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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXIX

Chapitre 6

  Chapitre 6

[29,6] (1) Tandis que Théodose poursuivait sa laborieuse campagne au milieu des sables de la Maurétanie et de l'Afrique, un soulèvement inopiné s'opérait chez les Quades, nation qui, à voir sa faiblesse aujourd'hui, laisse à peine deviner quels furent jadis son esprit belliqueux et sa puissance: témoin la hardiesse et la promptitude de ses succès, son siége audacieux d'Aquilée avec les Marcomans; témoin le sac d'Opitergium, et cette sanglante invasion qui rompit la barrière des Alpes Juliennes, et fut à peine contenue par le génie de Marc Aurèle. Leur prise d'armes, cette fois, avait une cause légitime.
(2) Valentinien, dès qu'il fut sur le trône, épris de l'idée grande, mais qu'il poussa jusqu'à l'excès, de donner à l'empire une frontière fortifiée, étendit la ligne de ces travaux par-delà le Danube, et donna l'ordre d'élever des retranchements jusque sur le territoire quand, comme s'il eût appartenu aux Romains. Le sentiment national chez ce peuple en fut blessé, sans toutefois s'exprimer autrement que par des murmures contenus ou par des réclamations officielles.
(3) Mais Maximin, qui ne cherchait qu'à nuire, et dont l'arrogance s'était encore accrue au milieu des honneurs de la préfecture, s'avisa de taxer Équitius, qui commandait alors en Illyrie, de mollesse et de désobéissance, à propos de ce que les ouvrages n'étaient pas encore terminés. Il fallait, disait- il, ne considérer que le bien de l'État, et donner à son jeune Marcellien le titre et le pouvoir de duc de Valérie: on verrait alors le plan de l'empereur s'exécuter sans plus de retard. Le double voeu s'accomplit.
(4) Son fils eut la nomination, se rendit sur les lieux; et ce digne héritier de l'insolente paternelle, sans même user, avec ceux qui se voyaient dépossédés par cette prétention exorbitante et insolite, du moindre adoucissement de langage, fit reprendre sur-le-champ les travaux, qu'on avait un moment suspendus pour laisser aux réclamations le temps de parvenir à l'empereur.
(5) En dernier lieu, Gabinius, roi des Quades, vint lui-même conjurer Marcellien, avec les supplications les plus humbles, de ne pas pousser les choses plus loin. Celui-ci alors feignit de se radoucir, et invita le roi et sa suite à un festin; mais, au mépris des droits les plus sacrés, il fit assassiner son hôte sans défiance, au moment où il se retirait après le repas.
(6) La nouvelle de cet atroce guet-apens fut aussitôt répandue chez les Quades et les nations voisines, et y porta l'exaspération. Une commune douleur réunit ces peuples; et leurs bandes dévastatrices, franchissant bientôt le Danube, tombèrent à l'improviste sur la population agricole de l'autre rive, alors occupée à la moisson, tuèrent plusieurs habitants, et emmenèrent chez eux le reste, avec force bétail de diverses espèces.
(7) Peu s'en fallut qu'on n'eût à déplorer un malheur irréparable, et que l'honneur romain ne reçût l'atteinte la plus cruelle. La fille de l'empereur Constance, fiancée à Gratien, et que l'on conduisait à son époux, faillit être enlevée dans l'hôtellerie de Pistrense, où elle prenait son repas. Mais, par une faveur du ciel, Messala, correcteur de la province, qui se trouva présent, la fit monter dans son char, et franchit avec elle, à toute bride, la distance de vingt-six milles qui les séparait de Sirmium.
(8) Cette heureuse rencontre sauva la jeune princesse d'une captivité qui serait devenue une calamité publique, au cas où les barbares eussent refusé sa rançon. Les Sarmates et les Quades, déprédateurs et pillards par excellence, étendirent encore leurs ravages, tantôt enlevant hommes, femmes et troupeaux, tantôt incendiant les maisons, égorgeant sans pitié les habitants surpris, et triomphant avec une joie sauvage des ruines et de la dévastation qu'ils opéraient.
