Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXII

Chapitre 9

  Chapitre 9

[22,9] (1) Une suite de prospérités après tant de traverses élevait Julien au-dessus de la condition humaine. La fortune semblait n'avoir plus pour lui que des faveurs. Le monde romain complètement soumis n'obéissait qu'à lui seul. Et ce qui met le sceau à toute cette gloire, tant que sa main tint le sceptre, pas un mouvement n'eut lieu à l'intérieur, pas un barbare n'osa franchir la frontière. Et l'esprit de dénigrement, habituel au peuple à l'égard de la puissance qui n'est plus, augmentait d'autant son enthousiasme pour le pouvoir nouveau. (2) Après avoir pris mûrement, et avec réflexion, toutes les mesures qu'exigeaient les circonstances, harangué fréquemment les soldats, et, par ses libéralités, s'être assuré de leurs bonnes dispositions en toute occurrence, Julien partit pour Antioche, suivi par l'affection de tous, et laissant Constantinople comblée de ses bienfaits. Il avait vu le jour dans cette ville, et montrait pour elle cette prédilection qu'on a d'ordinaire pour le lieu de sa naissance. (3) Il passa le détroit, laissant de côté Chalcédoine et Libysse, où l'on voit le tombeau d'Annibal, et entra dans Nicomédie, cité naguère magnifique, et tellement embellie par la magnificence de ses prédécesseurs, qu'à l'aspect de ses édifices publics et privés on pouvait, sans faire tort à la ville éternelle, se croire dans un de ses quartiers. (4) Julien pleura sur ces murs, qui n'étaient plus que monceaux de cendre, tandis que, lentement et en silence, il dirigeait ses pas vers le palais. Ce fut bien pis quand il vit venir à lui le sénat et la population de la ville. Tant de misère après tant de splendeur mit le comble à son affliction. Il reconnut plusieurs personnes avec lesquelles il s'était trouvé en relation, au temps où il avait pour maître son parent éloigné, l'évêque Eusèbe. (5) Il gratifia la ville d'un subside considérable pour l'aider à réparer son désastre, et se rendit ensuite par Nicée sur les frontières de la Gallo-Grèce. De là, par un détour sur la droite, il alla visiter à Pessinonte le temple antique de Cybèle, dont, pendant la seconde guerre punique, Scipion Nasica avait, sur la foi des vers sibyllins, fait transporter la statue à Rome. (6) Nous avons donné, dans le règne de l'empereur Commode, une relation particulière de l'arrivée de cette statue en Italie, et de quelques circonstances qui y ont rapport. Les historiens présentent diverses étymologies du nom de la ville. (7) Quelques-uns prétendent qu'il dérive du verbe grec G-pesein, tomber, parce que cette effigie de la déesse était tombée du ciel. Suivant d'autres, ce nom lui aurait été donné par Ilos, fils de Tros, roi de Dardanie. Théopompe, de son côté, affirme que ce ne fut pas Ilos, mais bien le puissant monarque de Phrygie, Midas, qui fut son fondateur. (8) Julien, après avoir fait ses dévotions à la déesse, et offert des sacrifices sur ses autels, revint sur ses pas à Ancyre. Il allait quitter cette dernière ville et poursuivre son voyage, quand il se vit assiégé par une foule importune de plaignants. Celui-ci avait été dépouillé de ses biens; celui-là classé à tort dans telle curie. Quelques-uns poussaient la passion au point de jeter, à tout hasard, l'accusation de lèse-majesté à la tête de leur adverse partie. (9) Plus impassible que les Cassius et les Lycurgue, Julien, au milieu de ces clameurs, pesait impartialement chaque circonstance, et, sans errer jamais, rendait à chacun justice. Mais il se montrait surtout sévère à l'égard des calomniateurs. Il détestait cette engeance, ayant appris à ses dépens, quand il n'était que simple particulier, jusqu'où peut aller leur rage. (10) Un fait entre mille prouvera, du reste, combien les allégations de ce genre faisaient peu d'impression sur lui. Un homme qui en voulait mortellement à un autre faisait grand bruit contre son adversaire d'une atteinte portée, disait-il, à la majesté du prince, et revenait sans cesse à la charge près de l'empereur, qui feignait toujours de ne pas entendre. Julien enfin lui demanda ce qu'était l'accusé? "Bourgeois, répondit-il, et fort riche." Le prince sourit: "Et quelle preuve, dit-il, avez-vous contre lui? - Il a fait teindre en pourpre un manteau de soie," s'écria l'accusateur. (11) Julien se contenta de lui dire que deux hommes de rien, l'un accusant l'autre d'un tel crime, ne valaient pas qu'on s'occupât d'eux; et qu'il eût à se taire, et à rester en repos. Mais le plaignant, ne se