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[1,6] VI. (L'AUDITEUR) Pensez-vous que j'extravague jusqu'à
donner là-dedans? (CICÉRON) Vous n'y ajoutez pas foi?
(L'AUDITEUR) Pas le moins du monde. (CICÉRON) Vous avez, en
vérité, grand tort de l'avouer. (L'AUDITEUR) Pourquoi,
je vous prie? (CICÉRON) Parce que, si j'avais eu à vous
réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir une belle
carrière. (L'AUDITEUR) Qui ne serait éloquent sur un tel
sujet? où est l'embarras de prouver que ces tourments
des enfers ne sont que pures imaginations
de poètes et de peintres? (CICÉRON) Tout est plein, cependant,
de traités philosophiques, où l'on se propose
de le prouver. (L'AUDITEUR) Peine perdue : car se trouve-t-il
des hommes assez sots pour en avoir peur?
(CICÉRON) Mais, s'il n'y a point de misérables dans les
enfers, personne n'y est donc. (L'AUDITEUR) Je n'y crois personne.
(CICÉRON) Où donc sont-ils ces morts que vous
croyez misérables? Quel lieu habitent-ils? Car enfin,
s'ils existent, ils ne sauraient ne pas être dans
quelque lieu. (L'AUDITEUR) Je crois qu'ils ne sont nulle
part. (CICÉRON) Vous croyez qu'ils n'existent donc point?
(L'AUDITEUR) Oui, et c'est justement parce qu'ils n'existent
point, que je les trouve misérables. (CICÉRON) Je vous
pardonnerais encore plutôt de croire un Cerbère,
que de parler si peu conséquemment. (L'AUDITEUR) Hé
comment? (CICÉRON) Vous dites du même homme, qu'il
est, et qu'il n'est pas. Y songez-vous? Quand vous
dites qu'un mort est misérable, c'est dire d'un
homme qui n'existe pas, qu'il existe. (L'AUDITEUR) Je ne
suis pas si peu sensé que de tenir ce langage.
(CICÉRON) Que dites-vous donc? (L'AUDITEUR) Je dis, par
exemple, que Crassus est à plaindre d'avoir perdu de si
grandes richesses en mourant : que Pompée est à
plaindre d'avoir perdu tant de gloire, tant d'honneurs :
qu'enfin tous ceux qui ont perdu le jour
sont à plaindre de l'avoir perdu. (CICÉRON) Vous y revenez
toujours. Car, pour être à plaindre, il faut
exister. Or, tout à l'heure vous disiez que les
morts n'existaient plus. Donc, s'ils n'existent plus,
ils ne sauraient être quelque chose, et par conséquent
ils ne sauraient être misérables. (L'AUDITEUR) Je
ne m'explique pas bien, apparemment. J'ai prétendu
dire que de n'être plus après que l'on a été,
c'est de tous les maux le plus grand. (CICÉRON) Pourquoi
plus grand que de n'avoir absolument point été ?
Il s'ensuivrait de votre raisonnement, que ceux
qui ne sont pas nés encore, sont déjà misérables
et cela, parce qu'ils ne sont point. Car, s'il est vrai
qu'après notre mort nous souffrirons de n'être
plus, il faut qu'avant notre naissance nous ayons
souffert de n'être pas. Je n'ai, pour moi, nulle
idée d'avoir eu des maux avant ma naissance
peut-être vous souvenez-vous des vôtres : je
vous prie de m'en faire le récit.
| [1,6] VI. Adeone me delirare censes, ut ista esse credam? An tu haec non credis?
Minime uero. Male hercule narras. Cur? quaeso. Quia disertus esse possem, si
contra ista dicerem.
11 Quis enim non in eius modi causa? aut quid negotii est haec poetarum et
pictorum portenta conuincere? Atqui pleni libri sunt contra ista ipsa
disserentium philosophorum. Inepte sane. quis enim est tam excors, quem ista
moueant? Si ergo apud inferos miseri non sunt, ne sunt quidem apud inferos ulli.
Ita prorsus existimo. Ubi sunt ergo ii, quos miseros dicis, aut quem locum
incolunt? si enim sunt, nusquam esse non possunt. Ego uero nusquam esse illos
puto. Igitur ne esse quidem? Prorsus isto modo, et tamen miseros ob id ipsum
quidem, quia nulli sint.
