Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXV

Chapitre 10

  Chapitre 10

[25,10] (1) Tout étant ainsi terminé, nous nous rendîmes en toute hâte à Antioche. Là, durant plusieurs jours, la colère divine sembla se manifester par une continuité de signes, interprétés comme sinistres par les habiles en la science divinatoire.
(2) La sphère d'airain que tenait la statue de Maximien César, placée dans le vestibule du palais, disparut tout à coup de sa main. Les solives de la salle du conseil craquèrent avec un bruit épouvantable. Des comètes parurent en plein jour. On explique diversement la cause et la nature de ces météores.
(3) Ils doivent, suivant les uns, leur existence et leur nom à des rassemblements fortuits d'étoiles, le scintillement desquelles produit cette chevelure lumineuse dont nous les voyons pourvus; suivant les autres, c'est à de sèches exhalaisons du sol, qui prennent feu dès qu'elles s'élèvent au- dessus de l'atmosphère. Une troisième opinion veut que ce soient les rayons du soleil interceptés par quelque épais nuage, et dont la lumière, s'infiltrant au travers de ce corps opaque, ne nous arrive que sous l'apparence d'un composé d'étoiles. Quelques-uns encore attribuent ce phénomène à une élévation insolite des nuages, qui, plus voisins des feux célestes, en reflètent une lueur. Enfin, suivant une dernière opinion, ce ne sont que des étoiles comme les autres, bien qu'on ignore le temps marqué pour qu'elles se lèvent et pour qu'elles se couchent. Les astronomes ont bien d'autres théories encore sur les comètes; mais les rapporter toutes embarrasserait la marche de mon récit.
(4) À peine arrivé à Antioche, Jovien, dévoré d'inquiétude, songeait déjà à en sortir. Il partit au coeur même de l'hiver, en dépit de toutes les observations, et, ne ménageant ni les hommes ni les chevaux, se rendit à Tarse, métropole célèbre de la Cilicie, dont j'ai rapporté plus haut l'origine.
(5) II lui tardait également de s'en éloigner. Toutefois il voulut donner quelques soins à l'embellissement du tombeau de Julien, qui était placé hors des murailles, sur le chemin qui mène aux défilés du Taurus. En bonne justice, ce n'était pas au Cydnus, tout riant, tout limpide qu'il soit, qu'appartenait l'honneur de couler près de ces cendres. Une place plus digne, plus propre à perpétuer la mémoire d'un tel nom, leur était due sur les bords de ce Tibre qui baigne la ville éternelle et les monuments des héros et des dieux.
(6) De Tarse, Jovien, voyageant à grandes journées, gagna Tyane en Cappadoce, où il rencontra le notaire Procope et le tribun Mémoride, qui lui rendirent compte de leur mission. D'abord, suivant l'ordre des faits, Lucillien s'était rendu à Milan avec les tribuns Séniauchus et Valentinien; et, apprenant que Malaric refusait le commandement qui lui était offert, il en était reparti en diligence pour Reims.
(7) Là, son zèle l'avait écarté de la prudence. Agissant comme en temps de sécurité profonde, il s'était lancé dans une intempestive discussion de comptes avec l'intendant. Celui-ci, qui avait à se reprocher des infidélités et des fraudes, s'était enfui dans un cantonnement, où il avait répandu le bruit que Julien n'était pas mort, et qu'un individu sans consistance organisait un mouvement contre lui. Cette fable avait excité parmi les troupes une fermentation violente, dont Lucillien et Séniauchus avaient été victimes. Valentinien (le futur empereur), tremblant pour ses jours, n'avait su d'abord où se réfugier. Mais, grâce à son hôte Primitivus, il avait trouvé les moyens de disparaître.
(8) Par compensation à ces fâcheuses nouvelles, ils ajoutèrent qu'une députation de chefs d'écoles (ainsi qu'ils sont désignés dans la hiérarchie militaire) allait arriver de la part de Jovin, pour lui annoncer que son pouvoir était reconnu par l'armée des Gaules.
(9) Valentinien était revenu avec les deux commissaires. Jovien lui donna le commandement des scutaires de la seconde école. Il fit entrer aussi dans les gardes du palais Vitalien, qui servait comme soldat dans les Hérules. Plus tard on fit de cet officier un comte, et il reçut en Illyrie une mission dont il s'est mal tiré. Jovien ensuite s'empressa d'envoyer Arinthée dans les Gaules, avec une lettre pour Jovin. Il confirmait ce dernier dans son poste, et l'engageait à lui rester fidèle. Il lui enjoignait de punir l'auteur de la sédition, et d'envoyer à la cour, chargés de chaînes, tous ceux qui y avaient figuré en première ligne.
