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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXX

Chapitre 1

  Chapitre 1

[30,0] Livre XXX. [30,0] LIBER XXX.
[30,1] (1) Tandis que grondait en Europe l'orage excité par la perfidie de Marcellien et par l'indigne assassinat du roi des Quades, l'Orient voyait se consommer une trahison du même genre sur la personne de Pap, roi d'Arménie. Voici ce que j'ai su des détails de cette odieuse affaire.
(2) Les actes de ce jeune prince étaient perpétuellement accusés et souvent travestis auprès de Valens par cette espèce de gens qui exploitent les malheurs publics, au nombre desquels je citerai en première ligne le duc Térence, qui, avec ses yeux baissés, sa démarche timide et l'expression mélancolique de son visage, n'en fut pas moins toute sa vie un des plus intrépides fauteurs de troubles et de discordes.
(3) Térence s'était associé avec quelques Arméniens que leurs méfaits avaient placés, à l'égard de leur gouvernement, dans la position d'avoir tout à craindre. Il écrivait lettre sur lettre à la cour de l'empereur, rappelant sans cesse le sujet de Cylax et d'Artaban, et ne manquant pas de représenter le jeune prince comme capable de toute espèce d'emportement, et son gouvernement comme la tyrannie même;
(4) si bien que l'invitation fut adressée à Pap de se rendre à Tarse en Cilicie, sous le prétexte de conférer avec lui d'affaires urgentes. Là, en affectant de le traiter en roi, on le retint gardé à vue, sans qu'il pût pénétrer jusqu'à l'empereur, ni obtenir des bouches muettes qui l'environnaient aucune explication sur le motif qui rendait sa présence nécessaire. Enfin, il apprend par une voie secrète que Térence disait dans ses lettres à l'empereur qu'il fallait, dans l'intérêt de nos relations avec l'Arménie, lui donner un autre roi; que l'aversion qu'inspirait Pap et la crainte de son retour allaient jusqu'à jeter le pays dans les bras des Perses, dont l'ardente convoitise, n'attendant que l'occasion, ne reculerait devant aucun moyen, caresses, argent, ou force ouverte.
(5) Les yeux de Pap s'ouvrent alors sur ses périls. Il voit qu'on l'a joué; qu'il n'y a sûreté pour lui que dans une prompte fuite. Prenant donc conseil de ses amis, il choisit dans son monde les trois cents cavaliers les mieux montés, et, décidé à payer d'audace, part résolument avec cette petite troupe, quoique déjà le jour fût près de finir.
(6) Le gouverneur de la province, aussitôt averti par l'officier de garde, court après lui, le rejoint dans le faubourg, et le presse vivement de revenir sur ses pas. Mais ses instances furent vaines, et il dut lui-même consulter sa sûreté en se retirant.
(7) On lance alors une légion sur les traces de Pap, qui, voyant cette troupe au moment de le joindre, fait volte-face avec ses meilleurs cavaliers, et lui envoie une volée de flèches tirées seulement en l'air, mais qui suffit néanmoins pour la mettre en déroute; si bien que soldats et tribun s'en retournèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
(8) Nulle poursuite n'était plus à craindre. Mais, après deux jours d'excessive fatigue, la troupe, arrivée sur le bord de l'Euphrate, faillit s'y voir arrêtée court. Presque personne ne savait nager. Le chef n'était pas le moins consterné de la bande. Enfin, à force d'aviser, il leur vint à l'esprit un de ces expédients que la nécessité suggère.
(9) On se procura dans les habitations voisines un certain nombre de lits, sous chacun desquels on assujettit deux outres. Le pays est vignoble, cette ressource s'y trouvait à foison. Les nobles arméniens et le roi lui-même se risquèrent chacun sur un de ces lits, tirant après eux leurs chevaux, et fendant de biais le courant du fleuve. Ils gagnèrent ainsi l'autre rive, non sans avoir couru les plus grands dangers.
(10) Le reste passa à cheval et à la nage, luttant contre les flots, et souvent couverts par les lames. Tous atteignirent le bord, ruisselants, exténués, mais, après quelque repos, n'en continuèrent que plus lestement leur route.
(11) L'empereur fut consterné de l'évasion de Pap, dont il augurait la défection certaine. Il s'empressa de mettre en campagne le comte Daniel, Barzimère, tribun des scutaires, et mille archers légèrement armés, avec injonction expresse de lui ramener le fugitif.
