[6,12] XII. On sut bientôt l'affront que venaient d'essuyer, nos armes. Les rois allemands Chnodomaire
et Vestralpe opérèrent une jonction de leurs forces, auxquelles se réunirent successivement
Urius,Ursicin, Sérapion, Suomaire et Hortaire; et les confédérés allèrent camper près d'Argentoratum,
se flattant de l'idée que Julien s'était replié dans la crainte d'un désastre complet,
tandis qu'en réalité il continuait à s'occuper des fortifications des Trois Tavernes. Ils devaient
surtout cette confiance au rapport d'un scutaire que la crainte de quelque châtiment avait fait déserter
peu après l'échec essuyé par Barbation, et qui leur dit que J ulien n'avait pas avec lui plus de
treize mille hommes. C'était avec ce nombre en effet que César avait d'abord fait tête au déchaînement
universel de la rage des barbares. Le transfuge répéta son assertion avec une assurance
qui mit le comble à leur audace. Ils dépêchèrent vers Julien une députation pour lui intimer, du
ton le plus impérieux, l'injonction de quitter un pays qui leur appartenait, disaient-ils, par le droit
de la valeur et la fortune de leurs armes. Celui-ci, qu'on n'effrayait pas aisément, reçut sans émotion
un tel message; mais, tout en se moquant de la jactance des barbares, il signifia aux envoyés
qu'il les retenait près de lui jusqu'à l'achèvement des travaux, et garda tranquillement sa position.
Parmi les confédérés le roi Chnodomaire se donnait un mouvement incroyable, allant, venant,
se multipliant, toujours le premier quand il s'agissait d'un coup de main, et plein de cette confiance
que donne l'habitude du succès. Il avait effectivement battu le César Décence à forces égales,
détruit ou dévasté nombre de villes opulentes, et promené à son gré le ravage dans la Gaule
sans défense. Il venait encore (ce qui n'accrut pas peu sa présomption) de chasser devant lui un
général romain avec un corps nombreux de troupes d'élite; car les Allemands avaient reconnu aux
insignes des boucliers que ceux qui venaient de lâcher pied devant quelques-uns de leurs coureurs
étaient les mêmes soldats qui avaient battu et dispersé leurs forces en tant de rencontres. Tout
cela ne laissait pas de faire impression sur César, qui se voyait avec inquiétude réduit, par la défection
de son associé, à engager une poignée de braves gens contre des populations entières.
La trompette sonna aux premières lueurs du jour, et l'infanterie se mit en marche d'un pas
mesuré, flanquée sur les deux ailes par la cavalerie, qui était elle-même renforcée des deux redoutables
corps des cataphractes et des archers à cheval. L'armée avait encore quatorze lieues ou
vingt-un milles à franchir, de son point de départ au camp des barbares, quand Julien, dans sa
prudente sollicitude, rappela tous ses avant-postes, donna le commandement de halte, et, se plaçant
au centre de l'armée distribuée en sections formant le coin et qui rayonnaient autour de sa personne,
avec cette élocution paisible qui lui était naturelle, leur adressa ce discours:
"Mes chers compagnons, vous avez le sentiment de votre force, et cette noble confiance
qu'il inspire; mais le chef qui vous parle n'est pas non plus suspect de manquer de coeur. Il
peut être cru quand, au nom du salut commun, Il vient vous dire (ce peu de mots d'ailleurs
vont vous le démontrer) qu'il faut, dans les épreuves de patience ou de courage qui nous attendent,
écouter les conseils de la circonspection et de la prudence, et non ceux de la précipitation
et d'une ardeur inconsidérée. Les hommes d'action, fiers et intrépides quand le
péril est là, ont bonne grâce à se montrer à propos réfléchis et dociles. Voici l'avis que je
vous soumets et que je vous conjure d'adopter, si vous pouvez prendre à ce point sur la
juste indignation qui vous anime. Il est près de midi: nous allons, déjà fatigués par la marche,
entrer dans des défilés tortueux et obscurs; la lune sur son déclin nous menace d'une nuit ians
lumière; il ne faut pas s'attendre à trouver une goutte d'eau sur ce sol brûlé par la sécheresse. -
Nous triompherons, je le veux, de tous ces obstacles; mais où en serons nous quand. nous allons
avoir par milliers sur les bras l'ennemi, reposé, repu, rafraîchi? De quel air soutiendrons-nous
son choc, nous, épuisés par la fatigue, par la faim, par la soif? D'une seule disposition
dépend quelquefois le succès dans les circonstances les plus critiques. Un bon avis,
pris en bonne part, est une de ces voies que nous ouvre la Providence pour sortir des positions
les plus désespérées. Croyez-moi, campons ici, sous la protection d'un fossé et d'une palissade;
passons cette nuit nous reposant et veillant tour à tour; et demain au lever du soleil, restaurés
par le sommeil et par la nourriture, nous déploierons de nouveau, avec l'aide de
Dieu, nos aigles et nos enseignes victorieuses".
On ne le laissa pas achever. Le soldat, témoignant de son impatience par des grincements de
dents, et le fracas de toutes les piques heurtant contre les boucliers, voulait immédiatement être
mené à l'ennemi, qui déjà se trouvait en vue. Tous comptaient sur le ciel, sur eux-mômes, et
sur la fortune et la valeur éprouvées de leur général. Et en effet, comme le prouva la suite, ils
semblaient, tant qu'il fut à leur tête, inspirés par le génie même des combats. Ce qui augmentait
l'entraînement, c'est que les chefs le partagèrent; et Florence, préfet du prétoire, plus décidément que
tous les autres. «Il étaitd'une bonne politique, disait-il, d'en venir aux mains coûte
que coûte, pendant que les barbares étaient réunis. On aurait trop à faire, une fois la confédération
dissoute, avec cette fièvre de séditions si habituelle au soldat, qui cette fois
aurait le prétexte spécieux de s'être vu enlever la victoire. Un double souvenir mettait
le comble à la confiance de l'armée. Les Romains, l'année précédente, avaient franchi la
barrière du Rhin, et fait des courses sur la rive droite, sans qu'un seul ennemi se fût montré
pour défendre le sol de son pays. Les barbares s'étaient contentés d'entraver les rentes
par des abatis d'arbres; puis, s'enfonçant dans les terres, avaient passé l'hiver misérablement
sans abri contre un ciel rigoureux. Une autre fois, l'empereur en personne avait occupé leur
territoire sans qu'ils eussent osé résister ni paraître, et ce n'est pour implorer la paix en suppliant.
