| [22,16] (1) Le royaume d'Égypte, dit-on, ne se composait
anciennement que de trois provinces, l'Égypte, la Thébaïde et la
Libye. Ce nombre, dans les âges suivants, s'augmenta de deux,
l'Augustamnique et la Pentapole, qui ne sont que des démembrements,
l'une de l'Égypte propre, l'autre de la Libye aride. (2) La
Thébaïde compte parmi ses villes les plus célèbres Hermopolis,
Coptos et Antinou, bâtie par Adrien en l'honneur de son cher
Antinoüs. Et qui n'a entendu parler de Thèbes hecatompyle? (3)
Parmi les villes de l'Augustamnique on cite la célèbre Péluse,
fondée, dit-on, par Pélée, père d'Achille, qui, meurtrier de son
frère Phocus, et poursuivi par les Furies, vint, par l'ordre des
dieux, se purifier dans le lac qui baigne les murs de la ville. On
y remarque encore Cassium, où s'élève le tombeau du grand Pompée,
Ostracine et Rhinocorure. (4) Dans la Pentapole de Libye on voit
Cyrène, ville antique, aujourd'hui déserte, bâtie par le Spartiate
Battus. Viennent ensuite Ptolémaïs, Arsinoé ou Teuchira, Darnis et
Bérénice, qu'on nomme aussi Hespéride. (5) La Libye aride a peu de
villes municipales. De ce nombre sont Parétonion, Chérécla et
Néapolis. (6) Quant à l'Égypte propre, qui depuis sa réunion à
l'empire est gouvernée par un préfet, sauf quelques villes
inférieures, on n'y voit que de nobles cités, telles qu'Athribis,
Oxyrynche, Thmuis et Memphis. (7) Mais entre toutes ces villes la
prééminence appartient à Alexandrie; honneur dont elle est
redevable à la munificence de son créateur et à l'habileté de son
architecte Dinocrate. On dit que, manquant de chaux au moment où il
jetait ses fondations, cet artiste en traça le périmètre avec de la
farine. Ce fut un présage de l'abondance dont la ville nouvelle
devait jouir un jour. (8) Il y règne une température toujours
égale, et l'on n'y respire qu'un air doux et salutaire. Il est même
constant, d'après une suite continue d'observations, que pas un
jour ne s'écoule sans que les habitants ne voient le ciel serein.
(9) Cette côte était jadis perfide pour les navigateurs, par la
multitude de ses bas-fonds et de ses écueils de tous genres.
Cléopâtre imagina de faire élever près du port une haute tour qui a
pris le nom de Pharos, du sol de l'île sur lequel elle est assise,
et qui sert la nuit de fanal; de sorte que les navires venant de la
mer Parthénienne, ou de celle de Libye, ne risquent plus de se
perdre sur les sables de ce vaste littoral, dégarni de toute
colline qui puisse guider leur direction. (10) C'est encore cette
reine qui, dans un cas de nécessité urgente, et dont les
circonstances sont bien connues, fit construire la fameuse jetée de
sept stades, avec une célérité qui passe toute croyance. L'île de
Pharos, où Homère a poétiquement logé Protée et son troupeau marin,
et qui n'est qu'à mille pas de la plage d'Alexandrie, payait
autrefois un tribut aux Rhodiens. (11) Ils vinrent un jour le
recouvrer, en exagérant beaucoup la somme due. La rusée princesse,
sous prétexte de donner une fête aux agents rhodiens, les occupa
dans les faubourgs d'Alexandrie, et donna l'ordre de construire
pendant ce temps la jetée, en poussant les travaux sans désemparer.
En sept jours l'ouvrage fut achevé, à raison d'un stade par jour,
et l'île se trouva jointe par une chaussée à la terre ferme.
Cléopâtre y fit aussitôt son entrée par cette voie, et dit "que les
Rhodiens étaient dans l'erreur, le tribut étant dû par une île, et
non par un continent." (12) Alexandrie est ornée de temples
magnifiques, au milieu desquels se distingue celui de Sérapis.
