'on ne dégrossit pas, dans la hâte de fuir.
On pouvait voir des gens se déplaçant et accourant de toute la ville :
on eût dit des fourmis, qui, se souvenant de l'hiver,
pillent un immense tas de blé qu'elles mettent à l'abri;
leur noire colonne sillonne la plaine et transporte le butin dans l'herbe,

4, 405 sur un étroit sentier; les unes poussent de leurs épaules
d'énormes grains de blé; d'autres ferment les colonnes,
fustigent les retardataires; tout le sentier bouillonne d'activité.
Quels étaient alors tes sentiments, Didon, devant ce spectacle !
Comme tu gémissais, lorsque, du haut de la citadelle, tu apercevais

4, 410 au loin tout le rivage en effervescence, et que sous tes yeux,
au bruit de la mer partout se mêlaient de si grandes clameurs !
Amour cruel, à quoi ne réduis-tu pas les coeurs des humains !
À nouveau, elle est forcée de recourir aux larmes, de réessayer les prières,
et, en suppliante, de subordonner sa fierté à son amour.

4, 415 Elle ne veut pas mourir en vain, laissant une possibilité inexplorée.
"Anne, tu vois cette agitation, tout autour du rivage :
ils ont afflué de partout; déjà les voiles invitent les brises,
et, tout joyeux, les marins ont posé des guirlandes sur les poupes.
Si j'ai pu m'exposer à une si grande douleur, ma soeur,

4, 420 je pourrai aussi la supporter jusqu'au bout. Mais, dans ma détresse,
Anne, accorde-moi un seul service. Car pour toi seule, ce perfide
avait de la considération, te confiant même ses sentiments secrets;
toi seule connaissais les bons moments et la manière tendre de l'aborder.
Va, ma soeur, et, comme une suppliante, parle à ce fier ennemi :

4, 425 'Moi, je n'ai pas avec les Danaens, juré à Aulis d'exterminer
la race troyenne, ni envoyé de flotte contre Pergame;
je n'ai pas non plus enlevé les cendres ou les Mânes de son père Anchise :
pourquoi refuse-t-il à mes paroles de toucher ses oreilles insensibles ?
Où court-il ? Qu'il accorde cette dernière faveur à son amante,

4, 430 qu'il attende une fuite facile et des vents favorables.
Je renonce désormais à notre ancien lien conjugal, qu'il a trahi;
je ne lui demande ni de se priver du beau Latium ni d'abandonner son royaume :
je lui demande un tout petit moment, répit et espace accordé à ma fureur,
le temps que ma destinée m'enseigne à pleurer ma défaite.

4, 435 Je lui demande cette ultime faveur (prends pitié de ta soeur),
et, lorsqu'il l'aura satisfaite, ma mort la lui revaudra largement."
Ainsi priait-elle; et sa soeur, profondément triste, allait et venait,
faisait part de ces pleurs. Mais lui, nulle larme ne l'ébranle;
intraitable, il n'écoute aucune parole;

4, 440 les destins s'y opposent, un dieu fermant les oreilles du héros serein.
Il est comme un chêne puissant, au tronc chargé d'ans,
que les Borées des Alpes s'efforcent à l'envi d'arracher,
soufflant en tous sens; un sifflement s'élève, et, lorsque le tronc
est ébranlé, les frondaisons du sommet jonchent le sol,

4, 445 mais l'arbre reste attaché aux rochers, et sa cime s'élève dans l'éther,
aussi haut que ses racines plongent vers le Tartare :
ainsi de toutes parts des paroles insistantes harcèlent le héros,
dont le grand coeur est sensible aux souffrances;
son état d'esprit reste inébranlable, et en vain coulent les larmes.

At pius Aeneas, quamquam lenire dolentem
solando cupit et dictis auertere curas,

395 multa gemens magnoque animum labefactus amore,
iussa tamen diuom exsequitur, classemque reuisit.
Tum uero Teucri incumbunt, et litore celsas
deducunt toto naues: natat uncta carina;
frondentisque ferunt remos et robora siluis

400 infabricata, fugae studio.
Migrantis cernas, totaque ex urbe ruentis.
Ac uelut ingentem formicae farris aceruum
cum populant, hiemis memores, tectoque reponunt;
it nigrum campis agmen, praedamque per herbas

405 conuectant calle angusto; pars grandia trudunt
obnixae frumenta umeris; pars agmina cogunt
castigantque moras; opere omnis semita feruet.
Quis tibi tum, Dido, cernenti talia sensus?
quosue dabas gemitus, cum litora feruere late