12 Iam mallem Cerberum metueres quam ista tam inconsiderate diceres. Quid
tandem? Quem esse negas, eundem esse dicis. ubi est acumen tuum? cum enim
miserum esse dicis, tum eum qui non sit dicis esse. Non sum ita hebes, ut istud
dicam. Quid dicis igitur? Miserum esse uerbi causa M- Crassum, qui illas fortunas
morte dimiserit, miserum Cn- Pompeium, qui tanta gloria sit orbatus, omnis
denique miseros, qui hac luce careant. Reuolueris eodem. sint enim oportet, si
miseri sunt; tu autem modo negabas eos esse, qui mortui essent. Si igitur non
sunt, nihil possunt esse; ita ne miseri quidem sunt. Non dico fortasse etiam,
quod sentio; nam istuc ipsum, non esse, cum fueris, miserrimum puto.
13 Quid? miserius quam omnino numquam fuisse? ita, qui nondum nati sunt, miseri
iam sunt, quia non sunt, et nos, si post mortem miseri futuri sumus, miseri
fuimus ante quam nati. ego autem non commemini, ante quam sum natus, me miserum;
tu si meliore memoria es, uelim scire, ecquid de te recordere.
| [1,7] VII. (L'AUDITEUR) Vous le prenez sur un ton de
plaisanterie, comme si j'avais parlé des hommes qui
sont à naitre, et non pas de ceux qui sont morts.
(CICÉRON) Mais ceux qui sont morts, vous dites donc
qu'ils sont? (L'AUDITEUR) Au contraire, je dis qu'ils sont
misérables de n'être pas, après qu'ils ont été. (CICÉRON)
Vous ne sentez pas que cela implique contradiction?
Qu'y a-t-il, en effet, de plus contradictoire,
que de n'être point du tout, et d'être, ou misérable,
ou tout ce qu'il vous plaira? Quand, au sortir
de la porte Capène, vous voyez les tombeaux
de Calatinus, des Scipions, des Servilius, des
Métellus, jugez-vous que ces gens-là soient misérables?
(L'AUDITEUR) Puisque vous me chicanez sur ce
mot, "sont", je le supprimerai : et au lieu de vous
dire que les morts sont misérables, je dirai que
c'est pour eux un mal de n'être plus. (CICÉRON) Quand
vous dites eux, vous supposez des gens qui existent.
Ainsi vous retombez toujours dans le même
inconvénient; et quelque tour que vous preniez
pour dire, Crassus qui n'est plus, est misérable,
vous joindrez ensemble deux choses incompatibles,
parce que l'un des termes, "est", affirme ce
que nie l'autre, "qui n'est plus". (L'AUDITEUR) Hé bien,
puisque vous me forcez d'avouer que ceux-là ne sont
pas misérables, qui ne sont point du tout, je reconnais
que les morts ne sont pas misérables. Mais
pour nous qui vivons, n'est-ce pas un mal que la
nécessité de mourir? Quel plaisir est-on capable
de goûter, lorsqu'on a jour et nuit à penser que la
mort approche?
| [1,7] VII. Ita iocaris, quasi ego dicam eos miseros, qui nati non sint, et non eos miseros,
qui mortui sunt. Esse ergo eos dicis. Immo, quia non sint, cum fuerint, eo miseros esse.
Pugnantia te loqui non uides? quid enim tam pugnat, quam non modo miserum, sed
omnino quicquam esse, qui non sit? an tu egressus porta Capena cum Calatini,
Scipionum, Seruiliorum, Metellorum, sepulcra uides, miseros putas illos? Quoniam
me uerbo premis, posthac non ita dicam, miseros esse, sed tantum miseros, ob id
ipsum, quia non sint. Non dicis igitur: 'miser est M- Crassus', sed tantum:
'miser M- Crassus'? Ita plane.
14 Quasi non necesse sit, quicquid isto modo pronunties, id aut esse aut non
esse! an tu dialecticis ne imbutus quidem es? in primis enim hoc traditur: omne
pronuntiatum (sic enim mihi in praesentia occurrit ut appellarem axioma, - utar
post alio, si inuenero melius) id ergo est pronuntiatum, quod est uerum aut
falsum. cum igitur dicis: 'miser M- Crassus', aut hoc dicis: 'miser est Crassus',
ut possit iudicari, uerum id falsumne sit, aut nihil dicis omnino. Age, iam
concedo non esse miseros, qui mortui sint, quoniam extorsisti, ut faterer, qui
omnino non essent, eos ne miseros quidem esse posse. quid? qui uiuimus, cum
moriendum sit, nonne miseri sumus? quae enim potest in uita esse iucunditas, cum
dies et noctes cogitandum sit iam iamque esse moriendum?
| [1,8] VIII. (CICÉRON) Remarquez-vous que voilà de
retranché déjà une bonne partie de la misère humaine?
