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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXV

Chapitre 9

  Chapitre 9

[25,9] (1) Le lendemain, Binésès, déjà cité comme l'un des principaux officiers de l'armée perse, vint, en serviteur empressé du roi, réclamer avec insistance l'exécution du traité. Sur l'autorisation de Jovien, il entra dans la ville, et arbora sur la citadelle l'étendard de sa nation. C'était le signal funeste de l'expulsion des citoyens.
(2) Les malheureux, sommés de chercher une autre patrie, protestaient à mains jointes contre cet ordre fatal. Ils se faisaient fort, disaient-ils, sans que l'État leur fournît troupes ni vivres, de défendre eux-mêmes la place, comme ils l'avaient fait plus d'une fois avec succès. Combattant pour le sol natal, ils auraient sans doute la Providence pour eux. La classe élevée s'unissait au peuple dans cette prière; mais c'étaient paroles jetées au vent. L'empereur, qui, certes, était préoccupé d'une tout autre crainte, alléguait celle d'être parjure.
(3) Sur quoi Sabinus, personnage distingué par sa naissance et sa fortune entre tous les magistrats municipaux, observa que Constance, aux prises avec une guerre terrible et souvent malheureuse contre les Perses, réduit à fuir et à s'abriter, avec un petit nombre des siens, derrière les défenses peu sûres d'Hibita, et enfin à vivre du pain que lui offrait une vieille paysanne, était mort cependant sans avoir cédé un pouce du territoire de l'empire, tandis que Jovien, pour prélude de son règne, abandonnait la clef de ses provinces, une ville qui de temps immémorial avait été la sauvegarde de l'Orient.
(4) Jovien ne s'en montra pas plus ému, toujours retranché derrière la religion du serment. Mais au moment où, cédant aux instances qui lui furent faites, il acceptait l'hommage ordinaire d'une couronne, après l'avoir longtemps refusé, un avocat nommé Sylvain, laissa échapper cette parole hardie: "Puissiez-vous, ô prince, être couronné de même par les villes qui vous restent" Cette fois il fut piqué au vif, et prononça, au milieu des malédictions données à son règne, l'ordre d'évacuer la ville sous trois jours.
(5) L'exécution de cet ordre fut appuyée par la force armée, qui ne laissait d'alternative que l'obéissance ou la mort pour les retardataires. Un immense cri de douleur remplit alors toute la ville, et ce ne fut partout que lamentations et gémissements. Ici une matrone de haut rang, chassée de ses pénates, s'arrachait les cheveux de douleur en quittant les murs qui l'avaient vue naître et arriver à l'âge de femme; là une mère, une veuve disait un éternel adieu aux cendres de son époux et de ses enfants. On voyait une, foule de malheureux baiser convulsivement, inonder de larmes la porte ou le seuil de leur demeure.
(6) Toutes les routes étaient encombrées. Chacun saisissait à la hâte ce qu'il croyait pouvoir transporter, et abandonnait le reste, précieux ou non, faute de moyens de transport.
(7) O fortune du peuple romain, c'est toi qu'il faut accuser ici! Tu vas, lorsqu'une tourmente ébranle cet empire, lui enlever une direction habile et ferme, pour confier les rênes à des mains neuves à l'exercice du pouvoir. Ni louange ni blâme ne sont dus au prince soumis à une pareille épreuve, et que rien dans sa vie antérieure n'appelait à la soutenir.
(8) Mais ce que ne pardonnent pas les gens de coeur dans l'homme qui n'avait qu'une inquiétude, celle de voir surgir un rival; qu'une préoccupation, celle que quelque ambitieux ne remuât en Italie ou dans les Gaules; qu'un désir enfin, celui que sa présence pût prévenir même le bruit de son retour; c'est cette hypocrisie de respect pour la foi jurée, dont il a tenté de couvrir la déshonorante reddition de Nisibe, de cette Nisibe qui, dès le temps de Mithridate, servait à l'Orient de barrière contre l'invasion des Perses.
(9) Depuis le berceau de Rome on ne trouverait pas, je crois, dans nos annales l'exemple d'une cession quelconque de territoire faite à un ennemi par un empereur ou un consul. Alors le recouvrement même d'une province n'emportait pas les honneurs du triomphe: il fallait, pour les mériter, avoir reculé nos limites.
(10) Cette gloire fut refusée à Scipion, qui avait rendu l'Espagne à la domination romaine; à Fulvius, qui reprit Capoue après une guerre si prolongée; à Opimius, vainqueur dans cette lutte acharnée qui remit Frégelles en notre pouvoir.
(11) Notre histoire fait foi que des traités honteux, arrachés toutefois par la nécessité même et solennellement jurés, ont été rompus et les hostilités immédiatement reprises: témoin nos légions passant jadis sous le joug samnite aux Fourches Caudines; et l'indigne convention d'Albinus en Numidie; et cette paix brusquée par Mancinus, qui fit livrer aux Numantins son auteur.
