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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XVI

Chapitre 5

  Chapitre 5

[16,5] V. Il commença, et l'effort vaut qu'on le cite, par s'imposer et observer rigoureusement une règle de tempérance aussi sévère que s'il eût vécu sous le régime abstème des lois de Lycurgue et de Solon; lois importées depuis, et longtemps en vigueur à Rome, et que le dictateur Sylla releva de désuétude. Julien pensait, avec Démocrite, que si la fortune permet le luxe de la table, la raison le proscrit. Idée morale non moins heureusement exprimée dans ce mot de Caton de Tusculum, surnommé le Censeur, à cause de la rigidité de ses moeurs : Un goût prononcé pour la bonne chère suppose indifférence complète pour la vertu.
Julien relisait souvent un recueil d'instructions que Constance, en qualité de beau-père, lui avait tracé de sa main, et où l'ordinaire du jeune César était réglé avec une sorte de profusion. Julien en fit disparaître les articles faisan, vulve et tétines de truie, se contentant, comme un simple soldat, du premier aliment venu.
Il faisait trois parts de ses nuits, consacrant la première au repos, et les deux autres aux affaires de l'État et aux Muses. En cela il imitait Alexandre le Grand, mais en renchérissant sur son modèle. Alexandre ne triomphait du sommeil qu'au moyen d'une boule d'argent qu'il tenait suspendue au-dessus d'un bassin de cuivre, et qui l'éveillait en tombant, dès que l'assoupissement détendait ses muscles. Julien, lui, se réveillait à volonté sans l'emploi d'aucun artifice. Il se levait toujours au milieu de la nuit, quittant, non pas un lit de duvet recouvert de housses de soie chamarrées, mais une couche formée d'un simple tapis de peau à longs poils, de ceux qui ont reçu le nom de "sisurne" dans le langage familier du peuple. Puis, après les actes d'un culte secret envers Mercure, dieu considéré, suivant certaine doctrine religieuse, comme moteur suprême, comme principe de toute intelligence, il s'appliquait à sonder d'une main ferme et vigilante les plaies de l'État, et à y porter remède.
Quand il avait satisfait aux rudes exigences des affaires, alors il se livrait tout entier au perfectionnement de son esprit. Et quelle incroyable ardeur il montrait à gravir les sommités les plus ardues de la science! et comme sa pensée toujours tendait à s'élancer au delà! La philosophie n'a pas de notions qu'il n'ait abordées et soumises au contrôle sévère de sa raison. Cet esprit, si propre aux notions les plus élevées et les plus abstraites, savait descendre cependant aux spéculations d'un ordre secondaire. Il aimait la poésie et la littérature "on en voit la preuve dans l'élégance soutenue et la pureté sévère du style de ses haraggues et de ses épîtres. Son goût le portait encore à suivre dans toutes leurs vicissitudes l'histoire de son pays et celle des nations étrangères. Il possédait assez le latin pour soutenir en cette langue l'entretien sur un sujet quelconque. En un mot, s'il est vrai, comme divers auteurs l'ont affirmé du roi Cyrus, du poëte Simonide, et du célèbre sophiste Hippias d'Élée, qu'il soit possible, au moyen de certain breuvage, d'augmenter la force de la mémoire, on pourrait dire de Julien qu'il en avait eu le tonneau à sa disposition, et qu'il l'avait mis à sec avant d'arriver à l'âge d'homme.
Nous avons fait connaître le chaste et noble emploi qu'il faisait de ses nuits : nous exposerons aussi, plaçant chaque chose en son lieu, comment ses journées étaient remplies; ce qu'il savait mettre de charme dans son entretien, de piquant dans ses saillies; quel caractère il déploya dans la guerre, avant et pendant l'action; et enfin de quel esprit de liberté, de quelle âme généreuse sont empreints les actes de son administration civile.
Jeté tout à coup au milieu des camps, Julien dut improviser son éducation militaire. Aussi quand il lui fallait, au son des instruments, marcher du pas cadencé de la pyrrhique, lui arrivait-il souvent de s'écrier, 0 Platon ! et de dire avec ironie, s'appliquant un vieux proverbe :
"Un boeuf porter harnais! l'équipage va mal à mon dos".
