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Macrobe, Commentaire du Songe de Scipion, livre I

Chap I-V

  Chap I-V

[0,0] Commentaire du Songe de Scipion. [0,0] COMMENTARIUS EX CICERONE IN SOMNIUM SCIPIONIS.
[1,0] LIVRE PREMIER. [1,0] LIBER PRIMUS.
[1,1] CHAP. l. Différence et conformité entre la République de Platon et celle de Cicéron. Pourquoi ils ont inséré dans ces traités, le premier, l'épisode de la révélation d'Her; le second, celui du Songe de Scipion. Eustathe, mon cher fils, qui faites le charme et la gloire de ma vie, vous savez quelle différence nous avons d'abord remarquée entre les deux traités de la République, incontestablement écrits, l'un par Platon, l'autre par Cicéron. Le gouvernement du premier est idéal, celui du second est effectif ; Platon discute des institutions spéculatives, et Cicéron celles de l'ancienne Rome. Il est cependant un point où l'imitation établit entre ces deux ouvrages une conformité bien marquée. Platon, sur la fin de son livre, rappelle à la vie, qu'il semblait avoir perdue, un personnage dont il emprunte l'organe pour nous révéler l'état des âmes dégagées de leurs corps, et pour nous donner, des sphères célestes ou des astres, une description liée à son système : Cicéron prête à Scipion un songe pendant lequel ce héros reçoit des communications du même genre. Mais pourquoi tous deux ont-ils jugé nécessaire d'admettre de pareilles fictions dans des écrits consacrés à la politique, et d'allier aux lois faites pour régir les sociétés humaines, celles qui déterminent la marche des planètes dans leurs orbites, et le cours des étoiles fixes, entraînées avec le ciel dans un mouvement commun? Leur intention, qu'il me semble intéressant de connaître, et cet intérêt sera sans doute partagé, absoudra deux éminents philosophes, inspirés par la Divinité dans la recherche de la vérité; les absoudra, dis-je, du reproche d'avoir ajouté un hors-d'oeuvre à des productions aussi parfaites. Nous allons d'abord exposer en peu de mots le but de la fiction de Platon; ce sera faire connaître celui du Songe de Scipion. Observateur profond de la nature et du mobile des actions humaines, Platon ne perd jamais l'occasion, dans les divers règlements qui forment le code de sa République, d'imprégner nos coeurs de l'amour de la justice, sans laquelle non seulement un grand État, mais une réunion d'hommes peu nombreuse, mais la plus petite famille même, ne saurait subsister. Il jugea donc que le moyen le plus efficace de nous inspirer cet amour du juste était de nous persuader que nous en recueillerions les fruits au delà même du trépas : or, la certitude d'un tel avantage exigeait pour base celle de l'immortalité de l'âme. Ce dernier point de doctrine une fois établi, Platon dut affecter, par une conséquence nécessaire, des demeures particulières aux âmes affranchies des liens du corps, à raison de leur conduite bonne ou mauvaise. C'est ainsi que, dans le Phédon, après avoir prouvé par des raisons sans réplique les droits de l'âme au privilége de l'immortalité, il parle des demeures différentes qui seront irrévocablement assignées à chacun de nous, d'après la manière dont il aura vécu. C'est encore ainsi que, dans son Gorgias, après une dissertation en faveur de la justice, il emprunte la morale douce et grave de son maître pour nous exposer l'état des âmes débarrassées des entraves du corps. Ce plan, qu'il suit constamment, se fait particulièrement remarquer dans sa République. Il commence par donner à la justice le premier rang parmi les vertus, ensuite il démontre que l'âme survit au corps; puis, à la faveur de cette fiction (c'est l'expression qu'emploient certaines personnes), il détermine, en finissant son traité, les lieux où se rend l'âme en quittant le corps, et le point d'où elle part quand elle vient l'habiter. Tels sont ses moyens pour nous persuader que nos âmes immortelles seront jugées, puis récompensées ou punies, selon notre respect ou notre mépris pour la justice. Cicéron, qui montre, en adoptant cette marche, autant de goût que Platon a montré de génie en la traçant, établit d'abord, par une discussion en forme, que la justice est la première des vertus, soit dans la vie privée, soit dans le maniement des affaires publiques; puis il couronne son ouvrage en nous initiant aux mystères des régions célestes et du séjour de l'immortalité, où doivent se rendre, ou plutôt retourner, les âmes de ceux qui ont administré avec prudence, justice, fermeté et modération. Platon avait fait choix, pour raconter les secrets de l'autre vie, d'un certain Her, soldat pamphylien, laissé pour mort par suite de blessures reçues dans un combat. A l'instant même où son corps, étendu depuis douze jours sur le champ de bataille, va recevoir les honneurs du bûcher, ainsi que ceux de ses compagnons tombés en même temps que lui, ce guerrier reçoit de nouveau ou ressaisit la vie; et, tel qu'un héraut chargé d'un rapport officiel, il déclare à la face du genre humain ce qu'il a fait et vu dans l'intervalle de l'une et l'autre existence. Mais Cicéron, qui souffre de voir des ignorants tourner en ridicule cette fiction, qu'il semble regarder comme vraie, n'ose cependant pas leur donner prise sur lui; il aime mieux réveiller son interprète que de le ressusciter. [1,1] CAP- 1. Quae differentia et que similitude sit inter Platonis ac
Ciceronis de republica libros; curque aut ille indicium
Eris, aut hic somnium Scipionis operi suo asciuerit.
