[25,8] (1) Cette paix, dont l'humanité avait été le prétexte, devint
funeste à plus d'un d'entre nous. Ceux-ci exténués par la faim, et
hors d'état de suivre la marche, restaient en arrière et ne
reparaissaient plus. Ceux-là gagnaient le fleuve, et s'y noyaient en
voulant le traverser. D'autres, assez heureux pour atteindre l'autre
rive, tombaient isolément dans les mains, soit des Sarrasins, soit
même des partis persans que le brusque passage des Germains avait
précédemment délogés, et se voyaient égorgés comme des agneaux, ou
emmenés au loin pour être vendus. (2) Mais dès que la trompette eut
officiellement donné le signal du passage, ce fut alors un
entraînement, une précipitation qu'on ne saurait peindre, à
s'assurer de moyens de salut, chacun pour son propre compte; les uns
sur des claies rassemblées au hasard, ou s'accrochant aux bêtes de
somme qui nageaient çà et là; d'autres soutenus sur des outres;
quelques-uns nageant de biais pour tromper la violence du courant.
(3) L'empereur passa d'abord avec peu de monde sur les petites
embarcations qu'on avait pu sauver de l'incendie de la flotte, puis
leur fit, par un mouvement de va-et-vient, ramener successivement le
reste. Ainsi, grâce à la faveur divine, tous ceux dont l'impatience
n'avait pas fait des victimes purent arriver tant bien que mal à
l'autre bord. (4) Nous n'étions pas cependant au terme de nos
angoisses. Voilà qu'on apprend par des coureurs que les Perses
jettent un pont sur un point éloigné. Leur intention était sans
doute d'intercepter les malades et les traîneurs qui s'isoleraient
du reste sur la foi du traité, ou, par-ci par-là, quelques bêtes de
somme fatiguées. Mais ils abandonnèrent ce traître projet dès qu'ils
le virent éventé. (5) Cette dernière alarme nous fit forcer la
marche, et nous arrivâmes près d'Hatra, ville antique, mais entourée
d'une vaste solitude et depuis longtemps déserte. Les belliqueux
empereurs Trajan et Sévère avaient à plusieurs reprises tenté sa
destruction, et faillirent, comme il a été dit dans la vie de l'un
et de l'autre, y périr avec tout leur monde. (6) Là, comme nous
avions devant nous soixante-dix milles de pays plat et aride, où
l'on ne trouve qu'une eau saumâtre et fétide, et pour toute
nourriture des plants d'aurone, d'absinthe et de serpentine, nous
remplîmes d'eau douce tout ce qui nous restait d'ustensiles, et nous
nous procurâmes une nourriture, assez peu saine il est vrai, en
tuant nos chameaux et nos autres bêtes de somme. (7) Après une
marche de six jours, l'herbe même manqua, dernière ressource dans
les cas extrêmes. Nous fûmes alors joints près du château d'Ur par
Cassien, duc de Mésopotamie, et le tribun Maurice, qui nous
amenaient un convoi de vivres prélevé par Procope et Sébastien sur
les magasins plus ménagés des corps de réserve qu'ils commandaient.
(8) L'autre Procope, notaire, et Mémoride, tribun militaire,
partirent aussitôt, avec mission de notifier dans l'Illyrie et les
Gaules la mort de Julien, et l'avènement de Jovien au pouvoir
suprême. (9) Le prince leur remit pour les offrir à son beau-père
Lucillien, alors retiré du service, et jouissant du repos à Sirmium,
les brevets de maître de l'infanterie et de la cavalerie. Ils
devaient aller trouver ce dernier dans sa retraite, et le presser de
se rendre à Milan pour affermir l'ordre et pour organiser une force
répressive si, ce que redoutait surtout Jovien, quelque rébellion
venait à surgir. (10) Dans une lettre particulière, il conseillait à
Lucillien de s'entourer d'hommes habiles et sûrs, dont le concours
pût être employé suivant les cas. (11) Un choix des mieux raisonnés
lui fit jeter les yeux sur Malaric, qui était alors en Italie
uniquement occupé de ses affaires privées, pour remplacer Jovin dans
le commandement militaire des Gaules, et il lui en envoya les
insignes. Il y avait une double intention dans cette préférence.
