[21,10] (1) Débarrassé d'un ennemi, Julien ne s'endormit pas sur le
succès; mais, toujours d'autant plus actif et plus résolu que la
circonstance était plus grave, il marcha droit à Sirmium, qu'il
jugeait disposée à se donner à lui. Comme il approchait des vastes
faubourgs de la ville, habitants et soldats vinrent en foule au-
devant de lui avec des flambeaux et des fleurs, le saluant des noms
de seigneur et d'Auguste, et le conduisirent au palais au milieu
d'un concert d'acclamations et de voeux. (2) Cette réception
remplit son coeur de joie, par l'heureux pronostic qu'il en tira.
D'avance il voyait les autres villes suivant à l'envi l'exemple
donné par la métropole (car Sirmium tenait ce rang par son étendue
et par l'importance de sa population), et sa présence partout
accueillie comme l'apparition d'un astre bienfaisant. Le lendemain
il donna au peuple, qui en témoigna la joie la plus vive, le
spectacle d'une course de chars, et le jour suivant gagna sans
délai, par la voie publique, le pas de Sucques, qu'il occupa
fortement sans coup férir, et dont il confia la défense à Névitte,
sur la fidélité duquel il pouvait compter. Il est bon de donner une
idée de cette position militaire. (3) C'est un défilé formé par la
jonction des deux chaînes du Rhodope et de l'Hémus, dont l'une
s'appuie aux rives du Danube, et l'autre à celles du fleuve Axius.
Ces montagnes élèvent entre la Thrace et l'Illyrie une forte
barrière, laissant d'un côté le pays des Daces et la Serdique, et,
de l'autre, les nobles cités de Thracie et de Philippopolis. La
nature semble avoir à dessein configuré cette région dans l'intérêt
à venir de la domination romaine. Jadis ce n'était qu'une gorge
obscure, resserrée entre deux collines; mais, se modifiant selon
l'échelle de grandeur de l'empire, la gorge devint une large voie
praticable aux voitures. En fermant ce passage, on a plusieurs fois
arrêté les efforts des plus grands capitaines et des plus
nombreuses armées. (4) Sur le versant qui fait face à l'Illyrie, le
mont s'abaisse suivant un plan à peine incliné, et dont la pente
est comme insensible. Celui qui regarde la Thrace est au contraire
coupé presque à pic, n'offrant çà et là qu'un petit nombre de
sentiers abrupts qu'on a peine à gravir, même sans autre obstacle
que ceux qu'oppose la nature. En deçà et au-delà de la chaîne
s'étendent au nord et au midi des plaines à perte de vue, qui
atteignent, d'un côté, les Alpes Juliennes, et, de l'autre, se
déroulent, sans offrir la moindre aspérité, jusqu'au détroit et
jusqu'à la Propontide. (5) Julien, après avoir disposé toutes
choses sur ce point comme l'exigeait la gravité des circonstances,
y laissa le général de la cavalerie, et revint à Nysse, ville très
considérable, s'occuper à tête reposée des mesures les plus propres
à assurer le succès de son entreprise. (6) Il y manda l'historien
Aurélius Victor, qu'il avait vu à Sirmium, et le nomma consulaire
de la seconde Pannonie. De plus, l'honneur d'une statue en bronze
fut accordé à cet homme d'une vertu exemplaire, qu'on a vu, mais
beaucoup plus tard, devenir préfet de Rome. (7) Bientôt Julien se
prononça plus ouvertement encore. Renonçant désormais à tout espoir
d'accommodement avec Constance, il adressa au sénat, contre ce
prince, un mémoire très amer, et rempli des accusations les plus
fortes. Tertulle, alors préfet, en donna lecture à l'assemblée,
dont les sentiments d'affection pour l'autre empereur éclatèrent en
cette occasion avec une noble indépendance. On s'écria tout d'une
voix: "Respectez celui dont vous tenez votre pouvoir." (8)
L'administration de Constantin n'était pas non plus épargnée dans
cette pièce. Ce prince était traité de novateur, de violateur des
anciennes lois et coutumes, et notamment pris à partie pour avoir
le premier prostitué à des barbares les ornements et les faisceaux
consulaires. Julien fut maladroit dans cette sortie, et
inconséquent dans sa conduite ultérieure, où il encourut le blâme
qu'il n'avait pas craint d'infliger; car Névitte, dont il fit le
collègue de Mamertin au consulat, ne pouvait assurément, ni par la
naissance, ni par les talents, ni par les services, soutenir la
comparaison avec aucun de ceux que Constantin avait honorés de la
suprême magistrature. C'était un homme sans éducation, sans tenue,
et cruel, qui pis est, dans l'exercice du pouvoir.
| [21,10] X.