(12) Ces deux officiers connaissaient parfaitement le pays; et tandis que Pap perdait le bénéfice de sa célérité par les circuits que son ignorance des localités lui faisait faire, ils parvinrent, en prenant un défilé, à le devancer et à lui couper la route; puis de leurs forces combinées, occupèrent deux chemins séparés l'un de l'autre de trois milles, entre lesquels Pap n'avait que le choix, et s'y tinrent prêts à l'écraser. Le hasard seul déjoua leur plan.
(13) Un voyageur qui rentrait sur notre territoire, trouvant les deux voies fermées par cette double embuscade, prit, pour éviter les troupes, un sentier intermédiaire très fourré, et s'en vint donner au milieu des Arméniens, qui se reposaient. Conduit au roi, il lui fit secrètement part de ce qu'il avait vu, et fut retenu près de lui, sans qu'on lui fit aucun mal.
(14) Pap, sans rien laisser percer de la confidence qu'il avait reçue, dépêcha aussitôt un cavalier par la route de droite, avec ordre de préparer des logements et des subsistances; et dès qu'il l'eut vu s'éloigner, en dirigea, par la route de gauche, un second, qui ne savait rien de la commission donnée à son camarade.
(15) Cette précaution prise, il n'hésita pas à s'engager lui et les siens, guidé par le voyageur, dans le sentier par où celui-ci était venu, lequel avait à peine la voie d'un cheval de bât,et laissa derrière lui ses ennemis, qui, ayant capturé les deux hommes envoyés en avant pour leur donner le change, croyaient n'avoir qu'à étendre les bras pour s'assurer de la proie principale. Pendant qu'ils restaient là à l'attendre, Pap rentrait sain et sauf dans ses États. Il y fut reçu avec transport, et, dissimulant ses injures, continuait d'observer notre alliance avec fidélité.
(16) Un déluge de sarcasmes tomba sur Daniel et Barzimère à leur retour. On ne tarissait pas sur leur gaucherie et leur négligence. Ils en furent d'abord étourdis; mais, comme le serpent, ils gardaient leur venin pour le lancer à coup sûr contre celui qui avait fait d'eux ses dupes.
(17) Pour atténuer leur faute grossière, et amoindrir l'adresse supérieure qui les y avait fait tomber, ils rebattaient les crédules oreilles du prince des suppositions les plus absurdes sur Pap, prétendant qu'il possédait les secrets magiques de Circé pour opérer des métamorphoses, et priver qui bon lui semblait de ses facultés. Il avait bien eu, pour échapper de leurs mains, la puissance de fasciner leurs yeux, de prendre une forme inanimée. Quels embarras n'allait-il pas créer, si on le laissait vivre, au gouvernement dont il s'était ainsi joué?
(18) Ces propos finirent par allumer dans l'âme de l'empereur une haine implacable. Chaque jour c'était un plan nouveau pour faire périr le roi d'Arménie clandestinement, ou à force ouverte. Trajan commandait alors nos forces dans le pays; on lui en confie secrètement la mission.
(19) Toute espèce d'artifice fut par lui mise en oeuvre pour circonvenir le prince: tantôt il lui faisait lire les lettres les plus rassurantes sur les dispositions de Valens, tantôt il allait lui- même prendre place à sa table. En dernier lieu, toutes ses mesures étant prises, il l'invite à dîner avec des démonstrations de respect infinies. Pap, libre de tout soupçon, vint au rendez-vous sans balancer, et fut mis à la place d'honneur.
(20) Le festin était somptueux; la salle retentissait des sons d'une musique militaire, et de fréquentes libations commençaient à échauffer la tête des convives, lorsque le maître du logis s'absenta, sous prétexte d'un besoin. Alors un barbare, de ceux qu'on nomme Scurrae, entre dans la salle, l'épée nue, d'un air farouche, et fond sur le jeune prince avant qu'il ait pu gagner la porte, qu'on avait pris d'ailleurs la précaution de fermer.
(21) Pap se dresse sur son lit, et tire son poignard pour défendre à tout hasard sa vie. Mais il fut renversé d'un coup dans la poitrine, et tomba comme une victime à l'autel, le corps percé de mille blessures.
