Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Catulle, Poèmes

Poèmes 1-10

  Poèmes 1-10

[1] I
À CORNÉLIUS NEPOS
À qui dédier ce nouveau et charmant petit livre, qu'une sèche pierre ponce vient de polir? À toi, Cornelius, à toi qui attachais déjà quelque prix à ces bagatelles, (5) alors que tu osas, le premier en Italie, dérouler en trois volumes toute l'histoire des âges, oeuvre savante, par Jupiter! et laborieuse! Accepte donc ce livre et tout ce qu'il contient, quel qu'en soit le mérite. Et toi, Vierge protectrice, (10) fais qu'il vive plus d'un siècle dans la postérité.
[1] I. ad Cornelium
CVI dono lepidum nouum libellum
arida modo pumice expolitum?
Corneli, tibi: namque tu solebas
meas esse aliquid putare nugas
iam tum, cum ausus es unus Italorum
omne aeuum tribus explicare cartis
doctis, Iuppiter, et laboriosis.
quare habe tibi quidquid hoc libelli
qualecumque; quod, patrona virgo
plus uno maneat perenne saeclo.
[2] II
AU MOINEAU DE LESBIE
Moineau, délices de mon amante, compagnon favori de ses jeux, toi qu'elle met sur son sein, toi à qui elle donne le bout de son doigt à baiser, et dont elle provoque les ardentes morsures, (5) lorsqu'elle s'efforce, - elle, mon doux désir, - par je ne sais quels tendres ébats, de soulager un peu sa douleur; puissé-je jouer avec toi comme elle et alléger ainsi les peines de mon âme triste. --- J'en éprouverai autant de douceur qu'en eut, dit-on, la jeune fille agile, de la pomme d'or qui lui fit délier sa ceinture depuis longtemps nouée.
[2] II. fletus passeris Lesbiae
PASSER, deliciae meae puellae,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
cui primum digitum dare appetenti
et acris solet incitare morsus,
cum desiderio meo nitenti
carum nescio quid lubet iocari
et solaciolum sui doloris,
credo ut tum grauis acquiescat ardor:
tecum ludere sicut ipsa possem
et tristis animi leuare curas!
---
TAM gratum est mihi quam ferunt puellae
pernici aureolum fuisse malum,
quod zonam soluit diu ligatam.
[3] III
IL DÉPLORE LA MORT DU MOINEAU
Pleurez, Vénus, Amours, et vous tous, tant que vous êtes, hommes qui aimez Vénus! Le moineau de mon amante est mort, le moineau, délices de mon amante, (5) lui qu'elle aimait plus que ses propres yeux! Il était aussi doux que le miel, il connaissait sa maîtresse comme une petite fille connaît sa mère; il ne quittait jamais son giron, mais sautillant tantôt par-ci, tantôt par-là, (10) pour elle seule il pépiait sans cesse! Et maintenant, il va par la route ténébreuse au pays d'où l'on dit que ne revient personne. Ah! maudites soyez-vous, males ténèbres d'Orcus, qui dévorez tout ce qui est joli; (15) il était si joli le moineau que vous m'avez enlevé! O malheur! pauvre petit moineau! c'est pour toi que maintenant les beaux yeux de mon amie sont gonflés et tout rouges de larmes!
[3] III. fletus passeris Lesbiae
LVGETE, o Veneres Cupidinesque,
et quantum est hominum uenustiorum:
passer mortuus est meae puellae,
passer, deliciae meae puellae,
(5) quem plus illa oculis suis amabat.
nam mellitus erat suamque norat
ipsam tam bene quam puella matrem,
nec sese a gremio illius mouebat,
sed circumsiliens modo huc modo illuc
(10) ad solam dominam usque pipiabat.
qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam.
at uobis male sit, malae tenebrae
Orci, quae omnia bella deuoratis:
(15) tam bellum mihi passerem abstulistis
o factum male! o miselle passer!
tua nunc opera meae puellae
flendo turgiduli rubent ocelli.
