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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XIV

Chapitre 9

  Chapitre 9

[14,9] IX. Au milieu de la série de catastrophes que nous avons retracée plus haut, Ursicin, qui commandait à Nisibe, et sous les ordres duquel j'avais été placé par la volonté expresse de l'empereur, se voit tout à coup mandé à Antioche, et chargé, malgré lui, de présider l'instruction meurtrière qui allait s'ouvrir. Il obéit, mais en protestant à chaque pas, et ne cessant de faire tête à cette meute adulatrice qui aboyait autour de lui. Comme militaire, Ursicin était homme de tête et d'action; mais personne n'était moins capable de diriger une procédure. Alarmé sur ses propres périls en voyant quels gens lui étaient associés dans cette mission, accusateurs ou juges, tous sortis de la même caverne, il prit le parti de faire un secret rapport à Constance de tout ce qui se passait ostensiblement ou dans l'ombre, implorant de lui les moyens de tenir en bride chez Gallus cette fougue dont il ne connaissait que trop les écarts. Mais, ainsi que nous le verrons plus tard, cette précaution même fit donner Ursicin contre un écueil plus dangereux. Il avait des envieux qui ourdissaient trame sur trame pour le compromettre auprès de Constance; caractère, en général, assez modéré, mais trop enclin à prêter l'oreille aux confidences du premier venu, et qui devenait alors cruel, implacable, et tout à fait différent de lui-même.
Au jour marqué pour les sinistres interrogatoires, le maître de la cavalerie, vrai simulacre de juge, prend place au milieu d'assesseurs dont chacun avait sa leçon faite d'avance. Plusieurs notaires assistaient, commodément placés pour recueillir les questions et les réponses, et couraient aussitôt les rapporter à César. Cachée derrière une tapisserie, la reine prêtait une oreille avide aux débats; et les féroces injonctions de l'un, les incessantes provocations de l'autre, furent la perte de plus d'un accusé, à qui l'on ne permit pas même de discuter les charges, ni de présenter sa défense.
On fit comparaître en premier lieu Épigonius et Eusèbe, victimes tous deux d'une ressemblance de noms. On se souvient, en effet, que Montius, aux approches de la mort, avait comme jeté en l'air ces deux noms, voulant dénoncer les tribuns de la manufacture, qui lui avaient promis des armes en cas de soulèvement. Épigonius n'avait du philosophe que le manteau, comme il ne le fit que trop voir. Il descendit tout d'abord aux supplications les plus vaines; puis, les flancs sillonnés par le fer, et la mort sous les yeux, il confessa lâchement une prétendue participation à des complots imaginaires; lui qui, placé tout à fait en dehors du mouvement des affaires publiques, n'avait eu, dans le fait, d'entrevue avec personne ni reçu la moindre communication. Eusèbe, au contraire, nia tout avec constance, sans faiblir un instant au milieu des tortures, ne cessant de crier que c'était assassiner les gens, et non les juger.
Eusèbe, en homme familier avec les lois, avait insisté obstinément sur une confrontation avec son accusateur, et sur l'observation des formes. Cette revendication toute naturelle de ses droits, César la qualifia d'insurrection et de révolte, et ordonna d'arracher à cet insolent la chair de dessus les membres. L'exécution fut assez terrible pour ne plus laisser prise à l'instrument de torture sur les os mis à nu ; mais le patient la soutint immobile avec une incroyable énergie, souriant amèrement à ses bourreaux, et faisant appel à la justice divine. On ne lui arracha pas un aveu, pas une déposition quelconque, pas un signe d'acquiescement ou de soumission. Pour en finir, un arrêt, rendu de guerre lasse, l'envoya à la mort avec son abject compagnon d'infortune.Sa contenance intrépide, en marchant au supplice, semblait faire le procès à l'iniquité du temps. On eût dit ce Zénon, chef de l'ancienne école stoïque, qui, poussé à bout par les tortures du roi de Chypre, extirpa de ses dents sa langue, dont on exigeait un mensonge, et la cracha toute sanglante à la face du tyran.