Mais on ne voulait pas voir que les circonstances avaient bien changé. Les Allemands,
dans la première occurrence, étaient pressés de trois côtés à la fois: par l'empereur, qui menaçait
la Rhétie; par César, qui leur fermait absolument l'entrée des Gaules; enfin par des nations limitrophes,
qui s'étaient déclarées contre eux et les prenaient à dos. La paix une fois conclue avec
l'empereur, celui-ci avait retiré son armée; ils avait alors accordé leurs différends avec leurs
voisins, qui s'étaient joints à eux pour agir de concert; et, tout récemment encore, la fuite honteuse
d'un général romain venait d'ajouter à leur fierté naturelle. Un événement étranger aggravait
d'ailleurs notre position. Les rois Gundomade et Vadomaire, liés par le traité qu'ils avaient obtenu
de Constance l'année précédente, n'avaient osé jusque-là prendre part au mouvement, ni
écouter aucune proposition à cet égard. Mais voilà Gundomade, le meilleur des deux et le plus
sûr dans ses engagements, qui périt victime d'une trahison; tout son peuple aussitôt se réunit à la ligue;
et Vadomaire (c'est du moins ce qu'il affirma) ne put empêcher le sien de prendre également
parti pour nos adversaires.
Aux premiers rangs comme aux derniers, l'armée se montrait donc unanime sur l'opportunité
de marcher immédiatement à l'ennemi, autant que disposée à se raidir contre l'ordre contraire.
Alors un porte-étendard s'écria soudain ; « En avant, César, ô le plus heureux de tous les hommes.
La fortune elle-même guide tes pas. Nous comprenons seulement depuis que tu nous
commandes ce que peut la valeur unie à l'habileté. Montre-nous le chemin du succès en brave
qui devance les enseignes; et nous te montrerons, nous, ce que vaut le soldat sous l'oeil
d'un chef vaillant, qui juge par lui-même du mérite de chacun".
A ces mots, sans accepter de relâche, l'armée s'ébranle de nouveau, et parvient au pied d'une
colline en pente douce, couverte de blés déjà mûrs, et située à peu de distance de la rive du
Rhin. Trois cavaliers ennemis étaient en observation au sommet, et coururent à toute bride
annoncer aux leurs notre approche. Mais une quatrième vedette qui était à pied, et ne put suivre
les autres, fut gagnée de vitesse par nos soldats, et nous apprîmes d'elle que l'armée germaine
avait employé trois jours et autant de nuits à passer le Rhin. Nos chefs pouvaient déjà voir
l'ennemi former ses colonnes d'attaque. On commande halte; et aussitôt les antépilaires, des
hastaires et leurs serre-files se mettent en ligne et restent fixes, présentant un front de bataille
aussi solide qu'un mur. Même immobilité dans les rangs ennemis, qui veulent imiter notre réserve.
Voyant toute notre cavalerie placée à l'aile droite, ils lui opposèrent à leur gauche, et par masses
serrées, l'élite de leurs cavaliers, dans les rangs desquels, par une tactique très bien entendue,
et dont lis devaient l'idée au transfuge déjà mentionné, ils jetèrent çà et là des fantassins agiles,
et armés à la légère. Ils avaient remarqué en effet que les rênes et le bouclier ne laissant à leurs
gens de cheval qu'une main libre pour lancer le javelot, le plus exercé, dans un combat corps à
corps avec un de nos "clibanares", ne faisait que s'escrimer en pure perte contre le guerrier complétement
abrité sous son armure de fer; mais qu'un fantassin pouvait, inaperçu dans la chaleur
du conflit, et quand on ne songe qu'à ce au'on a devant soi, se glisser sous les flancs du
cheval, l'éventrer, et démonter ainsi l'ennemi invulnérable, dont alors on avait bon marché.
Non contents de cette disposition, ils nous ménageaient à leur droite un autre genre de surprise.
Cette belliqueuse et féroce armée avait pour chefs suprêmes Chnodomaire et Sérapion, les
plus puissants entre tous les rois confédérés. A l'aile gauche, où, suivant l'attente des barbares,
la mêlée devait être plus furieuse , se montrait le funeste promoteur de cette levée de boucliers,
Chnodomaire, le front ceint d'un bandeau couleur de flamme, et montant un cheval couvert
d'écume. Amoureux du danger, plein de confiance en sa force prodigieuse, il s'appuyait fièrement
sur un javelot de dimensions formidables, et frappait de loin les yeux par l'éclat de ses armes. Dès
longtemps il avait établi sa supériorité comme brave soldat et comme chef habile. Sérapion commandait
l'aile droite. Il entrait à peine dans la fleur de l'âge, mais la capacité chez lui avait
devancé les années. C'était le fils de ce Médérich, frère de Chnodomaire, dont la vie entière n'avait
été qu'un tissu de perfidies. Médérich, qui avait fait comme otage un long séjour dans les Gaules,
s'y était initié à quelques-uns des mystères religieux des Grecs. C'est à cette circonstance qu'était
dû le changement de nom d'Agénarich, son fils, en celui de Sérapion. Venaient en seconde
ligne cinq rois inférieurs en puissance, dix fils ou parents de rois, et, derrière ceux-ci, une longue
série de noms imposants chez les barbares. La force de cette armée était de trente-cinq mille
combattants, tirés de diverses nations. Une partie était soldée, et le reste servait, en vertu de
traités d'assistance réciproque.
Le terrible signal des trompettes avait résonné, lorsque Sévère, qui conduisait notre aile gauche,
aperçut devant lui, à peu de distance, des tranchées remplies de gens armés qui devaient, se
levant tout à coup, porter le trouble dans ses rangs. Sans s'émouvoir, il suspend toutefois sa
marche, ne sachant à quel nombre il avait affaire; craignant d'avancer, et ne voulant pas
reculer. César voit de l'hésitation sur ce point; il y vole avec une réserve de deux cents cavaliers
qu'il gardait autour de sa personne, prêt à se porter où sa présence était le plus nécessaire, et
toujours plus animé quand le péril était plus grand. D'une course rapide il parcourt le front de l'infanterie,
distribuant partout les encouragements. Comme l'étendue des lignes et leur profondeur
s'opposait à toute allocution générale, et qu'il ne se souciait point d'éveiller les jalousies du pouvoir
en s'arrogeant ce qu'il regardait lui-même comme la prérogative du chef de l'État, il se contenta de
voltiger çà et là, se garantissant comme il pouvait des traits de l'ennemi; et jetant à chacun,
connu ou non connu, quelques mots énergiques. Il les exhortait tous à faire leur devoir. Eh
bien ! mes amis, disait-il aux uns, voici enfin une bataille en règle. C'est le moment qu'appelaient
vos voeux et les miens, et que votre impatience devançait toujours. S'adressant ensuite
aux derniers rangs: "Camarades, il est venu le jour tant désiré qui nous appelle tous à effacer
les taches imprimées au nom romain, et à lui rendre son ancien lustre. Voyez, les barbares
viennent ici chercher un désastre; une aveugle fureur les pousse à s'offrir eux-mêmes à vos
coups". Aux guerriers qu'une longue habitude rendait aptes à juger des manoeuvres, il disait,
tout en rectifiant quelque disposition - "Allons, braves soldats, réparons par de nobles efforts les
affronts qu'ont essuyés nos armées. C'est dans cet espoir que, malgré mes répugnances, j'acceptai
le titre de César". A ceux qui demandaient étourdiment le signal, et dont la pétulance menaçait
d'enfreindre les commandements et de causer du désordre : « Gardez-vous, disait-il,
gardes-vous, quand l'ennemi tournera le dos, de trop vous acharner sur les fuyards; ce serait
compromettre l'honneur de votre succès. Que nul aussi ne céde le terrain qu'à la dernière
extrémité; car, aux lâches, point d'assistance de ma part. Mais je serai là pour seconder la
poursuite, pourvu qu'elle se fasse sans emportement inconsidéré. »
Parlant ainsi à chacun son langage, il fait avancer la plus grande partie de ses forces contre
la première ligne des barbares. Ce fut alors parmi l'infanterie allemande, contre les chefs qui étaient
montés, un frémissement d'indignation qui bientôt éclata en vociférations effroyables. Il fallait,
disait-on, qu'ils combattissent à pied comme les autres, et que nul ne pût se ménager, en cas de
fuite, un moyen de sauver sa personne, en abandonnant le reste à son sort. Cette manifestation
fit quitter à Chnodomaire son cheval, et son exemple fut aussitôt suivi. Pas un ne mettait en
doute que la victoire ne dût se déclarer pour eux.