(12) Après la reddition de Nisibe, consommée par l'expulsion de ses habitants, le tribun Constance fut désigné pour opérer la remise aux Perses des autres places et portions du territoire. Procope fut ensuite chargé d'accompagner à Tarse les restes mortels de Julien, et de les déposer, suivant la volonté dernière de ce prince, dans le faubourg de cette ville.
(13) Procope s'acquitta de ce devoir. Mais aussitôt après l'inhumation il s'éclipsa, et sut dérober la connaissance de sa retraite à toutes les recherches, jusqu'au moment où, longtemps après, il reparut tout à coup revêtu de la pourpre à Constantinople.
[25,9] IX. 1. Postridie Bineses, unus ex Persis, quem inter alios excellere diximus, mandata regis conplere festinans, promissa flagitabat instanter, et principe permittente Romano, ciuitatem ingressus, gentis suae signum ab arce extulit, submigrationem e patria ciuibus nuntians luctuosam.
2. et uertere solum extemplo omnes praecepti, manusque tendentes orabant ne inponeretur sibi necessitas abscedendi, ad defendendos penates se solos sufficere sine adiumentis publicis adfirmantes et milite, satis confisi adfuturam iustitiam pro genitali sede dimicaturis, ut experti sunt saepe. et haec quidem suppliciter ordo et populus precabatur sed uentis loquebantur in cassum imperatore, ut fingebat alia metuens, periurii piacula declinante.
3. tum Sabinus fortuna et genere inter municipes clarus ore uolubili replicabat, Constantium inmani crudescente bellorum materia superatum a Persis interdum, deductumque postremo per fugam cum paucis ad Hibitam stationem intutam, panis frusto uixisse precario ab anu quadam agresti porrecto, nihil tamen ad diem perdidisse supremum, et Iouianum inter exordia principatus prouinciarum muro cessisse, cuius obices iam inde a uetustate innoxiae permanserunt.
4. cumque nihil promoueretur, iuris iurandi religionem principe destinatius praetendente, cum oblatam ei coronam aliquamdiu recusans, coactus denique suscepisset, Siluanus quidam causarum defensor confidentius exclamauit «ita» inquit «imperator, a ciuitatibus residuis coroneris». quo uerbo exasperatus, intra triduum omnes iussit excedere moenibus, detestantes rerum praesentium statum.
5. Adpositis itaque conpulsoribus, mortem, siqui distulerit egredi, minitantibus, moenia permixta sunt lamentis et luctu et per omnia ciuitatis membra una uox cunctorum erat gementium, cum laceraret crines matrona exul fuganda laribus, in quibus nata erat et educata, orbataque mater liberis uel coniuge uiduata, procul ab eorum manibus pelleretur, et turba flebilis, postes penatium amplexa uel limina, lacrimabat.
6. exin uariae complentur uiae qua quisque poterat dilabentium. properando enim multi furabantur opes proprias, quas uehi posse credebant, contempta reliqua supellectili pretiosa et multa. hanc enim reliquerunt penuria iumentorum.
7. Tu hoc loco, Fortuna orbis Romani, merito incusaris, quae difflantibus procellis rem publicam excussa regimenta perito rei gerendae ductori, consummando iuueni porrexisti, quem nullis ante actae uitae insignibus in huius modi negotiis cognitum, nec uituperari est aequum nec laudari.
8. illud tamen ad medullas usque bonorum peruenit quod, dum extimescit aemulum potestatis, dumque in animo per Gallias et Illyricum uersat quosdam saepe sublimiora coeptasse, famam aduentus sui praeuenire festinans, indignum imperio facinus amictu periurii fugiendi commisit, Nisibi prodita, quae iam inde a Mithridatici regni temporibus, ne oriens a Persis occuparetur, uiribus restitit maximis.
9. numquam enim ab urbis ortu inueniri potest annalibus replicatis, ut arbitror, terrarum pars ulla nostrarum ab imperatore uel consule hosti concessa, sed ne ob recepta quidem, quae direpta sunt, uerum ob amplificata regna triumphales glorias fuisse delatas.
10. unde Publio Scipioni ob recuperatas Hispanias, Fuluio Capua post diuturna certamina superata et Opimio post diuersos exitus proeliorum Fregellanis tunc interneciuis hostibus ad deditionem conpulsis, triumphi sunt denegati.
11. id etiam memoriae nos ueteres docent, in extremis casibus icta cum dedecore foedera, postquam partes uerbis iurauere conceptis, repetitione bellorum ilico dissoluta, ut temporibus priscis apud Furcas Caudinas sub iugum legionibus missis in Samnio, et per Albinum in Numidia sceleste pace cogitata, et auctore turpiter pactionis festinatae Mancino dedito Numantinis.
12. Proinde extractis ciuibus et urbe tradita missoque tribuno Constantio, qui munimenta praesidiaria cum regionibus Persicis optimatibus adsignaret, cum Iuliani supremis Procopius mittitur, ea ut superstes ille mandarat, humaturus in suburbano Tarsensi.
13. qui ad exsequendum profectus confestim corpore sepulto discessit, nec inueniri usquam potuit studio quaesitus ingenti, nisi quod multo postea apud Constantinopolim uisus est subito purpuratus.


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Dernière mise à jour : 8/01/2004