Inter Platonis et Ciceronis libros, quos de republica
utrumque constituisse constat, Eustathi fili, uitae mihi
pariter dulcedo et gloria, hoc interesse prima fronte perspeximus,
quod ille rempublicam ordinauit, hic retulit;
alter, qualis esse deberet, alter, qualis esset a maioribus
instituta, disseruit. In hoc tamen uel maxime operis similitudinem
seruauit imitatio, quod, cum Plato in uoluminis
conclusione a quodam uitae reddito, quam reliquisse
uidebatur, indicari faciat qui sit exutarum corporibus status
animarum, adiecta quadam sphaerarum, uel siderum,
non otiosa descriptions, rerum facies non dissimilia significans
a Tulliano Scipione per quietem sibi ingesta narratur.
Sed quod uel illi commento tali, uel huic tali somnio
in his potissimum libris opus fuerit, in quibus de rerum
publicarum statu loquebatur, quoque attinuerit inter gubernandarum
urbium constitula, circulos, orbes, globos
que describere, de stellarum modo, de coeli conuersione
tractare, quaesitu dignum et mihi uisum est, et aliis fortasse
uideatur : ne uiros sapientia praecellentes nihilque
in inuestigatione ueri nisi diuinum sentire solitos, aliquid
castigato operi adiecisse superfluum suspicemur. De hoc
ergo prius pauca dicenda sunt, ut liquido mens operis,
de quo loquimur, innotescat. Rerum omnium Plato et
actuum naturam penitus inspiciens aduertit in omni sermone
suo de reipublicae institutione proposito infundendum
animis iustitiae amorem; sine qua non solum respublica,
sed nec exiguus hominum coetus, nec domus quidem
parua constabit. Ad hunc porro iustitiae affectum
pectoribus inoculandum nihil aeque patrocinaturum uidit,
quam si fructus eius non uideretur cum uita hominis terminari;
hunc uero superstitem durare post hominem, qui
poterat ostendi, nisi prius de animae immortalitate constaret?
Fide autem facta perpetuitatis animarum, consequens
esse animaduertit, ut certa illis loca, nexu corporis
absolutis, pro contemplatu probi improbiue meriti deputata
sint. Sic in Phaedone, inexpugnabilium luce rationum
anima in ueram dignitatem propriae immortalitatis
asserta, sequitur distinctio locorum, quae hanc uitam
relinquentibus ea lege debentur, quam sibi quisque uiuendo
sanxerit. Sic in Gorgia, post peractam pro iustitia disputationem,
de habitu post corpus animarum, morali grauitate
Socraticae dulcedinis, admonemur. Idem igitur obseruanter
secutus est in illis praecipue uoluminibus, quibus
statum reipublicae formandum recepit; nam postquam
principatum iustitiae dedit, docuitque animam post animal
non perire, per illam demum fabulam (sic enim
quidam uocant), quo anima post corpus euadat, et unde
ad corpus ueniat, in fine operis asseruit; ut iustitiae, uel
cultae praemium, uel spretae poenam, animis quippe
immortalibus subiturisque iudicium, seruari doceret.
Hunc ordinem Tullius non minore iudicio reseruans,
quam ingcnio repertus est, postquam in omni reipublicae
otio ac negotio palmam iustitiae disputando dedit, sacras
immortalium animarum sedes, et coelestium arcana regionum,
in ipso consummati operis fastigio locauit, indicans
quo his perueniendum, uel potius reuertendum sit,
qui rempublicam cum prudentia, iustitia, fortitudine ac
moderatione tractauerunt. Sed ille Platonicus secretorum
relator Er quidam nomine fuit, natione Pamphylus, miles
officio, qui, cum uulneribus in proelio acceptis uitam
effudisse uisus, duodecimo die demum inter ceteros una
peremtos ultimo esset honorandus igne, subito seu recepta
anima, seu retenta, quidquid emensis inter utramque
uitam diebus egerat uideratue, tanquam publicum
professus indicium, humano generi enuntiauit. Hanc fabulam
Cicero licet ab indoctis quasi ipse ueri conscius doleat irrisam,
exemplum tamen stolidae reprehensionis uitans
excitari narraturum, quam reuiuiscere, maluit.
