[21,16] (1) Une véridique appréciation de son caractère doit
commencer par faire la part du bien. Toujours retranchée dans la
morgue impériale, son âme haute et fière tenait toute popularité
comme au-dessous d'elle. Il ne conféra les hautes dignités qu'avec
une extrême parcimonie, et, sauf en un petit nombre de cas, ne
souffrit aucune extension des avantages attachés aux charges
publiques. Il sut contenir l'arrogance militaire. (2) Sous son
règne on ne vit pas de promotion au titre d'illustrissime, bien
qu'à notre connaissance celui de perfectissime ait été quelquefois
concédé. Un recteur de province alors n'était pas tenu d'aller au-
devant du maître général de la cavalerie; et ce dernier n'avait
droit d'intervenir dans aucune partie de l'administration civile.
Mais, militaire ou civile, toute autorité s'inclinait, avec le
respect du vieux temps, devant la prééminence du préfet du
prétoire. (3) Il fut ménager du soldat jusqu'à l'excès. Rigide
appréciateur du mérite, il ne conféra de charge au palais qu'après
avoir, pour ainsi dire, pesé, la balance en main, tous les titres:
nul n'arriva d'emblée sans avoir fait ses preuves. D'avance on
savait à qui était dévolu, après dix ans de services, le titre de
trésorier, de maître des offices, ou tel autre emploi que ce fût.
Très rarement se rencontra-t-il qu'à celui qui avait porté les
armes fut confié le maniement des affaires civiles; mais nul, sans
un long apprentissage du métier de soldat, n'obtint jamais
l'honneur de lui commander. (4) Constance était grand amateur des
lettres; mais son génie n'était point dirigé vers l'éloquence; et
ses essais en poésie ne furent pas plus heureux. (5) Son régime de
vie était frugal et sobre. Il dut à sa modération dans les repas de
n'être que très rarement malade, bien qu'il ne le fût jamais sans
danger pour ses jours. L'expérience, d'accord avec la théorie
médicale, prouve qu'il en est ainsi d'ordinaire chez les personnes
qui s'abstiennent d'excès. (6) Il savait au besoin prendre sur son
sommeil, et se montra constamment chaste au point qu'il ne fut pas
même soupçonné d'intimités contre nature; vice, on le sait, que la
malignité prête à tout hasard aux grands, par la seule raison
qu'ils peuvent tout. (7) Excellent cavalier, il maniait le javelot,
et l'arc surtout, avec une adresse merveilleuse, et n'était pas
moins habile aux exercices de l'infanterie. Je ne répéterai pas ici
ce qu'on a dit tant de fois de son habitude de ne cracher, ni se
moucher, ni tourner la tête en public, non plus que de son
abstinence de toute espèce de fruits. (8) Je viens d'énumérer tout
ce qu'on lui connut de bonnes qualités; passons maintenant les
mauvaises en revue. Pour peu qu'il fût sur la voie d'une accusation
d'aspirer au trône, si frivole ou même absurde qu'en fût le
prétexte, il ne lâchait plus prise, et en suivait le fil sans fin
ni terme, ne reculant devant aucun moyen, qu'il fût légitime ou
non, d'arriver à son but. Et ce prince, qu'à tout autre égard on
pourrait ranger parmi les modérés, surpassait alors en atrocité les
Caligula, les Domitien, les Commode. La façon dont il se défit de
ses parents, au début de son règne, annonçait un émule de ces
monstres. (9) Il aggravait la condition des accusés par la dureté
des formes, la persistance envenimée des incriminations. La torture
était appliquée sur la plus légère prévention avec des rigueurs
inconnues avant lui, et sous l'oeil d'une surveillance impitoyable.
