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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXVII

Chapitre 12

  Chapitre 12

[27,12] (1) Cependant le vieux roi de Perse ne perdait pas ce goût d'envahissement qui dès le début avait signalé son règne. Après la mort de Julien et l'ignominieux traité qui l'avait suivi, une apparence de concorde subsista quelque temps entre nous et ce prince. Mais il ne tarda pas à fouler aux pieds ce pacte, comme s'il eût cessé d'être obligatoire depuis que Jovien n'était plus; et déjà on le voyait étendre la main sur l'Arménie et chercher à la réunir à son domaine.
(2) L'esprit public y étant contre lui, il employait tour à tour l'artifice et la violence, tantôt essayant de séduire les satrapes et les grands du pays, et tantôt exerçant des hostilités sur un point ou sur un autre.
(3) Parvenu enfin, par une combinaison inouïe de ruses et de parjures, à fasciner le roi Arsace lui-même et à l'attirer dans un festin, il le fit aussitôt conduire dans un endroit écarté, où on lui creva les yeux. Après quoi le roi captif fut chargé de chaînes d'argent (honneur qui ne s'accorde qu'aux grands, et qui, dans les idées du pays, est un adoucissement de la peine); puis relégué dans un fort nommé Agabana, où finalement il fut mis à mort au milieu des tortures.
(4) Le perfide monarque ne s'en tint pas à cette violation de la foi jurée: il chassa Sauromace, qui tenait de nous le sceptre d'Ibérie, et mit à la tête de cette contrée Aspacuras, un inconnu qu'il affubla du diadème, en témoignage de son mépris de la puissance romaine.
(5) Pour comble d'insolence enfin, il conféra l'autorité sur l'Arménie entière à deux transfuges, l'eunuque Cylace et Arrabanne (l'un y avait été préfet, l'autre, dit-on, chef de la force armée), leur intimant l'ordre à tous deux de ne rien négliger pour prendre et détruire Artogérasse, ville très forte, munie d'une bonne garnison, où était enfermé le trésor d'Arsace avec sa veuve et son fils.
(6) Le siège s'ouvrit en conséquence. Mais l'assiette élevée de la place, qui était située dans les montagnes, et l'âpreté du climat, rendaient les opérations impraticables en hiver. Cylace, en sa qualité d'eunuque, savait s'y prendre avec les femmes: il voulut essayer de cette influence. Arrabanne et lui se rendirent ensemble, munis d'un sauf conduit, sous les murs de la ville, et en obtinrent l'entrée. En premier lieu ils tentèrent d'effrayer la reine et la garnison, en insistant sur la violence du caractère de Sapor, et sur la nécessité de le fléchir par une prompte soumission.
(7) Mais, après quelques pourparlers, ces négociateurs si ardents pour la reddition de la place, touchés des larmes éloquentes de la reine sur le sort de son mari, entrevoyant peut-être de ce côté de plus grandes récompenses, changèrent de plan tout à coup, et nouèrent une secrète intelligence avec les assiégés. Il fut convenu qu'une sortie nocturne de la garnison aurait lieu à une heure déterminée, pour faire main basse sur le camp, et que préalablement ils allaient y retourner pour assurer l'effet de cette surprise.
(8) Après avoir engagé leur honneur par serment, ils quittèrent Artogérasse, revinrent dire à l'armée que les assiégés demandaient deux jours pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, et l'endormirent sur la foi de cette déclaration. En effet, vers l'heure de la nuit où le sommeil a le plus de puissance, les portes de la ville s'ouvrent tout à coup. Use troupe choisie se glisse sans bruit, l'épée au poing, dans le camp, et y fait un grand carnage, sans trouver de résistance de la part des Perses.
(9) Cette défection inopinée et le désastre qu'elle amena devinrent un grave sujet d'irritation entre nous et Sapor. Et le ressentiment de ce dernier fut encore accru lorsqu'il apprit l'évasion de Papa, fils d'Arsace, qui avait furtivement quitté la ville par le conseil de sa mère, et l'accueil fait au fugitif par Valens, l'empereur lui ayant assigné pour résidence la ville de Néocésarée dans le Pont, avec un traitement aussi libéral qu'honorable. Ces marques d'intérêt encouragèrent Cylace et Arrabanne à envoyer à Valens une députation. Ils lui demandaient Papa pour roi, et des secours.
(10) Les secours furent refusés, attendu les circonstances. Mais le duc Térence eut mission de ramener Papa en Arménie pour y exercer le pouvoir, sans prendre les insignes du roi; condition qu'on lui imposa pour éluder le reproche d'infraction au traité.
(11) Toute cette transaction exaspéra au dernier point Sapor, qui rassembla des forces nombreuses, et dès lors se mit à ravager ouvertement l'Arménie. À son approche, Papa tremblant, et n'attendant aucune assistance, s'enfuit avec Cylace et Arrabanne, non moins effrayés, et gagna la cime des hautes montagnes qui séparent l'empire du territoire lazique. Pendant cinq mois qu'ils y restèrent cachés, ils mirent en défaut les poursuites du roi de Perse.