Vint ensuite l'enquête touchant le manteau royal. Les ouvriers employés à teindre en pourpre furent mis à la torture, et déclarèrent avoir teint un corps de tunique sans manches. Sur cet indice, on arrêta un nommé Maras, qualifié de diacre parmi les chrétiens, dont on produisit une lettre écrite en grec au chef de la manufacture de Tyr, et contenant l'invitation de presser un ouvrage non spécifié. Maras, également appliqué à la question, et torturé jusqu'à la mort, ne révéla rien de plus. La question fut aussi employée en beaucoup d'autres cas, mais avec des résultats différents. Tantôt elle laissa subsister le doute, tantôt elle ne prouva que la légèreté des accusations. Quant aux deux Apollinaires, père et fils , les derniers d'une longue série de victimes, ils furent envoyés en exil. Mais à leur arrivée à Cratères, maison de campagne qu'ils possédaient à vingt-quatre milles d'Antioche, on leur rompit les jambes; après quoi ils furent mis à mort par ordre exprès de Gallus. La férocité du prince ne s'en tint pas là : tel qu'un lion dont la faim s'irrite par le carnage, il ne s'en montra que plus ardent aux recherches de ce genre. Mais je m'abstiendrai de l'y suivre pas à pas, pour ne point dépasser les limites que je me suis posées.
[14,9] IX.
1. Inter has ruinarum uarietates a Nisibi quam tuebatur accitus Vrsicinus, cui nos obsecuturos iunxerat imperiale praeceptum, dispicere litis exitialis certamina cogebatur abnuens et reclamans, adulatorum oblatrantibus turmis, bellicosus sane milesque semper et militum ductor sed forensibus iurgiis longe discretus, qui metu sui discriminis anxius cum accusatores quaesitoresque subditiuos sibi consociatos ex isdem foueis cerneret emergentes, quae clam palamue agitabantur, occultis Constantium litteris edocebat inplorans subsidia, quorum metu tumor notissimus Caesaris exhalaret.
2. sed cautela nimia in peiores haeserat plagas, ut narrabimus postea, aemulis consarcinantibus insidias graues apud Constantium, cetera medium principem sed siquid auribus eius huius modi quiuis infudisset ignotus, acerbum et inplacabilem et in hoc causarum titulo dissimilem sui.
3. Proinde die funestis interrogationibus praestituto imaginarius iudex equitum resedit magister adhibitis aliis iam quae essent agenda praedoctis, et adsistebant hinc inde notarii, quid quaesitum esset, quidue responsum, cursim ad Caesarem perferentes, cuius imperio truci, stimulis reginae exsertantis aurem subinde per aulaeum, nec diluere obiecta permissi nec defensi periere conplures.
4. primi igitur omnium statuuntur Epigonus et Eusebius ob nominum gentilitatem oppressi. praediximus enim Montium sub ipso uiuendi termino his uocabulis appellatos fabricarum culpasse tribunos ut adminicula futurae molitioni pollicitos.
5. et Epigonus quidem amictu tenus philosophus, ut apparuit, prece frustra temptata, sulcatis lateribus mortisque metu admoto turpi confessione cogitatorum socium, quae nulla erant, fuisse firmauit cum nec uidisset quicquam nec audisset penitus expers forensium rerum; Eusebius uero obiecta fidentius negans, suspensus in eodem gradu constantiae stetit latrocinium illud esse, non iudicium clamans.
6. cumque pertinacius ut legum gnarus accusatorem flagitaret atque sollemnia, doctus id Caesar libertatemque superbiam ratus tamquam obtrectatorem audacem excarnificari praecepit, qui ita euisceratus ut cruciatibus membra deessent, inplorans caelo iustitiam, toruum renidens fundato pectore mansit inmobilis nec se incusare nec quemquam alium passus et tandem nec confessus nec confutatus cum abiecto consorte poenali est morte multatus. et ducebatur intrepidus temporum iniquitati insultans, imitatus Zenonem illum ueterem Stoicum qui ut mentiretur quaedam laceratus diutius, auulsam sedibus linguam suam cum cruento sputamine in oculos interrogantis Cyprii regis inpegit.
7. Post haec indumentum regale quaerebatur et ministris fucandae purpurae tortis confessisque pectoralem tuniculam sine manicis textam, Maras nomine quidam inductus est ut appellant Christiani diaconus, cuius prolatae litterae scriptae Graeco sermone ad Tyrii textrini praepositum celerari speciem perurgebant quam autem non indicabant denique etiam idem ad usque discrimen uitae uexatus nihil fateri conpulsus est.
8. quaestione igitur per multiplices dilatata fortunas cum ambigerentur quaedam, non nulla leuius actitata constaret, post multorum clades Apollinares ambo pater et filius in exilium acti cum ad locum Crateras nomine peruenissent, uillam scilicet suam quae ab Antiochia uicensimo et quarto disiungitur lapide, ut mandatum est, fractis cruribus occiduntur.
9. post quorum necem nihilo lenius ferociens Gallus ut leo cadaueribus pastus multa huius modi scrutabatur. quae singula narrare non refert, me professione modum, quod euitandum est, excedamus.


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Dernière mise à jour : 21/05/2003