(L'AUDITEUR) Voyons comment. (CICÉRON) Parce que si la mort
avait des suites fâcheuses, rien ne bornerait nos
maux; ils seraient infinis. Mais de la manière
dont nous l'entendons présentement, je vois qu'il
y a un terme où j'arriverai, et au delà duquel je
n'aurai plus à craindre. Vous entrez, à ce qu'il
me paraît, dans la pensée d'Épicharme, qui
était, comme la plupart des Siciliens, homme de
beaucoup d'esprit. (L'AUDITEUR) Que dit-il? Je n'en sais
rien. (CICÉRON) Je vous le rendrai, si je puis, en latin;
car vous savez que ma coutume n'est pas de mettre
du grec dans mon latin, non plus que du latin
dans mon grec. (L'AUDITEUR) Vous avez raison : mais
cette pensée d'Epicharme, dites-la moi. (CICÉRON)
"Mourir peut être un mal : mais être mort n'est rien".
(L'AUDITEUR) Je me remets à présent le vers grec. Mais
après m'avoir fait avouer que les morts ne sont
pas misérables, prouvez-moi, s'il vous est possible,
que la nécessité de mourir ne soit pas un mal.
(CICÉRON) Très aisément, et j'ai encore de plus grands
projets. (L'AUDITEUR) Très aisément, dites-vous? (CICÉRON)
Oui, parce que la mort n'étant suivie d'aucun mal, la
mort elle-même n'en est pas un : car vous convenez
que dans le moment précis, qui lui succède
immédiatement, il n'y a plus rien à craindre : et
par conséquent mourir n'est autre chose que parvenir
au terme, où, de votre aveu, finissent tous
nos maux. (L'AUDITEUR) Je vous en prie, mettez ceci dans
un plus grand jour. Avec des raisonnements trop
serrés on me fait dire oui, avant que je sois persuadé.
Mais quels sont ces grands projets, dont
vous me parliez? (CICÉRON) Je veux essayer de vous convaincre,
non seulement que la mort n'est point
un mal; mais que même c'est un bien. (L'AUDITEUR) Je
n'en demandais pas tant. Je meurs d'envie cependant
de voir comment vous le prouverez. Si
vous n'en venez pas à bout, du moins il en résultera
que la mort n'est point un mal. Au reste,
je ne vous interromprai point. Un discours suivi
me fera plus de plaisir. (CICÉRON) Et si j'ai à vous interroger,
ne me répondrez-vous pas? (L'AUDITEUR) Il y aurait
une sotte fierté à ne pas répondre : mais, autant qu'il se pourra,
passez-vous de me faire des questions.
| [1,8] VIII. 15 Ecquid ergo intellegis, quantum mali de humana condicione deieceris?
Quonam modo? Quia, si mors etiam mortuis miserum esset, infinitum quoddam et
sempiternum malum haberemus in uita; nunc uideo calcem, ad quam cum sit
decursum, nihil sit praeterea extimescendum. sed tu mihi uideris Epicharmi,
acuti nec insulsi hominis ut Siculi, sententiam sequi. Quam? non enim noui.
Dicam, si potero, Latine. scis enim me Graece loqui in Latino sermone non plus
solere quam in Graeco Latine. Et recte quidem. sed quae tandem est Epicharmi
ista sententia? 'Emori nolo, sed me esse mortuum nihil aestimo. 'Iam adgnosco
Graecum. sed quoniam coegisti, ut concederem, qui mortui essent, eos miseros non
esse, perfice, si potes, ut ne moriendum quidem esse miserum putem.
16 Iam istuc quidem nihil negotii est, sed ego maiora molior. Quo modo hoc nihil
negotii est? aut quae sunt tandem ista maiora? Quia, quoniam post mortem mali
nihil est, ne mors quidem est malum, cui proxumum tempus est post mortem, in quo
mali nihil esse concedis: ita ne moriendum quidem esse malum est; id est enim
perueniendum esse ad id, quod non esse malum confitemur. Uberius ista, quaeso.
haec enim spinosiora, prius ut confitear me cogunt quam ut adsentiar. sed quae
sunt ea, quae dicis te maiora moliri? Ut doceam, si possim, non modo malum non
esse, sed bonum etiam esse mortem. Non postulo id quidem, aueo tamen audire. ut
enim non efficias quod uis, tamen, mors ut malum non sit, efficies. sed nihil te
interpellabo; continentem orationem audire malo.
