Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Ciceron, Le Songe de Scipion

Chapitre 16-21

  Chapitre 16-21

[6,16] XVI. Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de chacun de nous, quand même notre nom se transmettrait dans tout son éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui doivent changer la face de la terre à des époques immuablement déterminées, ôteraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré dans les siècles à venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps écoulés, et par ces hommes tout aussi nombreux et incomparablement meilleurs ? [6,16] (23) Quin etiam si cupiat proles illa futurorum hominum deinceps laudes unius cuiusque nostrum a patribus acceptas posteris prodere, tamen propter eluuiones exustionesque terrarum, quas accidere tempore certo necesse est, non modo non aeternam, sed ne diuturnam quidem gloriam assequi possumus. Quid autem interest ab iis, qui postea nascentur, sermonem fore de te, cum ab iis nullus fuerit, qui ante nati sunt -
(24) qui nec pauciores et certe meliores fuerunt uiri.
[6,17] XVII. Apprends enfin que, parmi ceux qui peuvent être informés de notre gloire, il n'en est pas un dont l'esprit soit capable d'embrasser les souvenirs d'une année. Les hommes mesurent vulgairement l'année par la révolution du soleil, c'est-à-dire d'un seul astre. Mais lorsque tous les astres reviendront en concours au point d'où ils étaient partis, et ramèneront après de longs intervalles la même disposition de toutes les parties du ciel, alors sera véritablement accomplie une année du monde; et j'ose à peine dire combien cette année renferme de vos siècles. Le soleil disparut jadis aux yeux des hommes et sembla s'éteindre, lorsque l'âme de Romulus pénétra dans nos temples célestes. Eh bien ! lorsque le soleil s'éclipsera de nouveau au même point du ciel et dans les mêmes conjonctures, toutes les planètes et toutes les étoiles se trouvant rappelées dans la même position, une année sera complètement résolue. Mais sache que la vingtième partie de cette année véritable n'est pas encore écoulée. [6,17] Praesertim cum apud eos ipsos, a quibus audiri nomen nostrum potest, nemo unius anni memoriam consequi possit. Homines enim populariter annum tantummodo solis, id est unius astri, reditu metiuntur; cum autem ad idem, unde semel profecta sunt, cuncta astra redierint eandemque totius caeli discriptionem longis interuallis rettulerint, tum ille uere uertens annus appellari potest; in quo uix dicere audeo, quam multa hominum saecula teneantur. Namque ut olim deficere sol hominibus exstinguique uisus est, cum Romuli animus haec ipsa in templa penetrauit, quandoque ab eadem parte sol eodemque tempore iterum defecerit, tum signis omnibus ad principium stellisque reuocatis expletum annum habeto; cuius quidem anni nondum uicesimam partem scito esse conuersam.
[6,18] XVIII. C'est pourquoi, si tu désespères de revenir dans ce séjour, où se trouvent tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la gloire humaine, et qui peut à peine durer quelques jours d'une seule année. Mais si tu veux porter tes regards en haut et les fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du vulgaire; élève tes vœux au-dessus des récompenses humaines ; que la vertu te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire par ses charmes. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi: ils en parleront sans doute; mais la plus belle renommée est tenue captive dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de la postérité. [6,18] (25) Quocirca si reditum in hunc locum desperaueris, in quo omnia sunt magnis et praestantibus uiris, quanti tandem est ista hominum gloria, quae pertinere uix ad unius anni partem exiguam potest?
Igitur, alte spectare si uoles atque hanc sedem et aeternam domum contueri, neque te sermonibus uulgi dederis nec in praemiis humanis spem posueris rerum tuarum! Suis te oportet illecebris ipsa uirtus trahat ad uerum decus; quid de te alii loquantur, ipsi uideant! Sed loquentur tamen; sermo autem omnis ille et angustiis cingitur iis regionum, quas uides, nec umquam de ullo perennis fuit et obruitur hominum interitu et obliuione posteritatis exstinguitur.'
[6,19] XIX. Lorsqu'il eut ainsi parlé, O Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que tes services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, qui depuis son enfance a marché sur vos traces et sur celles de Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts, à la vue de ce prix admirable. ?
Courage! me dit-il, et souviens-toi que si ton corps doit périr, toi, tu n'es pas mortel; cette forme sensible, ce n'est pas toi;ce qui fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du doigt.
Sache donc que tu es dieu; car c'est être dieu que d'avoir la vigueur, de sentir, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu suprême gouverne le monde.