D'un côté, c'était écarter un mérite supérieur et conséquemment
suspect, et, de l'autre, dépasser tous les voeux que l'ambition de
l'homme eût pu former, et l'intéresser puissamment au maintien du
régime faible encore dont il tiendrait cet avancement. (12) Les deux
mandataires avaient pour instruction de se concerter, afin de mettre
sous le meilleur jour les derniers actes, et notamment la
transaction qui terminait heureusement la guerre avec les Perses; de
voyager jour et nuit pour plus de célérité, et, aussitôt qu'ils
auraient remis les lettres du prince aux autorités militaires et
provinciales, et discrètement sondé l'opinion touchant le nouveau
règne, de revenir promptement faire leur rapport, afin que, d'après
l'état où il saurait les choses sur les points éloignés, le
gouvernement pût prendre ses mesures plus sûrement et en
connaissance de cause. (13) Mais la renommée, si prompte messagère
des mauvaises nouvelles, devançait partout les envoyés. Ce fut comme
un coup de foudre pour les habitants de Nisibe, quand ils apprirent
que leur ville allait être livrée à Sapor. Ils se représentaient
avec effroi quelles rancunes devaient être amassées dans l'âme de ce
roi par les nombreux affronts qu'il avait essuyés devant leurs murs,
et les flots de sang qu'il lui en avait coûté. (14) Il est
incontestable, en effet, que, sans la force inexpugnable des
défenses de cette ville et l'excellence de son assiette, la
domination des Perses se serait étendue sur tout l'est de l'empire.
Au milieu de leurs vives alarmes, les infortunés cependant
conservaient une lueur d'espoir. Ils se flattaient que l'empereur,
ou de son propre mouvement ou vaincu par leurs prières, reviendrait
sur ce fatal abandon du plus ferme boulevard de l'Orient. (15)
Tandis que, diversement raconté, le récit de nos malheurs se
répandait de toutes parts, nous eûmes bientôt consumé la faible
ressource du convoi de vivres qui nous était survenu; et, pour peu
que nous eût manqué la chair des bêtes de somme que nous avions
abattues, nous en étions réduits à nous dévorer les uns les autres.
Il en résulta l'abandon de la plus grande partie du bagage et même
des armes. Enfin la disette était si affreuse, que le boisseau de
froment, quand par hasard il en paraissait un au camp, se payait au
moins dix deniers d'or. (16) D'Ur nous arrivâmes à Thilsaphate, où
Sébastien et Procope, ainsi que l'exigeait la circonstance, vinrent
à notre rencontre avec les tribuns et les principaux officiers des
corps qui leur avaient été confiés pour la garde de la Mésopotamie,
et furent gracieusement accueillis. (17) De là nous hâtâmes la
marche, et Nisibe, tant désirée, s'offrit enfin à nos regards. Mais
Jovien se contenta de camper autour de la ville, et refusa
obstinément aux instantes prières du peuple de loger dans le palais,
suivant l'usage des empereurs. Il eût rougi de consacrer par sa
présence dans les murs la concession d'une ville imprenable à un
irréconciliable ennemi. (18) Le soir même de ce jour, Jovien, le
premier des notaires, le même qui s'était introduit au moyen d'une
mine dans les murs de Mahozamalcha, fut arraché de la table où il
soupait, conduit à l'écart et précipité dans un puits desséché, que
l'on combla de pierres. Il avait été désigné par quelques voix,
après la mort de Julien, comme digne de l'empire. L'autre Jovien
étant nommé, celui-ci se montra peu prudent, tint des propos sur
l'élection, donna des dîners aux officiers. Telle est la cause
probable de cette exécution clandestine.
| [25,8] VIII.
1. Et pax specie humanitatis indulta in perniciem est uersa multorum, qui fame
ad usque spiritum lacerati postremum, ideoque latenter progressi, aut inperitia
nandi gurgite fluminis absorbebantur, aut si undarum ui superata uenirent ad
ripas, rapti a Saracenis uel Persis, quos, ut diximus paulo ante, exturbauere
Germani, cadebantur ut pecora uel longius amendati sunt uenundandi.
2. ubi uero transeundi amnis aperte signum dedere buccinae concrepantes, inmane
quo quantoque ardore temere rapiendo momenta periculorum semet quisque reliquis
omnibus anteponens, uitare multa et terribilia festinabat, et pars cratibus
temere textis iumenta retinentes hinc inde natantia, alii supersidentes utribus,
quidam diuersa in necessitatis abrupto uersantes undarum occursantium fluctus
obliquis meatibus penetrabant.
3. imperator ipse breuibus lembis, quos post exustam classem docuimus
remansisse, cum paucis transuectus eadem nauigia ultro citroque discurrere
statuit dum omnes conueheremur. tandemque uniuersi praeter mersos ad ulteriores
uenimus margines, fauore superi numinis discrimine per difficiles casus
extracti.
4. Dum nos inpendentium aerumnarum opprimit timor, conpertum est procursatorum
indicio, Persas pontem iungere procul e nostro conspectu, ut post firmatam pacem
et foedera, sopitis belli turbinibus incuriosius gradientes aegros et animalia
peterent diu defatigata, uerum cum se proditos aduertissent, a conatu nefario
destiterunt.
5. hac etiam suspicione iam liberi properantesque itineribus magnis prope Hatram
uenimus, uetus oppidum in media solitudine positum, olimque desertum, quod
eruendum adorti temporibus uariis Traianus et Seuerus principes bellicosi cum
exercitibus paene deleti sunt, ut in eorum actibus has quoque digessimus partes.