[1,2] CHAP. II. Réponse qu'on pourrait faire à l'épicurien Colotès, qui pense qu'un philosophe doit s'interdire toute espèce de fictions; de celles admises par la philosophie, et des sujets dans lesquels elle les admet. Avant de commenter le Songe de Scipion, faisons connaître l'espèce d'hommes que Cicéron signale comme les détracteurs de la fiction de Platon, et dont il craint pour lui-même les sarcasmes. Ceux qu'il a en vue, au-dessus du vulgaire par leur instruction à prétentions, n'en sont pas moins éloignés de la route du vrai; c'est ce qu'ils ont prouvé en faisant choix d'un pareil sujet pour l'objet de leur dénigrement. Nous dirons d'abord, d'après Cicéron, quels sont les esprits superficiels qui ont osé censurer les ouvrages d'un philosophe tel que Platon, et quel est celui d'entre eux qui l'a fait par écrit; puis nous terminerons par la réfutation de celles de leurs objections qui rejaillissent sur l'écrit dont nous nous occupons. Ces objections détruites (et elles le seront sans peine), tout le venin déjà lancé par l'envie, et celui qu'elle pourrait darder encore contre l'opinion émise par Platon, et, adoptée par Cicéron dans le songe de Scipion, aura perdu sa force. La secte entière des épicuriens, toujours constante dans son antipathie pour la vérité, et prenant à tàche de ridiculiser les sujets au-dessus de sa portée, s'est moquée d'un ouvrage qui traite de ce qu'il y a de plus saint et de plus imposant dans la nature; et Colotès, le discoureur le plus brillant et le plus infatigable de cette secte, a laissé par écrit une critique amère de cet ouvrage. Nous nous dispenserons de réfuter ses mauvaises chicanes, lorsque le songe de Scipion n'y sera pas intéressé; mais nous repousserons avec le mépris qu'ils méritent les traits qui, dirigés sur Platon, atteindraient Cicéron. Un philosophe, dit Colotès, doit s'interdire toute espèce de fictions, parce qu'il n'en est aucune que puisse admettre l'amant de la vérité. A quoi bon, ajoute-t-il, placer un être de raison dans une de ces situations extraordinaires que la scène seule a le droit de nous offrir, pour nous donner une notion des phénomènes célestes, et de la nature de l'âme? Ne valait-il pas mieux employer l'insinuation, dont les moyens sont si simples et si sûrs, que de placer le mensonge à l'entrée du temple de la vérité? Ces objections sur le ressuscité de Platon atteignent le songeur de Cicéron, puisque tous deux sont des personnages mis en position convenable pour rapporter des faits imaginaires ; faisons donc face à l'ennemi qui nous presse, et réduisons au néant ses vaines subtilités : la justification de l'une de ces inventions les replacera toutes deux au rang distingué qu'elles méritent. Il est des fables que la philosophie rejette, il en est d'autres qu'elle accueille : en les classant dans l'ordre qui leur convient, nous pourrons plus aisément distinguer celles dont elle aime à faire un fréquent usage, de celles qu'elle repousse comme indignes d'entrer dans les nobles sujets dont elle s'occupe. La fable, qui est un mensonge convenu, comme l'indique son nom, fut inventée, soit pour charmer seulement nos oreilles, soit pour nous porter au bien. La première intention est remplie par les comédies de Ménandre et de ses imitateurs, ainsi que par ces aventures supposées dans lesquelles l'amour joue un grand rôle : Pétrone s'est beaucoup exercé sur ces derniers sujets, qui ont aussi quelquefois égayé la plume d'Apulée. Toutes ces espèces de fictions, dont le but est le plaisir des oreilles, sont bannies du sanctuaire de la philosophie, et abandonnées aux nourrices. Quant au second genre, celui qui offre au lecteur un but moral, nous en formerons deux sections : dans la première, nous mettrons les fables dont le sujet n'a pas plus de réalité que son développement, telles sont celles d'Ésope, chez qui le mensonge a tant d'attraits; et dans la seconde, nous placerons celles dont le sujet est basé sur la vérité, qui cependant ne s'y montre que sous une forme embellie par l'imagination. Parmi ces écrits, qui sont plutôt des allégories que des fables, nous rangerons la théogonie et les hauts faits des dieux par Hésiode, les poésies religieuses d'Orphée, et les maximes énigmatiques des pythagoriciens. Les sages se refusent à employer les fables de la première section, celles dont le fond n'est pas plus vrai que les accessoires. La seconde section veut être encore subdivisée; car, lorsque la vérité fait le fond d'un sujet dont le développement seul est fabuleux, ce