(22) C'est ainsi que sous l'oeil même du dieu qui la protège, au milieu des joies d'un banquet, fut trahie l'hospitalité que respectent les barbares du Pont-Euxin eux- mêmes. Le sang d'un étranger coula sur la table d'un Romain, dernier service offert à la satiété des convives, que l'horreur du spectacle eut bientôt dispersés. L'ombre de Fabricius Luscinus en a gémi, si le sentiment subsiste au-delà de cette vie; lui qui, malgré la désolation causée à l'Italie par les armes de Pyrrhus, refusa si noblement l'offre de l'empoisonner que lui adressa Démocharès, ou, si l'on veut, Nicias, officier de la bouche de ce prince, et, de plus, écrivit à Pyrrhus lui-même de se défier de ceux dont sa personne était entourée: tant la table même d'un ennemi était sacrée, à cette époque de loyauté et de droiture!
(23) On a voulu chez nous couvrir de l'exemple de Sertorius l'atrocité monstrueuse commise envers Pap. C'est qu'on peut être habile courtisan, et ignorer la maxime de ce Démosthène, l'une des gloires de la Grèce: "L'impunité non plus que l'exemple n'ont jamais rien légitimé."
[30,1] I.
1. Inter has turbarum difficultates, quas perfidia ducis rege Quadorum excitauit occiso per scelus, dirum in oriente committitur facinus, Papa Armeniorum rege clandestinis insidiis obtruncato: cuius materiae impio conceptae consilio hanc primordialem fuisse nouimus causam.
2. consarcinabant in hunc etiam tum adultum crimina quaedam apud Valentem exaggerentes male sollertes homines, dispendiis saepe communibus pasti. inter quos erat Terentius dux demisse ambulans, semperque submaestus, sed, quoad uixerat, acer dissensionum instinctor.
3. qui adscitis in societatem gentilibus paucis, ob flagitia sua suspensis in metum, scribendo ad comitatum adsidue Cylacis necem replicabat et Artabanis, addens eundem iuuenem ad superbos actus elatum nimis esse in subiectos inmanem.
4. unde quasi futurus particeps suscipiendi tunc pro instantium rerum ratione tractatus, idem Papa regaliter uocatus, et apud Tarsum Ciliciae obsequiorum specie custoditus, cum neque ad imperatoris castra accipi nec urgentis aduentus causam scire cunctis reticentibus posset, tandem secretiore indicio conperit, per litteras Romano rectori suadere Terentium, mittere prope diem alterum Armeniae regem, ne odio Papae speque quod reuertetur, natio nobis oportuna deficeret ad iura Persarum, eam rapere ui uel metu uel adulatione flagrantium.
5. Quae reputans ille, inpendere sibi praesagiebat exitium graue. et doli iam prudens, neque aliam nisi cito discessu salutis reperiens uiam, suadentibus his, quibus fidebat, conglobatis trecentis comitibus secutis eum e patria, cum equis uelocissimis, ut in magnis solet dubiisque terroribus, audacter magis quam considerate pleraque diei parte emensa egressus cuneatim properabat intrepidus.
6. cumque eum prouinciae moderator, apparitoris, qui portam tuebatur percitus festinato studio, repperisset in suburbanis, ut remaneret enixius obsecrabat, et parum hoc impetrato, mortis auersus est metu.
7. nec minus paulo postea legionem secutam iamque aduentantem ipse cum promptissimis retrorsus excurrens, fundensque in modum scintillarum sagittas, sed uoluntate errans, ita in fugam conpulit ut cum tribuno milites uniuersi perterrefacti uiuidius quam uenerant remearent ad muros.
8. exin solutus omni formidine, biduo et binoctio exanclatis itinerum laboribus magnis, cum ad flumen uenisset Euphraten, et inopia nauium uoraginosum amnem uado transire non posset, nandi imprudentia pauentibus multis, ipse omnium maxime cunctabatur: et remansisset, ni cunctis uersantibus uaria, id reperire potuisset effugium in necessitatis abrupto tutissimum.
9. lectulos in uillis repertos binis utribus suffulserunt, quorum erat abundans prope in agris uinariis copia: quibus singulis proceres insisidentes et regulus ipse, iumenta trahentes, praeruptos undarum occursantium fluctus obliquatis meatibus declinabant: hocque commento tandem ad ulteriorem ripam post extrema discrimina peruenerunt.
10. residui omnes equis inuecti natantibus, et circumluente flumine saepe demersi iactatique, infirmati periculoso madore expelluntur ad contrarias margines, ubi paulisper refecti expeditius quam diebus praeteritis incedebant.
11. Hoc nuntiato princeps ante dicti fuga perculsus, quem elaqueatum fidem rupturum existimabat, cum sagittariis mille succinctis et leuibus Danielum mittit et Barzimerem reuocaturos eum, comitem unum, alterum Scutariorum tribunum.