L'airain donne le signal, et des deux parts on en vient aux mains avec la même ardeur, en
préludant par des volées de traits. Débarrassés de leurs javelots, les Germains se lancent sur
nos escadrons avec plus d'impétuosité que d'ensemble, en rugissant comme des bêtes féroces.
Une rage plus qu'ordinaire hérissait leur épaisse chevelure, et leurs yeux étincelaient de fureur.
Intrépides sous l'abri de leurs boucliers, les nôtres paraient les coups, ou, brandissant le javelot,
présentaient la mort aux yeux de l'ennemi.
Pendant que la cavalerie soutient la charge avec vigueur, l'infanterie serre ses rangs,
et forme un mur de tous les boucliers unis. Un épais nuage de poussière enveloppe la mêlée.
Nous combattons avec des chances diverses, ici tenant ferme, là repoussés; car les Germains,
rompus la plupart à cette espèce de manoeuvre, s'aidaient de leurs genoux pour enfoncer nos lignes.
C'était un corps à corps universel, main contre main, bouclier contre bouclier; et l'air
retentissait de cris de triomphe et de détresse. Enfin notre aile gauche, s'ébranlant de nouveau
et chassant devant elle des multitudes d'ennemis, venait avec furie prendre part à cet engagement,
lorsque inopinément la cavalerie lâcha pied à l'aile droite, et se replie s'entre-choquant jusqu'aux
légions, où, trouvant un point d'appui, elle put se reformer. Voici ce qui avait causé cette
alarme. Le chef des cataphractes, en rectifiant un vice d'alignement, reçut une blessure légère; et
l'un des siens, dont le cheval s'abattit, resta écrasé sous le poids de l'animal et de son armure.
Ce fut assez pour que le reste se dispersât; et ils eussent tous passé sur le ventre à l'infanterie, ce
qui eût causé un désordre général, si cette dernière n'avait soutenu leur choc par sa masse et
par sa résolution.
De son côté, César voit cette cavalerie éparse, et cherchant son salut dans la fuite. Il pousse à
elle, et se jette au-devant comme une barrière. Le tribun de l'un des escadrons l'avait reconnu, en
voyant de loin-flotter au haut d'une pique le dragon de pourpre qui guidait son escorte, enseigne
dont la vétusté attestait les longs services. Plein de honte, et la pâleur sur le front, cet officier
court aussitôt rallier sa troupe. Julien alors, s'adressant aux fuyards de ce ton persuasif qui
ramenait les coeurs les plus ébranlés : "Où courons-nous, braves gens? leur dit-il. Ne savez-vous
pas qu'on ne gagne rien à fuir, et que la peur elle-même ne peut conseiller un plus mauvais
parti? Allons donc rejoindre les nôtres qui combattent pour la patrie, et ne perdons pas,
en les abandonnant sans savoir pourquoi, la part qui nous reviendra du triomphe commun".
Par cette adroite allocution, il les ramène à la charge, renouvelant ainsi, à quelques particularités
près, un trait qui jadis avait honoré Sylla. Abandonné des siens dans une rencontre où il
se trouvait pressé par Archélaüs, lieutenant de Mithridate, Sylla saisit l'étendard, le lance au
milieu des ennemis, et dit à ses soldats: "Allez, vous qu'on avait désignés pour partager mes
périls. Et si l'on vous demande où vous avez perdu votre général, répondez (et vous direz
vrai): En Béotie, où nous l'avons laissé seul combattre et verser son sang pour nous".
Profitant de leur avantage et de la dispersion de la cavalerie, les Allemands fondent sur notre
première ligne de pied, comptant trouver des hommes ébranlés, et peu capables d'une résistance
énergique. Mais leur choc fut soutenu, et l'on se battit longtemps sans que la balance penchât
d'un côté ni de l'autre. Les Cornutes et les Braccales, milices aguerries à ces gestes effrayants
qui leur sont propres joignirent alors ce terrible cri de guerre qu'ils font entendre dans la
chaleur du combat, et qui, préludant par un murmure à peine distinct, s'enfle par degrés, et finit
par éclater en un mugissement pareil à celui des vagues qui se brisent contre un écueil. Les armes
se choquent, les combattante se heurtent au milieu d'une grêle sifflante de dards, et d'un
épais nuage de poussière qui dérobe tous les objets. Mais les masses désordonnées des barbares
n'en avancent pas moins avec la fureur d'un incendie; et plus d'une fois la force de leurs
glaives parvint à rompre l'espèce de tortue dont se protégeaient nos rangs par l'adhérence de tous
les boucliers. Les Bataves voient le danger, sonnent la charge ; secondés par les rois, ils arrivent
au pas de course au secours de nos légions, et le combat se rétablit. Cette troupe formidable
devait, le sort aidant, décider du succès dans les circonstances même les plus critiques. Mais
les Allemands, qu'une rage de destruction semblait avoir saisis, n'en continuaient pas moins
leurs efforts désespérés. Ici, sans interruption, les dards, les javelots volent; les carquois se vident;
là on se joint corps à corps; le glaive frappe le glaive, et le tranchant des armes entr'ouvre
les cuirasses. Le blessé, tant qu'il lui reste une goutte de sang, se soulève de terre, et
s'acharne à combattre. Les chances de part et d'autre étaient à peu près égales. Les Germains
l'emportaient par la taille et l'énergie des muscles; les nôtres, par la tactique et la discipline; aux
uns, la férocité, la fougue; aux autres, le sang-froid, le calcul. Ceux-ci comptaient sur l'intelligence,
ceux-là sur la force du corps. Pliant quelquefois sous les coups de l'ennemi, le soldat
romain se redressait bien vite. Le barbare, qui sentait ses jarrets se dérober, se battait encore,
un genou en terre. L'horreur de céder ne saurait aller plus loin.