(10) Après ces premières dispositions jugées nécessaires, il se rendit à Aspuna, petit municipe de la Galatie, pour donner audience à la députation de l'armée des Gaules. Il y reçut les députés en conseil, accueillit gracieusement les nouvelles dont ils étaient porteurs, et les renvoya sous leurs drapeaux, chargés de présents.
(11) À Ancyre, l'empereur, avec un cérémonial tel que le permettaient les circonstances, prit le consulat avec Varronien son fils, encore presque au berceau. Les cris que poussa cet enfant en se débattant pour n'être pas placé dans la chaise curule, comme le veut l'usage, semblaient présager l'événement qui ne tarda pas à arriver.
(12) Jovien approchait à grands pas du terme assigné à sa carrière. La nuit de son arrivée à la ville de Dadastane, qui marque la limite entre la Galatie et la Bithynie, il fut trouvé mort dans son lit; ce qui donna naissance à une foule de conjectures. On supposait une asphyxie causée soit par un enduit de chaux récemment apposé sur les murs de sa chambre, soit par la vapeur du charbon qu'on y avait allumé en quantité excessive, soit enfin par une indigestion, résultat d'une intempérance de table. Il avait alors trente-trois ans. Cette fin ressemble à celle de Scipion Émilien, et l'une non plus que l'autre n'a donné lieu à aucune recherche.
(14) Jovien avait de la dignité dans la démarche, la physionomie très gaie, et les yeux bleus. Il était d'une stature et d'une corpulence telles qu'on eut peine à trouver des ornements impériaux à sa taille. À l'exemple de Constance, qu'il préférait à Julien comme modèle, on le voyait remettre à l'après-midi les affaires sérieuses, et badiner en public avec ses courtisans.
(15) Attaché à la religion chrétienne, il se montra souvent libéral envers elle; mais c'était par sentiment plutôt que par conviction éclairée. Par le petit nombre de juges nommés par lui, on put se faire une idée de l'attention qu'il apportait dans ses choix. Il aimait les femmes et la table, faiblesses dont les bienséances du pouvoir auraient pu le corriger.
(16) On a dit que son père Varronien avait eu en songe un avertissement de la haute fortune réservée à son fils, et qu'il en avait fait part à deux de ses amis. Il avait ajouté que lui-même devait revêtir la robe consulaire. Mais si l'une des prédictions se vérifia, l'autre demeura vaine; car le vieillard apprit seulement l'avènement de Jovien. La mort l'empêcha de voir son fils sur le trône.
(17) Son nom cependant reçut l'honneur promis par le songe, dans la personne de son petit-fils, qui fut, ainsi que je viens de le dire, élevé au consulat avec son père Jovien.
[25,10] X. 1. His hoc modo peractis discursisque itineribus Antiochiam uenimus, ubi per continuos dies uelut offenso numine multa uisebantur et dira, quorum euentus fore luctificos gnari rerum prodigialium praecinebant.
2. nam et Maximiani statua Caesaris, quae locata est in uestibulo regiae, amisit repente sphaeram aeream formatam in speciem poli, quam gestabat, et cum horrendo stridore sonuerunt in consistorio trabes, et uisa sunt interdiu sidera cometarum, super quorum natura ratiocinantes physici uariant.
3. quidam enim eos hoc nomine ideo existimant appellari, quod tortos ignes spargunt ut crines, in unum stellis multiplicibus congregatis. alii eos arbitrantur ex halitu sicciore terrarum ignescere paulatim in sublimiora surgente. quidam currentes radios solis densiore nube obiecta digredi ad inferiora prohibitos, splendore infuso corpori crasso, lucem uelut stellis distinctam mortali conspectu monstrare. sedit quorundam opinioni, hanc speciem tunc apparere, cum euecta solito celsius nubes aeternorum ignium uicinitate conluceat, uel certe stellas esse quasdam ceteris similes, quarum ortus obitusque, quibus sint temporibus praestituti, humanis mentibus ignorari. plura alia de cometis apud peritos mundanae rationis sunt lecta, quae digerere nunc uetat aliorsum oratio properans.
4. Moratum paulisper Antiochiae principem, curarumque ponderibus diuersis adflictum exeundi mira cupiditas agitabat: proinde nec iumento parcens nec militi, flagrante hieme inde profectus, signis, ut dictum est, uetantibus plurimis, Tarsum urbem Cilicum nobilem introiit, cuius originem docuimus supra.