(9) De proche en proche l'effroi gagna Sirmium, où résidait alors Probus, en qualité de préfet du prétoire. Probus n'était rien moins qu'aguerri contre les émotions de ce genre. Le danger lui apparut sous les couleurs les plus sombres; dans son trouble, il n'osait même lever les yeux, et ne savait quel parti prendre. L'idée lui vint un moment de se procurer de bons relais, et de fuir à la faveur de la nuit; mais, mieux conseillé, il n'en fit rien.
(10) On lui avait représenté, en effet, que toute la population de Sirmium allait, à son exemple, chercher d'autres retraites, et que la ville, privée de défenseurs, tomberait entre les mains de l'ennemi.
(11) Revenu peu à peu de sa frayeur, Probus tendit toutes les forces de son esprit pour subvenir aux exigences de la situation; il fit déblayer les fossés obstrués par les décombres, réparer des pans entiers de murailles qu'on avait laissés en ruine durant la paix, et les éleva même à la hauteur de tours. Son goût le portait à bâtir; et une réserve de fonds destinée à la construction d'un théâtre lui fournit, dans cette circonstance, une ressource suffisante pour pousser avec célérité les travaux et les achever. Enfin, il compléta ces dispositions par une mesure non moins utile, en faisant venir d'un quartier voisin une cohorte d'archers pour défendre la ville en cas de nécessité.
(12) C'était assez pour ôter aux barbares jusqu'à l'idée de tenter le siège. Étrangers à ce genre de tactique, et embarrassés de leur butin, ils aimèrent mieux se mettre à la poursuite d'Équitius, qui, selon le dire des prisonniers, s'était enfui au fond de la Valérie. Ils tournèrent donc leur course de ce côté, frémissant de rage, et impatients d'arracher la vie à l'homme qu'ils croyaient l'auteur de la trahison dont leur prince avait été la victime.
(13) On envoya contre eux deux légions, la Pannonienne et la Mésiaque, troupes excellentes, et qui indubitablement l'auraient emporté si elles eussent agi de concert. Mais pendant leur marche une dispute de préséance et de commandement mit la discorde entre elles, et elles manoeuvrèrent sans s'entendre.
(14) Les Sarmates s'en aperçoivent, et, sans même attendre le signal de leurs chefs, tombent brusquement sur la légion Mésiaque, lui tuent un grand nombre de soldats qui n'avaient pas même eu le temps de s'armer; puis, enhardis par ce succès, fondent sur la légion Pannonienne, qui est rompue par leur choc, et dont la destruction était complète si une partie de son monde n'eût trouvé son salut dans la fuite.
(15) Tandis que la fortune se montrait à nous si contraire sur ce point, Théodose le Jeune, duc de Mésie, et qui s'illustra depuis sur le trône, livrait, d'un autre côté, une suite de combats heureux aux Sarmates libres (qu'on désigne ainsi pour les distinguer de leurs esclaves rebelles), et les repoussait de nos frontières. Il leur donna de si rudes leçons, que le plus grand nombre de ces barbares servit de pâture aux oiseaux de proie et aux bêtes féroces.
(16) Les survivants, abattus et découragés, craignirent que l'actif général ne fît une diversion sur leurs propres frontières, ou ne détruisît ce qui restait de leurs troupes, en les surprenant au milieu des vastes forêts qu'ils avaient à traverser. Tous leurs efforts pour se faire jour ayant échoué, ils renoncèrent à combattre, et implorèrent la paix et l'oubli du passé. Une trêve leur fut accordée; et la présence d'un corps redoutable de Gaulois, envoyé pour renforcer l'état militaire de l'Illyrie, contribua sans doute à la leur faire respecter.
(17) Au milieu de ces convulsions de l'empire, pendant que Claude était préfet de Rome, le Tibre, qui se décharge dans la mer Tyrrhénienne après avoir reçu les eaux d'une multitude d'affluents naturels ou factices, grossi tout à coup démesurément par les pluies, se répandit hors de son lit, et submergea presque entièrement la ville, que son cours régulier coupe en deux parties. Le sol, partout où il est plan ou déprimé, disparut sous les eaux.
