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Du texte à l'hypertexte

Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XXX

Chapitre 8

  Chapitre 8

[30,8] (1) Après cet exposé sommaire des actes de la vie de prince, je vais jeter un coup d'oeil également rapide sur son caractère, en commençant par ce qu'il présente de répréhensible. C'est une appréciation que je livre avec confiance à la postérité, dont les jugements ne sont suspects ni de faveur ni de crainte.
(2) Valentinien chercha souvent à se couvrir du masque de la douceur, bien qu'une certaine chaleur du sang le portât aux actes de violence, et lui fît souvent oublier que pour qui gouverne tout extrême est un écueil.
(3) Il ne sut jamais contenir la répression dans de justes bornes. On l'a vu multiplier lui-même les phases de la torture; donner l'ordre de recommencer sur tel patient, qui déjà l'avait subie presque jusqu'à la mort. Punir était tellement une jouissance pour lui, qu'il ne lui est pas arrivé de faire une seule fois remise de la peine capitale. Les princes les plus cruels pourtant se sont parfois adoucis jusque-là.
(4) La clémence et l'humanité sont soeurs de la vertu, suivant la définition des sages; et les exemples à suivre ne lui manquaient ni dans nos annales ni dans l'histoire étrangère. Je n'en citerai que deux. Le puissant monarque Artaxerxès, que la longueur d'un de ses bras a fait nommer Macrochire, voulant diminuer en Perse l'atrocité des supplices, faisait trancher aux coupables la tiare au lieu de la tête, et réduire l'amputation si fréquente des oreilles, pour le moindre délit, à celle des cordons qui retiennent le bonnet. Cette aménité fit chérir sa domination sans la rendre moins respectable; et les historiens grecs ont, comme à l'envi, rempli leurs livres de traits merveilleux de sa bonté.
(5) Dans la guerre des Samnites, le préteur de Préneste avait été trop lent à exécuter l'ordre de Papirius Cursor de venir le joindre, et cherchait à justifier son retard. Le dictateur fit signe au lecteur de tenir sa hache prête, ce qui coupa la parole au préteur au milieu de son apologie. Mais le chef supérieur se contenta de faire abattre un arbre qui se trouvait près de là. Cette plaisanterie, qui fut toute la punition d'une faute grave, n'amoindrit nullement le caractère du guerrier qui gagna tant de batailles, et qui était, au jugement de tous, le seul homme à opposer à Alexandre, au cas où le conquérant eût tourné ses pas vers l'Italie.
(6) Valentinien, peut-être, n'avait pas lu ces passages, ou ne se doutait pas de ce que peut une autorité douce pour le bonheur des sujets. Il ne connaissait d'autre justice que l'emploi du fer ou du feu; remèdes extrêmes, et que l'antiquité, dans sa mansuétude, n'employait que dans les cas désespérés. Témoin cette belle pensée d'Isocrate, si fécond en enseignements: "Pour un prince il est plus pardonnable de s'être laissé vaincre, que d'ignorer ce qui est juste."
(7) Et Cicéron en était inspiré sans doute quand il a dit avec tant de bonheur, en plaidant pour Oppius: "On s'est souvent honoré en exerçant un grand pouvoir dans l'intérêt d'autrui; mais qui perdit jamais en considération pour s'être trouvé dans l'impuissance de nuire?"
(8) Une ardeur effrénée d'amasser de l'argent, n'importe par quelle voie, et de grossir son épargne au prix du sang de ses sujets, remplissait le coeur de Valentinien, et ne fit chez lui que s'accroître avec l'âge. On allègue, pour l'en justifier, l'exemple d'Aurélien, qui, trouvant le trésor épuisé après le règne lamentable de Gallien, fit main basse sans pitié sur les grandes fortunes. De même Valentinien, après la désastreuse expédition de Perse, manquant d'argent pour remplir les vides de l'armée et subvenir à ses dépenses, se hâta de recourir à des mesures d'exaction sanguinaire, feignant d'ignorer que ce qui est possible n'est pas toujours permis. Ce n'est pas ainsi que pensait Thémistocle, qui, parcourant le champ de bataille après la grande défaite des Perses, et voyant à terre un bracelet d'or et un collier d'or, dit à l'un de ceux qui l'accompagnaient, avec ce mépris du gain qui est le propre des belles âmes: "Ramassez cela, vous qui n'êtes pas Thémistocle."