5. exindeque egredi nimiu m properans, exornari sepulchrum statuit Iuliani, in pomerio situm itineris, quod ad Tauri montis angustias ducit, cuius suprema et cineres, siqui tunc iuste consuleret, non Cydnus uidere deberet, quamuis gratissimus amnis et liquidus, sed ad perpetuandam gloriam recte factorum praeterlambere Tiberis intersecans urbem aeternam diuorumque ueterum monumenta praestringens.
6. Deinde Tarso profectus extentis itineribus uenit oppidum Cappadociae Tyana, ubi ei reuersi Procopius notarius et Memoridus tribunus occurrunt, gestorumque aperiunt textum, hinc, ut ordo poscebat, exorsi, quod Lucillianus Mediolanum ingressus cum Seniaucho et Valentiniano tribunis, quos duxerat secum, cognito quod Malarichus recusauit suscipere magisterium, effuso cursu petierat Remos.
7. et tamquam in alto gentis silentio extra calcem, ut dicitur, procurrebat, et intempestiue, parum etiam tum firmatis omnibus, ex actuario ratiociniis scrutandis incubuit, qui fraudum conscius et noxarum ad militaria signa confugit, finxitque Iuliano superstite in res nouas quendam medium surrexisse, cuius fallaciis turbo militaris acerrime concitus Lucillianum et Seniauchum occidit. Valentinianum enim paulo postea principem, trepidum et quo confugeret ambigentem, Primitiuus hospes tutius amendarat.
8. his ita tristibus laetum aliud addebatur, missos a Iouino milites aduentare, quos capita scholarum ordo castrensis appellat, nuntiantes aequo animo Iouiani imperium amplecti exercitum Gallicanum.
9. Quibus conpertis, Valentiniano, qui cum isdem redierat, regenda Scutariorum secunda committitur schola, et Vitalianus domesticorum consortio iungitur, Erulorum e numero miles, qui multo postea auctus comitis dignitate male rem per Illyricum gessit, confestimque mittitur in Gallias Arintheus ferens litteras ad Iouinum, ut constanter ageret suum obtinens locum, eique mandatum est ut animaduerteretur in concitorem tumultus, auctoresque seditionis ad comitatum uincti transmitterentur.
10. post quae, ut uidebatur expedire, disposita apud Aspuna Galatiae municipium breue Gallicani milites uisi principi, ingressique consistorium, post audita gratanter, quae pertulerant, munerati redire iubentur ad signa.
11. Et cum introisset Ancyram imperator, paratis ad pompam pro tempore necessariis, consulatum iniit adhibito in societatem trabeae Varroniano filio suo admodum paruulo, cuius uagitus pertinaciter reluctantis, ne in curuli sella ueheretur ex more, id quod mox accidit portendebat.
12. Hinc quoque Iouianum celeri gradu praescriptus uitae finiendae dies exegit. cum enim uenisset Dadastanam, qui locus Bithyniam distinguit et Galatas, exanimatus inuentus est nocte. super cuius obitu dubietates emersere conplures
13. fertur enim recenti calce cubiculi illiti ferre odorem noxium nequiuisse, uel extuberato capite perisse succensione pruna rum inmensa, aut certe ex colluuione ciborum auida cruditate distentus. decessit autem anno tricensimo aetatis et tertio. cumque huic et Aemiliano Scipioni uitae exitus similis euenisset, super neutrius morte quaestionem conperimus agitatam.
14. Incedebat autem motu corporis graui, uultu laetissimo, oculis caesiis, uasta proceritate et ardua, adeo ut diu nullum indumentum regium ad mensuram eius aptum inueniretur. et aemulari malebat Constantium, agens seria quaedam aliquotiens post meridiem, iocarique palam cum proximis adsuetus.
15. Christianae legis idem studiosus et non numquam honorificus, mediocriter eruditus, magisque beniuolus, et perpensius, ut apparebat ex paucis, quos promouerat, iudices electurus; edax tamen et uino Venerique indulgens, quae uitia imperiali uerecundia forsitan correxisset.
16. dicebatur autem Varronianus pater eius monitu cuiusdam somnii dudum praescisse quod euenit, idque duobus amicis commisisse fidissimis, illo adiecto quod ipsi quoque deferretur trabea consularis. sed inpetrato uno adipisci non potuit aliud. audita enim filii celsiore fortuna, antequam eum uideret, fatali praeuentus est morte.
17. et quia huic nomini amplissimum magistratum portendi per quietem praedictum est seni, Varronianus nepos eius infans etiam tum cum Iouiano patre declaratus est ut supra rettulimus consul.


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Dernière mise à jour : 8/01/2004