développement peut avoir lieu de plus d'une manière : il peut n'être qu'un tissu, en récit, d'actions honteuses, impies et monstrueuses, comme celles qui nous représentent les dieux adultères, Saturne privant son père Coelus des organes de la génération, et lui-même détrôné et mis aux fers par son fils. La philosophie dédaigne de telles inventions; mais il en est d'autres qui couvrent d'un chaste voile l'intelligence des choses sacrées, et dans lesquelles on n'a à rougir ni des noms, ni des choses; ce sont les seules qu'emploie le sage, toujours réservé quand il s'agit de sujets religieux. Or, le révélateur Her et le songeur Scipion, dont on emprunte les noms pour développer des doctrines sacrées, n'affaiblissent nullement la majesté de ces doctrines; ainsi, la malveillance, qui doit maintenant savoir faire la distinction entre une fable et une allégorie, n'a plus qu'à se taire. Il est bon de savoir cependant que les philosophes n'admettent pas indistinctement dans tous les sujets les fictions mêmes qu'ils ont adoptées; ils en usent seulement dans ceux où il est question de l'âme et des divinités secondaires, célestes ou aériennes; mais lorsque, prenant un vol plus hardi, ils s'élèvent jusqu'au Dieu tout-puissant, souverain des autres dieux, l' g-agathon des Grecs, honoré chez eux sous le nom de cause première, ou lorsqu'ils parlent de l'entendement, cette intelligence émanée de l'Être suprême, et qui comprend en soi les formes originelles des choses, ou les idées, alors ils évitent tout ce qui ressemble à la fiction; et leur génie, qui s'efforce de nous donner quelques notions sur des êtres que la parole ne peut peindre, que la pensée même ne peut saisir, est obligé de recourir à des images et des similitudes. C'est ainsi qu'en use Platon lorsque, entraîné par son sujet, il veut parler de l'Être par excellence, n'osant le définir, il se contente de dire que tout ce qu'il sait à cet égard, c'est que cette définition n'est pas au pouvoir de l'homme; et, ne trouvant pas d'image plus rapprochée de cet être invisible que le soleil qui éclaire le monde visible, il part de cette similitude pour prendre son essor vers les régions les plus inaccessibles de la métaphysique. L'antiquité était si convaincue que des substances supérieures à l'âme, et conséquemment à la nature, n'offrent aucune prise à la fiction, qu'elle n'avait assigné aucun simulacre à la cause première et à l'intelligence née d'elle, quoiqu'elle eût déterminé ceux des autres dieux. Au reste, quand la philosophie admet des récits fabuleux relatifs à l'âme et: aux dieux en sous-ordre, ce n'est pas sans motif, ni dans l'intention de s'égayer; elle sait que la nature redoute d'être exposée nue à tous les regards; que, non seulement elle aime à se travestir pour échapper aux yeux grossiers du vulgaire, mais qu'elle exige encore des sages un culte emblématique : voilà pourquoi les initiés eux-mêmes n'arrivent à la connaissance des mystères que par les routes détournées de l'allégorie. C'est aux sages seuls qu'appartient le droit de lever le voile de la vérité; il doit suffire aux autres hommes d'être amenés à la vénération des choses saintes par des figures symboliques. On raconte à ce sujet que le philosophe Numénius, investigateur trop ardent des secrets religieux, apprit en songe, des déesses honorées à Éleusis, qu'il les avait offensées pour avoir rendu publique l'interprétation de leurs mystères. Étonné de les voir revêtues du costume des courtisanes, et placées sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur demanda la cause d'un avilissement si peu convenable à leur caractère : Ne t'en prends qu'à toi, lui dirent-elles en courroux; tu nous as assimilées aux femmes publiques, en nous arrachant avec violence de l'asile sacré que s'était ménagé notre pudeur. Tant il est vrai que les dieux se sont toujours plu à être connus et honorés sous ces formes que leur avait données l'antiquité pour imposer au vulgaire; c'est dans cette vue qu'elle avait prêté des corps et de riches vêtements à des êtres si supérieurs à l'homme, et qu'elle leur faisait parcourir toutes les périodes de notre existence. C'est sur ces premières notions que Pythagore, Empédocle, Parménide et Héraclite ont fondé le système de leur philosophie; et Timée, dans sa théogonie, ne s'est pas écarté de cette tradition: [1,2] Cap- II. Quid respondendum Coloti Epicureo, putanti philosopho
non esse utendum fabulis; quasque fabulas philosophia
recipiat, et quando his philosophi soleant uti.