12. hi locorum gnaritate confisi, quod ille properans ut peregrinus et insuetus, maeandros faciebat et gyros, conpendiosis uallibus eius itinera praeuenerunt, et diuisis inter se copiis, clausere uias proximas duas, trium milium interuallo distinctas, ut transiturus per utramuis caperetur inprouidus: sed euanuit cogitatum hoc casu.
13. uiator quidam ad citeriora festinans cum cliuum armato milite uidisset oppletum, per posterulam tramitem medium squalentem frutectis et sentibus uitabundus excedens, in Armenios incidit fessos, et ductus ad regem, arcano semone solum, quae uiderat, docet ac retinetur intactus.
14. moxque metu dissimulato eques mittitur clandestinus ad dextrum itineris latus, diuersoria paraturus et cibum, quo paulum progresso, in laeuum tractum item talia facturus ire iubetur ocissime, alterum aliorsum nesciens missum.
15. quibus ita utiliter ordinatis, rex ipse cum suis, dumeta per quae uenit relegente eo rursus monstranteque hispidam et iumento onusto exiguam callem post terga relictis militibus euolauit, qui captis eius ministris, missis ad mentes obseruantium praestringendas, quasi uenaticiam praedam modo non porrectis brachiis exspectabant. dumque hi uenturum operiuntur, ille regno incolumis restitutus et cum gaudio popularium summo susceptus fide grandi remansit inmobilis, iniuriis, quas pertulerat, omnibus demussatis.
16. Danielus post haec et Barzimeres cum lusi iam iam reuertissent, probrosis lacerati conuiciis ac si inertes et desides, ut hebetatae primo adpetitu uenenatae serpentes, ora exacuere letalia, cum primum potuissent, lapso pro uirium copia nocituri.
17. et leniendi causa flagitii sui uel fraudis, quam meliore consilio pertulerunt, apud imperatoris aures rumorum omnium tenacissimas incessebant falsis criminibus Papam, incentiones Circeas in uertendis debilitandisque corporibus miris modis eum callere fingentes: addentesque quod huius modi artibus offusa sibi caligine mutata sua suorumque forma transgressus, tristes sollicitudines, si huic inrisioni superfuerit, excitabit.
18. Hinc in illum inexplicabile auctum principis odium, et doli struebantur in dies, ut per uim ei uel clam uita adimeretur: agentique tunc in Armenia Traiano, et rem militarem curanti id secretis committitur scriptis.
19. qui inlecebrosis regem insidiis ambiens, et modo serenae mentis Valentis indices litteras tradens, modo ipse sese eius conuiuiis ingerens, ad ultimum conposita fraude ad prandium uerecundius inuitauit: qui nihil aduersum metuens uenit, concessoque honoratiore discubuit loco.
20. cumque adponerentur exquisitae cuppediae, et aedes amplae neruorum et articulato flatilique sonitu resultarent, iam uino incalescente, ipso conuiuii domino per simulationem naturalis cuiusdam urgentis egresso, gladium destrictum intentans, toruo lumine ferociens quidam inmittitur barbarus asper ex his, quos scurras appellant, confossurus iuuenem, ne exilire posset etiam tum praepeditum.
21. quo uiso regulus forte prominens ultra torum, expedito dolone adsurgens ut uitam omni ratione defenderet, perforato pectore deformis procubuit uictima, ictibus multiplicatis foede concisa.
22. hocque figmento nefarie decepta credulitate, inter epulas, quae reuerendae sunt uel in Euxino ponto, hospitali numine contuente peregrinus cruor in ambitiosa lintea conspersus spumante sanie satietati superfuit conuiuarum, horrore maximo dispersorum. ingemiscat siquis uita digressis est dolor, huius adrogantiam facti Fabricius ille Luscinus, sciens qua animi magnitudine Democharen uel, ut quidam scribunt, Niciam ministrum reppulerit regium, conloquio occultiore pollicitum, quod Pyrrum Italiam tunc bellis saeuissimis exurentem ueneno poculis necabit infectis, scripseritque ad regem ut ab interiore caueret obsequio. tantum reuerentiae locum apud priscam illam iustitiam uel hostilis mensae genialitas obtinebat.
23. uerum excusabatur recens inusitatum facinus et pudendum necis exemplo Sertorianae, adulatoribus forsitan ignorantibus quod, ut Demosthenes perpetuum Graeciae decus adfirmat, numquam similitudine aut inpunitate alterius criminis diluitur id quod contra ac liceat arguitur factum.


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Dernière mise à jour : 19/01/2004