410 prospiceres arce ex summa, totumque uideres
misceri ante oculos tantis clamoribus aequor?
Improbe Amor, quid non mortalia pectora cogis?
Ire iterum in lacrimas, iterum temptare precando
cogitur, et supplex animos submittere amori,

415 ne quid inexpertum frustra moritura relinquat.
"Anna, uides toto properari litore; circum
undique conuenere; uocat iam carbasus auras,
puppibus et laeti nautae imposuere coronas.
Hunc ego si potui tantum sperare dolorem,

420 et perferre, soror, potero. Miserae hoc tamen unum
exsequere, Anna, mihi. Solam nam perfidus ille
te colere, arcanos etiam tibi credere sensus;
sola uiri mollis aditus et tempora noras.
I, soror, atque hostem supplex adfare superbum:

425 non ego cum Danais Troianam exscindere gentem
Aulide iuraui, classemue ad Pergama misi,
nec patris Anchisae cineres Manisue reuelli,
cur mea dicta neget duras demittere in auris.
Quo ruit? Extremum hoc miserae det munus amanti:

430 exspectet facilemque fugam uentosque ferentis.
Non iam coniugium antiquum, quod prodidit, oro,
nec pulcro ut Latio careat regnumque relinquat:
tempus inane peto, requiem spatiumque furori,
dum mea me uictam doceat fortuna dolere.

435 Extremam hanc oro ueniam -- miserere sororis --
quam mihi cum dederit, cumulatam morte remittam."
Talibus orabat, talisque miserrima fletus
fertque refertque soror: sed nullis ille mouetur
fletibus, aut uoces ullas tractabilis audit;

440 fata obstant, placidasque uiri deus obstruit auris.
Ac, uelut annoso ualidam cum robore quercum
Alpini Boreae nunc hinc nunc flatibus illinc
eruere inter se certant; it stridor, et altae
consternunt terram concusso stipite frondes;

445 ipsa haeret scopulis, et, quantum uertice ad auras
aetherias, tantum radice in Tartara tendit:
haud secus adsiduis hinc atque hinc uocibus heros
tunditur, et magno persentit pectore curas;
mens immota manet; lacrimae uoluuntur inanes.


Commentaire

on eût dit des fourmis, etc. (4, 403-407). La comparaison semble propre à Virgile. La littérature grecque et latine fournit très peu de comparaisons où interviennent des fourmis (un exemple chez Apollonius de Rhodes, Argonautiques, 4, 1452-1453).

Anne (4, 416). La soeur de Didon, très présente dans le chant 4 (vers 9, 20, 31, 421, 500, 634).

pour toi seule (4, 421). Il a été question en 4, 9 note d'une version prévirgilienne qui envisageait une liaison entre Anne et Énée. Virgile, qui ne suit manifestement pas cette version, pourrait ici y faire une allusion discrète, en présentant Anne comme la confidente à la fois d'Énée et de Didon.

Aulis (4, 425). Aulis est le port de Béotie où s'étaient rassemblés les Danaens (= les Grecs ) et où ils avaient attendu, pour appareiller, des vents favorables, lesquels ne s'étaient présentés qu'après le sacrifice d'Iphigénie, la fille d'Agamemnon. L'histoire est évoquée en 2, 116.

les cendres ou les Mânes de son père Anchise (4, 427). Une tradition prévirgilienne, représentée notamment par Varron (chez Servius, 4, 427), racontait que Diomède, l'ennemi juré des Troyens, aurait profané le tombeau d'Anchise et emporté ses ossements. Ce sacrilège lui ayant attiré beaucoup de malheurs, il les aurait rendus dans la suite à Énée. Ce motif n'a pas été repris par Virgile, qui y fait probablement ici une allusion subtile, comme ce fut le cas plus haut (4, 421) pour la tradition d'une liaison amoureuse entre Anne et Énée.

notre ancien lien conjugal (4, 431). Allusion à l'épisode de la grotte (4, 162-172).

ma mort (4,436). Nouvelle allusion nette à la mort de Didon.

comme un chêne puissant, etc. (4, 440-449). La comparaison est inhabituellement longue. Virgile a beaucoup développé ses sources (Homère, Iliade, 12, 131-134; 16, 765-769; cfr aussi Catulle, 64, 105-109).

Borées des Alpes (4, 442). Le Borée est un vent du nord. La mention des Alpes pourrait renvoyer aux expériences de Virgile, lorsqu'il habitait le nord de l'Italie.

 



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Dernière mise à jour : 06/03/2002