Un jour, ayant mandé les agents du fisc dans son cabinet pour leur remettre une somme d'argent, l'un deux présenta les deux mains, au lieu d'étendre, comme le veut l'usage, un pan de sa chlamyde. Ces gens-là, dit-il, savent bien comme on prend, mais non comme on reçoit. Des parents lui avaient porté plainte contre un homme qui avait violé leur fille. Le ravisseur convaincu ne fut condamné qu'à l'exil. Les parents s'étant alors récriés sur cette incomplète justice, et réclamant la mort du coupable, Julien leur dit : "La loi ne pardonne pas; mais la clémence pour un prince est la première des lois".
Au moment de son départ pour quelque expédition, des pétitionnaires se présentent en foule, alléguant chacun son grief. Julien renvoya toutes les réclamations, en les recommandant aux gouverneurs des provinces. Et aussitôt qu'il fut de retour il se fit rendre un compte détaillé de la suite qui leur avait respectivement été donnée, apportant, dans sa mansuétude, quelque adoucissement à la rigueur de chaque décision. Abrégeons. Sans parler des défaites par lesquelles il châtia souvent l'audace incorrigible des barbares, la marque la plus sensible du soulagement qu'apporta sa présence aux misères excessives de la Gaule, c'est qu'à son arrivée la moyenne des tributs était de vingt-cinq pièces d'or par tête, et qu'on n'en payait plus que sept pour tout impôt quand il quitta le pays. Aussi le peuple, dans les transports de sa joie, le comparait-il à un astre bienfaisant qui lui était apparu au milieu des plus épaisses ténèbres. Ajoutons qu'il pratiqua jusqu'à la fin de son règne le principe judicieux de n'accorder aucune remise d'arrérages. C'est qu'il avait compris que ces concessions ne profitent qu'aux riches. L'expérience démontre, en effet, que dans le recouvrement de toute charge locale ce sont les pauvres qu'on ménage le moins, et qui s'exécutent les premiers.
Mais tandis que l'administration de Julien préparait un modèle aux meilleurs princes à venir, la rage des barbares se déchaîna plus que jamais. Les animaux ravissants, à qui un négligent gardien a laissé une fois prendre l'habitude de décimer son troupeau, ne cessent d'y chercher curée, au risque d'affronter une surveillance plus active, et, perdant par l'excès de la faim tout sentiment du danger, se jettent indistinctement sur les boeufs et sur les brebis; de même les barbares, de nouveau pressés par le besoin, après avoir dévoré tout le produit de leurs précédentes rapines, venaient encore tenter les chances de pillage, et quelquefois périssaient sans qu'aucune proie se fût trouvée sur leur chemin.
[16,5] V.
1. Primum igitur factuque difficile temperantiam ipse sibi indixit atque retinuit tamquam adstrictus sumptuariis legibus uiueret, quas ex rhetris {Lycurgi id} et axonibus Romam translatas diuque obseruatas sed senescentes paulatim reparauit Sylla dictator reputans ex praedictis Democriti, quod ambitiosam mensam fortuna, parcam uirtus adponit.
2. id enim etiam Tusculanus Cato prudenter definiens, cui Censorii cognomentum castior uitae indidit cultus "magna" inquit "cura cibi, magna uirtutis incuria".
3. denique cum legeret libellum adsidue, quem Constantius ut priuignum ad studia mittens manu sua conscripserat, praelicenter disponens, quid in conuiuio Caesaris inpendi deberet: phasianum et uuluam et sumen exigi uetuit et inferri, munificis militis uili et fortuito cibo contentus.
4. Hinc contingebat ut noctes ad officia diuideret tripertita, quietis et publicae rei et musarum, quod factitasse Alexandrum legimus Magnum; sed multo hic fortius. ille namque aenea concha supposita brachio extra cubile protento pilam tenebat argenteam, ut cum neruorum uigorem sopor laxasset infusus, gestaminis lapsi tinnitus abrumperet somnum.
