[25,1] (1) Comme il arrive ordinairement dans les circonstances
graves, nous passâmes tous cette nuit debout et sans fermer l'œil.
Aucune étoile ne brillait au firmament. Au premier rayon du jour, le
reflet des cuirasses et des armures nous annonça de loin la présence
de l'armée royale. (2) Nos soldats, à cette vue, brûlaient d'en
venir aux mains; mais l'empereur défendit de passer le ruisseau qui
coulait entre nous et l'ennemi. Une vive escarmouche néanmoins
s'engagea au-delà de cette barrière entre nos éclaireurs et ceux des
Perses, et Machamée, chef d'un de nos bataillons, tomba dans la
mêlée. Maurus, son frère, qui fut depuis duc de Phénicie, se jeta
au-devant de son corps, tua de sa main le meurtrier, et, renversant
tout ce qui se trouvait sur son passage, eut encore assez de force,
quoique blessé lui-même d'un trait à l'épaule, pour emporter du
milieu des combattants ce frère chéri, que couvrait déjà la pâleur
de la mort. (3) Succombant enfin sous la chaleur et la fatigue de
leurs charges répétées, les escadrons ennemis furent mis en déroute.
Dans un mouvement de retraite que nous fîmes alors, les Sarrasins
qui s'étaient dispersés devant notre infanterie tentèrent, en se
mêlant aux Perses, d'enlever nos bagages. Mais à la vue de
l'empereur, ils se replièrent sur la cavalerie destinée à les
soutenir. (4) Nous atteignîmes après cette action un bourg nommé
Hucumbra, où nous trouvâmes, au-delà de nos souhaits, des vivres de
toute espèce. Après avoir passé deux jours à nous refaire, nous
brûlâmes tout ce que nous ne pouvions emporter. (5) Le lendemain,
l'armée poursuivait plus tranquillement sa marche, quand les Perses
tombèrent à l'improviste sur notre arrière-garde, et l'eussent
facilement enlevée, sans l'intervention d'un corps de cavalerie qui,
débouchant à propos d'un vallon, repoussa les assaillants, et leur
mit hors de combat beaucoup de monde. (6) Il périt dans cet
engagement un noble satrape, nommé Adacès, chargé précédemment d'une
mission près de l'empereur Constance, et accueilli par ce prince
avec distinction. Celui qui l'avait tué présenta sa dépouille à
Julien, qui le récompensa honorablement. (7) Ce même jour, les
légions portèrent contre le corps de cavalerie attaché à la
troisième l'accusation de s'être insensiblement dérobé au moment où
elles abordaient l'ennemi, ce qui avait affaibli l'effet de la
charge. (8) L'empereur, plein d'une juste indignation, priva ce
corps de ses étendards, fit briser les lances des cavaliers, et les
condamna à marcher avec le bagage et les captifs. Leur chef, qui
seul s'était bien conduit, reçut le commandement d'un autre
escadron, en place du tribun convaincu d'avoir honteusement tourné
le dos. (9) Quatre tribuns des auxiliaires, coupables de la même
lâcheté, encoururent simplement la dégradation. Julien leur fit
grâce d'une peine plus sévère, en considération des circonstances où
l'on se trouvait. (10) Soixante-dix stades plus loin, l'armée
touchait à la fin de ses ressources, et le feu était partout aux
pâturages et aux moissons. Chacun s'empressa de disputer cette proie
aux flammes et d'en emporter sa charge. (11) En quittant ces lieux
nous arrivâmes en un canton nommé Maranga, où, dès le point du jour,
nous eûmes en vue les Perses. Ils venaient à nous en nombre
formidable, sous le commandement du Mérane ou chef suprême de la
cavalerie, qui avait avec lui les deux fils du roi et plusieurs
grands officiers. (12) Toute cette armée n'était que fer. De la tête
aux pieds chaque soldat était couvert d'épaisses lames de ce métal,
assez artistement ajustées pour laisser toute liberté aux mouvements
des membres et au jeu des articulations. Ajoutez à cette armure des
casques figurant par devant la face humaine, et qui ne laissaient de
jour que pour voir et respirer; seuls points par où ces corps
complètement cuirassés fussent accessibles aux blessures. (13) Leurs
lanciers restaient immobiles, et comme rivés ensemble par des
attaches d'airain. Non loin les archers d'une main tendaient en
avant l'arc national, et assuraient la direction de la flèche qui a
fait de tout temps la force de leurs armées, et de l'autre, ramenant
avec effort la corde au niveau de la mamelle droite, décochaient