Tout à coup les principaux Germains, leurs rois en tête, et suivis de la multitude obscure,
fondent sur notre ligne en colonne serrée, et s'ouvrent un passage jusqu'à la légion d'élite placée au
centre de bataille, et formant ce qu'on appelle la réserve prétorienne. Là les rangs plus pressés,
les files plus profondes, leur opposent une masse compacte, inébranlable comme une tour; et le
combat recommence avec une nouvelle vigueur. Attentifs à parer les coups, et s'escrimant du bouclier
à la manière des "mirmillons", nos soldats perçaient aisément les flancs de leurs adversaires,
qui, dans leur fureur aveugle, négligeaient de se couvrir. Ceux-ci, prodigues de leurs vies, et ne songeant
qu'à vaincre, font les derniers efforts pour rompre l'épaisseur de nos lignes. Mais les nôtres, de
plus en plus sûrs de leurs coups, couvrent le sol de morts, et les rangées d'assaillants ne se succèdent
que pour tomber tour à tour. Enfin leur courage fléchit, et les cris des blessés et des mourants
achèvent de les glacer. Accablés de tant de pertes, il ne leur restait plus de force que pour fuir; ce
qu'ils tirent soudain dans toutes les directions, avec cette précipitation du désespoir qui pousse
des naufragés à toucher la première plage qui se présente à leurs yeux.
Quiconque fut témoin de cette victoire conviendra qu'elle était plus souhaitée qu'elle n'était
attendue. Sans doute un dieu propice intervint ce jour-là pour nous. Nos soldats chargèrent à
dos les fuyards, et, à défaut de leurs épées émoussées qui plus d'une fois refusèrent le service,
ils arrachaient la vie aux barbares avec leurs propres armes. Ni les yeux ne se rassasiaient
de voir couler le sang, ni les bras de frapper. Nul ne reçut de quartier. Une foule de guerriers, blessés
à mort, imploraient le trépas pour abréger leurs souffrances; d'autres, au moment d'expirer,
soulevaient un oeil mourant, pour chercher une dernière fois la lumière. Des têtes tranchées par
le large fer des javelots pendaient encore au tronc dont elles venaient d'être séparées. On trébuchait,
on tombait par monceaux sur le sol détrempé de sang; et plus d'un périt écrasé par les
siens, qui s'était tiré du combat sans blessure.
Les vainqueurs, enivrés de leurs succès, frappaient encore de leurs épées émoussées les casques
splendides et les boucliers, qui sous leurs coups roulaient dans la poussière.
Enfin les barbares aux abois, acculés jusqu'au Rhin, et enfermés comme par un mur de cadavres
entassés, ne voient plus de salut pour eux que dans le fleuve. Pressés par nos soldats, que
leur pesante armure ne saurait retarder dans leur poursuite, quelques-uns se précipitèrent
dans les flots, comptant sur leur habileté à nager pour sauver leurs jours. César, qui vit
aussitôt le danger de trop d'entraînement pour les nôtres, défendit à haute voix, et fit proclamer
par les chefs et les tribuns, la défense à tout soldat de s'engager, en suivant de trop près
l'ennemi, dans les eaux tourbillonnantes. On se contenta donc de border la rive, et de faire pleuvoir
sur l'ennemi une foule de traits de toute espèce. La plupart de ceux que la fuite dérobait
à nos coups trouvaient, s'abîmant de leur propre poids, le trépas au fond du fleuve. Alors
la scène présenta sans danger un intérêt dramatique. Ici le nageur se débat contre l'étreinte
désespérée de celui qui ne sait pas nager, et le laisse flotter comme un tronc, s'il parvient à s'en
défaire. Là, saisis par les tourbillons, les plus habiles roulent sur eux-mêmes, et sont engloutis.
Quelques-uns, portés par leurs boucliers, sans cesse déviant pour éviter le choc des vagues,
parviennent, après mille hasards, à toucher enfin l'autre bord. Le fleuve, rougi des flots du sang
barbare, s'étonne de la crue soudaine de ses eaux. Au milieu du désastre; le roi Chnodomaire, qui
avait su échapper, en se glissant entre des monceaux de cadavres, s'efforçait de regagner au
plus vite le campement qu'il occupait avant sa jonction à peu de distance de deux forts romains.
Il avait fait réunir de longue main, et en cas d'échec, des embarcations dont il songeait en
ce moment à se servir pour chercher quelque retraite obscure, et y attendre un changement de
la fortune. Comme il ne pouvait y arriver qu'en passant le Rhin, il revint sur ses pas, ayant la
précaution de se couvrir la figure. Il approchait de la rive du fleuve, lorsqu'en tournant une
espèce de marécage qui se trouvait sur son chemin avant d'arriver au point d'embarquement,
son cheval s'abattit dans un terrain fangeux, et le renversa sous lui. Malgré sa corpulence il parvint
à se dégager, et à gagner une colline boisée qui n'était pas loin de là. Mais il fut reconnu;
l'éclat même de son ancienne grandeur l'avait trahi. Aussitôt une cohorte commandée par un tribun
enveloppa de tous côtés la colline, sans chercher à pénétrer dans le fourré, dans la crainte de
rencontrer quelque embuscade. Chnodomaire alors se vit perdu, et se décida à se rendre. Il était seul
dans le bois; mais deux cents hommes qui formaient sa suite et trois de ses plus intimes amis
vinrent d'eux-mêmes se livrer, regardant comme un crime de survivre à leur roi , et de ne pas
donner, s'il le fallait, leur vie pour sauver la sienne. Les barbares, insolents dans le succès,
sont d'ordinaire sans dignité dans le malheur.
Chnodomaire, la pâleur au front, montra, tandis qu'on l'entraînait, la contenance dégradée d'un
esclave : la conscience du mal qu'il avait fait enchaînait sa langue. Combien différent, alors du
féroce dévastateur que le deuil et la terreur annonçaient naguère, et qui, foulant aux pieds la
Gaule en cendres, menaçait de ne pas borner là ses ravages !
La bataille ainsi terminée par l'assistance du ciel, vers la chute du jour le clairon rappela
notre invincible armée, qui, réunie près la rive du Rhin, put enfin, sous la protection active de
plusieurs lignes de boucliers, prendre quelque nourriture et du repos. Les Romains perdirent
dans cette action deux cent quarante-trois soldats et quatre chefs principaux, Bainobaudes, tribun
des Cornutes, Laipse et Innocent, officiers des cataphractes, et un tribun dont le nom ne s'est pas
conservé. Du côté des Allemands, six mille morts restèrent sur le champ de bataille, indépendamment
du nombre infini de cadavres que le Rhin entraîna dans son cours. Julien, dont l'âme était
supérieure encore à sa haute fortune, et qui ne croyait pas grandir son mérite en augmentant
son pouvoir, réprimanda sévèrement l'indiscrétion des soldats, qui par acclamation l'avaient
salué Auguste: il protesta par serment que ce titre était aussi loin de ses voeux que de ses espérances.