[4] IV
DÉDICACE D'UN CANOT
Ce canot que vous voyez, passants, fut, à l'entendre, le plus rapide des navires. Jamais aucun vaisseau ne put le devancer de son étrave, soit que les voiles, (5) soit que les rames le fissent voler sur l'onde. Il vous défie de le nier, rivages de l'Adriatique menaçant, îles Cyclades, illustre Rhodes, horrible Propontide de Thrace, et vous, golfe sauvage du Pont: (10) oui, les sommets du Cytore ont souvent retenti du sifflement de sa sonore chevelure! Amastris du Pont, Cytore couronné de buis, vous avez connu, dit le canot, vous connaissez encore cette histoire. (15) Dès l'origine du monde il se dressait, dit-il, sur vos rives, il plongeait ses rames dans vos flots. C'est de là qu'à travers tant de mers en furie, il a porté son maître, soit que le vent l'appelât à gauche ou à droite, (20) soit que Jupiter propice vînt frapper d'un coup ses deux flancs. Jamais on ne fit de voeux pour lui aux dieux des rivages, quand il quitta la mer pour finir sur les bords de ce lac limpide. (25) Mais cela, c'est le passé; maintenant, il vieillit dans une calme retraite, et se consacre à toi, Castor jumeau, à toi, jumeau de Castor.
[4] IV. de phasello
PHASELVS ille, quem uidetis, hospites,
ait fuisse nauium celerrimus,
neque ullius natantis impetum trabis
nequisse praeterire, siue palmulis
(5) opus foret uolare siue linteo.
et hoc negat minacis Hadriatici
negare litus insulasue Cycladas
Rhodumque nobilem horridamque Thraciam
Propontida trucemue Ponticum sinum,
(10) ubi iste post phaselus antea fuit
comata silua; nam Cytorio in iugo
loquente saepe sibilum edidit coma.
Amastri Pontica et Cytore buxifer,
tibi haec fuisse et esse cognitissima
(15) ait phaselus: ultima ex origine
tuo stetisse dicit in cacumine,
tuo imbuisse palmulas in aequore,
et inde tot per impotentia freta
erum tulisse, laeua siue dextera
(20) uocaret aura, siue utrumque Iuppiter
simul secundus incidisset in pedem;
neque ulla uota litoralibus deis
sibi esse facta, cum ueniret a mari
nouissimo hunc ad usque limpidum lacum.
(25) sed haec prius fuere: nunc recondita
senet quiete seque dedicat tibi,
gemelle Castor et gemelle Castoris.
[5] V
À LESBIE
Vivons, ma Lesbie, et aimons-nous; et moquons-nous comme d'un as des murmures de la vieillesse morose. Le soleil peut mourir et renaître; (5) nous, lorsqu'une fois est morte la flamme brève de la vie, il nous faut tous dormir dans la nuit éternelle. Donne-moi mille baisers, et puis cent; puis mille autres, et puis cent; puis encore mille autres, et puis cent; (10) puis, après des milliers de baisers, nous en brouillerons le compte pour ne plus le savoir et pour qu'un méchant ne puisse nous jeter un sort en sachant lui aussi le compte de nos baisers!
[5] V. ad Lesbiam
VIVAMUS mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum seueriorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
(5) nobis cum semel occidit breuis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
(10) dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus inuidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.
[6] VI
À FLAVIUS
Flavius, si celle qui fait tes délices ne manquait ni de charme ni de grâce, tu voudrais le dire à Catulle, tu ne pourrais te taire. Mais tu aimes je ne sais quelle (5) catin débauchée, et c'est cela que tu as honte d'avouer. Car tes nuits ne se passent pas dans le veuvage; ton lit a beau être muet, il le crie, et les guirlandes, l'huile de Syrie qui le parfume, ces carreaux, ces coussins (10) foulés l'un et l'autre, les craquements de cette couche défoncée et mobile, tout révèle ces stupres que vainement, bien vainement, tu essaies de me cacher. Pourquoi? Parce que tu ne bomberais pas un torse si vidé, si tu ne faisais pas d'inepties. (15) Ainsi, dis-moi ta bonne ou ta mauvaise fortune. Je veux vous porter aux nues, toi et tes amours, dans de jolis vers.
[6] VI. ad Flauium
FLAVI, delicias tuas Catullo,
ni sint illepidae atque inelegantes,
uelles dicere nec tacere posses.
uerum nescio quid febriculosi
(5) scorti diligis: hoc pudet fateri.
nam te non uiduas iacere noctes
nequiquam tacitum cubile clamat
sertis ac Syrio fragrans oliuo,
puluinusque peraeque et hic et ille
(10) attritus, tremulique quassa lecti
argutatio inambulatioque.
nam inista preualet nihil tacere.
cur? non tam latera ecfututa pandas,
ni tu quid facias ineptiarum.