Ac, priusquam somnii uerba consulamus, enodandum
nobis est, a quo genere hominum Tullius memoret uel irrisam
Platonis fabulam, uel ne sibi idem eueniat non uereri.
Nec enim his uerbis uult imperitum uulgus intelligi,
sed genus hominum ueri ignarum sub peritiae ostentatione :
quippe quos et legisse talia, et ad reprehendendum
animatos constaret. Dicemus igitur, et quos in tantum
philosophum referat quandam censurae exercuisse leuitatem,
quisue eorum etiam scriptam reliquerit accusationem;
et postremo, quid pro ea dumtaxat parte, quae huic
operi necessaria est, responderi conueniat obiectis; quibus,
quod factu facile est, eneruatis, iam quidquid uel contra
Platonis, uel contra Ciceronis opinionem etiam in Scipionis
somnium seu iaculatus est unquam morsus liuoris,
seu forte iaculabitur, dissolutum erit. Epicureorum tota
factio, aequo semper errore a uero deuia, et illa existimans
ridenda, quae nesciat, sacrum uolumen et augustissima
irrisit naturae seria. Colotes uero, inter Epicuri auditores
famosior, et loquacitate notabilior, etiam in librum
retulit, quae de hoc amarius reprehendit. Sed cetera,
quae iniuria notauit, siquidem ad somnium, de quo hic
procedit sermo, non attinent, hoc loco nobis omittenda
sunt; illam calumniam persequemur, quae, nisi supplodatur,
manebit Ciceroni cum Platone communis. Ait a philosopho
fabulam non oportuisse confingi : quoniam nullum
figmenti genus ueri professoribus conueniret. Cur
enim, inquit, si rerum coelestium notionem, si habitum
nos animarum docere uoluisti, non simplici et absoluta
hoc insinuatione curatum est, sed quaesita persona, casusque
excogitata nouitas, et composita aduocati scena
figmenti, ipsam quaerendi ueri ianuam mendacio polluerunt?
Haec quoniam, cum de Platonico Ere iactantur,
etiam quietem Africani nostri somniantis incusant (utraque
enim sub apposito argumento electa persona est, quae
accommoda enuntiandis haberetur), resistamus argenti, et
frustra arguens refellatur : ut una calumnia dissoluta,
utriusque factum incolumem, ut fas est, retineat dignitatem.
Nec omnibus fabulis philosophia repugnat, nec omnibus
acquiescit; et, ut facile secerni possit, quae ex his
ab se abdicet, ac uelut profana ab ipso uestibulo sacrae
disputationis excludat, quaeue etiam saepe ac libenter admittat,
diuisionum gradibus explicandum est. Fabula,
quarum nomen indicat falsi professionem, aut tantum
conciliandae auribus uoluptatis, aut adhortationis quoque
in bonam frugem gratia repertae sunt; auditum mulcent,
uelut comodiae, quales Menander eiusue imitatores agendas
dederunt : uel argumenta fictis casibus amatorum referta;
quibus uel multum se Arbiter exercuit, uel Apuleium
nonnunquam lusisse miramur. Hoc totum fabularum
genus, quod solas aurium delicias profitetur, e sacrario
suo in nutricum cunas sapientiae tractatus eliminat. Ex
his autem, quae ad quandam uirtutis speciem intellectum
legentis hortantur, fit secunda discretio. In quibusdam
enim et argumentum ex ficto locatur, et per mendacia ipse
relationis ordo contexitur : ut sunt illae Aesopi fabulae,
elegantia fictionis illustres. At in aliis argumentum quidem
fundatur ueri soliditate : sed haec ipsa ueritas per quaedam
composita et ficta profertur, et haec iam uocatur fabulosa
narratio, non fabula : ut sont caerimoniarum sacra,
ut Hesiodi et Orphei, quae de Deorum progenie actuue
narrantur; ut mystica Pythagoreorum sensa referuntur.
Ex hac ergo secunda diuisione, quam diximus, a philosophiae
libris prior species, quae concepta de falso per falsum
narratur, aliena est. Sequens in aliam rursum discretionem
scissa diuiditur; nam, cum ueritas argumento subest,
solaque sit narratio fabulosa, non unus reperitur
modus per figmentum uera referendi, ait enim contextio
narrationis per turpia, et indigna numinibus, ac monstro
similia, componitur; ut Dii adulteri, Saturnus pudenda
Coeli patris abscindens, et ipse rursus a filio regno potito
in uincula coniectus; quod genus totum philosophi nescire
maluerunt : ait sacrarum rerum notio sub pio figmentorum
uelamine honestis et tecta rebus, et uestita nominibus
enuntiatur. Et hoc est solum figmenti genus, quod
cautio de diuinis rebus philosophantis admittit. Cum igitur
nullam disputationi pariat iniuriam uel Er index, uel
somnians Africanus, sed rerum sacrarum enuntiatio integra
sui dignitate his sit tecta nominibus, accusator tandem
edoctus a fabulis fabulosa secernere, conquiescat.