avec bruit ces roseaux sifflants qui portent au loin la mort. (14)
Derrière eux venaient les éléphants, la trompe levée, et montrant
leurs horribles gueules ouvertes Leur vue seule glaçait les coeurs,
et les chevaux surtout s'épouvantaient de leurs cris et de l'odeur
qu'ils exhalent. (15) Les conducteurs, depuis la défaite de Nisibe,
où les éléphants s'étaient retournés contre leurs propres bataillons
et les avaient écrasés dans leur fuite, pour éviter le retour de ce
désastre portaient tous, attachés au poignet droit, de longs
couteaux à manche; se tenant prêts, si l'animal devenait furieux au
point qu'ils n'en fussent plus maîtres, à l'en frapper de toute leur
force à l'articulation de la dernière vertèbre, l'expérience
d'Hasdrubal, frère d'Hannibal, ayant démontré qu'il n'en faut pas
davantage pour mettre un de ces monstres à mort. (16) Julien promène
un instant ses regards sur tout ce formidable appareil; puis, d'un
coeur intrépide, il court, entouré de ses principaux officiers et
suivi de son escorte, ranger sa troupe en bataille. Pour racheter la
disproportion du nombre, il adopta l'ordonnance en croissant,
refusant en partie ses ailes; (17) et, craignant que les archers
persans ne missent le désordre dans ses bataillons s'il leur
laissait l'initiative de l'attaque, il se porta en avant avec une
vivacité qui neutralisa l'effet de leur décharge. Au signal donné,
l'infanterie romaine fondit en rangs serrés sur les masses profondes
des Perses, et rompit leurs premières ligues. (18) L'action
s'échauffe, et l'on n'entend sans relâche que le cliquetis des
boucliers, mêlé au sinistre sifflement des traits et aux cris des
combattants. Le sol se couvre de sang et de morts, principalement du
côté des Perses, qui de près se battent mollement, et soutiennent
assez mal le corps à corps. Leur tactique, en effet, est de se tenir
à distance, de céder le terrain au moindre désavantage, et de
lancer, tout en fuyant, des grêles de traits qui ôtent l'envie de
les poursuivre. Les Perses furent donc vigoureusement poussés; et
les nôtres regagnèrent leurs tentes au signal de la retraite,
fatigués d'avoir tout le jour combattu sous un ciel ardent, mais
animés par le succès et disposés à de plus grands efforts. (19) Les
Perses, avons-nous dit, firent dans ce combat des pertes
considérables. La nôtre fut insignifiante. Nous eûmes cependant à
regretter en première ligne l'intrépide Vétranion, qui commandait la
légion Ziannienne.
| [25,1] I.
1. Et hanc quidem noctem nullo siderum fulgore splendentem, ut solet in artis
rebus et dubiis, exegimus, nec sedere quoquam auso nec flectere in quietem
lumina prae timore. ubi uero primum dies inclaruit, radiantes loricae limbis
circumdatae ferreis et corusci thoraces longe prospecti adesse regis copias
indicabant.
2. hocque uiso accensum properantem congredi militem dirimente fluuio breui
prohibuit imperator, et non procul a uallo ipso inter excursatores nostros et
Persicos proelio acri conserto Machameus cecidit ductor unius agminis nostri.
cui propugnaturus Maurus frater, dux postea Phoenices, cum germani trucidasset
interfectorem, obuium quemque perterrens, infirmatus et ipse umerum telo,
pallescentem morte propinqua Machameum extrahere pugna uiribus ualuit magnis.
3. Et cum fatiscerent uix toleranda aestuum magnitudine crebrisque congressibus
partes, ad ultimum hostiles turmae graui sunt repulsa discussae. hinc
recedentibus nobis longius Saraceni nostrorum metu peditum repedare conpulsi,
paulo post innexi Persarum multitudine ocius inruebant, Romana inpedimenta
rapturi, uerum uiso imperatore ad alas subsidiarias reuerterunt:
4. qua ex regione profecti ad Hucumbra nomine uillam peruenimus, ubi per biduum
omnibus ad usum congruis, et satietate quaesita frumenti, ultra spem recreati
discessimus, et confestim absque his, quae tempus uehi permisit, reliqua flammis
exusta sunt.
5. Postridie exercitu sedatius procedente, extremos, qui eo die forte cogendorum
agminum officia sustinebant, nec opinantes Persae adorti negotio leui
interfecissent, ni proximus equitatus noster hoc ocius intellecto per patulas
ualles late diffusus tantam molem discriminis, uulneratis, qui superuenerant,
reppulisset.