6. unde cognito per porrectam planitiem ad usque lapidem septuagensimum in
regionibus aridis nec aquam inueniri posse praeter salsam at faetidam, nec ad
uictum aliquid nisi abrotonum et absinthium et dracontium, aliaque herbarum
genera tristissima; uasa quae portabantur aquis impleta sunt dulcibus, et
mactatis camelis iumentisque aliis alimenta quaesita sunt licet noxia.
7. Et uia sex dierum emensa, cum ne gramina quidem inuenirentur, solacia
necessitatis extremae, dux Mesopotamiae Cassianus et tribunus Mauricius pridem
ob hoc missus ad Vr nomine Persicum uenere castellum, cibos ferentes ex his quos
relictus cum Procopio et Sebastiano exercitus parcius uictitans conseruarat.
8. hinc Procopius alter notarius et Memoridus militaris tribunus ad tractus
Illyricos mittuntur et Galliarum, nuntiaturi Iuliani mortem et Iouianum post
eius obitum ad culmen augustum euectum.
9. quibus mandauerat princeps ut Lucillianum socerum suum post depositum
militiae munus digressum ad otium, morantemque eo tempore apud Sirmium, oblatis
magisterii equitum et peditum codicillis, quos isdem tradiderat, properare
Mediolanum urgerent, res firmaturum ancipites, et, quod magis metuebatur, si
casus noui quidam exsurgerent opponendum.
10. quibus secretiores addiderat litteras, Lucillianum itidem monens, ut quosdam
lectos exploratae industriae fideique duceret secum, adminiculis eorum usurus
pro incidentium captu negotiorum.
11. prudentique consilio Malarichum ex familiaribus negotiis, agentem etiam tum
in Italia, missis insignibus Iouino iussit succedere armorum magistro per
Gallias, gemina utilitate praespeculata, ut et dux meriti celsioris ideoque
suspectus abiret e medio, et homo inferioris spei ad sublimiora prouectus
auctoris sui nutantem adhuc statum studio fundaret ingenti.
12. iussum est autem ad implenda haec perrecturis extollere seriem gestorum in
melius, et rumores quaqua irent uerbis diffundere concinentibus, procinctum
Parthicum exitu prospero terminatum, additisque festinando itineri noctibus,
prouinciarum militiaeque rectoribus insinuare noui principis scripta, omniumque
sententiis occultius sciscitatis remeare uelociter cum responsis, ut conperto
quid in longinquis agatur, principatus corroborandi matura consilia quaerantur
et cauta.
13. Hos tabellarios fama praegrediens, index tristiorum casuum uelocissima, per
prouincias uolitabat et gentes, maximeque omnium Nisibenos acerbo dolore
perculsit, cum urbem Sapori deditam conperissent, cuius iram metuebant et
simultates, recolentes quae adsidue pertulerit funera, eam saepius oppugnare
conatus.
14. constabat enim orbem eoum in dicionem potuisse transire Persidis, nisi haec
ciuitas habili situ et moenium magnitudine restitisset. miseri tamen licet
maiore uenturi pauore constringerentur, spe tamen sustentari potuerunt exigua,
hac scilicet, quod uelut suopte motu uel exoratus eorum precibus imperator eodem
statu retinebit urbem, orientis firmissimum claustrum.
15. Dum gestorum seriem ubique rumores diffunditant uarii, in exercitu absumptis
commeatibus paucis, quos aduectos praediximus, in corpore sua necessitas erat
humana uertenda, ni iumentorum caro caesorum aliquatenus perdurasset, unde
effectum est, ut et armorum pleraque proicerentur et sarcinarum. adeo enim
atroci tabuimus fame, ut, si usquam modius unus farinae fuisset repertus, quod
raro contigerat, aureis decem mutaretur ut minus.
16. Profecti exinde Thilsaphata uenimus, ubi Sebastianus atque Procopius cum
tribunis principiisque militum sibi ad tuendam Mesopotamiam commissorum, ut
poscebat sollemnitas, occurrerunt. et sequebantur benigne suscepti.
17. post quae itinere festinato, Nisibi cupide uisa, extra urbem statiua castra
posuit princeps, rogatusque enixe precante multiplici plebe, ut ingressus
palatium more succederet principum, pertinaciter reluctatus est, erubescens
agente se intra muros, urbem inexpugnabilem iratis hostibus tradi.
18. ibi tunc uespera tenebrante raptus a cena Iouianus primus inter notarios
omnes, quem in obsidione ciuitatis Maiozamalchae per cuniculum docuimus euasisse
cum aliis, ductusque ad deuium locum et praeceps actus in puteum siccum obrutus
est saxorum multitudine superiacta, hanc profecto ob causam quod Iuliano
perempto ipse quoque nominatus a paucis ut imperio dignus nec post creatum
Iouianum egit modeste, sed susurrans super negotio quaedam audiebatur,
inuitabatque ad conuiuia subinde militares.
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