17 Quid, si te rogauero aliquid, nonne respondebis? Superbum id quidem est, sed,
nisi quid necesse erit, malo non roges.
| [1,9] IX. Vous serez obéi. Je vais débrouiller cette
matière tout de mon mieux. Mais en m'écoutant,
ne croyez pas entendre Apollon sur son trépied,
et ne prenez pas ce que je vous dirai pour des dogmes
indubitables. Je ne suis qu'un homme ordinaire,
je cherche à découvrir la vraisemblance;
mes lumières ne sauraient aller plus loin. Pour le
vrai et l'évident, je le laisse à ceux qui présument
qu'il est à la portée de leur intelligence, et qui se
donnent pour des sages de profession. (L'AUDITEUR)
A la bonne heure : me voilà prêt a vous écouter.
(CICÉRON) Premièrement donc, voyons ce que c'est que
la mort, qui paraît une chose si connue. II y en a
qui pensent que c'est la séparation de l'âme avec
le corps. D'autres, qu'il ne se fait point de séparation,
mais que l'âme et le corps périssent en
même temps, et que l'âme s'éteint dans le corps.
Parmi ceux qui tiennent que l'âme se sépare, les uns
croient qu'elle se dissipe incontinent : d'autres,
qu'elle subsiste encore longtemps après : et d'autres,
qu'elle subsiste toujours. Mais cette âme,
qu'est-ce que c'est? Où se tient-elle? Quelle est son
origine? Autant de questions, sur quoi l'on est
peu d'accord. Selon quelques-uns, l'âme n'est autre
chose que le coeur même. Empédocle voulait
que ce fût le sang répandu dans le coeur. D'autres
prétendent que c'est une certaine partie du
cerveau. D'autres, que ni le coeur ni le cerveau
ne sont l'âme elle-même, mais seulement le siège
de l'âme. D'autres, que l'âme c'est de l'air.
Zénon le stoïcien, que c'est du feu.
| [1,9] IX. Geram tibi morem et ea quae uis, ut potero, explicabo, nec tamen quasi Pythius
Apollo, certa ut sint et fixa, quae dixero, sed ut homunculus unus e multis probabilia coniectura
sequens. ultra enim quo progrediar, quam ut ueri similia uideam, non habeo; certa dicent ii,
qui et percipi ea posse dicunt et se sapientis esse profitentur. Tu, ut uidetur;
nos ad audiendum parati sumus.
18 Mors igitur ipsa, quae uidetur notissima res esse, quid sit, primum est
uidendum. sunt enim qui discessum animi a corpore putent esse mortem; sunt qui
nullum censeant fieri discessum, sed una animum et corpus occidere, animumque in
corpore extingui. qui discedere animum censent, alii statim dissipari, alii diu
permanere, alii semper. quid sit porro ipse animus, aut ubi, aut unde, magna
dissensio est. aliis cor ipsum animus uidetur, ex quo excordes, uecordes
concordesque dicuntur et Nasica ille prudens bis consul 'Corculum' et 'egregie
cordatus homo, catus Aelius Sextus'.
19 Empedocles animum esse censet cordi suffusum sanguinem; aliis pars quaedam
cerebri uisa est animi principatum tenere; aliis nec cor ipsum placet nec
cerebri quandam partem esse animum, sed alii in corde, alii in cerebro dixerunt
animi esse sedem et locum; animum autem alii animam, ut fere nostri declarat
nomen: nam et agere animam et efflare dicimus et animosos et bene animatos et ex
animi sententia; ipse autem animus ab anima dictus est; Zenoni Stoico animus
ignis uidetur.
| [1,10] X. Voilà d'abord les opinions communes, coeur,
sang, cerveau, air, et feu. En voici de particulières,
et dans lesquelles peu de gens ont donné.
Aristoxène, musicien et philosophe tout ensemble,
dit que comme dans le chant, et dans les instruments,
la proportion des accords fait l'harmonie:
de même toutes les parties du corps sont tellement
disposées, que du rapport qu'elles ont les
unes avec les autres, l'âme en résulte. Il a pris
cette idée de l'art qu'il professait. Mais elle ne
vient pourtant pas de lui ; car Platon en avait
parlé longtemps auparavant, et fort au long.
