Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Virgile, Géorgiques, Livre III

Épilogue

  Épilogue (III, 474-566)

[3,470] L'ouragan qui déchaîne l'orage s'abat moins fréquemment sur la mer que les épidémies sur les bêtes, et les maladies n'attaquent pas quelques individus isolés, mais enlèvent tout à coup des parcs d'été tout entiers, l'espoir du troupeau et le troupeau en même temps, et toute la race depuis son origine. Il suffit, pour en juger, de visiter les Alpes aériennes, les chalets du Norique sur leurs éminences, et les champs de l'Iapydie que le Timave arrose: on verra qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, les royaumes des pâtres y sont déserts et les fourrés vides dans toutes les directions. Là, jadis, une maladie de l'air donna naissance à une température déplorable, qui s'embrasa de tous les feux de l'automne, [3,470] non tam creber agens hiemem ruit aequore turbo
quam multae pecudum pestes. nec singula morbi
corpora corripiunt, sed tota aestiua repente,
spemque gregemque simul cunctamque ab origine gentem.
tum sciat, aerias Alpis et Norica si quis
castella in tumulis et Iapydis arua Timaui
nunc quoque post tanto uideat, desertaque regna
pastorum et longe saltus lateque uacantis.
Hic quondam morbo caeli miseranda coorta est
tempestas totoque autumni incanduit aestu
[3,480] livra à la mort toutes les bêtes des troupeaux et toutes les bêtes sauvages, corrompit les lacs et infecta de poison les pâturages. Il y avait plus d'un chemin conduisant à la mort; mais quand une soif de feu, répandue dans toutes les veines, avait réduit les membres pitoyables, à son tour ruisselait un pur liquide qui dissolvait tous les os, peu à peu rongés par le mal. Souvent, au milieu d'un sacrifice aux dieux, debout au pied de l'autel, la victime, au moment où avec un ruban neigeux on lui ceignait la tête de la bandelette de laine, s'affaissa pour mourir entre les mains des ministres hésitants; ou, si le prêtre avait eu le temps de l'immoler avec le fer, [3,480] et genus omne neci pecudum dedit, omne ferarum,
corrupitque lacus, infecit pabula tabo.
nec uia mortis erat simplex; sed ubi ignea uenis
omnibus acta sitis miseros adduxerat artus,
rursus abundabat fluidus liquor omniaque in se
ossa minutatim morbo conlapsa trahebat.
saepe in honore deum medio stans hostia ad aram,
lanea dum niuea circumdatur infula uitta,
inter cunctantis cecidit moribunda ministros;
aut si quam ferro mactauerat ante sacerdos,
[3,490] ses entrailles ne brûlent pas sur l'autel où elles sont placées et le devin consulté ne peut rendre de réponse; c'est à peine si les couteaux placés sous sa gorge se teignent de sang et si un peu de sanie fonce la surface du sable. Ici, au milieu des riants herbages les veaux meurent en masse, et rendent leurs âmes douces près de leurs crèches pleines. Ailleurs la rage s'empare des chiens caressants, et des quintes de toux secouent les porcs malades et suffoquent leurs gorges gonflées. Il succombe, malheureux, oubliant la gloire et la prairie, le cheval vainqueur; il se détourne des fontaines, [3,490] inde neque impositis ardent altaria fibris,
nec responsa potest consultus reddere uates,
ac uix suppositi tinguntur sanguine cultri
summaque ieiuna sanie infuscatur harena.
hinc laetis uituli uulgo moriuntur in herbis
et dulcis animas plena ad praesepia reddunt;
hinc canibus blandis rabies uenit, et quatit aegros
tussis anhela sues ac faucibus angit obesis.
labitur infelix studiorum atque immemor herbae
uictor equus fontisque auertitur et pede terram