tenant pas pour battu, insista de plus belle. Julien, excédé, se tourne alors vers le trésorier des largesses, qui était présent, et lui dit: "Faites donner à ce dangereux bavard une chaussure de pourpre pour l'homme à qui il en veut, et qui s'est fait faire, dit-il, un vêtement de cette couleur. Il verra ce qu'on gagne, à moins que d'être bien fort, à s'affubler de cette friperie." (12) Voilà ce que ne sauraient trop imiter ceux qui gouvernent. Mais on ne peut taire qu'en d'autres occasions il montra une partialité révoltante. Difficilement, sous ce règne, quiconque était réclamé par les magistrats municipaux pour faire partie du corps pouvait-il échapper à leurs prétentions sur sa personne, eût-il par quelque privilège, par ses services militaires, par la qualité même d'étranger, tous les droits d'exemption possibles. C'était au point qu'on se résignait d'ordinaire à acheter son repos par une transaction clandestine, et à prix d'argent. (13) En arrivant à la station de Pyles, qui marque la limite entre la Cappadoce et la Cilicie, Julien y trouva le correcteur de la province, qui se nommait Celse, et qu'il avait connu dans le temps où il étudiait à Athènes. Il l'embrassa, le fit monter dans sa voiture, et le ramena avec lui à Tarse. (14) De là, sans s'arrêter, il gagna Antioche, cette merveille de l'Asie, qu'il lui tardait de visiter. L'accueil qu'il reçut des habitants aux approches de la ville fut une espèce de culte. Lui-même s'étonna de cet immense concert de voix, saluant en sa personne un astre nouveau qui se levait sur l'Orient. (15) C'était précisément l'époque de célébration de l'antique fête d'Adonis, ce jeune amant de Vénus, mort sous la défense d'un sanglier; image mystique de la moisson coupée dans sa maturité. On regarda comme mauvais présage que des lamentations de deuil se fissent entendre à la première entrée du chef de l'État dans une résidence impériale. (16) Julien donna dans cette occasion une preuve de mansuétude qui lui fit le plus grand honneur, bien que l'occasion en fût assez triviale. Un nommé Thalasse, ex-commis aux requêtes, lui était odieux comme complice des pièges tendus pour faire périr son frère Gallus; et il lui avait fait signifier la défense de se montrer parmi les honorables qui vinrent lui faire leur cour. Thalasse avait un procès. Ceux qui plaidaient contre lui, profitant de cette défaveur, s'avisèrent, le lendemain de l'entrée, d'attrouper la populace, et de venir crier aux oreilles de l'empereur: "Thalasse, cet ennemi de votre majesté, veut s'emparer de notre dépouille." (17) Ils croyaient bien avoir trouvé l'occasion de le perdre. Julien comprit leur intention: "En effet, dit-il, l'homme dont vous parlez n'a que trop mérité ma colère. Suspendez donc votre plainte, car il convient que j'aie raison de lui avant vous." Là-dessus il fit passer au préfet qui siégeait au tribunal l'ordre d'ajourner l'affaire jusqu'à ce que Thalasse eût été reçu en grâce; ce qui ne tarda pas à arriver. [22,9] IX.
1. At prosperis Iulianus elatior ultra homines iam spirabat, periculis expertus adsiduis, quod ei orbem Romanum placide iam regenti uelut mundanam cornucopiam Fortuna gestans propitia cuncta gloriosa deferebat et prospera, antegressis uictoriarum titulis haec quoque adiciens, quod, dum teneret imperium solus, nec motibus internis est concitus nec barbarorum quisquam ultra suos exsiluit fines: populi omnes, auiditate semper insectandi praeterita ut damnosa et noxia, in laudes eius studiis miris accendebantur.
2. Omnibus igitur, quae res diuersae poscebant et tempora, perpensa deliberatione dispositis, et militibus orationibus crebris stipendioque conpetenti ad expedienda incidentia promptius animatis, cunctorum fauore sublimis Antiochiam ire contendens reliquit Constantinopolim incrementis maximis fultam: natus enim illic diligebat eam ut genitalem patriam et colebat.
3. transgressus itaque fretum praetercursa Chalcedona et Libyssa, ubi sepultus est Hannibal Poenus, Nicomediam uenit urbem antehac inclytam, ita magnis retro principum amplificatam inpensis, ut aedium multitudine priuatarum et publicarum recte noscentibus regio quaedam urbis aestimaretur aeternae.
4. cuius moenia cum uidisset in fauillas miserabiles concidisse, angorem animi tacitis fletibus indicans pigriore gradu pergebat ad regiam, hoc maxime aerumnis eius inlacrimans, quod ordo squalens occurrit et populus nimium quantum antehac florentissimus; et agnoscebat quosdam ibidem ab Eusebio educatus episcopo, quem genere longius contingebat.
