[19,9] (1) Mais déjà l'automne touchait à sa fin. Sapor et les
Perses, à qui l'approche menaçante du signe du Chevreau défendait
de pénétrer plus avant sur nos terres, songeaient à retourner chez
eux avec le butin et les captifs faits à Amida. (2) Pour couronner
dignement les scènes de meurtre et de pillage dont cette cité
déplorable avait été le théâtre, on fit périr par le gibet le comte
Élien et les tribuns qui avaient si vaillamment défendu les murs,
et fait éprouver de si grandes pertes aux ennemis. Iacobus et
Cesius, trésoriers du général de la cavalerie, et nombre de
protecteurs, furent entraînés les mains liées derrière le dos; et,
après d'ardentes perquisitions pour les découvrir, tous les
individus nés au-delà du Tigre furent confondus dans un massacre
général. (3) La femme de Craugase s'était vue respectée dans son
honneur, et traitée en personne de haute qualité; mais, malgré ces
marques de considération et de plus grandes encore qu'on lui
faisait entrevoir, elle ne laissait pas de déplorer l'obligation
d'aller vivre, séparée de son mari, dans un autre univers. (4) En
réfléchissant sur sa situation, elle appréhendait tout de l'avenir;
et son coeur était partagé entre le tourment de l'absence et
l'effroi de passer dans les bras d'un autre. Elle chargea
secrètement un serviteur d'une fidélité éprouvée, et à qui elle fit
une confidence entière, d'aller trouver son mari à Nisibe, pour
l'instruire de sa position, et le presser en son nom de venir la
joindre où une vie tranquille les attendait tous deux. Cet homme
connaissait tous les chemins de la Mésopotamie; il devait traverser
le mont Izale, et passer entre les deux forteresses de Maride et de
Lorne. (5) Le messager part avec ses instructions, et gagne bientôt
Nisibe, ne prenant que des sentiers détournés et des chemins de
traverse. Là il se donne comme ignorant du sort de sa maîtresse,
dont la mort, dit-il, est probable. Une occasion de s'évader
s'était offerte à lui, et il en avait profité. Considéré comme sans
conséquence, il communiqua sans peine avec Craugase, reçut de
celui-ci l'assurance qu'il ne demandait pas mieux que de rejoindre
sa femme, dès qu'il le pourrait sans danger. L'esclave revint alors
furtivement porter à sa maîtresse la réponse désirée. Celle-ci ne
l'eut pas plutôt reçue, qu'elle supplia le roi de prendre, avant de
quitter le territoire romain, les mesures nécessaires pour assurer,
s'il était possible, l'évasion de son mari. (6) Cet homme qu'on
avait vu revenir inopinément, puis s'évanouir soudain sans cause
connue, excita au plus haut degré les soupçons du duc Cassien et
des premiers magistrats de la ville. Ils éclatèrent en menaces
contre Craugase, qui, disaient-ils hautement, ne pouvait être
étranger à ce retour et à cette disparition. (7) Celui-ci eut peur
d'être accusé de trahison; et, tremblant surtout qu'un transfuge ne
vînt révéler que sa femme non seulement vivait, mais était l'objet
des plus grandes déférences, il feignit de rechercher en mariage
une fille de haute distinction. Sous prétexte de quelques
préparatifs pour le banquet nuptial, il se rendit à sa maison de
campagne, située à huit milles de Nisibe, et de là courut à toute
bride au-devant d'un corps de fourrageurs perses, qu'il savait être
dirigé de ce côté. Reçu par eux à bras ouverts dès qu'il se fut
fait connaître, il était remis cinq jours après entre les mains de
Tamsapor, qui le présenta au roi. On lui rendit ses biens, sa
famille et sa femme, qu'il perdit quelques mois après. Craugase
forme pendant à Antonin; mais, pour me servir de l'expression d'un
poète célèbre, il n'en approche que de loin. (8) Antonin, tête
vaste, pleine d'expérience et de ressources, avait lui seul tout
combiné et exécuté. L'esprit de Craugase était de moindre portée.
Son nom cependant n'a pas fait moins de bruit. Tous ces incidents
avaient suivi de près le sac d'Amida. (9) Mais Sapor, bien qu'il se
parât d'un air de sécurité et de triomphe, éprouvait au fond du
coeur une violente agitation, en songeant par quels douloureux
sacrifices il avait acheté ce succès. Il avait effectivement, dans
les diverses phases du siège, perdu beaucoup plus de monde qu'il ne
nous en avait pris ou tué. Comme autrefois à Nisibe et à Singare,
son innombrable armée, durant les soixante-treize jours qu'elle
avait passé devant Amida, s'était vue diminuée de trente mille
combattants. Le dénombrement en a été fait depuis par Discénès,
tribun des notaires, qui a pu facilement vérifier le calcul; car
dans les cadavres romains l'affaissement et l'altération des chairs
est si rapide, que pas un n'est reconnaissable au bout de quatre
jours; tandis que ceux des Perses semblent acquérir la dureté du
bois, sans subir aucune décomposition sensible. La cause en est
dans leurs habitudes de vie plus tempérantes, et dans cette
constitution sèche qu'ils doivent à l'atmosphère brûlante de leur
pays.
| [19,9] IX.