La mort même, dans les exécutions, était rendue aussi lente que le
permet la nature. Il fut, sous ce rapport, moins accessible à la
pitié que Gallien lui-même; (10) car ce dernier, qui eut
constamment à défendre sa vie contre les conspirations trop réelles
d'Auréole, de Posthume, d'Ingénu, de Valens (dit le Thessalonique)
et de tant d'autres, se relâcha cependant plus d'une fois de la
peine capitale envers les coupables. Sous Constance, au contraire,
une menteuse confirmation fut souvent arrachée par l'excès des
tortures. (11) Il était dans ces occasions ennemi de toute justice,
lui qui tenait si fort à paraître juste et clément. Comme ces
étincelles qui s'échappent d'une forêt en temps de sécheresse, et
vont inévitablement porter aux hameaux voisins l'embrasement et la
mort, le fait le plus léger devenait entre ses mains le germe d'une
proscription immense. Quel contraste avec ce Marc-Aurèle, qui en
pareil cas fermait toujours les yeux! Cassius venait de proclamer
en Syrie ses prétentions au trône; sa correspondance avec ses
complices fut interceptée en Illyrie, où se trouvait alors
l'empereur. Marc-Aurèle fit jeter le tout au feu, afin qu'ignorant
ceux qui conspiraient, il ne fût pas tenté de les traiter en
ennemis. (12) On a dit avec raison que, pour Constance, mieux eût
valu résigner le pouvoir que s'y maintenir au prix de tant de sang:
(13) "Le bonheur, dit Cicéron dans une lettre à Cornélius Népos, le
bonheur, c'est le succès dans le bien; en d'autres termes, la
fortune favorisant des vues honnêtes. Avec des vues mauvaises, on
n'est pas heureux. Je n'appelle pas bonheur, chez César, la
réussite d'idées impies et subversives. Entre Manlius et Camille,
le beau rôle est pour l'exilé Camille, Manlius eût-il même obtenu
ce qu'il désirait tant, le trône." (14) La même pensée se retrouve
chez Héraclite d'Éphèse: "Un caprice du sort, dit-il, donne
l'avantage un moment au plus faible, au plus lâche, sur le coeur le
plus héroïque. Mais, le pouvoir en main, savoir se maîtriser soi-
même, dominer son ressentiment, sa haine, et jusqu'aux mouvements
subits de sa colère, voilà la vraie gloire, le plus noble des
succès." (15) Autant il fut malheureux et humble dans les guerres
étrangères, autant le vit-on, dans l'orgueil de ses succès contre
les révoltes intérieures, porter sur ces plaies de l'État une main
impitoyable. C'est ainsi qu'il osa, par un flagrant outrage à la
coutume et au bon sens, consacrer par des arcs de triomphe, dans la
Gaule et la Pannonie, la sanglante réduction de provinces romaines,
y graver sur la pierre de tels exploits..., et, tant que dureront
ces monuments, transmettre à la postérité la commémoration d'un
désastre national. (16) On sait quel ascendant prenaient sur son
esprit les sons flûtés de la voix des femmes et des eunuques, et
quel faible il montrait pour quiconque savait le flatter, et
s'astreindre à dire oui ou non comme lui. (17) Il faut compter
comme surcroît aux maux de ce règne l'insatiable rapacité des
agents du fisc, qui accumulait plus de haine sur la tête du prince
que d'argent dans les coffres de l'État. Encore, s'il eût
quelquefois prêté l'oreille aux doléances des provinces épuisées!,
mais jamais leurs cris de détresse n'obtinrent le moindre
allégement au poids et à la multiplicité de leurs charges, ou
n'arrachèrent que de vaines et éphémères concessions. (18) La
simple unité du christianisme était chez lui dénaturée par un
mélange de superstitions de vieille femme. Il intervint dans les
discussions de dogme, plutôt pour raffiner sur les questions que
pour concilier les esprits, et multiplia conséquemment les
dissidences. Lui-même il prit une part active aux verbeuses
subtilités de la controverse. Ce n'étaient sur les routes que nuées
de prêtres, allant disputer dans ce qu'ils appellent leurs synodes,
pour faire triompher telle ou telle interprétation. Et ces allées
et venues continuelles finirent par épuiser le service des
transports publics. (19) Deux mots sur son extérieur. Il était brun
de peau, avait le regard élevé, le coup d'oeil perçant, la
chevelure fine. Il se rasait avec soin tout le visage, pour faire
ressortir son teint. Il était plus long de buste que du reste du
corps. Ses jambes étaient courtes et arquées, ce qui donne un grand
avantage pour le saut et pour la course. (20) Quand on eut embaumé
et déposé le corps dans un cercueil, Jovien, alors protecteur, eut
ordre de le conduire en grande pompe à Constantinople, lieu de
sépulture de sa famille. Assis sur le char même qui portait les
restes de son maître, cet officier se vit, durant la route, offrir,
suivant le cérémonial usité envers les princes, les échantillons
des subsistances militaires, et faire hommage de combats de bêtes,
au milieu du concours ordinaire des populations. C'étaient comme
autant de présages de sa grandeur future; grandeur illusoire et
éphémère, comme les honneurs rendus au conducteur d'une pompe
funèbre.
| [21,16] XVI.