Sciendum est tamen, non in omnem disputationem philosophos
admittere fabulosa uel licita ; sed his uti solent,
cum uel de anima, uel de aereis aetheriisue potestatibus,
uel de ceteris Diis loquuntur. Ceterum cum ad summum
et principem omnium Deum, qui apud Graecos g-t' g-agathon,
qui g-prohton g-aition nuncupatur, tractatus se audet attollere;
uel ad mentem, quam Graeci g-noun appellant, orignales
rerum species, quae g-ideai dictae sunt, continentem,
ex summo natam et profectam Deo; cum de his, inquam,
loquuntur, summo Deo ac mente, nihil fabulosum penitus
attingunt. Sed si quid de his assignare conantur, quae non
sermonem tantummodo, sed cogitationem quoque humanam
superant, ad similitudines et exempla confugiunt.
Sic Plato, cum de g-t' g-agathoh loqui esset animatus, dicere
quid sit non ausus est, hoc solum de eo sciens, quod
sciri quale sit ab homine non posset : solum uero ei simillimum
de uisibilibus solum reperit; et per eius similitudinem
uiam sermoni suo attollendi se ad non comprehendenda
patefecit. Ideo et nullum eius simulacrum, cum
Diis aliis constitueretur, finxit antiquitas : quia summus
Deus, nataque ex eo mens, sicut ultra animam, ita supra
naturam sunt : quo nihil fas est de fabulis peruenire.
De Diis autem, ut dixi, ceteris, et de anima non frustra
se, nec, ut oblectent, ad fabulosa conuertunt; sed quia
sciunt, inimicam esse naturae apertum nudamque expositionem
sui : quae sicut uulgaribus hominum sensibus intellectum
sui uario rerum tegmine operimentoque subtraxit,
ita a prudentibus arcana sua uoluit per fabulosa
tractari. Sic ipsa mysteria figurarum cuniculis operiuntur,
ne uel haec adeptis nuda rerum talium se natura praebeat :
sed summatibus tantum uiris sapientia interprete ueri arcani
consciis, contenti sint reliqui ad uenerationem figuris
defendentibus a uilitate secretum. Numenio denique
inter philosophos occultorum curiosiori offensam numinum,
quod Eleusinia sacra interpretando uulgauerit,
somnia prodiderunt, uiso sibi, ipsas Eleusinias Deas habitu
meretricio ante apertum lupanar uidere prostantes;
admirantique, et causas non conuenientis numinibus turpitudinis
consulenti, respondisse iratas, ab ipso se adyto
pudicitiae suae ui abstractas, et passim adeuntibus prostitutas.
Adeo semper ita se et sciri et coli numina maluerunt,
qualiter in uulgus antiquitas fabulata est; quae et
imagines et simulacra formarum talium prorsus alienis, et
aetates tam incrementi, quam diminutionis ignaris, et
amictus ornatusque uarios corpus non habentibus assignauit.
Secundum haec Pythagoras ipse atque Empedocles,
Parmenides quoque et Heraclitus, de Diis fabulati
sunt : nec secus Timaeus, qui progenies eorum, sicuti
traditum fuerit, exsecutus est.