Mais, pour ajouter encore chez eux à l'exaltation du triomphe, il fit amener devant lui Chnodomaire.
Celui-ci s'avança en s'inclinant jusqu'à terre, et finalement se prosterna à ses pieds, implorant
son pardon à la manière des barbares. Julien le rassura. Quelques jours après, Chnodomaire
fut conduit à la cour de l'empereur, puis envoyé à Rome par ce dernier, qui lui assigna
pour demeure le quartier des étrangers, sur le mont Palatin. Il y mourut de langueur.
Malgré ces grands et brillants résultats, il ne manquait pas de gens près de l'empereur qui,
sachant bien faire ainsi leur cour, trouvaient à Julien des torts ou des ridicules. On lui donna
par dérision le surnom de Victorin, parce que, dans ses relations, il revenait assez souvent,
bien qu'en termes très modestes, sur ce que les Germains avaient été constamment défaits partout
où il avait commandé en personne. Par un tour de force d'adulation dont l'extravagance
était palpable, mais bien faite pour chatouiller une vanité portée au delà de toute mesure,
on parvint à persuader à Constance que dans tout l'univers il ne se faisait rien de grand que
par son influence et sous les auspices de son nom. Cette fumée lui monta au cerveau, et dès
ce moment et par la suite on le vit donner hardiment le démenti aux faits, en disant dans ses
édits, à la première personne, « J'ai combattu, j'ai vaincu; j'ai relevé des rois prosternés à
mes pieds", lorsque, dans le fait, tout cela s'était passé sans lui. Qu'un de ses généraux, par
exemple, pendant qu'il ne bougeait lui-même d'Italie, eût obtenu quelque avantage sur les Perses,
il ne manquait pas d'envoyer dans toutes les provinces de ces lettres au laurier, avant-courrières
de ruine, contenant d'interminables récits de l'action, et des hauts faits du prince en première
ligne. Les archives publiques conservent encore des édits, monuments d'aveugle jactance, où il
s'élève lui-méme jusqu'au ciel: on y trouve même une relation détaillée dé l'affaire d'Argentoratum,
dont il était éloigné de plus de quarante marches. On y voit Constance réglant l'ordre de bataille,
combattant près des enseignes, poursuivant les barbares, recevant la soumission de Chnodomaire;
et, pour comble d'indignité, pas un mot de Julien. Constance eût enseveli toute cette gloire
si la renommée, en dépit de l'envie, n'eût pris soin de la publier.
| [16,12] XII.
1. Quo dispalato foedo terrore Alamannorum reges Chonodomarius et Vestralpus,
Vrius quin etiam et Vrsicinus cum Serapione et Suomario et Hortario in unum
robore uirium suarum omni collecto consedere prope urbem Argentoratum, extrema
metuentem Caesarem arbitrati retrocessisse cum ille tum etiam perficiendi
munimenti studio stringeretur.
2. erexit autem confidentiam caput altius adtollentem Scutarius perfuga, qui
commissi criminis metuens poenam transgressus ad eos post ducis fugati discessum
armatorum tredecim milia tantum remansisse cum Iuliano docebat is enim numerus
eum sequebatur barbara feritate certaminum rabiem undique concitante.
3. cuius adseueratione eadem subinde replicantis ad maiora stimulati fiducia
missis legatis satis pro imperio Caesari mandauerunt ut terris abscederet
uirtute sibi quaesitis et ferro: qui ignarus pauendi nec ira nec dolore
perculsus sed fastus barbaricos ridens tentis legatis ad usque perfectum opus
castrorum in eodem gradu constantiae stetit inmobilis.
4. Agitabat autem miscebatque omnia sine modo ubique sese diffunditans et
princeps audendi periculosa rex Chonodomarius ardua subrigens supercilia ut
saepe secundis rebus elatus
5. nam et Decentium Caesarem superauit aequo Marte congressus et ciuitates
erutas multas uastauit et opulentas licentiusque diu nullo refragante Gallias
persultauit. ad cuius roborandam fiduciam recens quoque fuga ducis accessit
numero praestantis et uiribus.
6. Alamanni enim scutorum insignia contuentes norant eos milites permisisse
paucis suorum latronibus terram, quorum metu aliquotiens, cum gradum conferrent,
amissis pluribus abiere dispersi. quae anxie ferebat sollicitus Caesar quod
trudente ipsa necessitate digresso periculis cum paucis licet fortibus,
populosis gentibus occurrere cogebatur.
7. Iamque solis radiis rutilantibus tubarumque concinente clangore pedestres
copiae lentis incessibus educuntur earumque lateri equestres iunctae sunt
turmae, inter quas cataphractarii erant et sagittarii, formidabile genus
armorum.
8. et quoniam a loco, unde Romana promota sunt signa, ad usque uallum barbaricum
quarta leuga signabatur et decima id est unum et uiginti milia passuum,
utilitati securitatique recte consulens Caesar reuocatis praecursatoribus iam
antegressis indictaque solitis uocibus quiete cuneatim circumsistentes
adloquitur genuina placiditate sermonis:
9. "Vrget ratio salutis tuendae communis ut parcissime dicam non iacentis animi
Caesarem hortari uos et orare, conmilitones mei, ut adulta robustaque uirtute
confisi cautiorem uiam potius eligamus ad toleranda uel ad depellenda quae
sperantur, non praeproperam et ancipitem.
10. ut enim in periculis iuuentutem inpigram esse conuenit et audacem, ita cum
res postulat, regibilem et consultam. quid igitur censeo, si arbitrium adfuerit
uestrum, iustaque sustinet indignatio, paucis absoluam.
11. iam dies in meridiem uergit, lassitudine nos itineris fatigatos scrupulosi
tramites excipient et obscuri, nox senescente luna nullis sideribus adiuuanda,
terrae protinus aestu flagrantes nullis aquarum subsidiis fultae: quae si
dederit quisquam commode posse transiri, ruentibus hostium examinibus post otium
cibique refectionem et potus, quid nos agimus? quo uigore inedia siti laboreque
membris marcentibus occurramus?
12. ergo quoniam negotiis difficillimis saepe dispositio tempestiua prospexit et
statum nutantium rerum recto consilio in bonam partem accepto aliquotiens diuina
remedia repararunt, hic quaeso uallo fossaque circumdati diuisis uigiliis
quiescamus somnoque et uictu congruis potiti pro tempore, pace dei sit dictum,
triumphaturas aquilas et uexilla uictricia primo lucis moueamus exordio".
13. Nec finiri perpessi quae dicebantur, stridore dentium infrendentes
ardoremque pugnandi hastis inlidendo scuta monstrantes, in hostem se duci iam
conspicuum exorabant, caelestis dei fauore fiduciaque sui et fortunati rectoris
expertis uirtutibus freti, atque, ut exitus docuit, salutaris quidam genius
praesens ad dimicandum eos, dum adesse potuit, incitabat.