5. Iulianus uero absque instrumento quotiens uoluit euigilauit et nocte dimidiata semper exsurgens non e plumis uel stragulis sericis ambiguo fulgore nitentibus, sed ex tapete et sisyra, quam uulgaris simplicitas susurnam appellat, occulte Mercurio supplicabat, quem mundi uelociorem sensum esse, motum mentium suscitantem theologicae prodidere doctrinae: atque in tanto rerum defectu explorate rei publicae munera curabat.
6. post quae ut ardua et seria terminata ad procudendum ingenium uertebatur, et incredibile, quo quantoque ardore principalium rerum notitiam celsam indagans et quasi pabula quaedam animo ad sublimiora scandenti conquirens per omnia philosophiae membra prudenter disputando currebat.
7. sed tamen cum haec effecte pleneque colligeret, nec humiliora despexit, poeticam mediocriter et rhetoricam amauit ut ostendit orationum epistularumque eius cum grauitate comitas incorrupta et nostrarum externarumque rerum historiam multiformem. super his aderat latine quoque disserendi sufficiens sermo.
8. si itaque uerum est, quod scriptores uarii memorant, Cyrum regem et Simonidem lyricum et Hippiam Eleum sophistarum acerrimum ideo ualuisse memoria, quod epotis quibusdam remediis id impetrarunt, credendum est hunc etiam tum adultum totum memoriae dolium, si usquam reperiri potuit, exhausisse. et haec quidem pudicitiae uirtutumque sunt signa nocturna.
9. Diebus uero quae ornate dixerit et facete, quaeue in apparatu uel in ipsis egerit congressibus proeliorum, aut in re ciuili magnanimitate correxerit et liberalitate, suo quaeque loco demonstrabuntur. 10. cum exercere proludia disciplinae castrensis philosophus cogeretur ut princeps, artemque modulatius incedendi per pyrricham concinentibus disceret fistulis, uetus illud prouerbium " clitellae boui sunt inpositae: plane non est nostrum onus" Platonem crebro nominans exclamabat.
11. inductis quadam sollemnitate agentibus in rebus in consistorium ut aurum acciperent, inter alios quidam ex eorum consortio, non ut moris est pansa chlamyde sed utraque manu cauata suscepit. et imperator "rapere" inquit "non accipere sciunt agentes in rebus".
12. aditus a parentibus uirginis raptae, eum qui uiolarat conuictum relegari decreuit. hisque indigna pati querentibus, quod non sit morte multatus, responderat hactenus "incusent iura clementiam, sed imperatorem mitissimi animi legibus praestare seueris decet".
13. egressurum eum ad expeditionem plures interpellabant ut laesi, quos audiendos prouinciarum rectoribus commendabat: et reuersus, quid egerint singuli quaerens, delictorum uindictas genuina lenitudine mitigabat.
14. ad ultimum exceptis uictoriis, per quas uastantes saepe incolumi contumacia barbaros fudit, quod profuerit anhelantibus extrema penuria Gallis, hinc maxime claret, quod primitus partes eas ingressus pro capitibus singulis tributi nomine uicenos quinos aureos repperit flagitari, discedens uero septenos tantum munera uniuersa conplentes: ob quae tamquam solem sibi serenum post squalentes tenebras adfulsisse cum alacritate et tripudiis laetabantur.
15. denique id eum ad usque imperii finem et uitae scimus utiliter obseruasse, ne per indulgentias quas appellant tributariae rei concederet reliqua. norat enim hoc facto se aliquid locupletibus additurum, cum constet ubique pauperes inter ipsa indictorum exordia soluere uniuersa sine laxamento conpelli.
16. Inter has tamen regendi moderandique uias bonis principibus aemulandas barbarica rabies exarserat in maius.
17. utque bestiae custodum neglegentia raptu uiuere solitae ne his quidem remotis adpositisque fortioribus abscesserunt, sed tumescentes inedia sine respectu salutis armenta uel greges incursant, ita etiam illi cunctis quae diripuere consumptis fame urgente agebant aliquotiens praedas; interdum antequam contingerent aliquid, oppetebant.


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Dernière mise à jour : 19/06/2003