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[1] I
À CORNÉLIUS NEPOS
À qui dédier ce nouveau et charmant petit livre,
qu'une sèche pierre ponce vient de polir? À toi, Cornelius,
à toi qui attachais déjà quelque prix à ces bagatelles,
(5) alors que tu osas, le premier en Italie, dérouler
en trois volumes toute l'histoire des âges, oeuvre savante,
par Jupiter! et laborieuse! Accepte donc ce livre et tout
ce qu'il contient, quel qu'en soit le mérite. Et toi, Vierge
protectrice, (10) fais qu'il vive plus d'un siècle dans la
postérité.
| [1] I. ad Cornelium
CVI dono lepidum nouum libellum
arida modo pumice expolitum?
Corneli, tibi: namque tu solebas
meas esse aliquid putare nugas
iam tum, cum ausus es unus Italorum
omne aeuum tribus explicare cartis
doctis, Iuppiter, et laboriosis.
quare habe tibi quidquid hoc libelli
qualecumque; quod, patrona virgo
plus uno maneat perenne saeclo.
| [2] II
AU MOINEAU DE LESBIE
Moineau, délices de mon amante, compagnon favori
de ses jeux, toi qu'elle met sur son sein, toi à qui elle
donne le bout de son doigt à baiser, et dont elle provoque
les ardentes morsures, (5) lorsqu'elle s'efforce, - elle, mon
doux désir, - par je ne sais quels tendres ébats, de
soulager un peu sa douleur; puissé-je jouer avec toi
comme elle et alléger ainsi les peines de mon âme triste.
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J'en éprouverai autant de douceur qu'en eut, dit-on,
la jeune fille agile, de la pomme d'or qui lui fit délier
sa ceinture depuis longtemps nouée.
| [2] II. fletus passeris Lesbiae
PASSER, deliciae meae puellae,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
cui primum digitum dare appetenti
et acris solet incitare morsus,
cum desiderio meo nitenti
carum nescio quid lubet iocari
et solaciolum sui doloris,
credo ut tum grauis acquiescat ardor:
tecum ludere sicut ipsa possem
et tristis animi leuare curas!
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TAM gratum est mihi quam ferunt puellae
pernici aureolum fuisse malum,
quod zonam soluit diu ligatam.
| [3] III
IL DÉPLORE LA MORT DU MOINEAU
Pleurez, Vénus, Amours, et vous tous, tant que vous
êtes, hommes qui aimez Vénus! Le moineau de mon
amante est mort, le moineau, délices de mon amante,
(5) lui qu'elle aimait plus que ses propres yeux! Il était
aussi doux que le miel, il connaissait sa maîtresse comme
une petite fille connaît sa mère; il ne quittait jamais son
giron, mais sautillant tantôt par-ci, tantôt par-là, (10) pour
elle seule il pépiait sans cesse! Et maintenant, il va
par la route ténébreuse au pays d'où l'on dit que ne
revient personne. Ah! maudites soyez-vous, males
ténèbres d'Orcus, qui dévorez tout ce qui est joli; (15) il était
si joli le moineau que vous m'avez enlevé! O malheur!
pauvre petit moineau! c'est pour toi que maintenant
les beaux yeux de mon amie sont gonflés et tout rouges
de larmes!
| [3] III. fletus passeris Lesbiae
LVGETE, o Veneres Cupidinesque,
et quantum est hominum uenustiorum:
passer mortuus est meae puellae,
passer, deliciae meae puellae,
(5) quem plus illa oculis suis amabat.
nam mellitus erat suamque norat
ipsam tam bene quam puella matrem,
nec sese a gremio illius mouebat,
sed circumsiliens modo huc modo illuc
(10) ad solam dominam usque pipiabat.
qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam.
at uobis male sit, malae tenebrae
Orci, quae omnia bella deuoratis:
(15) tam bellum mihi passerem abstulistis
o factum male! o miselle passer!
tua nunc opera meae puellae
flendo turgiduli rubent ocelli.
| [4] IV
DÉDICACE D'UN CANOT
Ce canot que vous voyez, passants, fut, à l'entendre,
le plus rapide des navires. Jamais aucun vaisseau ne put
le devancer de son étrave, soit que les voiles, (5) soit que les
rames le fissent voler sur l'onde. Il vous défie de le nier,
rivages de l'Adriatique menaçant, îles Cyclades, illustre
Rhodes, horrible Propontide de Thrace, et vous, golfe
sauvage du Pont: (10) oui, les sommets du Cytore ont
souvent retenti du sifflement de sa sonore chevelure!
