[23,3] (1) Julien quitta Batné plein de sombres pensées, et
se rendit en toute hâte à Carrhes, ville antique, et fameuse
par le désastre des deux Crassus et de leur armée. Là se
présentent deux routes pour aller en Perse: à gauche par
l'Adiabène et le Tigre, à droite par l'Assyrie et l'Euphrate.
(2) Julien s'arrêta quelques jours dans cette ville pour
mettre ordre à certaines dispositions, et pour offrir,
suivant le rite local, un sacrifice à la Lune, objet d'un
culte particulier dans ce canton. On dit que là, en présence
des autels, et tout autre témoin écarté, il remit le
paludamentum de pourpre à son parent Procope, et lui
recommanda de prendre hardiment les rênes de l'empire, au cas
où lui-même viendrait à succomber sous les coups des Parthes.
(3) Julien dans cette ville eut ses nuits troublées par des
songes sinistres. Les interprètes à qui il fit part de ses
visions convinrent avec lui de noter ce qui arriverait le
lendemain, qui se trouvait être le 14 des calendes d'avril.
Or, ainsi qu'on le sut ensuite, cette nuit même, sous la
préfecture d'Apronien, le temple d'Apollon Palatin à Rome
avait été réduit en cendres; et sans les secours apportés de
tous côtés les livres sibyllins eussent été pareillement la
proie des flammes. (4) Pendant que Julien s'occupait à
Carrhes de mouvements de troupes et de direction de convois,
des coureurs vinrent lui annoncer hors d'haleine que les
escadrons ennemis avaient fait irruption sur un point de la
frontière, et enlevé du butin. (5) Ce coup de main audacieux
l'irrita singulièrement. Il avait auparavant un projet qu'il
mit sur-le-champ à exécution. Trente mille hommes choisis
furent placés sous le commandement de Procope, auquel il
adjoignit le comte Sébastien, précédemment duc d'Égypte. Il
leur donna pour instruction de manoeuvrer sur la rive gauche
du Tigre, et d'être bien en garde contre les surprises dont
l'histoire de nos guerres avec les Perses fournit des
exemples si nombreux. Il leur recommandait en outre d'opérer,
s'il était possible, leur jonction avec Arsace, pour ravager
de concert le district de Chiliocome, le plus fertile de
toute la Médie; puis de revenir, par la Gordyène et la
Moxoène, le seconder dans ses opérations ultérieures en
Assyrie. (6) Ces dispositions prises, il simule lui-même une
pointe sur le Tigre, ayant, dans ce dessein, dirigé des
approvisionnements de ce côté; puis tout d'un coup il fait un
coude sur la droite, et ordonne halte pour la nuit, qui se
passa sans alerte. Le lendemain, dès le matin, il demanda son
cheval. Celui qu'on lui amena s'appelait Babylonien. Soudain
l'animal, atteint de tranchées, tombe en se débattant, fait
rouler dans la poussière sa housse garnie de pierreries; et
Julien de s'écrier, ravi du présage: "Babylone est tombée,
dépouillée de tous ses ornements!"; allusion qu'un concert
d'applaudissements ne manqua pas d'accueillir. (7) Il
s'arrêta quelque temps sur les lieux pour offrir un
sacrifice, afin d'assurer les effets du présage; puis se
rendit à Davana, forteresse située à la source du Bélias, qui
se jette dans l'Euphrate. L'armée y prit du repos, quelque
nourriture, et arriva ensuite à Callinice, place très forte,
et centre d'un commerce considérable. Le 5 des calendes,
Julien y célébra, selon le cérémonial accoutumé, les mystères
de la Mère des dieux, ce jour marquant à Rome le retour
annuel de cette antique solennité et de l'immersion
traditionnelle dans les eaux de l'Almon du char qui a porté
la statue de la déesse. Ce devoir accompli, le prince put se
livrer au repos pendant une nuit entière, qui ne lui apporta
que des images de triomphe et d'allégresse. (8) Il repartit
le lendemain, côtoyant avec son escorte les rives du fleuve,
dont le cours en cet endroit commençait à se grossir d'une
multitude de tributs. Ce jour-là il stationna sous la tente,
et y reçut l'hommage de différents chefs de tribus
sarrasines, auxiliaires excellents pour les coups de main,
qui lui offrirent à genoux une couronne, d'or, et l'adorèrent
comme souverain du monde entier. (9) Tandis qu'il leur
parlait, arrive la flotte commandée par le tribun Constantien
et le comte Lucillien. Rivale de celle de Xerxès, elle
faisait disparaître l'Euphrate sous ses nombreux vaisseaux.