Aucune description n'en pourrait donner une idée. Les portiques,
les colonnades, les chefs d'oeuvre de l'art qui respirent dans ce
monument, composent un ensemble qui ne le cède qu'à ce Capitole,
orgueil éternel de la métropole de l'univers. (13) Là se trouvait
jadis deux bibliothèques inestimables. D'anciens documents
constatent la présence de sept cent mille volumes réunis par la
sollicitude libérale des Ptolémées. Mais le tout devint la proie
des flammes dans la guerre d'Alexandrie, au moment du sac de la
ville par le dictateur César. (14) À douze milles d'Alexandrie, on
rencontre Canope, dont une tradition ancienne rapporte le nom au
pilote de Ménélas, qui reçut en ce lieu la sépulture. Cette ville
abonde en hôtelleries commodes. L'air y est si pur et si tempéré,
que l'étranger, qui n'y entend que le doux murmure du zéphyr, se
croit transporté dans un monde différent de celui des humains. (15)
L'existence d'Alexandrie, à la différence des autres villes, n'a
pas été progressive: elle a tout d'un coup atteint son entier
développement. Mais, dès son origine, elle fut déchirée par des
dissensions intérieures, qui, après de longues années, prirent sous
le règne d'Aurélien les caractères de guerre civile et de guerre
d'extermination. Ce prince renversa ses murailles, et Alexandrie
perdit la plus importante partie de son territoire, le district
appelé Brouchion, berceau de plusieurs beaux génies: (16) tels sont
le célèbre grammairien Aristarque; Hérodien, si ingénieux dans ses
recherches sur les beaux-arts; Ammonius Saccas, qui fut le maître
de Plotin, et une foule d'autres noms illustres dans les lettres;
au milieu desquels il ne faut pas oublier Didyme Chalcentère,
auteur de plusieurs ouvrages d'une érudition variée, mais auquel
les gens de goût reprochent d'avoir joué près de Cicéron, dans six
livres de critique souvent maladroite, le rôle d'un roquet jappant
contre un lion. (17) Aux noms que j'ai cités on pourrait en ajouter
bien d'autres. L'esprit scientifique, loin d'être éteint dans
Alexandrie, y fleurit encore chez un grand nombre de professeurs
distingués. La géométrie y poursuit utilement ses découvertes; la
musique y a toujours des zélateurs, et l'harmonie des interprètes.
On y compte encore des astronomes, bien qu'ils soient devenus plus
rares. La science des nombres y est généralement cultivée, ainsi
que l'art de lire dans l'avenir. (18) Quant à la médecine, dont
notre intempérance rend les secours si souvent indispensables, elle
y a fait notoirement de tels progrès, qu'il suffit à un médecin de
dire qu'il a étudié à Alexandrie, pour qu'on ne lui demande pas
d'autres preuves de capacité. En voilà trop peut-être sur ce sujet.
(19) Mais quiconque cherche à approfondir la notion si ardue de
l'essence divine, ou s'enquiert de la cause de nos sensations,
reconnaîtra que les principes de ces hautes théories ont été
importés d'Égypte. (20) Les premiers d'entre les hommes, les
Égyptiens, ont remonté au berceau de toute idée religieuse; ils en
conservent dans leurs livres sacrés les origines mystérieuses. (21)
C'est chez eux que Pythagore a puisé sa doctrine, et les éléments
de cette institution fondée sur l'autorité d'une communication
divine (ce qu'il confirmait par l'exhibition de sa cuisse d'or à
Olympie, et, plus tard, par ses colloques avec un aigle). (22)
C'est de là qu'Anaxagore avait rapporté cette faculté d'intuition
qui lui fit prévoir que des pierres tomberaient du ciel, et prédire
un tremblement de terre rien qu'en touchant la vase du fond d'un
puits. C'est encore aux lumières des prêtres d'Égypte qu'il faut
faire remonter les admirables lois de Solon, et par suite, en
grande partie, les rudiments de la jurisprudence romaine. Platon
aussi avait vu l'Égypte, et c'est là qu'il avait puisé cette haute
sagesse qui l'égale à Jupiter lui-même. (23) Généralement les
Égyptiens ont le teint brun et même basané. Leur physionomie est
sombre, leur corps maigre et sec. Ils sont prompts à prendre feu à
tout propos, processifs, et chicaneurs impitoyables. Un Égyptien
qui aurait payé l'impôt rougirait de ne pouvoir montrer les marques
du fouet employé contre lui comme moyen de contrainte. La torture
n'a pas encore trouvé de combinaison qui puisse arracher son nom à
un voleur de ce pays. (24) On sait, et nos annales en font foi, que
l'Égypte était précédemment un royaume dont les souverains étaient
nos alliés, et qu'Octavien Auguste en prit possession à titre de
province romaine, après avoir défait Antoine et Cléopâtre dans le
combat naval d'Actium. La Libye aride nous est échue par le
testament de son roi Apion; et Cyrène, ainsi que le reste des
villes de la Pentapole, sont un don du dernier Ptolémée. Mais il
est temps de terminer cette digression trop longue, et de revenir à
notre sujet.
| [22,16] XVI.