Amastris du Pont, Cytore couronné de buis, vous avez
connu, dit le canot, vous connaissez encore cette histoire.
(15) Dès l'origine du monde il se dressait, dit-il, sur vos
rives, il plongeait ses rames dans vos flots. C'est de là
qu'à travers tant de mers en furie, il a porté son maître,
soit que le vent l'appelât à gauche ou à droite, (20) soit que
Jupiter propice vînt frapper d'un coup ses deux flancs.
Jamais on ne fit de voeux pour lui aux dieux des rivages,
quand il quitta la mer pour finir sur les bords de ce lac
limpide. (25) Mais cela, c'est le passé; maintenant, il vieillit
dans une calme retraite, et se consacre à toi, Castor
jumeau, à toi, jumeau de Castor.
| [4] IV. de phasello
PHASELVS ille, quem uidetis, hospites,
ait fuisse nauium celerrimus,
neque ullius natantis impetum trabis
nequisse praeterire, siue palmulis
(5) opus foret uolare siue linteo.
et hoc negat minacis Hadriatici
negare litus insulasue Cycladas
Rhodumque nobilem horridamque Thraciam
Propontida trucemue Ponticum sinum,
(10) ubi iste post phaselus antea fuit
comata silua; nam Cytorio in iugo
loquente saepe sibilum edidit coma.
Amastri Pontica et Cytore buxifer,
tibi haec fuisse et esse cognitissima
(15) ait phaselus: ultima ex origine
tuo stetisse dicit in cacumine,
tuo imbuisse palmulas in aequore,
et inde tot per impotentia freta
erum tulisse, laeua siue dextera
(20) uocaret aura, siue utrumque Iuppiter
simul secundus incidisset in pedem;
neque ulla uota litoralibus deis
sibi esse facta, cum ueniret a mari
nouissimo hunc ad usque limpidum lacum.
(25) sed haec prius fuere: nunc recondita
senet quiete seque dedicat tibi,
gemelle Castor et gemelle Castoris.
| [5] V
À LESBIE
Vivons, ma Lesbie, et aimons-nous; et moquons-nous
comme d'un as des murmures de la vieillesse morose.
Le soleil peut mourir et renaître; (5) nous, lorsqu'une fois
est morte la flamme brève de la vie, il nous faut tous
dormir dans la nuit éternelle. Donne-moi mille baisers,
et puis cent; puis mille autres, et puis cent; puis encore
mille autres, et puis cent; (10) puis, après des milliers de
baisers, nous en brouillerons le compte pour ne plus le
savoir et pour qu'un méchant ne puisse nous jeter un
sort en sachant lui aussi le compte de nos baisers!
| [5] V. ad Lesbiam
VIVAMUS mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum seueriorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
(5) nobis cum semel occidit breuis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
(10) dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus inuidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.
| [6] VI
À FLAVIUS
Flavius, si celle qui fait tes délices ne manquait ni
de charme ni de grâce, tu voudrais le dire à Catulle,
tu ne pourrais te taire. Mais tu aimes je ne sais quelle
(5) catin débauchée, et c'est cela que tu as honte d'avouer.
Car tes nuits ne se passent pas dans le veuvage; ton lit
a beau être muet, il le crie, et les guirlandes, l'huile de
Syrie qui le parfume, ces carreaux, ces coussins (10) foulés
l'un et l'autre, les craquements de cette couche défoncée
et mobile, tout révèle ces stupres que vainement, bien
vainement, tu essaies de me cacher. Pourquoi? Parce
que tu ne bomberais pas un torse si vidé, si tu ne faisais
pas d'inepties. (15) Ainsi, dis-moi ta bonne ou ta mauvaise
fortune. Je veux vous porter aux nues, toi et tes amours,
dans de jolis vers.
| [6] VI. ad Flauium
FLAVI, delicias tuas Catullo,
ni sint illepidae atque inelegantes,
uelles dicere nec tacere posses.
uerum nescio quid febriculosi
(5) scorti diligis: hoc pudet fateri.
nam te non uiduas iacere noctes
nequiquam tacitum cubile clamat
sertis ac Syrio fragrans oliuo,
puluinusque peraeque et hic et ille
(10) attritus, tremulique quassa lecti
argutatio inambulatioque.
nam inista preualet nihil tacere.
cur? non tam latera ecfututa pandas,
ni tu quid facias ineptiarum.