1. Bonorum igitur uitiorumque eius differentia uere seruata, praecipua prima
conueniet expediri. imperatoriae auctoritatis cothurnum ubique custodiens,
popularitatem elato animo contemnebat et magno, erga tribuendas celsiores
dignitates inpendio parcus, nihil circa administrationum augmenta praeter pauca
nouari perpessus, numquam erigens cornua militarium.
2. nec sub eo dux quisquam cum clarissimatu prouectus est. erant enim, ut nos
quoque meminimus, perfectissimi. nec occurrebat magistro equitum prouinciae
rector nec contingi ab eo ciuile negotium permittebat. sed cunctae castrenses et
ordinariae potestates ut honorum omnium apicem priscae reuerentiae more
praefectos semper suspexere praetorio.
3. in conseruando milite nimium cautus, examinator meritorum non numquam
subscruposus, palatinas dignitates uelut ex quodam tribuens perpendiculo, et sub
eo nemo celsum aliquid acturus in regia repentinus adhibitus est uel incognitus,
sed qui post decennium officiorum magisterium uel largitiones uel simile
quicquam esset recturus, apertissime noscebatur. ualdeque raro contigerat ut
militarium aliquis ad ciuilia regenda transiret contraque non nisi puluere
bellico indurati praeficiebantur armatis.
4. doctrinarum diligens adfectator, sed cum a rhetorica per ingenium desereretur
obtunsum, ad uersificandum transgressus nihil operae pretium fecit.
5. in uita parca et sobria edendi potandique moderatione ualetudinem ita
retinuit firmam, ut raros colligeret morbos, sed eos non procul a uitae
periculis: id enim euenire corporibus a lasciuia dimotis et luxu, diuturna
experimenta et probationes medendi monstrarunt.
6. somno contentus exiguo, cum id posceret tempus et ratio, perque spatia uitae
longissima inpendio castus, ut nec amaro ministro saltem suspicione tenus posset
redargui, quod crimen etiam si non inuenit, malignitas fingit, in summarum
licentia potestatum.
7. equitandi et iaculandi, maximeque perite dirigendi sagittas, artiumque
armaturae pedestris perquam scientissimus. quod autem nec tersisse umquam nares
in publico nec spuisse nec transtulisse in partem alterutram uultum aliquando
est uisus, nec pomorum quoad uixerat gustauerit, ut dicta saepius praetermitto.
8. Dinumeratis carptim bonis, quae scire potuimus, nunc ad explananda eius uitia
ueniamus. cum esset in negotiis aliis principibus mediis conparandus, si
adfectatae dominationis amplam quandam falsam repperisset aut leuem, hanc sine
fine scrutando, fasque eodem loco ducens et nefas, Caligulae et Domitiani et
Commodi inmanitatem facile superabat, quorum aemulatus saeuitiam inter imperandi
exordia cunctos sanguine et genere se contingentes stirpitus interemit.
9. addebatur miserorum aerumnis, qui rei maiestatis inminutae uel laesae
deferebantur, acerbitas eius et iracundae suspiciones in huius modi cuncta
distentae. et siquid tale increpuisset, in quaestiones acrius exurgens quam
ciuiliter, spectatores adponebat his litibus truces, mortemque longius in
puniendis quibusdam, si natura permitteret, conabatur extendi, in eius modi
controuersiarum partibus etiam Gallieno ferocior.
10. ille enim perduellionum crebris uerisque adpetitus insidiis, Aureoli et
Postumi et Ingenui et Valentis, cognomento Thessalonici, aliorumque plurium
mortem factura crimina aliquotiens lenius uindicabat: hic etiam ficta uel dubia
adigebat uideri certissima ui nimia tormentorum.
