[18,10] (1) Sapor, au moment de ce succès inopiné de
son avant-garde, mettait à profit le conseil d'Antonin,
et, en quittant Bebase, se dirigeait sur
la droite par Horren, Meiacarire et Charcha,
comme s'il n'avait eu aucun dessein sur Amida.
Il rencontra sur sa route deux forts romains, Reman
et Busan; et il apprit d'un transfuge que la force
de ces deux places avait déterminé plusieurs particuliers
à y faire déposer leurs richesses, comme
en lieu sûr. Outre les trésors, il s'y trouvait, disait-on,
une femme de beauté singulière, avec sa
jeune fille. C'était l'épouse de Craugase, membre
influent et distingué du corps municipal de Nisibe.
(2) L'appât du butin anima Sapor, qui attaqua sans
délai les deux forts, ne doutant pas de les enlever.
Les garnisons en effet, consternées à la vue
de tant d'ennemis, ne songèrent qu'à rendre les
places, en livrant avec elles tous les réfugiés.
À la première sommation, elles en remirent les
clefs, en ouvrirent les portes, et tout ce qu'elles
renfermaient fut abandonné au vainqueur. On
vit alors paraître à la file des femmes tremblantes,
des enfants sur les bras de leurs mères, et faisant,
dans un âge si tendre, l'apprentissage du malheur.
(3) Le roi s'informa de l'épouse de Craugase, lui fit
dire d'approcher sans crainte, et, la voyant couverte
d'un voile noir des pieds à la tête, l'assura
d'un air de bonté qu'on respecterait sa pudeur,
et qu'elle reverrait son mari. Il savait que ce
dernier avait pour elle une passion extraordinaire,
et comptait négocier à ce prix la reddition de
Nisibe. (4) Il étendit cependant la même protection
à des vierges consacrées, suivant le rite des chrétiens,
au culte des autels; leur permettant de
continuer sans crainte leurs pratiques religieuses.
Cette affectation de clémence avait pour but de
ramener à lui ceux qu'effrayait sa réputation de
barbarie. Il comptait leur persuader, par ces
exemples, que ses moeurs s'étaient adoucies, et
que sa haute fortune ne l'élevait pas au-dessus
des sentiments de l'humanité.
| [18,10] X.
1. Haec dum primi impetus turbo conatibus agitat insperatis, rex cum populo suo
gentibusque quas ductabat, a Bebase loco itinere flexo dextrorsus, ut monuerat
Antoninus, per Horren et Meiacarire et Charcha ut transiturus Amidam, cum prope
castella Romana uenisset, quorum unum Reman, alterum Busan appellatur, perfugarum
indicio didicit multorum opes illuc translatas seruari, ut in munimentis
praecelsis et fidis, additumque est ibi cum suppellectili pretiosa inueniri
feminam pulchram cum filia paruula Craugasii Nisibeni cuiusdam uxorem, in
municipali ordine genere, fama, potentiaque circumspecti.
2. auiditate itaque rapiendi aliena festinans petit inpetu fidenti castella,
unde subita animi consternatione defensores armorum uarietate praestricti
se cunctosque prodidere qui ad praesidia confugerunt, et digredi iussi
confestim claues obtulere portarum, patefactisque aditibus quicquid ibi congestum
erat eruitur et productae sunt adtonitae metu mulieres et infantes
matribus implicati, graues aerumnas inter initia tenerioris aetatis experti.
3. cumque rex percontando cuiusnam coniux esset, Craugasii conperisset, uim in se
metuentem prope uenire permisit intrepidam et uisam opertamque adusque labra
ipsa atro uelamine, certiore iam spe mariti recipiendi et pudoris inuiolati
mansuri benignius confirmauit. audiens enim coniugem miro eius amore flagrare,
hoc praemio Nisibenam proditionem mercari se posse arbitrabatur.
4. inuentas tamen alias quoque uirgines Christiano ritu cultui diuino
sacratas custodiri intactas et religioni seruire solito more nullo uetante
praecepit, lenitudinem profecto in tempore simulans, ut omnes, quos antehac
diritate crudelitateque terrebat, sponte sua metu remoto uenirent exemplis
recentibus docti humanitate eum et moribus iam placidis magnitudinem
temperasse fortunae.
|