14. accessit huic
alacritati plenus celsarum potestatum adsensus maximeque Florentii praefecti
praetorio, periculose quidem sed ratione secunda pugnandum esse censentis dum
instarent barbari conglobati, qui si diffluxissent, motum militis in seditiones
natiuo calore propensioris ferri non posse aiebat, extortam sibi uictoriam, ut
putauit, non sine ultimorum conatu grauiter toleraturi.
15. addiderat autem fiduciam nostris consideratio gemina recordantibus quod anno
nuper emenso Romanis per transrhenana spatia fusius uolitantibus nec uisus est
quisquam laris sui defensor nec obuius stetit sed concaede arborum densa undique
semitis clausis sidere urente brumali aegre uixere barbari longius amendati,
quodque imperatore terras eorum ingresso nec resistere ausi nec apparere pacem
impetrauerunt suppliciter obsecrantes.
16. sed nullus mutatam rationem temporis aduertebat quod tunc tripertito exitio
premebantur imperatore urgente per Raetias, Caesare proximo nusquam elabi
permittente, finitimis, quos hostes fecere discordiae, modo non occipitia
conculcantibus hinc indeque cinctorum. postea uero pace data discesserat
imperator et sedata iurgiorum materia uicinae gentes iam concordabant et
turpissimus ducis Romani digressus ferociam natura conceptam auxit in maius.
17. alio itidem modo res est adgrauata Romana ex negotio tali. regii duo fratres
uinculo pacis adstricti, quam anno praeterito impetrauerant a Constantio, nec
tumultuare nec commoueri sunt ausi. sed paulo postea uno ex his Gundomado, qui
potior erat fideique firmioris, per insidias interempto omnis eius populus cum
nostris hostibus conspirauit et confestim Vadomarii plebs ipso inuito, ut
adserebat agminibus bella cientium barbarorum sese coniunxit.
18. Cunctis igitur summis infimisque adprobantibus tunc oportune congrediendum
nec de rigore animorum quicquam remittentibus exclamauit subito signifer "perge,
felicissime omnium Caesar, quo te fortuna prosperior ducit: tandem per te
uirtutem et consilia militare sentimus. i praeuius ut faustus antesignanus et
fortis: experieris, quid miles sub conspectu bellicosi ductoris testisque
indiuidui gerendorum, modo adsit superum numen, uiribus efficiet excitatis".
19. his auditis cum nullae laxarentur indutiae, promotus exercitus prope collem
aduenit molliter editum, opertum segetibus iam maturis, a superciliis Rheni haut
longo interuallo distantem: e cuius summitate speculatores hostium tres equites
exciti subito nuntiaturi Romanum exercitum aduentare festinarunt ad suos, unus
uero pedes, qui sequi non potuit, captus agilitate nostrorum indicauit per
triduum et trinoctium flumen transisse Germanos.
20. quos cum iam prope densantes semet in cuneos nostrorum conspexere ductores,
steterunt uestigiis fixis, antepilanis hastatisque et ordinum primis uelut
insolubili muro fundatis et pari cautela hostes stetere cuneati.
21. cumque ita ut ante dictus docuerat perfuga, equitatum omnem a dextro latere
sibi uidissent oppositum, quicquid apud eos per equestres copias praepollebat,
in laeuo cornu locauere confertum. isdemque sparsim pedites miscuere
discursatores et leues profecto ratione tuta poscente.
22. norant enim licet prudentem ex equo bellatorem cum clibanario nostro
congressum frena retinentem et scutum, hasta una manu uibrata, tegminibus
ferreis abscondito bellatori nocere non posse, peditem uero inter ipsos
discriminum uertices, cum nihil caueri solet praeter id quod occurrit, humi
occulte reptantem latere forato iumenti incautum rectorem praecipitem agere leui
negotio trucidandum.
23. hoc itaque disposito dextrum sui latus struxere clandestinis insidiis et
obscuris. ductabant autem populos omnes pugnaces et saeuos Chonodomarius et
Serapio potestate excelsiores ante alios reges.
24. et Chonodomarius quidem nefarius belli totius incentor, cuius uertici
flammeus torulus aptabatur, anteibat cornu sinistrum audax et fidens ingenti
robore lacertorum, ubi ardor proelii sperabatur inmanis, equo spumante
sublimior, erectus in iaculum formidandae uastitatis armorumque nitore
conspicuus, antea strenuus et miles et utilis praeter ceteros ductor.
25. latus uero dextrum Serapio agebat etiam tum adultae lanuginis iuuenis,
efficacia praecurrens aetatem: Mederichi fratris Chonodomarii filius, hominis
quoad uixerat perfidissimi: ideo sic appellatus, quod pater eius diu obsidatus
pignore tentus in Galliis doctusque Graeca quaedam arcana hunc filium suum
Agenarichum genitali uocabulo dictitatum ad Serapionis transtulit nomen.
26. hos
sequebantur potestate proximi reges mumero quinque regalesque decem et optimatum
series magna armatorumque milia triginta et quinque, ex uariis nationibus partim
mercede, partim pacto uicissitudinis reddendae quaesita.
27. Iamque toruum concrepantibus tubis Seuerus dux Romanorum aciem dirigens
laeuam cum prope fossas armatorum refertas uenisset, unde dispositum erat ut
abditi repente exorti cuncta turbarent, stetit inpauidus suspectiorque de
obscuris nec referre gradum nec ulterius ire temptauit.
28. quo uiso animosus contra labores maximos Caesar ducentis equitibus saeptus,
ut ardor negotii flagitabat, agmina peditum impetu ueloci discurrens uerbis
hortabatur.
29 et quoniam adloqui pariter omnes nec longitudo spatiorum extenta nec in unum
coactae multitudinis permitteret crebritas et alioqui uitabat grauioris inuidiae
pondus ne uideretur id adfectasse quod soli sibi deberi Augustus existimabat
cautior sui hostium tela praeteruolans his et similibus notos pariter et ignotos
ad faciendum fortiter accendebat:
30. "aduenit, o socii, iustum pugnandi iam tempus olim exoptatum mihi uobiscum,
quod antehac arcessentes, arma inquietis motibus poscebatis".
31. item cum ad alios postsignanos in acie locatos extrema uenisset "en" inquit
"conmilitones, diu speratus praesto est dies conpellens nos omnes elutis
pristinis maculis Romanae maiestati reddere proprium decus. hi sunt barbari,
quos rabies et inmodicus furor ad perniciem rerum suarum coegit occurrere
nostris uiribus opprimendos ".
32. alios itidem bellandi usu diutino callentes aptius ordinans his
exhortationibus adiuuabat "exsurgamus uiri fortes: propellamus fortitudine
congrua inlisa nostris partibus probra: quae contemplans Caesaris nomen
cunctando suscepi".