(15) quare, quidquid habes boni malique,
dic nobis. uolo te ac tuos amores
ad caelum lepido uocare uersu.
[7] VII
À LESBIE
Tu me demandes combien de tes baisers il faudrait, Lesbie, pour que j'en aie assez et plus qu'assez? Autant de grains de sable en Libye couvrent le sol parfumé de Cyrène, (5) entre l'oracle de Jupiter brûlant et le tombeau desséché de l'antique Battus; autant d'astres, dans le silence nocturne, voient les furtives amours des mortels, qu'il faudrait (10) à ton fou de Catulle de baisers de ta bouche pour en avoir assez et plus qu'assez. Ah! puisse leur nombre échapper au calcul des curieux et aux charmes de la méchante langue!
[7] VII. ad Lesbiam
QVAERIS, quot mihi basiationes
tuae, Lesbia, sint satis superque.
quam magnus numerus Libyssae harenae
lasarpiciferis iacet Cyrenis
(5) oraclum Iouis inter aestuosi
et Batti ueteris sacrum sepulcrum;
aut quam sidera multa, cum tacet nox,
furtiuos hominum uident amores:
tam te basia multa basiare
(10) uesano satis et super Catullo est,
quae nec pernumerare curiosi
possint nec mala fascinare lingua.
[8] VIII
À LUI-MEME
Malheureux Catulle, mets un terme à ton ineptie; ce que tu vois perdu, tiens-le pour perdu. D'éblouissants soleils brillèrent jadis pour toi, lorsque tu accourais aux fréquents rendez-vous (5) d'une femme chère à nos coeurs comme aucune ne le sera jamais; heureux moments! signalés par tant d'ébats joyeux: ce que tu voulais, ton amante le voulait aussi. Oh! oui, d'éblouissants soleils brillèrent pour toi! mais maintenant, elle ne veut plus; toi-même, faible coeur, cesse de vouloir; (10) ne poursuis pas une amante qui fuit; ne fais pas le malheur de ta vie. Adieu, femme! déjà Catulle endurcit son âme; il n'ira pas te chercher ni te prier quand tu le repousses. Toi aussi, tu pleureras, lorsque personne ne te priera plus! (15) Scélérate, sois maudite! Quel sort t'est réservé? Qui, maintenant, te recherchera? Qui te trouvera jolie? Qui aimeras-tu maintenant? De quel homme va-t-on dire que tu es la conquête? Pour qui tes baisers? De qui vas-tu mordre les lèvres?... Mais toi, Catulle, tiens bon et endurcis ton âme!
[8] VIII. ad se ipsum
MISER Catulle, desinas ineptire,
et quod uides perisse perditum ducas.
fulsere quondam candidi tibi soles,
cum uentitabas quo puella ducebat
(5) amata nobis quantum amabitur nulla.
ibi illa multa cum iocosa fiebant,
quae tu uolebas nec puella nolebat,
fulsere uere candidi tibi soles.
nunc iam illa non uult: tu quoque impotens noli,
(10) nec quae fugit sectare, nec miser uiue,
sed obstinata mente perfer, obdura.
uale puella, iam Catullus obdurat,
nec te requiret nec rogabit inuitam.
at tu dolebis, cum rogaberis nulla.
(15) scelesta, uae te, quae tibi manet uita?
quis nunc te adibit? cui uideberis bella?
quem nunc amabis? cuius esse diceris?
quem basiabis? cui labella mordebis?
at tu, Catulle, destinatus obdura.
[9] IX
À VERANIUS
Véranius, de tous nos amis le plus cher et le premier de beaucoup, es-tu de retour chez toi auprès de tes Pénates, de tes frères qui ne font qu'un, et de ta vieille mère? (5) Oui, tu es de retour! Oh! pour moi quelle heureuse nouvelle! Je vais te revoir sain et sauf, je vais entendre ces récits, où, comme tu sais le faire, tu nous peindras les contrées de l'Hibérie, son histoire, et ses peuples. Et, te prenant par le cou, je baiserai ton aimable visage et tes yeux. (10) O vous, tant que vous êtes, heureux mortels, en est-il parmi vous de plus joyeux, de plus heureux que moi!