[3,500] et, du pied, frappe sans cesse la terre; ses oreilles baissées distillent une sueur incertaine, qui devient froide quand la mort approche; sa peau est sèche, et, rugueuse, résiste à la main qui la touche. Tels sont, les premiers jours, les signes précurseurs de la mort. Mais, si en progressant la recrudescence du mal se fait sentir, alors vraiment les yeux sont enflammés, la respiration tirée du fond de la poitrine, appesantie parfois d'un gémissement; un long hoquet tend le bas des flancs; un sang noir coule des naseaux; la langue sèche presse sur la gorge qu'elle assiège. On eut de bons. résultats d'abord en introduisant dans leur bouche avec une corne la liqueur lénéenne [3,500] crebra ferit; demissae aures, incertus ibidem
sudor et ille quidem morituris frigidus; aret
pellis et ad tactum tractanti dura resistit.
haec ante exitium primis dant signa diebus:
sin in processu coepit crudescere morbus,
tum uero ardentes oculi atque attractus ab alto
spiritus, interdum gemitu grauis, imaque longo
ilia singultu tendunt, it naribus ater
sanguis, et obsessas fauces premit aspera lingua.
profuit inserto latices infundere cornu
[3,510] (c'était en apparence le seul moyen de sauver les mourants); mais bientôt ce remède même provoqua leur mort: ranimés, ils brûlaient de toutes les fureurs, et dans les angoisses de la mort (dieux, inspirez de meilleures pensées à ceux qui sont pieux et réservez cet égarement à vos ennemis!) ils déchiraient eux-mêmes à belles dents leurs membres en lambeaux. Mais voici que, fumant sous la dure charrue, le taureau s'affaisse et vomit à plein gosier un sang mêlé d'écume, et pousse de suprêmes gémissements. Le laboureur s'en va, tout triste, dételer l'autre boeuf affligé de la mort de son frère et laisse sa charrue enfoncée au milieu du sillon. [3,510] Lenaeos; ea uisa salus morientibus una.
mox erat hoc ipsum exitio, furiisque refecti
ardebant, ipsique suos iam morte sub aegra
(di meliora piis, erroremque hostibus illum!)
discissos nudis laniabant dentibus artus.
ecce autem duro fumans sub uomere taurus
concidit et mixtum spumis uomit ore cruorem
extremosque ciet gemitus. it tristis arator
maerentem abiungens fraterna morte iuuencum,
atque opere in medio defixa reliquit aratra.
[3,520] Ni les ombres des profonds bocages, ni les molles prairies ne peuvent toucher leur coeur, non plus que le cours d'eau, qui roulant sur les pierres, plus pur que l'électron, se dirige vers la plaine; mais leurs flancs se détendent, leurs yeux inertes sont frappés de stupeur, et, sous le poids qui l'entraîne, leur cou flotte vers la terre. Que leur servent leur labeur et leurs bienfaits? que leur sert d'avoir retourné avec le soc de lourdes terres? Pourtant ce ne sont ni les présents Massiques de Bacchus, ni les festins répétés qui leur ont fait mal! ils ont pour seule nourriture les frondaisons et l'herbe simple; pour boisson, des fontaines limpides et des fleuves exercés à la course, [3,520] non umbrae altorum nemorum, non mollia possunt
prata mouere animum, non qui per saxa uolutus
purior electro campum petit amnis; at ima
soluuntur latera, atque oculos stupor urget inertis
ad terramque fluit deuexo pondere ceruix.
quid labor aut benefacta iuuant? quid uomere terras
inuertisse grauis? atqui non Massica Bacchi
munera, non illis epulae nocuere repostae:
frondibus et uictu pascuntur simplicis herbae,
pocula sunt fontes liquidi atque exercita cursu
[3,530] et nul souci ne rompt leurs sommeils salutaires! Ce fut à cette époque, dit-on, que l'on chercha vainement dans ces contrées des génisses pour les fêtes de Junon, et que les chars furent conduits à ses hauts sanctuaires par des buffles mal appareillés. Alors donc les habitants du pays fendent à grande peine la terre avec les herses, enfouissent les semences avec leurs ongles mêmes, et gravissent les montagnes en traînant, le cou tendu, de gémissants chariots. Le loup ne dresse plus d'embuscades autour des bergeries et ne rôde plus la nuit près des troupeaux: un souci plus cruel le dompte; les daims timides et les cerfs fuyards errent maintenant, [3,530] flumina, nec somnos abrumpit cura salubris.