33. quoscumque autem pugnae signum inconsulte poscentes rupturosque imperium
inrequietis motibus praeuideret "quaeso" inquit "ne hostes uertendos in fugam
sequentes auidius futurae uictoriae gloriam uioletis, neu quis ante necessitatem
ultimam cedat. nam fugituros procul dubio deseram, hostium terga caesuris adero
indiscretus, si hoc pensatione moderata fiat et cauta".
34. Haec aliaque in eundem modum saepius replicando maiorem exercitus partem
primae barbarorum opposuit fronti, et subito Alamannorum peditum fremitus
indignationi mixtus auditus est unanimi conspiratione uociferantium relictis
equis secum oportere uersari regales, ne, siquid contigisset aduersum, deserta
miserabili plebe facilem discedendi copiam reperirent.
35. hocque conperto Chonodomarius iumento ipse statim desiluit et secuti eum
residui idem facere nihil morati: nec enim eorum quisquam ambigebat partem suam
fore uictricem.
36. Dato igitur aenatorum accentu sollemniter signo ad pugnandum utrimque magnis
concursum est uiribus. propilabantur missilia et properantes cito quam
considerato cursu Germani telaque dextris explicantes inuolauere nostrorum
equitum turmas frendentes inmania eorumque ultra solitum saeuientium comae
fluentes horrebant et elucebat quidam ex oculis furor, quos contra pertinax
miles scutorum obicibus uertices tegens eiectansque gladios uel tela concrispans
mortem minitantia perterrebat.
37. cumque in ipso proeliorum articulo eques se fortiter conturmaret et muniret
latera sua firmius pedes, frontem artissimis conserens parmis, erigebantur
crassi pulueris nubes uariique fuere discursus nunc resistentibus nunc
cedentibus nostris, et obnixi genibus quidam barbari peritissimi bellatores
hostem propellere laborabant, sed destinatione nimia dexterae dexteris
miscebantur et umbo trudebat umbonem caelumque exultantium cadentiumque
resonabat a uocibus magnis, et cum cornu sinistrum altius gradiens urgentium tot
agmina Germanorum ui nimia pepulisset, iretque in barbaros fremens, equites
nostri cornu tenentes dextrum, praeter spem incondite discesserunt, dumque primi
fugientium postremos inpediunt, gremio legionum protecti fixerunt integrato
proelio gradum.
38. hoc autem exinde acciderat, quod dum ordinum restituitur series, cataphracti
equites uiso rectore suo leuiter uulnerato et consorte quodam per ceruicem equi
labentis pondere armorum oppresso dilapsi qua quisque poterat peditesque
calcando cuncta turbassent, ni conferti illi sibique uicissim innixi stetissent
immobiles. igitur cum equites nihil praeter fugae circumspectantes praesidia
uidisset longius Caesar, concito equo eos uelut repagulum quoddam cohibuit.
39. quo agnito per purpureum signum draconis, summitati hastae longioris aptatum
uelut senectutis pendentis exuuias, stetit unius turmae tribunus et pallore
timoreque perculsus ad aciem integrandam recurrit.
40. utque in rebus amat fieri dubiis, eosdem lenius increpans Caesar "quo"
inquit "cedimus, uiri fortissimi? an ignoratis fugam, quae salutem numquam
repperit, inriti conatus stultitiam indicare? redeamus ad nostros, saltim
gloriae futuri participes, si eos pro re publica dimicantes reliquimus
inconsulte".
41. haec reuerenter dicendo reduxit omnes ad munia subeunda bellandi imitatus
salua differentia ueterem Syllam, qui cum contra Archelaum Mithridatis ducem
educta acie proelio fatigabatur ardenti, relictus a militibus cunctis cucurrit
in ordinem primum raptoque et coniecto uexillo in partem hostilem "ite" dixerat
"socii periculorum electi et scitantibus ubi relictus sim imperator, respondete
nihil fallentes: solus in Boeotia pro omnibus nobis cum dispendio sanguinis sui
decernens".
42. Proinde Alamanni pulsis disiectisque equitibus nostris primam aciem peditum
incesserunt, eam abiecta resistendi animositate pulsuri.
43. sed postquam comminus uentum est, pugnabatur paribus diu momentis. Cornuti
enim et Bracchiati usu proeliorum diuturno firmati eos iam gestu terrentes
barritum ciere uel maximum: qui clamor ipso feruore certaminum a tenui susurro
exoriens paulatimque adulescens ritu extollitur fluctuum cautibus inlisorum:
iaculorum deinde stridentium crebritate hinc indeque conuolante puluis aequali
motu adsurgens et prospectum eripiens arma armis corporaque corporibus
obtrudebat.
44. sed uiolentia iraque inconpositi barbari in modum exarsere flammarum
nexamque scutorum conpagem, quae nostros in modum testudinis tuebatur,
scindebant ictibus gladiorum adsiduis.
45. quo cognito opitulatum conturmalibus suis celeri cursu Bataui uenere cum
regibus formidabilis manus, extremae necessitatis articulo circumuentos, si
iuuisset fors, ereptura toruumque canentibus classicis adultis uiribus
certabatur.
46. uerum Alamanni bella alacriter ineuntes altius anhelabant uelut quodam
furoris adfectu opposita omnia deleturi. spicula tamen uerrutaque missilia non
cessabant ferrataeque arundines fundebantur, quamquam etiam comminus mucro
feriebat contra mucronem et loricae gladiis findebantur, et uulnerati nondum
effuso cruore ad audendum exsertius consurgebant.
47. pares enim quodam modo coiuere cum paribus, Alamanni robusti et celsiores,
milites usu nimio dociles: illi feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti
fidentes, grandissimis illi corporibus freti.
48. resurgebat tamen aliquotiens armorum pondere pulsus loco Romanus lassatisque
inpressus genibus laeuum reflectens poplitem barbarus subsidebat hostem ultro
lacessens, quod indicium est obstinationis extremae.
49. exiluit itaque subito ardens optimatium globus, inter quos decernebant et
reges, et sequente uulgo ante alios agmina nostrorum inrupit et iter sibi
aperiendo ad usque primanorum legionem peruenit locatam in medio quae
confirmatio castra praetoria dictitatur ubi densior et ordinibus frequens miles
instar turrium fixa firmitate consistens proelium maiore spiritu repetiuit et
uulneribus declinandis intentus seque in modum mirmillonis operiens hostium
latera, quae nudabat ira flagrantior, districtis gladiis perforabat.
50. at illi prodigere uitam pro uictoria contendentes temptabant agminis nostri
laxare conpagem. sed continuata serie peremptorum, quos Romanus iam fidentior
strauit, succedebant barbari superstites interfectis auditoque occumbentium
gemitu crebro, pauore perfusi torpebant.