5. hic quoque pari modo ad reparanda, quae terrae subuerterat tremor, abunde praestitis plurimis per Nicaeam uenit ad Gallograeciae fines, unde dextrorsus itinere declinato Pessinunta conuertit, uisurus uetusta Matris magnae delubra, a quo oppido bello Punico secundo, carmine Cumano monente per Scipionem Nasicam simulacrum translatum est Romam.
6. cuius super aduentu in Italiam pauca cum aliis huic materiae congruentibus in actibus Commodi principis digessimus per excessum. quam autem ob rem hoc nomine oppidum sit appellatum, uariant rerum scriptores:
7. quidam enim figmento deae caelitus lapso apo tou pesein, quod cadere nos dicimus, urbem adseruere cognominatam. alii memorant Ilum, Trois filium Dardaniae regem, locum sic appellasse. Theopompus non Ilum id egisse, sed Midam adfirmat Phrygiae quondam potentissimum regem.
8. Venerato igitur numine hostiisque litato et uotis Ancyram redit: eumque exinde progredientem ulterius multitudo inquietabat, pars uiolenter erepta reddi sibi poscentium, alii querentes consortiis se curiarum addictos iniuste, non nulli sine respectu periculi agentes ad usque rabiem, ut aduersarios suos laesae maiestatis criminibus inligarent.
9. uerum ille iudicibus Cassiis tristior et Lycurgis, causarum momenta aequo iure perpendens, suum cuique tribuebat, nusquam a uero abductus, acrius in calumniatores exsurgens, quos oderat, multorum huius modi petulantem saepe dementiam ad usque discrimen expertus dum esset adhuc humilis et priuatus.
10. exemplumque patientiae eius in tali negotio, licet sint alia plurima, id unum sufficiet poni. inimicum quidam suum, cum quo discordabat asperrime, commisisse in maiestatem turbulentius deferebat, imperatoreque dissimulante eadem diebus continuis replicans, interrogatus ad ultimum, qui esset quem argueret, respondit, municipem locupletem. quo audito princeps renidens quibus indiciis ait ad hoc peruenisti?.
11 . et ille purpureum sibi inquit indumentum ex serico pallio parat iussusque post haec ut uilis arduae rei uilem incusans abire tacitus sed innoxius, nihilo minus instabat. quo taedio Iulianus defatigatus ad largitionum comitem uisum propius iube inquit periculoso garrulo pedum tegmina dari purpurea ad aduersarium perferenda, quem, ut datur intellegi, chlamydem huius coloris memorat sibi consarcinasse, ut sciri possit sine uiribus maximis quid pannuli proficiant leues.
12. Sed ut haec laudanda et bonis moderatoribus aemulanda, ita illud amarum et notabile fuit, quod aegre sub eo a curialibus quisquam adpetitus, licet priuilegiis et stipendiorum numero et originis penitus alienae firmitudine communitus, obtinebat aequissimum, adeo ut plerique territi emercarentur molestias pretiis clandestinis ---.
13. Itineribus itaque emensis cum ad Pylas uenisset, qui locus Cappadocas discernit et Cilicas, osculo susceptum rectorem prouinciae nomine Celsum, iam inde a studiis cognitum Atticis, adscitumque in consessum uehiculi Tarsum secum induxit.
14. at hinc uidere properans Antiochiam, orientis apicem pulcrum, usus itineribus solitis uenit, urbique propinquans in speciem alicuius numinis uotis excipitur publicis, mi ratus uoces multitudinis magnae, salutare sidus inluxisse eois partibus adclamantis.
15. euenerat autem isdem diebus annuo cursu conpleto Adonea ritu ueteri celebrari, amato Veneris, ut fabulae fingunt, apri dente ferali deleto, quod in adulto flore sectarum est indicium frugum et uisum est triste quod amplam urbem principumque domicilium introeunte imperatore nunc primum, ululabiles undique planctus et lugubres sonus audiebantur.
16.hic patientiae eius et lenitudinis documentum leue quidem apparuit sed mirandum. Thalassium quendam ex proximo libellorum, insidiatorem fratris oderat Galli, quo adorare adesseque officio inter honoratos prohibito aduersarii, cum quibus litigabat in foro, postridie turba congregata superflua, adito imperatore Thalassius clamitabant inimicus pietatis tuae nostra uiolenter eripuit.
17. et ille hac occasione hominem opprimi posse coniciens agnosco respondit quem dicitis offendisse me iusta de causa, sed silere uos interim consentaneum est, dum mihi inimico potiori faciat satis. mandauitque adsidenti praefecto ne audiretur eorum negotium, antequam ipse cum Thalassio rediret in gratiam, quod breui euenit.


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Dernière mise à jour : 10/12/2003