(9) La vie des généraux romains abonde en traits d'un désintéressement semblable. Je les passe sous silence, comme ne constituant pas des actes de vertu: on n'est pas vertueux pour ne pas s'approprier le bien d'autrui. Mais je veux citer un fait qui prouve l'honnêteté du peuple d'autrefois. Au temps où Marius et Cinna livraient au pillage les maisons des riches proscrits, la basse classe, ignorante, mais capable de comprendre les sentiments d'humanité, respecta ce que d'autres avaient acquis à la sueur de leur front. Il ne se trouva pas un pauvre, pas un mendiant, qui se crût autorisé à profiter du malheur de l'époque, en portant la main sur ces dépouilles.
(10) L'envie dévorait ce prince. Il savait qu'il est peu de vices qui ne puissent prendre l'apparence de quelque vertu: aussi disait-il souvent que la sévérité est compagne inséparable de l'autorité légitime. La grandeur se croit tout permis; devant elle il faut que tout genou plie, que tout éclat s'efface. Valentinien ne pouvait souffrir que l'on fût bien vêtu, que l'on eût du savoir, de la fortune, une noble naissance. Il voulait que tout mérite s'effaçât, qu'il n'y eût de supériorité que la sienne. C'était aussi le défaut de l'empereur Hadrien.
(11) Valentinien témoignait le dernier mépris pour le manque de courage; il l'appelait bassesse d'âme et souillure. Tout homme atteint de ce défaut devait, disait-il, être conspué, relégué au dernier degré de l'échelle sociale. Lui-même cependant se laissait aller parfois aux plus chimériques terreurs, et pâlissait devant le fantôme enfant de son imagination.
(12) Le maître des offices, Remige, connaissait bien ce faible de son maître. Aussi ne manquait-il pas, dès qu'il le voyait se courroucer, de glisser dans l'entretien quelques mots de fermentation manifestée par les barbares; et il voyait soudain le monarque s'adoucir sous l'impression de la peur, et rivaliser désormais de calme et de sérénité avec Antonin le Pieux.
(13) Valentinien ne choisit jamais avec intention de mauvais juges; mais une fois qu'il les avait nommés, leur conduite fût-elle détestable, il disait avoir rencontré en eux la personnification de la justice antique, des Lycurgues, des Cassius; et il ne cessait de les exhorter dans ses lettres à sévir rigoureusement, même contre les plus légères fautes.
(14) Pour ceux que frappaient leurs arrêts, aucun espoir en la clémence du prince, qui cependant aurait dû s'ouvrir pour eux comme un port au milieu de la tempête; car la fin du pouvoir, suivant la définition des sages, est le bien-être et la sécurité des sujets.
[30,8] VIII.
1. Haec super actibus principis breui sunt textu percursa: nunc confisi, quod nec metu nec adulandi foeditate constricta posteritas, incorrupta praeteritorum solet esse spectatrix, summatim eius numerabimus uitia, post et bene merita narraturi.
2. adsimulauit non numquam clementiae speciem cum esset in acerbitatem naturae calore propensior, oblitus profecto quod regenti imperium omnia nimia uelut praerupti scopuli sunt deuitanda.
3. nec enim usquam reperitur miti cohercitione contentus sed aliquotiens quaestiones multiplicari iussisse cruentas, post interrogationes funestas non nullis ad usque discrimina uitae uexatis: et ita erat effusior ad nocendum ut nullum aliquando damnatorum capitis eriperet morte subscriptionis elogio leni, cum id etiam principes interdum fecere saeuissimi.
4. atquin potuit exempla multa contueri maiorum et imitari peregrina atque interna humanitatis et pietatis, quas sapientes consanguineas uirtutum esse definiunt bonas. e quibus haec sufficiet poni. Artaxerxes Persarum ille rex potentissimus, quem Macrochira membri unius longitudo commemorauit, suppliciorum uarietates, quas natio semper exercuit cruda, lenitate genuina castigans, tiaras ad uicem capitum quibusdam noxiis amputabat: et ne secaret aures more regio pro delictis, ex galeris fila pendentia praecidebat: quae temperantia morum ita tolerabilem eum fecit et uerecundum, ut adnitentibus cunctis multos et mirabiles actus impleret Graecis scriptoribus celebratos.