11. iustumque in eius modi titulis capitaliter oderat, cum maxime id ageret, ut
iustus aestimaretur et clemens. et tamquam ex arida silua uolantes scintillae
flatu leni uentorum ad usque discrimina uicorum agrestium incohibili cursu
perueniunt, ita ille quoque ex minimis causis malorum congeries excitabat, Marci
illius dissimilis principis uerecundi, qui cum ad imperiale culmen in Syria
Cassius surrexisset, epistularum fascem ab eo ad conscios missum, perlatore
capto sibi oblatum ilico signatum exuri praecepit, agens adhuc in Illyrico, ne
insidiatoribus cognitis inuitus quosdam habere posset offensos.
12. utque recte sentientes quidam arbitrabantur, uirtutis erat potius indicium
magnae, imperio eundem Constantium sine cruore cessisse quam uindicasse tam
inclementer.
13. ut Tullius quoque docet crudelitatis increpans Caesarem in quadam ad Nepotem
epistula: neque enim quicquam aliud est felicitas inquit nisi honestarum
rerum prosperitas. uel ut alio modo definiam: felicitas est fortuna adiutrix
consiliorum bonorum, quibus qui non utitur, felix esse nullo pacto potest. ergo
in perditis impiisque consiliis, quibus Caesar usus est, nulla potuit esse
felicitas. feliciorque meo iudicio Camillus exulans quam temporibus isdem
Manlius, etiam si - id quod cupierat - regnare potuisset.
14. id Ephesius quoque Heraclitus adserens monet et ab inertibus et ignauis,
euentus uariante fortuna, superatos aliquotiens uiros fuisse praestantes: illud
uero eminere inter praecipuas laudes, cum potestas in gradu, uelut sub iugum
missa nocendi saeuiendi cupiditate et irascendi, in arce uictoris animi tropaeum
erexerit gloriosum.
15. Vt autem in externis bellis hic princeps fuit saucius et adflictus, ita
prospere succedentibus pugnis ciuilibus tumidus et intestinis ulceribus rei
publicae sanie perfusus horrenda: quo prauo proposito magis quam recto uel
usitato triumphalis arcus ex clade prouinciarum sumptibus magnis erexit in
Galliis et Pannoniis titulis gestorum adfixis, quoad stare poterunt, monumenta
lecturis.
16. uxoribus et spadonum gracilentis uocibus et palatinis quibusdam nimium
quantum addictus ad singula eius uerba plaudentibus et quid ille aiat aut neget,
ut adsentiri possint, obseruantibus.
17. Augebat etiam amaritudinem temporum flagitatorum rapacitas inexpleta plus
odiorum ei quam pecuniae conferentium. hocque multis intolerantius uidebatur,
quod nec causam aliquando audiuit nec prouinciarum indemnitati prospexit, cum
multiplicatis tributis et uectigalibus uexarentur. eratque super his adimere
facilis quae donabat.
18. Christianam religionem absolutam et simplicem anili superstitione
confundens, in qua scrutanda perplexius quam conponenda grauius, excitauit
discidia plurima, quae progressa fusius aluit concertatione uerborum, ut
cateruis antistitum iumentis publicis ultro citroque discurrentibus per synodos,
quas appellant, dum ritum omnem ad suum trahere conantur arbitrium, rei
uehiculariae succideret neruos.
19. Figura tali situque membrorum: subniger, luce oculorum edita, cernensque
acutum, molli capillo, rasis adsidue genis lucentibus ad decorem, usque ad pubem
ab ipsis colli confiniis longior, breuissimis cruribus et incuruis {unde saltu
ualebat et cursu}.
20. Pollinctum igitur corpus defuncti conditumque in loculis Iouianus etiam tum
protector domesticus cum regia prosequi pompa Constantinopolim usque iussus est
prope necessitudines eius humandum.
21. eique uehiculo insidenti quod portabat reliquias, ut principibus solet,
annonae militaris offerebantur indicia, ut ipsi nominant, proba et animalia
publica monstrabantur et ex usu crebrescebant occursus, quae et alia horum
similia eidem Iouiano imperium quidem sed et cassum et umbratile ut ministro
rerum funebrium portendebant.
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