(12) Ce dernier comprit enfin qu'il perdait son temps à les y chercher pendant l'hiver. Il incendia les arbres fruitiers, plaça des garnisons dans tous les forts du pays qu'il avait pris par ses armes ou s'était fait livrer par ses intrigues, et revint avec toutes ses forces tomber sur Artogérasse, qu'il emporta et brûla après quelques alternatives de combats qui achevèrent d'épuiser la garnison. La femme d'Arsace et ses trésors tombèrent alors en son pouvoir.
(13) Ces événements déterminèrent l'envoi d'une armée avec Arinthée pour chef, afin de secourir l'Arménie, au cas où les Perses y recommenceraient les hostilités.
(14) Cependant Sapor, dont l'astuce était sans égale, et qui savait très bien, quand il y avait intérêt pour lui, prendre des façons insinuantes, travaillait à circonvenir Papa par ses émissaires. Sous l'appât de son alliance, qu'il lui montrait en expectative, il le gourmandait avec une bienveillance hypocrite sur l'ascendant excessif qu'il laissait prendre à Cylace et à Arrabanne, dont il n'était, disait Sapor, que l'esclave sous une ombre de royauté. Le crédule prince donna tête baissée dans le piège que couvraient ces avances, fit mettre à mort ses deux ministres, et envoya leurs têtes à Sapor, en signe de sa soumission.
(15) Cette sanglante exécution fut bientôt divulguée de tous côtés. C'en était fait de l'Arménie, si les Perses, intimidés par l'approche d'Arinthée, n'eussent discontinué leurs entreprises. Ils se contentèrent donc d'envoyer une ambassade à l'empereur, pour lui demander, aux termes du traité conclu avec Jovien, de ne pas intervenir.
(16) Cette réclamation fut repoussée; et Térence, avec douze légions, alla replacer Sauromace sur le trône d'Ibérie. Le prince expulsé arrivait au fleuve Cyrus, lorsque Aspacuras, qui était son cousin, vint le supplier de consentir à ce qu'ils régnassent concurremment en bonne intelligence, comme étant du même sang. Il appuyait sa proposition sur l'impossibilité pour lui, qui avait son fils Ultra en otage chez les Perses, de faire abandon de son droit et cause commune avec les Romains.
(17) L'empereur, sur cette ouverture, jugea qu'il était de la prudence de ne pas envenimer la querelle par une opposition de sa part, et acquiesça au partage de l'Ibérie. Le Cyrus, qui coule au milieu du pays, fut fixé comme ligne de démarcation réciproque. Sauromace régna sur les Lazis et le territoire limitrophe de l'Arménie; Aspacuras, sur celui qui confine à l'Albanie et à la Perse.
(18) Sapor se récria sur ces procédés, qu'il qualifiait d'indignes; sur l'intervention des Romains en Arménie, au mépris des traités; sur l'avortement de ses négociations pour obtenir un redressement; enfin sur le partage, ainsi fait à son insu, du royaume d'Ibérie. Considérant le pacte comme rompu, il fit appel aux nations voisines, et se préparait à entrer en campagne au printemps, jurant de détruire de fond en comble tout ce qui venait de se faire sans son aveu.
[27,12] XII. 1. Rex uero Persidis longaeuus ille Sapor, et ab ipsis imperitandi exordiis dulcedini rapinarum addictus, post imperatoris Iuliani excessum et pudendae pacis icta foedera, cum suis paulisper nobis uisus amicus, calcata fide sub Iouiano pactorum, iniectabat Armeniae manum, ut eam uelut placitorum abolita firmitate, dicioni iungeret suae.
2. et primo per artes fallendo diuersas, nationem omnem renitentem dispendiis leuibus adflictabat, sollicitans quosdam optimatum et satrapas, alios excursibus occupans inprouisis.
3. dein per exquisitas periuriisque mixtas inlecebras captum regem ipsum Arsacen adhibitumque in conuiuium iussit ad latentem trahi posticam, eumque effossis oculis uinctum catenis argenteis, quod apud eos honoratis uanum suppliciorum aestimatur esse solacium, exterminauit ad castellum Agabana nomine, ubi discruciatus cecidit ferro poenali.
4. deinde nequid intemeratum perfidia praeteriret, Sauromace pulso, quem auctoritas Romana praefecit Hiberiae, Aspacurae cuidam potestatem eiusdem detulit gentis diademate addito, ut arbitrio se monstraret insultare nostrorum.
5. quibus ita studio nefando perfectis, Cylaci spadoni et Artabanni, quos olim susceperat perfugas, commisit Armeniam - horum alter ante gentis praefectus, alter magister fuisse dicebatur armorum - isdemque mandarat, ut Artogerassam intentiore cura excinderent, oppidum muris et uiribus ualidum, quod thesauros et uxorem cum filio tuebatur Arsacis.