Semblable à ce Dieu éternel qui meut le monde, en partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable.
[6,19] (26) Quae cum dixisset: 'Ego uero,' inquam, 'Africane, si quidem bene meritis de patria quasi limes ad caeli aditus patet, quamquam a pueritia uestigiis ingressus patris et tuis decori uestro non defui, nunc tamen tanto praemio eito enitar multo uigilantius.' Et ille: 'Tu uero enitere et sic habeto, non esse te mortalem, sed corpus hoc; nec enim tu is es, quem forma ista declarat, sed mens cuiusque is est quisque, non ea figura, quae digito demonstrari potest. Deum te igitur scito esse, si quidem est deus, qui uiget, qui sentit, qui meminit, qui prouidet, qui tam regit et moderatur et mouet id corpus, cui praepositus est, quam hunc mundum ille princeps deus, et ut mundum ex quadam parte mortalem ipse deus aeternus, sic fragile corpus animus sempiternus mouet.
[6,20] XX. Ce qui se meut toujours est éternel; ce qui ne communique le mouvement qu'après l'avoir reçu, dès qu'il cesse de se mouvoir, doit infailliblement cesser de vivre. L'être qui se meut lui-même est donc le seul qui ne cesse jamais de se mouvoir, puisqu'il ne s'abandonne jamais lui-même. De plus, il est pour les autres êtres la source et le principe du mouvement. Or, un principe n'a pas d'origine; car c'est du principe que tout vient, et lui-même ne peut venir de rien autre ; car s'il était produit, il ne serait pas principe; s'il n'a point d'origine, il ne doit pas avoir de fin ; car un principe détruit ne pourrait être reproduit par un autre, ni faire sortir de lui-même un autre principe; car il faut que le principe préexiste à tout ce qui est produit. Ainsi le principe du mouvement est dans l'être qui se meut lui-même; or, un tel être ne peut avoir d'origine, ni de fin; car s'il périssait jamais, le ciel s'écroulerait, la nature entière s'arrêterait, sans pouvoir retrouver une force qui lui rendît sa première impulsion. [6,20] (27) Nam quod semper mouetur, aeternum est. Quod autem motum affert alicui, quodque ipsum agitatur aliunde, quando finem habet motus, uiuendi finem habeat necesse est. Solum igitur, quod se mouet, quia numquam deseritur a se, numquam ne moueri quidem desinit. Quin etiam ceteris, quae mouentur, hic fons, hoc principium est mouendi. Principii autem nulla est origo; nam ex principio oriuntur omnia, ipsum autem nulla ex re alia nasci potest; nec enim esset id principium, quod gigneretur aliunde. Quodsi numquam oritur, ne occidit quidem umquam. Nam principium exstinctum nec ipsum ab alio renascetur nec ex se aliud creabit, si quidem necesse est a principio oriri omnia. Ita fit, ut motus principium ex eo sit, quod ipsum a se mouetur. Id autem nec nasci potest nec mori; uel concidat omne caelum omnisque natura et consistat necesse est nec uim ullam nanciscatur, qua a primo impulsa moueatur.
[6,21] XXI. Il est donc évident que l'être qui se meut lui-même est éternel; et maintenant comment pourrait-on nier que cette faculté de se mouvoir soi-même ne soit un attribut de l'âme ? L'être qui reçoit l'impulsion du dehors est inanimé, mais l'être animé se meut par sa vertu propre, et par un principe intérieur qui appartient essentiellement à l'âme. Si donc, parmi tous les êtres, l'âme seule porte en elle le principe de son mouvement, il est certain qu'elle n'a point eu d'origine, et qu'elle est éternelle.
Exerce-la cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme accoutumée à ce noble exercice s'envole plus facilement vers sa demeure céleste; elle y est portée d'autant plus rapidement qu'elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. Mais lorsque la mort vient à frapper ces hommes vendus aux plaisirs, qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre, et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs siècles.
A ces mots il disparut, et je m'éveillai.
[6,21] (28) Cum pateat igitur aeternum id esse, quod a se ipso moueatur, quis est, qui hanc naturam animis esse tributam neget? Inanimum est enim omne, quod pulsu agitatur externo; quod autem est animal, id motu cietur interno et suo; nam haec est propria natura animi atque uis. Quae si est una ex omnibus, quae sese moueat, neque nata certe est et aeterna est.
(29) Hanc tu exerce optimis in rebus! Sunt autem optimae curae de salute patriae; quibus agitatus et exercitatus animus uelocius in hanc sedem et domum suam peruolabit; idque ocius faciet, si iam tum, cum erit inclusus in corpore, eminebit foras et ea, quae extra erunt, contemplans quam maxime se a corpore abstrahet. Namque eorum animi, qui se corporis uoluptatibus dediderunt earumque se quasi ministros praebuerunt impulsuque libidinum uoluptatibus oboedientium deorum et hominum iura uiolauerunt, corporibus elapsi circum terram ipsam uolutantur nec hunc in locum nisi multis exagitati saeculis reuertuntur.' Ille discessit; ego somno solutus sum.


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Dernière mise à jour : 17/11/2003