5. Praenestino praetore, qui bello quodam Samnitico properare iussus ad praesidium uenerat segnius, ad crimen diluendum exhibito Papinus Cursor ea tempestate dictator securem per lictorem expediri, homineque abiecta purgandi se fiducia stupefacto, uisum prope fruticem iussit abscidi: hocque ioci genere castigatum eum absoluit, non ideo contemptus, ut qui bella diuturna per se superauit et grauia, solus ad resistendum aptus Alexandro Magno, si calcasset Italiam, aestimatus.
6. haec forsitan Valentinianus ignorans minimeque reputans adflicti solacia status semper esse lenitudinem principum, poenas per ignes augebat et gladios: quod ultimum in aduersis rebus remedium pietas reperitur animorum, ut Isocratis memorat pulchritudo: cuius uox est perpetua docentis, ignosci debere interdum armis superato rectori, quam iustum quid sit ignoranti.
7. unde motum existimo Tullium praeclare pronuntiasse, cum defenderet Oppium "et enim multum posse ad salutem alterius, honori multis; parum potuisse ad exitium, probro nemini umquam fuit".
8. Auiditas plus habendi sine honesti prauique differentia, et indagandi quaestus uarios per alienae uitae naufragia exundauit in hoc principe flagrantius adulescens. quam quidam praetendentes imperatorem Aurelianum purgare temptabant, id adfirmando quod, ut ille post Gallienum et lamentabilis rei publicae casus exinanito aerario torrentis ritu ferebatur in diuites, ita hic quoque post procinctus Parthici clades magnitudine indigens inpensarum, ut militi supplementa suppeterent et inpendium, crudelitati cupiditatem opes nimias congerendi miscebat: dissimulans scire quod sunt aliqua, quae fieri non oportet, etiam si licet, Themistoclis illius ueteris dissimilis, qui cum post pugnam agminaque deleta Persarum licenter obambulans, armillas aureas uidisset humi proiectas et torquem "tolle" inquit "haec" ad comitum quendam prope adstantem uersus quia Themistocles non es, quodlibet spernens in duce magnanimo lucrum....
9. huius exempla continentiae similia plurima in Romanis exuberant ducibus : quibus omissis quoniam non sunt perfectae uirtutis indicia - nec enim aliena non rapere laudis est - unum ex multis constans innocentiae uulgi ueteris specimen ponam. cum proscriptorum locupletes domus diripiendas Romanae plebi Marius dedisset et Cinna, uulgi rudes animi sed humana soliti respectare, alienis laboribus pepercerunt, ut nullus egens reperiretur aut infimus qui de ciuili luctu fructum contrectare pateretur sibi concessum.
10. Inuidia praeter haec ante dictus medullitus urebatur et sciens pleraque uitiorum imitari solere uirtutes, memorabat adsidue liuorem seueritatis rectae potestatis esse {inuidiam} sociam. utque sunt dignitatum apices maximi, licere sibi cuncta existimantes, et ad supplicandum contrarios exturbandosque meliores pronius inclinati, bene uestitos oderat et eruditos et opulentos et nobiles: et fortibus detra hebat, ut solus uideretur bonis artibus eminere, quo uitio exarsisse principem legimus Hadrianum.
11. Arguebat hic idem princeps timidos saepius, maculosos tales appellans et sordidos et intra sortem humilem amendandos, ad pauores inritos aliquotiens abiectius pallens et, quod nusquam erat, ima mente formidans.
12 quo intellecto magister officiorum Remigius cum eum ex incidentibus ira feruere sentiret, fieri motus quosdam barbaricos inter alia subserebat: hocque ille audito, quia timore mox frangebatur, ut Antoninus Pius erat serenus et clemens.
13. iudices numquam consulto malignos elegit, sed si semel promotos agere didicit inmaniter, Lycurgos inuenisse praedicabat et Cassios, columina iustitiae prisca, scribensque hortabatur adsidue ut noxas uel leues acerbius uindicarent.
14. nec adflictis, si fors ingruisset inferior, erat ullum in principis benignitate perfugium, quod semper ut agitato mari iactatis portus patuit exoptatus. finis enim iusti imperii, ut sapientes docent, utilitas obedientium aestimatur et salus.


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Dernière mise à jour : 19/01/2004