[9] IX. ad Veranium
VERANI, omnibus e meis amicis
antistans mihi milibus trecentis,
uenistine domum ad tuos penates
fratresque unanimos anumque matrem?
(5) uenisti. o mihi nuntii beati!
uisam te incolumem audiamque Hiberum
narrantem loca, facta nationes,
ut mos est tuus, applicansque collum
iucundum os oculosque suauiabor.
(10) o quantum est hominum beatiorum,
quid me laetius est beatiusue?
[10] X
À LA CATIN DE VARUS
Mon ami Varus m'ayant vu oisif au Forum m'avait entraîné chez l'objet de ses amours, - une petite catin qui, au premier coup d'oeil, ne me parut dénuée ni de charmes ni de grâces. (5) À peine entrés, la conversation tomba sur différents sujets, entre autres sur la Bithynie: - Quel était ce pays, sa situation actuelle? Mon voyage m'avait-il été profitable? - Je répondis, ce qui était vrai, (10) que ni les préteurs eux-mêmes ni leur cour n'en rapportaient le moyen de mieux parfumer leur tête; surtout ceux qui avaient pour préteur un homme perdu de débauche et qui se souciait de sa cour comme d'un poil de sa barbe. - Cependant les porteurs les plus renommés (15) viennent de ce pays, et l'on assure que tu t'en es procuré pour ta litière. - Moi, afin de passer aux yeux de la fille pour plus heureux que les autres - Le destin, lui dis-je, ne m'a pas été si méchant dans la misérable province qui a été mon lot, (20) que je n'aie pu me procurer huit robustes porteurs. (Or, je n'en avais aucun, ni ici ni là-bas, qui fût capable de charger sur ses épaules le pied brisé d'un vieux grabat.) Alors la fille, avec l'effronterie qui sied aux courtisanes: - (25) Je t'en prie, dit-elle, mon cher Catulle, prête-les-moi un peu: je veux me faire porter au temple de Sérapis. - Un moment, ai-je dit à la fille; je ne sais comment j'ai pu te dire qu'ils étaient à moi. (30) C'est Gaius Cinna, mon compagnon de voyage, qui les a ramenés. Au reste, qu'ils soient à lui ou à moi, que m'importe? Je m'en sers comme si c'était moi qui les eusse ramenés. Mais c'est bien sot à toi et bien gênant de ne pas permettre aux gens la moindre distraction.
[10] X. ad Varum
VARVS me meus ad suos amores
uisum duxerat e foro otiosum,
scortillum, ut mihi tum repente uisum est,
non sane illepidum neque inuenustum,
(5) huc ut uenimus, incidere nobis
sermones uarii, in quibus, quid esset
iam Bithynia, quo modo se haberet,
et quonam mihi profuisset aere.
respondi id quod erat, nihil neque ipsis
(10) nec praetoribus esse nec cohorti,
cur quisquam caput unctius referret,
praesertim quibus esset irrumator
praetor, nec faceret pili cohortem.
'at certe tamen,' inquiunt 'quod illic
(15) natum dicitur esse, comparasti
ad lecticam homines.' ego, ut puellae
unum me facerem beatiorem,
'non' inquam 'mihi tam fuit maligne
ut, prouincia quod mala incidisset,
(20) non possem octo homines parare rectos.'
at mi nullus erat nec hic neque illic
fractum qui ueteris pedem grabati
in collo sibi collocare posset.
hic illa, ut decuit cinaediorem,
(25) 'quaeso' inquit 'mihi, mi Catulle, paulum
istos commoda: nam uolo ad Serapim
deferri.' 'mane' inquii puellae,
'istud quod modo dixeram me habere,
fugit me ratio: meus sodalis
(30) Cinna est Gaius, is sibi parauit.
uerum, utrum illius an mei, quid ad me?
utor tam bene quam mihi pararim.
sed tu insulsa male et molesta uiuis,
per quam non licet esse neglegentem.'


Recherches | Texte | Lecture | Liste du vocabulaire | Index inverse | Menu | BCS Catulle |

 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher
Dernière mise à jour : 31/01/2003