[1,3] CHAP. III. Il y a cinq genres de songes; celui de Scipion renferme les trois premiers genres. A ces préliminaires de l'analyse du Songe de Scipion, joignons la définition des divers genres de songes reconnus par l'antiquité, qui a créé des méthodes pour interpréter toutes ces figures bizarres et confuses que nous apercevons en dormant; il nous sera facile ensuite de fixer le genre du songe qui nous occupe. Tous les objets que nous voyons en dormant peuvent être rangés sous cinq genres différents, dont voici les noms : le songe proprement dit, la vision, l'oracle, le rêve, et le spectre. Les deux derniers genres ne méritent pas d'être expliqués, parce qu'ils ne se prêtent pas à la divination. Le rêve a lieu, lorsque nous éprouvons en dormant les mêmes peines d'esprit ou de corps, et les mêmes inquiétudes sur notre position sociale, que celles que nous éprouvions étant éveillés. L'esprit est agité chez l'amant qui jouit ou qui est privé de la présence de l'objet aimé; il l'est aussi chez celui qui, redoutant les embûches ou la puissance d'un ennemi, s'imagine le rencontrer à l'improviste, ou échapper à sa poursuite. Le corps est agité chez l'homme qui a fait excès de vin ou d'aliments solides; il croit éprouver des suffocations, ou se débarrasser d'un fardeau incommode : celui qui, au contraire, a ressenti la faim ou la soif, se figure qu'il désire, qu'il cherche et même qu'il trouve le moyen de satisfaire ses besoins. Relativement à la fortune, avons-nous désiré des honneurs, des dignités, ou bien avons-nous craint de les perdre; nous rêvons que nos espérances ou nos craintes sont réalisées. Ces sortes d'agitations, et d'autres de même espèce, ne nous obsèdent pendant la nuit que parce qu'elles avaient fatigué nos organes pendant le jour: enfants du sommeil, elles disparaissent avec lui. Si les Latins ont appelé le rêve "insomnium" (objets vus en songe), ce n'est pas parce qu'il est annexé au songe d'une manière plus particulière que les autres modes énoncés ci-dessus, mais parce qu'il semble en faire partie aussi longtemps qu'il agit sur nous : le songe fini, le rêve ne nous offre aucun sens dont nous puissions faire notre profit; sa nullité est caractérisée par Virgile : "Par là montent vers nous tous ces rêves légers, Des erreurs de la nuit prestiges mensongers." Par "coelum", le poëte entend la région des vivants, placée à égale distance de l'empire des morts et du séjour des dieux. Lorsqu'il peint l'amour et ses inquiétudes toujours suivies de rêves, il s'exprime ainsi : "Les charmes du héros sont gravés dans son coeur. La voix d'Énée encor résonne à son oreille, Et sa brillante nuit n'est qu'une longue veille." Ensuite il fait dire à la reine : "Anne, sœur bien-aimée, Par quel rêve effrayant mon âme est comprimée !" Quant au spectre, il s'offre à nous dans ces instants où l'on n'est ni parfaitement éveillé, ni tout à fait endormi. Au moment où nous allons céder à l'influence des vapeurs somnifères, nous nous croyons assaillis par des figures fantastiques, dont les formes n'ont pas d'analogue dans la nature; ou bien nous les voyons errer çà et là autour de nous, sous des aspects divers qui nous inspirent la gaieté ou la tristesse. Le cauchemar appartient à ce genre. Le vulgaire est persuadé que cette forte pression sur l'estomac, qu'on éprouve en dormant, est une attaque de ce spectre qui nous accable de tout son poids. Nous avons dit que ces deux genres ne peuvent nous aider à lire dans l'avenir; mais les trois autres nous en offrent les moyens. L'oracle se manifeste, lorsqu'un personnage vénérable et imposant, tel qu'un père, une mère, un ministre de la religion, la Divinité elle-même, nous apparaît pendant notre sommeil pour nous instruire de ce que nous devons ou ne devons pas faire, de ce qui nous arrivera ou ne nous arrivera pas. La vision a lieu, lorsque les personnes ou les choses que nous verrons en réalité plus tard se présentent à nous telles qu'elles seront alors. J'ai un ami qui voyage, et que je n'attends pas encore; une vision me l'offre de retour. A mon réveil, je vais au-devant de lui, et nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Il me semble que l'on me confie un dépôt; et le jour luit à peine, que la personne que j'avais vue en dormant vient me prier d'être dépositaire d'une somme d'argent qu'elle met sous la sauvegarde de ma loyauté. Le songe proprement dit ne nous fait ses communications que dans un style figuré, et tellement plein d'obscurités, qu'il exige le secours de l'interprétation. Nous ne définirons pas ses effets, parce qu'il n'est personne qui ne les connaisse. Ce genre se subdivise en cinq espèces; car un songe peut nous être particulier, ou étranger, ou commun avec d'autres ; il peut concerner la chose publique ou l'universalité des choses. Dans le premier cas, le songeur est agent ou patient; dans le second cas, il croit voir un autre que lui remplir un de ces deux rôles; dans le troisième, il lui semble que d'autres partagent sa situation. Un songe