1. Interea Sapor et Persae quia tendere iam introrsus autumno praecipiti
haedorumque sidere exorto prohibebantur, captiuos agentes et praedas remeare
cogitabant ad sua.
2. inter haec tamen funera direptionesque ciuitatis excisae Aeliano comite et
tribunis, quorum efficacia diu defensa sunt moenia stragesque multiplicatae
Persarum, patibulis sceleste suffixis Iacobus et Caesius numerarii apparitionis
magistri equitum aliique protectores post terga uinctis manibus ducebantur,
Transtigritanis, qui sollicita quaerebantur industria, nullo infimi summique
discrimine ad unum omnibus contruncatis.
3. Vxor uero Craugasii quae retinens pudorem inuiolatum ut matrona nobilis
colebatur, maerebat uelut orbem alium sine marito uisura, quamquam sperabat
documentis praesentibus altiora.
4. in rem itaque consulens suam et accidentia longe ante prospiciens anxietate
bifaria stringebatur uiduitatem detestans et nuptias. ideo familiarem suum
perquam fidum regionumque Mesopotamiae gnarum per Izalam montem inter castella
praesidiaria duo Maride et Lorne introiturum Nisibin occulte dimisit mandatis
arcanisque uitae secretioris maritum exorans ut auditis, quae contigerint,
ueniret secum beate uicturus.
5. quibus contentus expeditus uiator per saltuosos tramites et frutecta Nisibin
passibus citis ingressus, causatusque se domina nusquam uisa et forsitan
interempta data euadendi copia castris hostilibus abscessisse, et ideo ut uilis
neglectus docet Craugasium gesta: moxque accepta fide quod, si tuto licuerit,
sequetur coniugem libens, euasit exoptatum mulieri nuntium ferens, quae hoc
cognito per Tamsaporem ducem supplicauerat regi ut, si daretur facultas,
antequam Romanis excederet finibus, in potestatem suam iuberet propitius maritum
adscisci.
6. Praeter spem itaque omnium digresso aduena repentino, qui postliminio
reuersus statim sine ullius euanuit conscientia perculsus suspicione dux
Cassianus praesidentesque ibi proceres alii minitantes ultima Craugasium
incessebant, non sine eius uoluntate uel uenisse uel abisse hominem clamitantes.
7. qui proditoris metuens crimen inpendioque sollicitus, ne transitione perfugae
uxor eius superesse doceretur et tractari piissime, per simulationem matrimonium
alterius splendidae uirginis adfectauit. et uelut paraturus necessaria conuiuio
nuptiali egressus ad uillam octauo lapide ab urbe distantem, concito equo ad
Persarum uastatorium globum, quem didicerat aduentare, confugit susceptusque
auenter, qui esset ex his cognitus quae loquebatur, Tamsapori post diem traditur
quintum perque eum regi oblatus, opibus et necessitudine omni recuperata cum
coniuge, quam paucos post menses amisit, erat secundi loci post Antoninum, ut
ait poeta praeclarus ´longo proximus interuallo.
8. ille enim ingenio et usu rerum diuturno firmatus consiliis ualidis
sufficiebat in cuncta quae conabatur, hic natura simplicior, nominis tamen
itidem peruulgati. et haec quidem haut diu postea contigerunt.
9. Rex uero licet securitatem praeferens uultu exultansque specie tenus urbis
excidio uidebatur, profundo tamen animi grauiter aestuabat reputans in
obsidionalibus malis saepe luctuosas se pertulisse iacturas multoque ampliores
se ipsum populos perdidisse, quam e nostris ceperat uiuos, uel certe per
diuersas fuderat pugnas, ut apud Nisibin aliquotiens euenit et Singaram, parique
modo cum septuaginta tresque dies Amidam multitudine circumsedisset armorum,
triginta milia perdidit bellatorum, quae paulo postea per Discenen tribunum et
notarium numerata sunt hac discretione facilius, quod nostrorum cadauera mox
caesorum fatiscunt et diffluunt adeo, ut nullius mortui facies post quatriduum
agnoscatur, interfectorum uero Persarum inarescunt in modum stipitum corpora, ut
nec liquentibus membris nec sanie perfusa madescant, quod uita parcior facit et
ubi nascuntur exustae caloribus terrae.
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