tempore non alio dicunt regionibus illis
quaesitas ad sacra boues Iunonis et uris
imparibus ductos alta ad donaria currus.
ergo aegre rastris terram rimantur, et ipsis
unguibus infodiunt fruges, montisque per altos
contenta ceruice trahunt stridentia plaustra.
non lupus insidias explorat ouilia circum
nec gregibus nocturnus obambulat: acrior illum
cura domat; timidi dammae ceruique fugaces
[3,540] confondus avec les chiens, autour des habitations. La faune de la mer immense et toute la race des êtres qui nagent sont rejetées par le flot sur le bord des rives, comme des corps naufragés; les phoques fuient dépaysés dans les fleuves. La vipère elle-même périt, mal défendue par ses cachettes tortueuses, et les hydres stupéfaites qui dressent leurs écailles. L'air est funeste aux oiseaux eux-mêmes, et ils tombent, laissant la vie au haut des nues. En outre, peu importe qu'on change de pâturages; les remèdes cherchés sont nuisibles; [3,540] nunc interque canes et circum tecta uagantur.
iam maris immensi prolem et genus omne natantum
litore in extremo ceu naufraga corpora fluctus
proluit; insolitae fugiunt in flumina phocae.
interit et curuis frustra defensa latebris
uipera et attoniti squamis astantibus hydri.
ipsis est aer auibus non aequus, et illae
praecipites alta uitam sub nube relinquunt.
praeterea iam nec mutari pabula refert,
quaesitaeque nocent artes; cessere magistri,
[3,550] les maîtres de l'art, Chiron, fils de Philyre et Mélampus, fils d'Amythaon, cèdent à la force du mal. La pâle Tisiphone, échappée des ténèbres du Styx, sévit en plein jour et pousse devant elle les Maladies et la Peur, levant chaque jour plus haut la tête avide qu'elle dresse. Le bêlement des troupeaux et les mugissements répétés font retentir les fleuves et leurs rives desséchées et le penchant des collines. Déjà la Furie abat les animaux par bandes, et entasse, dans les étables mêmes, les cadavres décomposés par une affreuse pourriture, jusqu'au moment où l'on apprend à les couvrir de terre et à les enfouir dans des trous; car leurs peaux n'étaient d'aucun usage, [3,550] Phillyrides Chiron Amythaoniusque Melampus.
saeuit et in lucem Stygiis emissa tenebris
pallida Tisiphone Morbos agit ante Metumque,
inque dies auidum surgens caput altius effert.
balatu pecorum et crebris mugitibus amnes
arentesque sonant ripae collesque supini.
iamque cateruatim dat stragem atque aggerat ipsis
in stabulis turpi dilapsa cadauera tabo,
donec humo tegere ac foueis abscondere discunt.
nam neque erat coriis usus, nec uiscera quisquam
[3,560] et leurs viscères ne peuvent être ni purifiés par les ondes ni vaincus par la flamme; il n'est même pas possible de tondre leurs toisons rongées par la maladie et la saleté, ni de toucher des tissus qui tombent en poussière; plus encore: quiconque essayait de revêtir ces funestes dépouilles, voyait aussitôt des pustules ardentes et une sueur immonde couvrir ses membres infects, et ne tardait plus longtemps à périr dévoré par les atteintes du feu maudit [3,560] aut undis abolere potest aut uincere flamma;
ne tondere quidem morbo inluuieque peresa
uellera nec telas possunt attingere putris;
uerum etiam inuisos si quis temptarat amictus,
ardentes papulae atque immundus olentia sudor
membra sequebatur, nec longo deinde moranti
tempore contactos artus sacer ignis edebat.


Recherches | Texte | Lecture | Liste du vocabulaire | Index inverse | Menu | BCS VIRGILE - GEORGIQUES |

 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher
Dernière mise à jour : 17/09/2002