1. Tres prouincias Aegyptus fertur habuisse temporibus priscis, Aegyptum ipsam
et Thebaidem et Libyam, quibus duas adiecit posteritas, ab Aegypto Augustamnicam
et Pentapolim a Libya sicciore disparatam.
2. Igitur Thebais multas inter urbes clariores aliis Hermopolim habet et Copton
et Antinou, quam Hadrianus in honorem Antinoi ephebi condidit sui: hecatompylos
enim Thebas nemo ignorat.
3. In Augustamnica Pelusium est oppidum nobile, quod Peleus Achillis pater
dicitur condidisse, lustrari deorum monitu iussus in lacu, qui eiusdem ciuitatis
adluit moenia, cum post interfectum fratrem nomine Phocum horrendis furiarum
imaginibus raptaretur, et Cassium, ubi Pompei sepulcrum est Magni, et Ostracine
et Rhinocorura.
4. In Pentapoli Libya Cyrene est posita, urbs antiqua sed deserta, quam
Spartanus condidit Battus, et Ptolomais et Arsinoe eademque Teuchira et Darnis
et Berenice, quas Hesperidas appellant.
5. in sicciore uero Libya Paraetonion et Chaerecla et Neapolis inter municipia
pauca et breuia.
6. Aegyptus ipsa, quae iam inde, uti Romano imperio iuncta est regitur a
praefectis, exceptis minoribus multis, Athribi et Oxyryncho et Thmui et Memphi
maximis urbibus nitet.
7. Alexandria enim uertex omnium est ciuitatum, quam multa nobilitant et
magnificentia conditoris altissimi et architecti sollertia Dinocratis, qui cum
ampla moenia fundaret et pulchra paenuria calcis ad momentum parum repertae
omnes ambitus lineales farina respersit, quod ciuitatem post haec alimentorum
uberi copia circumfluere fortuito monstrauit.
8. inibi aurae salubriter spirantes, aer tranquillus et clemens atque, ut
periculum docuit per uarias collectum aetates, nullo paene die incolentes hanc
ciuitatem solem serenum non uident.
9. hoc litus cum fallacibus et insidiosis accessibus adfligeret antehac
nauigantes discriminibus plurimis, excogitauit in portu Cleopatra turrim
excelsam, quae Pharos a loco ipso cognominatur, praelucendi nauibus nocturna
suggerens ministeria, cum quondam ex Parthenio pelago uenientes uel Libyco, per
pandas oras et patulas, montium nullas speculas uel collium signa cernentes,
harenarum inlisae glutinosae mollitiae frangerentur.
10. haec eadem regina heptastadium sicut uix credenda celeritate ita magnitudine
mira construxit ob causam notam et necessariam. insula Pharos, ubi Protea cum
phocarum gregibus diuersatum Homerus fabulatur inflatius, a ciuitatis litore
mille passibus disparata Rhodiorum erat obnoxia uectigali.
11. quod cum in die quodam nimium quantum petituri uenissent, femina callida
semper in fraudes, sollemnium specie feriarum isdem publicanis secum ad
suburbana perductis, opus iusserat inrequietis laboribus consummari, et septem
diebus totidem stadia molibus iactis in mare, solo propinquanti terrae sunt
uindicata. quo cum uehiculo ingressa errare ait Rhodios insularum non
continentis portorium flagitantes.
12. His accedunt altis sufflata fastigiis templa. inter quae eminet Serapeum,
quod licet minuatur exilitate uerborum, atriis tamen columnariis amplissimis et
spirantibus signorum figmentis et reliqua operum multitudine ita est exornatum,
ut post Capitolium, quo se uenerabilis Roma in aeternum attollit, nihil orbis
terrarum ambitiosius cernat.
13. in quo bybliothecae fuerunt inaestimabiles: et loquitur monumentorum ueterum
concinens fides septingenta uoluminum milia, Ptolomaeis regibus uigiliis
intentis conposita bello Alexandrino, dum diripitur ciuitas sub dictatore
Caesare, conflagrasse.