6. in hac cecidit pugna Adaces nobilis satrapa, legatus quondam ad Constantium
principem missus ac benigne susceptus, cuius exuuiis interfector Iuliano oblatis
remuneratus est ut decebat.
7. eodem die Tertiacorum a equestris numerus a legionibus incusatus est quod,
cum ipsae hostium aduersas inrumperent acies, illi paulatim dilapsi alacritatem
paene totius minuissent exercitus.
8. unde ad indignationem iustam imperator erectus ademptis signis hastisque
diffractis omnes eos, qui fugisse arguebantur, inter inpedimenta et sarcinas et
captiuos agere iter inposuit, ductore eorum, qui solus fortiter decertarat,
aliae turmae adposito, cuius tribunus turpiter proelium deseruisse
conuincebatur.
9. abiecti sunt autem sacramento etiam alii quattuor ob flagitium simile
uexillationum tribuni: hoc enim correctionis moderamine leniori inpendentium
consideratione difficultatum contentus est imperator.
10. Progressi itaque septuaginta stadia, attenuata rermn omnium copia, herbis
frumentisque crematis, ex flammis ipsis raptas fruges et pabula, ut quisque
uehere potuit, conseruauit.
11. hoc etiam loco relicto cum ad tractum Maranga appellatum omnis uenisset
exercitus, prope lucis confinia inmensa Persarum apparuit multitudo cum Merene
equestris magistro militiae filiisque regis duobus et optimatibus plurimis.
12. erant autem omnes cateruae ferratae ita per singula membra densis lamminis
tectae, ut iuncturae rigentes conpagibus artuum conuenirent, humanorumque
uultuum simulacra ita capitibus diligenter apta, ut inbracteatis corporibus
solidis ibi tantum incidentia tela possint haerere, qua per cauernas minutas et
orbibus oculorum adfixas parcius uisitur, uel per supremitates narium angusti
spiritus emittuntur.
13. quorum pars contis dimicatura stabat immobilis, ut retinaculis aereis fixam
existimares, iuxtaque sagittarii, cuius artis fiducia ab incunabulis ipsis gens
praeualuit maxima, tendebant diuaricatis brachiis flexiles arcus, ut nerui
mammas praestringerent dexteras, spicula sinistris manibus cohaererent, summaque
peritia digitorum pulsibus argutum sonantes harundines euolabant uulnera
perniciosa portantes.
14. post hos elephantorum fulgentium formidandam speciem et truculentos hiatus
uix mentes pauidae perferebant, ad quorum stridorem odoremque et insuetum
aspectum magis equi terrebantur.
15. quibus insidentes magistri manubriatos cultros dexteris manibus inligatos
gestabant, acceptae apud Nisibin memores cladis, et si ferociens animal uires
exuperasset regentis, ne reuersum per suos, ut tunc acciderat, conlisam
sterneret plebem, uertebram, quae caput a ceruice disterminat, ictu maximo
terebrabant. exploratum est enim aliquando ab Hasdrubale Hannibalis fratre ita
citius uitam huius modi adimi beluarum.
16. quibus non sine magno terrore perspectis, stipatus armatarum cohortium
globis cum primatibus fidentissimus imperator ut flagitabat maior uis et
atrocior, lunari acie sinuatisque lateribus occursuros hosti manipulos
instruebat.
17. et ne sagittariorum procursus nostrorum cuneos disiectaret, inlatis
concitatius signis spiculorum impetum fregit, datoque ad decernendum sollemniter
signo denseti Romani pedites confertas hostium frontes nisu protruserunt
acerrimo.
18. et feruente certaminum mole, clipeorum sonitus et uirorum armorumque lugubre
sibilantium fragor, nihil perpetiens iam remissum, campos cruore et corporum
strage contexit, effusius cadentibus Persis, quibus saepe languidis in conflictu
artius pes pede conlatus grauiter obsistebat, pugnare fortiter eminus consuetis
et, si inclinatas suorum copias senserint, cedendo in modum imbrium pone uersus
directis sagittis hostes a persequendi fiducia deterrere. pulsis igitur pondere
magnarum uirium Parthis miles solis cursu flammeo diu lassatus, signo in
receptum dato in tentoria repedat ad audenda deinceps maiora sublatus.
19. In hoc proelio Persarum maior, ut dictum est, apparuit strages, nostrorum
admodum leuis. eminuit tamen inter uarios certaminum casus Vetranionis mors uiri
pugnacis, qui legionem Ziannorum regebat.
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