(15) quare, quidquid habes boni malique,
dic nobis. uolo te ac tuos amores
ad caelum lepido uocare uersu.
| [7] VII
À LESBIE
Tu me demandes combien de tes baisers il faudrait,
Lesbie, pour que j'en aie assez et plus qu'assez? Autant
de grains de sable en Libye couvrent le sol parfumé de
Cyrène, (5) entre l'oracle de Jupiter brûlant et le tombeau
desséché de l'antique Battus; autant d'astres,
dans le silence nocturne, voient les furtives amours des
mortels, qu'il faudrait (10) à ton fou de Catulle de baisers de
ta bouche pour en avoir assez et plus qu'assez. Ah!
puisse leur nombre échapper au calcul des curieux et
aux charmes de la méchante langue!
| [7] VII. ad Lesbiam
QVAERIS, quot mihi basiationes
tuae, Lesbia, sint satis superque.
quam magnus numerus Libyssae harenae
lasarpiciferis iacet Cyrenis
(5) oraclum Iouis inter aestuosi
et Batti ueteris sacrum sepulcrum;
aut quam sidera multa, cum tacet nox,
furtiuos hominum uident amores:
tam te basia multa basiare
(10) uesano satis et super Catullo est,
quae nec pernumerare curiosi
possint nec mala fascinare lingua.
| [8] VIII
À LUI-MEME
Malheureux Catulle, mets un terme à ton ineptie; ce
que tu vois perdu, tiens-le pour perdu. D'éblouissants
soleils brillèrent jadis pour toi, lorsque tu accourais aux
fréquents rendez-vous (5) d'une femme chère à nos coeurs
comme aucune ne le sera jamais; heureux moments!
signalés par tant d'ébats joyeux: ce que tu voulais,
ton amante le voulait aussi. Oh! oui, d'éblouissants
soleils brillèrent pour toi! mais maintenant, elle ne veut
plus; toi-même, faible coeur, cesse de vouloir; (10) ne poursuis
pas une amante qui fuit; ne fais pas le malheur de
ta vie. Adieu, femme! déjà Catulle endurcit son âme;
il n'ira pas te chercher ni te prier quand tu le repousses.
Toi aussi, tu pleureras, lorsque personne ne te priera
plus! (15) Scélérate, sois maudite! Quel sort t'est réservé?
Qui, maintenant, te recherchera? Qui te trouvera jolie?
Qui aimeras-tu maintenant? De quel homme va-t-on
dire que tu es la conquête? Pour qui tes baisers? De
qui vas-tu mordre les lèvres?... Mais toi, Catulle, tiens
bon et endurcis ton âme!
| [8] VIII. ad se ipsum
MISER Catulle, desinas ineptire,
et quod uides perisse perditum ducas.
fulsere quondam candidi tibi soles,
cum uentitabas quo puella ducebat
(5) amata nobis quantum amabitur nulla.
ibi illa multa cum iocosa fiebant,
quae tu uolebas nec puella nolebat,
fulsere uere candidi tibi soles.
nunc iam illa non uult: tu quoque impotens noli,
(10) nec quae fugit sectare, nec miser uiue,
sed obstinata mente perfer, obdura.
uale puella, iam Catullus obdurat,
nec te requiret nec rogabit inuitam.
at tu dolebis, cum rogaberis nulla.
(15) scelesta, uae te, quae tibi manet uita?
quis nunc te adibit? cui uideberis bella?
quem nunc amabis? cuius esse diceris?
quem basiabis? cui labella mordebis?
at tu, Catulle, destinatus obdura.
| [9] IX
À VERANIUS
Véranius, de tous nos amis le plus cher et le premier
de beaucoup, es-tu de retour chez toi auprès de tes Pénates,
de tes frères qui ne font qu'un, et de ta vieille mère?