51. fessi denique tot aerumnis et ad solam deinceps strenui fugam per diuersos
tramites tota celeritate egredi festinabant ut e mediis saeuientis pelagi
fluctibus quocumque auexerit uentus eici nautici properant et uectores: quod
uoti magis quam spei fuisse fatebitur quilibet tunc praesens.
52. aderatque propitiati numinis arbitrium clemens et secans terga cedentium
miles cum interdum flexis ensibus feriendi non suppeterent instrumenta, ipsis
barbaris tela eorum uitalibus inmergebat, nec quisquam uulnerantium sanguine
iram expleuit nec satiauit caede multiplici dexteram uel miseratus supplicantem
abscessit.
53. iacebant itaque plurimi transfixi letaliter remedia mortis conpendio
postulantes, alii semineces labente iam spiritu lucis usuram oculis morientibus
inquirebant, quorundam capita discissa trabalibus telis et pendentia iugulis
cohaerebant, pars per lutosum et lubricum solum in sauciorum cruore lapsi
intactis ferro corporibus aceruis superruentium obruti necabantur.
54. quae ubi satis euenere prosperrime, ualidius instante uictore acumina densis
ictibus hebescebant splendentesque galeae sub pedibus uoluebantur et scuta,
ultimo denique trudente discrimine barbari, cum elati cadauerum aggeres exitus
inpedirent, ad subsidia fluminis petiuere, quae sola restabant eorum terga iam
perstringentis.
55. et quia cursu sub armis concito fugientes miles indefessus urgebat, quidam
nandi peritia eximi se posse discriminibus arbitrati animas fluctibus
commiserunt. qua causa celeri corde futura praeuidens Caesar cum tribunis et
ducibus clamore obiurgatorio prohibebat, ne hostem auidius sequens nostrorum
quisquam se gurgitibus committeret uerticosis.
56. unde id obseruatum est ut marginibus insistentes confoderent telorum
uarietate Germanos, quorum siquem morti uelocitas subtraxisset, iacti corporis
pondere ad ima fluminis subsidebat.
57. et uelut in quodam theatrali spectaculo aulaeis miranda monstrantibus multa
licebat iam sine metu uidere, nandi strenuis quosdam nescios adhaerentes,
fluitantes alios cum expeditioribus linquerentur ut stipites, et uelut luctante
amnis uiolentia uorari quosdam fluctibus inuolutos, non nullos clipeis uectos
praeruptas undarum occursantium moles obliquatis meatibus declinantes ad ripas
ulteriores post multa discrimina peruenire. spumans denique cruore barbarico
decolor alueus insueta stupebat augmenta.
58. Dum haec aguntur, rex Chonodomarius reperta copia discedendi lapsus per
funerum strues cum satellitibus paucis celeritate rapida properabat ad castra,
quae prope Tribuncos et Concordiam munimenta Romana fixit intrepidus, ut
escensis nauigiis dudum paratis ad casus ancipites in secretis se secessibus
amendaret.
59. et quia non nisi Rheno transito ad territoria sua poterat peruenire, uultum
ne agnosceretur operiens, sensim retulit pedem. cumque propinquaret iam ripis,
lacunam palustribus aquis interfusam circumgrediens ut transiret, calcata
mollitie glutinosa, equo est euolutus et confestim licet obeso corpore grauior
ad subsidium uicini collis euasit, quem agnitum nec enim potuit celare qui
fuerit, fortunae prioris magnitudine proditus statim anhelo cursu cohors cum
tribuno secuta, armis circumdatum aggerem nemorosum cautius obsidebat,
perrumpere uerita, ne fraude latenti inter ramorum tenebras exciperetur
occultas.
60. quibus uisis conpulsus ad ultimos metus ultro se dedit solus egressus
comitesque eius ducenti numero et tres amici iunctissimi, flagitium arbitrati
post regem uiuere, uel pro rege non mori, si ita tulerit casus, tradidere se
uinciendos.
61. utque natiuo more sunt barbari humiles in aduersis disparesque in secundis,
seruus alienae uoluntatis trahebatur pallore confusus claudente noxarum
conscientia linguam, inmensum quantum ab eo differens qui post feros lugubresque
terrores cineribus Galliarum insultans multa minabatur et saeua.
62. Quibus ita fauore superni numinis terminatis post exactum iam diem occinente
liticine reuocatus inuitissimus miles prope supercilia Rheni tendebat
scutorumque ordine multiplicato uallatus uictu fruebatur et somno.
63. ceciderunt autem in hac pugna Romani quidem CCXL et III, rectores uero IIII:
Bainobaudes Cornutorum tribunus adaeque Laipso et Innocentius cataphractarios
ducens et uacans quidam tribunus cuius non suppetit nomen: ex Alamannis uero sex
milia corporum numerata sunt in campo constrata et inaestimabiles mortuorum
acerui per undas fluminis ferebantur.
64. tunc Iulianus ut erat fortuna sui spectatior meritisque magis quam imperio
potens, Augustus adclamatione concordi totius exercitus appellatus ut agentes
petulantius milites increpabat, id se nec sperare nec adipisci uelle iurando
confirmans.
65. et ut augeret euentus secundi laetitiam, concilio conuocato propositisque
praemiis, propitio ore Chonodomarium sibi iussit offerri. qui primo curuatus,
deinde humi suppliciter fusus gentilique prece ueniam poscens bono animo esse
est iussus.
66. et diebus postea paucis ductus ad comitatum imperatoris missusque exinde
Romam in castris peregrinis, quae in monte sunt Caelio, morbo ueterni consumptus
est.
67. His tot ac talibus prospero peractis euentu in palatio Constanti quidam
Iulianum culpantes, ut princeps ipse delectaretur, inrisiue Victorinum ideo
nominabant, quod uerecunde referens, quotiens imperaret, superatos indicabat
saepe Germanos.
68. interque exaggerationem inanium laudum ostentationemque aperte lucentium
inflabant ex usu imperatorem suopte ingenio nimium quicquid per omnem terrae
ambitum agebatur felicibus eius auspiciis adsignantes.
69. quocirca magniloquentia elatus adulatorum tunc et deinde edictis propositis
adroganter satis multa mentiebatur, se solum, cum gestis non adfuisset, et
dimicasse et uicisse et supplices reges gentium erexisse aliquotiens scribens,
et si uerbi gratia eo agente tunc in Italia dux quidam egisset fortiter contra
Persas, nulla eius mentione per textum longissimum facta laureatas litteras ad
prouinciarum damna mittebat, se inter primores uersatum cum odiosa sui
iactatione significans.
70. exstant denique eius edicta in tabulariis principis publicis condita ---
delata narrandi extollendique semet in caelum. ab Argentorato cum pugnaretur
mansione quadragesima disparatus, describens proelium aciem ordinasse et
stetisse inter signiferos et barbaros fugasse praecipites sibique oblatum falso
indicat Chonodomarium pro rerum indignitas super Iuliani gloriosis actibus
conticescens, quos sepelierat penitus ni fama res maximas uel obumbrantibus
plurimis silere nesciret.
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