(18) Les collines seules et les parties élevées des quartiers se montraient au-dessus de l'inondation, et présentaient quelque refuge. Toute communication étant interrompue, une foule de personnes seraient mortes de faim si l'on n'eût organisé un service de bateaux pour leur porter la nourriture. À la fin le fléau s'apaisa; les eaux de tous côtés se frayèrent un passage vers la mer, et l'on reprit confiance en l'avenir.
(19) Du reste, l'administration de Claude fut des plus tranquilles, ne laissant à la malveillance aucun prétexte légitime d'exciter des troubles, et se signala par de nombreuses restaurations d'édifices, parmi lesquelles il faut citer le grand portique contigu aux bains d'Agrippa, et qu'on appelle de Bonne-Aventure, à cause de la proximité du temple de ce nom.
[29,6] VI.
1. Dum hoc puluere per Mauritaniam dux ante dictus anhelat et Africam, Quadorum natio motu est excita repentino, parum nunc formidanda, sed inmensum quantum antehac bellatrix et potens, ut indicant properata quondam raptu procliui, obsessaque ab isdem ac Marcomannis Aquileia Opitergiumque excisum et cruenta conplura perceleri acta procinctu, uix resistente perruptis Alpibus Iuliis principe serio, quem ante docuimus, Marco. et erat, ut barbaris, ratio iusta querelarum.
2. Valentinianus enim studio muniendorum limitum glorioso quidem sed nimio ab ipso principatus initio flagrans, trans flumen Histrum in ipsis Quadorum terris quasi Romano iuri iam uindicatis aedificari praesidiaria castra mandauit: quod accolae ferentes indigne, suique cautiores, legatione tenus interim et susurris arcebant.
3. sed Maximinus in omne auidus nefas et genuinos mitigare nequiens flatus, quibus praefecturae accesserat tumor, increpabat Aequitium per Illyricum eo tempore magistrum armorum ut peruicacem et desidem, nec dum opere, quod maturari dispositum est, consummato: addebatque ut consulens in commune quod, si paruo suo Marcelliano deferretur potestas per Valeriam ducis, munimentum absque ulla causatione consurgeret.
4. utrumque mox est impetratum. qui promotus profectusque cum uenisset ad loca, intempestiue turgens ut filius, nullis adfatibus delinitis his, quos numquam temptatae cupiditatis figmenta regionum suarum faciebant extorres, opus paulo ante inchoatum adgreditur, admissa copia rogandi suspensum.
5. denique Gabinium regem, nequid nouaretur modeste poscentem, ut adsensurus humanitate simulata cum aliis ad conuiuium conrogauit, quem digredientem post epulas, hospitalis officii sanctitate nefarie uiolata, trucidari securum fecit.
6. Cuius rei tam atrocis disseminatus rumor ilico per diuersa et Quados et gentes circumsitas efferauit, regisque flentes interitum, in unum coactae misere uastatorias manus, quae Danubium transgressae, cum nihil exspectaretur hostile, occupatam circa messem agrestem adortae sunt plebem, maioreque parte truncata, quicquid superfuit, domum cum multitudine uarii pecoris abduxerunt.
7. euenisset profecto tunc inexpiabile scelus, numerandum inter probrosas rei Romanae iacturas - paulo enim afuit, quin filia caperetur Constanti cibum sumens in publica uilla, quam appellant Pistrensem, cum duceretur Gratiano nuptura - ni fauore propitii nmninis praesens Messalla prouinciae rector eam iudiciali carpento inpositam ad Sirmium uicensimo sexto lapide disparatam cursu reduxisset effuso.
8. Hoc casu prospero regia uirgine periculo miserae seruitutis exempta, cuius nisi potuisset impetrari redemptio captae, magnas inussisset rei publicae clades, latius se cum Sarmatis Quadi pandentes, ad raptus et latrocinia gentes aptissimae, praedas hominum uirile et muliebre secus agebant et pecorum, uillarum cineribus exustarum caesorumque incolentium exultantes aerumnis, quos necopinantes sine ulla parsimonia deleuerunt.
9. per omnia itaque propinqua malorum similium dispersa formidine, praefectus praetorio agens tunc apud Sirmium Probus, nullis bellorum terroribus adsuetus, rerum nouarum lugubri uisu praestrictus, oculosque uix attollens, haerebat diu, quid capesseret ambigens: et cum paratis uelocibus equis noctem proximam destinasset in fugam, monitus tutiore consilio mansit inmobilis.