(5) Oui, tu es de retour! Oh! pour moi quelle heureuse
nouvelle! Je vais te revoir sain et sauf, je vais entendre
ces récits, où, comme tu sais le faire, tu nous peindras
les contrées de l'Hibérie, son histoire, et ses peuples. Et,
te prenant par le cou, je baiserai ton aimable visage et
tes yeux. (10) O vous, tant que vous êtes, heureux mortels,
en est-il parmi vous de plus joyeux, de plus heureux
que moi!
| [9] IX. ad Veranium
VERANI, omnibus e meis amicis
antistans mihi milibus trecentis,
uenistine domum ad tuos penates
fratresque unanimos anumque matrem?
(5) uenisti. o mihi nuntii beati!
uisam te incolumem audiamque Hiberum
narrantem loca, facta nationes,
ut mos est tuus, applicansque collum
iucundum os oculosque suauiabor.
(10) o quantum est hominum beatiorum,
quid me laetius est beatiusue?
| [10] X
À LA CATIN DE VARUS
Mon ami Varus m'ayant vu oisif au Forum m'avait
entraîné chez l'objet de ses amours, - une petite catin
qui, au premier coup d'oeil, ne me parut dénuée ni de
charmes ni de grâces. (5) À peine entrés, la conversation
tomba sur différents sujets, entre autres sur la Bithynie:
- Quel était ce pays, sa situation actuelle? Mon voyage
m'avait-il été profitable? - Je répondis, ce qui était
vrai, (10) que ni les préteurs eux-mêmes ni leur cour n'en
rapportaient le moyen de mieux parfumer leur tête;
surtout ceux qui avaient pour préteur un homme perdu
de débauche et qui se souciait de sa cour comme d'un
poil de sa barbe. - Cependant les porteurs les plus
renommés (15) viennent de ce pays, et l'on assure que tu
t'en es procuré pour ta litière. - Moi, afin de passer
aux yeux de la fille pour plus heureux que les autres
- Le destin, lui dis-je, ne m'a pas été si méchant dans
la misérable province qui a été mon lot, (20) que je n'aie pu
me procurer huit robustes porteurs. (Or, je n'en avais
aucun, ni ici ni là-bas, qui fût capable de charger sur ses
épaules le pied brisé d'un vieux grabat.) Alors la fille,
avec l'effronterie qui sied aux courtisanes: - (25) Je t'en prie,
dit-elle, mon cher Catulle, prête-les-moi
un peu: je veux me faire porter au temple de
Sérapis. - Un moment, ai-je dit à la fille; je ne sais
comment j'ai pu te dire qu'ils étaient à moi. (30) C'est Gaius
Cinna, mon compagnon de voyage, qui les a ramenés.
Au reste, qu'ils soient à lui ou à moi, que m'importe?
Je m'en sers comme si c'était moi qui les eusse ramenés.
Mais c'est bien sot à toi et bien gênant de ne pas permettre
aux gens la moindre distraction.
| [10] X. ad Varum
VARVS me meus ad suos amores
uisum duxerat e foro otiosum,
scortillum, ut mihi tum repente uisum est,
non sane illepidum neque inuenustum,
(5) huc ut uenimus, incidere nobis
sermones uarii, in quibus, quid esset
iam Bithynia, quo modo se haberet,
et quonam mihi profuisset aere.
respondi id quod erat, nihil neque ipsis
(10) nec praetoribus esse nec cohorti,
cur quisquam caput unctius referret,
praesertim quibus esset irrumator
praetor, nec faceret pili cohortem.
'at certe tamen,' inquiunt 'quod illic
(15) natum dicitur esse, comparasti
ad lecticam homines.' ego, ut puellae
unum me facerem beatiorem,
'non' inquam 'mihi tam fuit maligne
ut, prouincia quod mala incidisset,
(20) non possem octo homines parare rectos.'
at mi nullus erat nec hic neque illic
fractum qui ueteris pedem grabati
in collo sibi collocare posset.
hic illa, ut decuit cinaediorem,
(25) 'quaeso' inquit 'mihi, mi Catulle, paulum
istos commoda: nam uolo ad Serapim
deferri.' 'mane' inquii puellae,
'istud quod modo dixeram me habere,
fugit me ratio: meus sodalis
(30) Cinna est Gaius, is sibi parauit.
uerum, utrum illius an mei, quid ad me?
utor tam bene quam mihi pararim.
sed tu insulsa male et molesta uiuis,
per quam non licet esse neglegentem.'
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