14. Canopus inde duodecimo disiungitur lapide, quem, ut priscae memoriae
tradunt, Menelai gubernator sepultus ibi cognominauit. amoenus inpendio locus
fanis et diuersoriis laetis exstructus, auris et salutari temperamento
perflabilis, ita ut extra mundum nostrum morari se quisquam arbitretur in illis
tractibus agens, cum saepe aprico spiritu inmurmurantes audierit uentos.
15. Sed Alexandria ipsa non sensim, ut aliae urbes, sed inter initia prima aucta
per spatiosos ambitus, internisque seditionibus diu aspere fatigata, ad ultimum
multis post annis Aureliano imperium agente, ciuilibus iurgiis ad certamina
interneciua prolapsis dirutisque moenibus amisit regionis maximam partem, quae
Bruchion appellabatur, diuturnum praestantium hominum domicilium.
16. unde Aristarchus grammaticae rei doctrinis excellens, et Herodianus artium
minutissimus sciscitator, et Saccas Ammonius Plotini magister, aliique plurimi
scriptores multorum in litteris nobilium studiorum, inter quos Chalcenterus
eminuit Didymus, multiplicis scientiae copia memorabilis, qui in illis sex
libris ubi non numquam inperfecte Tullium reprehendit sillographos imitatus
scriptores maledicos, iudicio doctarum aurium incusatur, ut inmania frementem
leonem putredulis uocibus canis catulus longius circumlatrans.
17. et quamquam ueteres cum his quorum memini floruere conplures, tamen ne nunc
quidem in eadem urbe doctrinae uariae silent; nam et disciplinarum magistri
quodam modo spirant et nudatur ibi geometrico radio quicquid reconditum latet,
nondumque apud eos penitus exaruit musica, nec harmonica conticuit, et recalet
apud quosdam adhuc licet raros consideratio mundani motus et siderum, doctique
sunt numeros haut pauci, super his scientiam callent quae fatorum uias ostendit.
18. medicinae autem, cuius in hac uita nostra nec parca nec sobria desiderantur
adminicula crebra, ita studia augentur in dies ut, licet opus ipsum redoleat,
pro omni tamen experimento sufficiat medico ad commendandam artis auctoritatem,
si Alexandriae se dixerit eruditum.
19. et haec quidem hactenus. sed si intellegendi diuini aditionem multiplicem et
praesensionum originem mente uegeta quisquam uoluerit replicare, per mundum
omnem inueniet mathemata huius modi ab Aegypto circumlata.
20. hic primum homines longe ante alios ad uaria religionum incunabula, ut
dicitur, peruenerunt et initia prima sacrorum caute tuentur condita scriptis
arcanis.
21. hac institutus prudentia Pythagoras colens secretius deos, quicquid dixit
aut uoluit auctoritatem esse instituit ratam, et femur suum aureum apud Olympiam
saepe monstrabat, et cum aquila conloquens subinde uisebatur.
22. hinc Anaxagoras lapides e caelo lapsuros et putealem limum contrectans
tremores futuros praedixerat terrae. et Solon sententiis adiutus Aegypti
sacerdotum, latis iusto moderamine legibus, Romano quoque iuri maximum addidit
firmamentum. ex his fontibus per sublimia gradiens sermonum amplitudine Iouis
aemulus Platon uisa Aegypto militauit sapientia gloriosa.
23. Homines autem Aegyptii plerique subfusculi sunt et atrati magis quam maesti
oris, gracilenti et aridi, ad singulos motus excandescentes, controuersi et
reposcones acerrimi. erubescit apud eos siqui non infitiando tributa plurimas in
corpore uibices ostendat. et nulla tormentorum uis inueniri adhuc potuit, quae
obdurato illius tractus latroni inuito elicere potuit, ut nomen proprium dicat.
24. Id autem notum est, ut annales ueteres monstrant, quod Aegyptus omnis sub
amicis erat antea regibus, sed superatis apud Actium bello nauali Antonio et
Cleopatra, prouinciae nomen accepit ab Octauiano Augusto possessa. aridiorem
Libyam supremo Apionos regis consecuti sumus arbitrio, Cyrenas cum residuis
ciuitatibus Libyae Pentapoleos Ptolomaei liberalitate suscepimus. euectus
longius ad ordinem remeabo coeptorum.
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