Sa force était de mille navires de charge, de constructions
diverses, abondamment pourvus de vivres, d'armes et de
machines de siège, de cinquante galères de combat, et
d'autant de barques destinées à former la base des ponts.
| [23,3] III.
1. Maestus exinde digressus uenit cursu propero Carras antiquum oppidum,
Crassorum et Romani exercitus aerumnis insigne unde duae ducentes Persidem uiae
regiae distinguuntur, laeua per Adiabenam et Tigridem, dextra per Assyrios et
Euphraten.
2. ibi moratus aliquot dies dum necessaria parat, et Lunae, quae religiose per
eos colitur tractus, ritu locorum fert sacra, dicitur ante aras nullo arbitrorum
admisso occulte paludamentum purpureum propinquo suo tradidisse Procopio
mandasseque arripere fidentius principatum si se interisse didicerit apud
Parthos.
3. hic Iuliani quiescentis animus agitatus insomniis euenturum triste aliquid
praesagiebat. quocirca et ipse et uisorum interpretes praesentia contemplantes,
diem secuturum, qui erat quartum decimum kalendas Apriles, obseruari debere
pronuntiabant. uerum ut conpertum est postea, hac eadem nocte Palatini Apollinis
templum praefecturam regente Aproniano in urbe conflagrauit aeterna, ubi, ni
multiplex iuuisset auxilium, etiam Cumana carmina consumpserat magnitudo
flammarum.
4. Post quae ita digesta, agmina et commeatus omnis generis disponenti
procursatorum aduentu anhelantium etiam tum indicatur equestres hostium turmas
uicino limite quodam perrupto auertisse subito praedas.
5. cuius atrocitate mali perculsus ilico, ut ante cogitauerat, triginta milia
lectorum militum eidem commisit Procopio iuncto ad parilem potestatem Sebastiano
comite ex duce Aegypti, isdemque praecepit, ut intra Tigridem interim agerent
uigilanter omnia seruaturi, nequid inopinum ex incauto latere oreretur, qualia
multa saepe didicerat euenisse, mandabatque eis ut, si fieri potius posset, regi
sociarentur Arsaci cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediae
tractu, partibusque aliis praestricto cursu uastatis apud Assyrios adhuc agenti
sibi concurrerent necessitatum articulis adfuturi.
6. His ita ordinatis ipse exitu simulato per Tigridem, quod iter etiam re
cibaria de industria iusserat instrui, flexit dextrorsus et quieta nocte emensa,
mane iumentum quo ueheretur ex usu, poposcit, oblatusque ei equus Babylonius
nomine ictu torminis consternatus dum dolorum inpatiens uoluitur, auro
lapillisque ornamenta distincta conspersit. quo ostento laetior exclamauit
plaudentibus proximis ´Babylona humi procidisse ornamentis omnibus spoliatamª.
7. et paulisper detentus, ut omen per hostias litando firmaret, Dauanam uenit
castra praesidiaria, unde ortus Belias fluuius funditur in Euphraten. hic
corporibus cibo curatis et quiete, postridie uentum est ad Callinicum,
munimentum robustum et commercandi opimitate gratissimum, ubi diem sextum
kalendas Apriles, quo Romae Matri deorum pompae celebrantur annales, et
carpentum, quo uehitur simulacrum, Almonis undis ablui perhibetur, sacrorum
sollemnitate prisco more conpleta, somno per otium capto exultans pernoctauit et
laetus.
8. luce uero secuta profectus exinde per supercilia riparum fluuialium aquis
adulescentibus undique conuenis cum armigera gradiens manu in statione quadam
sub pellibus mansit, ubi Saracenarum reguli gentium genibus supplices nixi
oblata ex auro corona tamquam mundi nationumque suarum dominum adorarunt,
suscepti gratanter ut ad furta bellorum adpositi.
9. dumque hos adloquitur, Xerxis illius potentissimi regis instar, classis
aduenit tribuno Constantiano cum comite Lucilliano ductante, quae latissimum
flumen Euphraten artabat, in qua mille erant onerariae naues ex diuersa trabe
confectae, commeatus abunde ferentes et tela et obsidionales machinas;
quinquaginta aliae bellatrices totidemque ad conpaginandos necessariae pontes.
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