1. Nihil deinde amoto Lucilliano differendum nec agendum segne ratus, ut erat in
rebus trepidis audax et confidentior, ciuitatem ut praesumebat dediticiam
petens, citis passibus incedebat, eumque suburbanis propinquantem amplis
nimiumque protentis, militaris et omnis generis turba cum lumine multo et
floribus uotisque faustis Augustum adpellans et dominum duxit in regiam.
2. qui euentu laetus et omine, firmata spe uenturorum, quod ad exemplum urbium
matris populosae et celebris per alias quoque ciuitates ut sidus salutare
susciperetur, edito postridie curuli certamine cum gaudio plebis, ubi lux
excanduit tertia, morarum impatiens percursis aggeribus publicis Succos nemine
auso resistere praesidiis occupauit, isdemque tuendis Neuittam praefecit ut
fidum. cuius loci situm exnunc conueniet ostendi.
3. Consertae celsorum montium summitates Haemi et Rhodopes, quorum alter ab
ipsis Histri marginibus, alter ab Axii fluminis citeriore parte consurgit, in
angustias tumulosis collibus desinentes Illyrios interscindunt et Thracas, hinc
uicinae mediterraneis Dacis et Serdicae, inde Thracias despectantes et
Philippopolim, ciuitates amplas et nobiles, et tamquam natura in dicionem
Romanam redigendas nationes circumsitas praenoscente, ita figuratae consulto,
inter artos colles quondam hiantes obscurius, ad magnitudinem splendoremque
postea rebus elatis patefactae sunt et carpentis, aditibusque aliquotiens
clausis magnorum ducum populorumque reppulere conatus.
4. et pars, quae Illyricum spectat, mollius edita uelut incauta subinde
superatur. latus uero e regione oppositum Thraciis prona humilitate deruptum
hincque et inde fragosis tramitibus inpeditum difficile scanditur etiam nullo
uetante. sub hac altitudine aggerum utrubique spatiosa camporum planities iacet,
superior ad usque Iulias Alpes extenta, inferior ita resupina et panda ut nullis
habitetur obstaculis ad usque fretum et Propontidem.
5. His ut in re tali tamque urgenti conpositis, magistro equitum illic relicto
imperator reuertitur Naessum copiosum oppidum, quo inpraepedite cuncta
disponeret suis utilitatibus profutura.
6. ubi Victorem apud Sirmium uisum scriptorem historicum exindeque uenire
praeceptum, Pannoniae secundae consularem praefecit et honorauit aenea statua,
uirum sobrietatis gratia aemulandum, multo post urbi praefectum.
7. iamque altius se extollens et numquam credens ad concordiam prouocari posse
Constantium, orationem acrem et inuectiuam, probra quaedam in eum explanantem et
uitia, scripserat ad senatum. quae cum Tertullo administrante adhuc praefecturam
recitarentur in curia, eminuit nobilitatis cum speciosa fiducia benignitas
grata. exclamatum est enim in unum cunctorum sententia congruente auctori tuo
reuerentiam rogamus.
8. Tunc et memoriam Constantini ut nouatoris turbatorisque priscarum legum et
moris antiquitus recepti uexauit, eum aperte incusans, quod barbaros omnium
primus ad usque fasces auxerat et trabeas consulares, insulse nimirum et
leuiter, qui cum uitare deberet id quod infestius obiurgauit, breui postea
Mamertino in consulatu iunxit Neuittam nec splendore nec usu nec gloria horum
similem, quibus magistratum amplissimum detulerat Constantinus : contra
inconsummatum et subagrestem et, quod minus erat ferendum, celsa in potestate
crudelem .
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