6. iniere, ut statutum est, obsidium duces. et quoniam munimentum positum in asperitate montana, rigente tunc caelo niuibus et pruinis adiri non poterat, eunuchus Cylaces aptusque ad muliebria palpamenta, Artabanne adscito, prope moenia ipsa fide non amittendae salutis accepta propere uenit, et cum socio ad interiora susceptus ut postulauit, suadebat minaciter defensoribus et reginae, motum Saporis inclementissimi omnium lenire deditione ueloci.
7. multis post haec ultro citroque dictitatis, heiulanteque muliere truces mariti fortunas, proditionis acerrimi conpulsores in misericordiam flexi mutauere consilium, et spe potiorum erecti, secretis conloquiis ordinarunt hora praestituta nocturna, reclusis subito portis ualidam manum erumpere, uallumque hostile caedibus adgredi repentinis, ut lateant id temptantes, polliciti se prouisuros.
8. quibus religione firmatis egressi, biduumque ad deliberandum, quid capessere debeant, sibi concedi clausos petisse adseuerantes, in desidiam obsessores traduxerunt et uigiliis, quibus ob securitatem altiore stertitur somno, ciuitatis aditu reserato iuuentus exiluit uelox, passibusque insonis expeditis mucronibus repens, cum castra nihil metuentium inuasissent, iacentes multos nullis resistentibus trucidarunt.
9. haec inopina defectio necesque insperatae Persarum, inter nos et Saporem discordiarum excitauere causas inmanes, illo etiam accedente, quod Arsacis filium Papam suadente matre cum paucis e munimento digressum, susceptumque imperator Valens apud Neocaesaream morari praecepit, urbem Polemoniaci ponti notissimam, liberali uictu curandum et cultu. Qua humanitate Cylaces et Artabannes illecti, missis oratoribus ad Valentem, auxilium eundemque Papam sibi regem tribui poposcerunt.
10. sed pro tempore adiumentis negatis, per Terentium ducem Papa reducitur in Armeniam, recturus interim sine ullis insignibus gentem, quod ratione iusta est obseruatum ne fracti foederis nos argueremur et pacis.
11. Hoc conperto textu gestorum Sapor ultra hominem efferatus, concitis maioribus copiis Armenias aperta praedatione uastabat. cuius aduentu territus Papa itidemque Cylaces et Artabannes, nulla circumspectantes auxilia, celsorum montium petiuere secessus, limites nostros disterminantes et Lazicam, ubi per siluarum profunda et flexuosos colles mensibus quinque delitescentes regis multiformes lusere conatus.
12. qui operam teri frustra contemplans, sidere flagrante brumali, pomiferis exustis arboribus castellisque munitis et castris, quae ceperat superata, uel prodita cum omni pondere multitudinis Artogerassam circumsaeptam et post uarios certaminum casus lassatis defensoribus patefactam incendit: Arsacis uxorem erutam inde cum thesauris abduxit.
13. Quas ob causas ad eas regiones Arintheus cum exercitu mittitur comes, suppetias laturus Armeniis, si eos exagitare procinctu gemino temptauerint Persae.
14. Inter quae Sapor inmensum quantum astutus et, cum sibi conduceret, humilis aut elatus, societatis futurae specie Papam ut incuriosum sui per latentes nuntios increpabat quod maiestatis regiae uelamento Cylaci seruiret et Artabanni, quos ille praeceps blanditiarum inlecebris interfecit, capitaque caesorum ad Saporem ut ei morigerus misit.
15. Hac clade late diffusa, Armenia omnis perisset ni propugnatoris Arinthei aduentu territi Persae eam incursare denuo distulissent, hoc solo contenti quod ad imperatorem misere legatos petentes nationem eandem, ut sibi et Iouiano placuerat, non defendi.
16. quibus repudiatis Sauromaces pulsus, ut ante diximus, Hiberiae regno, cum duodecim legionibus et Terentio remittitur, et eum amni Cyro iam proximum Aspacures orauit ut socia potestate consobrini regnarent, causatus ideo se nec cedere nec ad partes posse transire Romanas, quod Vltra eius filius obsidis lege tenebatur adhuc apud Persas.
17. Quae imperator doctus, ut concitandas ex hoc quoque negotio turbas consilio prudentiaque molliret, diuisioni adquieuit Hiberiae, ut eam medius dirimeret Cyrus, et Sauromaces Armeniis finitima retineret et Lazis, Aspacures Albaniae Persisque contigua.
18. His percitus Sapor, pati se exclamans indigna, quod contra foederum textum iuuarentur Armenii, et euanuit legatio, quam super hoc miserat corrigendo, quodque se non adsentiente nec conscio diuidi placuit Hiberiae regnum: uelut obseratis amicitiae foribus, uicinarum gentium auxilia conquirebat, suumque parabat exercitum, ut reserata caeli temperie subuerteret omnia, quae ex re sua struxere Romani.


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Dernière mise à jour : 13/01/2004