Xénocrate, selon les anciens principes de Pythagore
qui attribuait aux nombres une prodigieuse vertu,
a soutenu que l'âme n'avait point de figure, que
ce n'était pas une espèce de corps, mais que c'était
seulement un nombre. Platon, son maître, divise
l'âme en trois parties, dont la principale,
savoir la raison, se tient dans la tête, comme
dans un lieu éminent; d'où elle doit commander
aux deux autres, qui sont la colère et la concupiscence,
toutes deux logées à part; la colère dans la
poitrine, la concupiscence au-dessous.
On a de Dicéarque un dialogue en trois livres, où il rapporte
ce qui fut dit entre de savants hommes à Corinthe.
Dans le premier livre, il introduit divers interlocuteurs;
dans les deux autres, un certain vieillard
de Phthie, nommé Phérécrate, qu'il fait descendre
de Deucalion et qui tient ce discours : Que
l'âme n'est absolument rien : que c'est un mot
vide de sens : qu'il n'y a d'âme, ni dans l'homme,
ni dans la bête : - que le principe qui nous fait
agir, qui nous fait sentir, est répandu également
dans tous les corps vivants. - que l'âme n'étant rien,
elle ne saurait donc être séparée du corps : et
qu'enfin il n'y a d'existant que la matière, qui est
une, simple, et dont les parties sont naturellement
arrangées de telle sorte qu'elle a vie et sentiment.
Aristote, qui, du côté de l'esprit, et par
les recherches qu'il a faites, est infiniment au-dessus
de tous les autres philosophes (j'excepte toujours
Platon), ayant d'abord posé pour principe
de toutes choses les quatre éléments que tout le
monde connaît, il en imagine un cinquième, d'où
l'âme tire son origine. Il ne croit pas que penser,
que prévoir, apprendre, enseigner, inventer, se
souvenir, aimer, haïr, désirer, craindre, s'affliger,
se réjouir, et autres opérations semblables,
puissent être l'effet des quatre éléments ordinaires.
Il a donc recours à un cinquième principe,
qui n'a pas de nom; et il donne à l'âme un
nom particulier, qui signifie à peu près mouvement
sans discontinuation et sans fin.
| [1,10] X. Sed haec quidem quae dixi, cor, cerebrum, animam, ignem uolgo,
reliqua fere singuli. ut multo ante ueteres, proxime autem Aristoxenus, musicus
idemque philosophus, ipsius corporis intentionem quandam, uelut in cantu et
fidibus quae harmonia dicitur: sic ex corporis totius natura et figura uarios
motus cieri tamquam in cantu sonos.
20 hic ab artificio suo non recessit et tamen dixit aliquid, quod ipsum quale
esset erat multo ante et dictum et explanatum a Platone. Xenocrates animi
figuram et quasi corpus negauit esse ullum, numerum dixit esse, cuius uis, ut
iam ante Pythagorae uisum erat, in natura maxuma esset. eius doctor Plato
triplicem finxit animum, cuius principatum, id est rationem, in capite sicut in
arce posuit, et duas partes parere uoluit, iram et cupiditatem, quas locis
disclusit: iram in pectore, cupiditatem supter praecordia locauit.
21 Dicaearchus autem in eo sermone, quem Corinthi habitum tribus libris exponit,
doctorum hominum disputantium primo libro multos loquentes facit; duobus
Pherecratem quendam Phthiotam senem, quem ait a Deucalione ortum, disserentem
inducit nihil esse omnino animum, et hoc esse nomen totum inane, frustraque
animalia et animantis appellari, neque in homine inesse animum uel animam nec in
bestia, uimque omnem eam, qua uel agamus quid uel sentiamus, in omnibus
corporibus uiuis aequabiliter esse fusam nec separabilem a corpore esse, quippe
quae nulla sit, nec sit quicquam nisi corpus unum et simplex, ita figuratum ut
temperatione naturae uigeat et sentiat.
22 Aristoteles, longe omnibus Platonem semper excipio praestans et ingenio et
diligentia, cum quattuor nota illa genera principiorum esset complexus, e quibus
omnia orerentur, quintam quandam naturam censet esse, e qua sit mens; cogitare
enim et prouidere et discere et docere et inuenire aliquid et tam multa {alia}
meminisse, amare, odisse, cupere, timere, angi, laetari, haec et similia eorum
in horum quattuor generum inesse nullo putat; quintum genus adhibet uacans
nomine et sic ipsum animum endelecheian appellat nouo nomine quasi quandam
continuatam motionem et perennem.
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