10. didicerat enim omnes secuturos confestim, qui moenibus claudebantur, tegendos latebris oportunis: quod si contigisset, impropugnata ciuitas uenisset in manus hostiles.
11. proinde parumper lenito pauore, ad arripienda, quae urgebant, acri animo adsurgens, retersit obrutas ruderibus fossas, murorumque maximam partem pacis diuturnitate contemptam et subuersam ad usque celsarum turrium minas expediit, studio aedificandi coalitus: hac ratione opere uelociter absoluto, quod inpensas aedificandi causa theatri dudum congestas sufficientes ad id, quod efficere maturabat, inuenit. atque huic spectato consilio salutare addidit aliud, et sagittariorum cohortem e statione proxima, adfuturam obsidio, si uenisset, acciuit.
12. His uelut obicibus barbari ab oppugnanda urbe depulsi, parum ad has calliditates dimicandi sollertes, sarcinisque inpediti praedarum, ad Aequitii uertuntur indaginem. et cum ad Valeriae spatia longe remota secessisse raptorum didicissent indiciis, illuc properato petierant. gradu frendentes, hacque ex causa iugulo eius intenti, quod per ipsum circumuentum regem existimabant insontem.
13. quibus concito cursu ruentibus infestius, obuiam legiones motae sunt duae, Pannonica et Moesiaca, ualida proeliis manus: quae si conspirasset, abierat procul dubio uictrix. sed dum discretim grassatores adoriri festinant, ortis inter se discordiis inpediti de honore certabant et dignitate.
14. quo intellecto Sarmatae sagacissimi, non exspectato certandi signo sollemni, Moesiacam primam incessunt, dumque milites arma tardius per tumultum expediunt, interfectis plurimis aucti fiducia, aciem perrupere Pannonicam, disiectaque agminis mole, geminatis ictibus omnem paene delessent, ni periculo mortis aliquos citum extraxisset effugium.
15. Inter haec fortunae dispendia tristioris dux Moesiae Theodosius iunior, prima etiam tum lanugine iuuenis, princeps postea perspectissimus, Sarmatas Liberos ad discretionem seruorum rebellium appellatos, conlimitia nostra ex alio latere inuadentes, aliquotiens expulit et adflixit, congressibus densis adtritos, adeoque obsistentes fortissime turbas confluentes oppressit, ut caesorum plurium alites iuste sanguine satiaret et feras.
16. unde residui tumore iam deflagrante metuentes, ne idem dux uirtutis, ut apparuit, expeditae, in primo finium aditu incursantes cuneos sterneret aut fugaret, uel insidias per siluarum locaret occulta, post multos perrumpendi conatus subinde temptatos in cassum, abiecta pugnandi fiducia concessionem petiuere praeteritorum et ueniam, uictique ad tempus indultae foederibus pacis nihil egere contrarium, eo maxime timore perculsi quod ad tutelam Illyrici Gallicani militis ualidum accesserat robur.
17. Dum haec tot ac talia per turbines agitantur adsiduos, Claudio regente urbem aeternam, Tiberis, qui media intersecans moenia, cloacis et fluuiis abundantibus multis Tyrreno mari miscetur, effusione imbrium exuberans nimia et supra amnis speciem pansus, omnia paene contexit.
18. et stagnantibus ciuitatis residuis membris, quae tenduntur in planitiem molliorem, monti soli et quicquid insularum celsius eminebat, a praesenti metu defendebatur: et ne multi inedia contabescerent, undarum magnitudine nusquam progredi permittente, lembis et scaphis copia suggerebatur abunde ciborum at uero ubi tempestas molliuit et flumen retinaculis ruptis redit ad solitum cursum, absterso metu nihil postea molestum exspectabatur.
19. hic ipse praefectus egit admodum quiete, nullam seditionem super querela iusta perpessus, et instaurauit uetera plurima. inter quae porticum excitauit ingentem lauacro Agrippae contiguam, Euentus Boni cognominatam ea re, quod huius numinis prope uisitur templum.


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Dernière mise à jour : 19/01/2004