concerne la chose publique, lorsqu'une cité, ses places, son marché, ses rues, son théâtre, ou telles autres parties de son enceinte ou de son territoire, nous paraissent être le lieu de la scène d'un événement fâcheux ou satisfaisant. Il a un caractère de généralité, lorsque le ciel des fixes, le soleil, la lune ou d'autres corps célestes, ainsi que notre globe, offrent au songeur, sur un point quelconque, des objets nouveaux pour lui. Or, dans la relation du songe de Scipion, on trouve les trois seules manières de songer dont on puisse tirer des conséquences probables, et, de plus, les cinq espèces du genre. L'Émilien entend la voix de l'oracle, puisque son père Paulus et son aïeul l'Africain, tous deux personnages imposants et vénérables, tous deux honorés du sacerdoce, l'instruisent de ce qui lui arrivera. Il a une vision, puisqu'il jouit de la vue des mêmes lieux qu'il habitera après sa mort. Il fait un songe, puisque, sans le secours de l'interprétation, il est impossible de lever le voile étendu par la prudence sur les révélations importantes dont on lui fait part. Dans ce même songe se trouvent comprises les cinq espèces dont nous venons de parler. Il est particulier au jeune Scipion, car c'est lui qui est transporté dans les régions supérieures, et c'est son avenir qu'on lui dévoile; il lui est étranger, car on offre à ses yeux l'état des âmes de ceux qui ne sont plus; ce qu'il croit voir lui sera commun avec d'autres, car c'est le séjour qui lui est destiné, ainsi qu'à ceux qui auront bien mérité de la patrie. Ce songe intéresse la chose publique, puisque la victoire de Rome sur Carthage, et la destruction de cette dernière ville, sont prédites à Scipion, ainsi que son triomphe au Capitole et la sédition qui lui causera tant d'inquiétudes. Il embrasse la généralité des êtres, puisque le songeur, soit en élevant, soit en abaissant ses regards, aperçoit des objets jusqu'alors ignorés des mortels. Il suit les mouvements du ciel et ceux des sphères, dont la rapidité produit des sons harmonieux; et ses yeux, témoins du cours des astres et de celui des deux flambeaux célestes, découvrent la terre en son entier. On ne nous objectera pas qu'un songe qui embrasse et la chose publique et la généralité des êtres ne peut convenir à Scipion, qui n'est pas encore revêtu de la première magistrature, puisque son grade, comme il en convient lui-même, le distingue à peine d'un simple soldat. Il est vrai que, d'après l'opinion générale, tout songe qui a rapport au corps politique ne fait autorité que lorsqu'il a été envoyé au chef de ce corps ou à ses premiers magistrats, ou bien encore lorsqu'il est commun à un grand nombre de citoyens, qui tous doivent avoir vu les mêmes objets. Effectivement, on lit dans Homère qu'Agamemnon ayant fait part au conseil assemblé du songe qui lui intimait l'ordre de combattre l'ennemi, Nestor, dont la prudence n'était pas moins utile à l'armée que la force physique de ses jeunes guerriers, donne du poids au récit du roi de Mycènes, en disant que ce songe, où le corps social est intéressé, mérite toute confiance, comme ayant été envoyé au chef des Grecs; sans quoi, ajoute-t-il, il serait pour nous de peu d'importance. Cependant on peut, sans blesser les convenances, supposer que Scipion, qui n'est encore, il est vrai, ni consul, ni général, rêve la destruction de Carthage, qui, plus tard, aura lieu sous ses ordres, et la victoire dont Rome lui sera redevable un jour. On peut également supposer qu'un personnage aussi distingué par son savoir que par ses vertus est initié, pendant son sommeil, à tous les secrets de la nature. Ceci posé, revenons au vers de Virgile cité précédemment en témoignage de l'opinion du poète sur la futilité des rêves, et que nous avons extrait de sa description des deux portes des enfers donnant issue aux songes. Ceux qui seraient curieux de savoir pourquoi la porte d'ivoire est réservée aux prestiges mensongers, et celle de corne aux songes vrais, peuvent consulter Porphyre; voici ce qu'il dit dans son commentaire sur le passage d'Homère relatif à ces deux portes : "La vérité se tient cachée; cependant l'âme l'aperçoit quelquefois, lorsque le corps endormi lui laisse plus de liberté; quelquefois aussi elle fait de vains efforts pour la découvrir, et lors même qu'elle l'aperçoit, les rayons du flambeau de la déesse n'arrivent jamais nettement ni directement à ses yeux, mais seulement à travers le tissu du sombre voile dont s'enveloppe la nature." Tel est aussi le sentiment de Virgile, qui dit : "Viens : je vais dissiper les nuages obscurs Dont, sur tes yeux mortels, la vapeur répandue Cache ce grand spectacle à ta débile vue." Ce voile qui, pendant le sommeil du corps, laisse arriver jusqu'aux yeux de l'âme les rayons de la vérité, est, dit-on, de la nature de la corne, qui peut être amincie jusqu'à la transparence; et celui qui se refuse à laisser passer ces mêmes rayons est de la nature de l'ivoire, tellement, opaque, que, quelque aminci qu'il soit, il ne se laisse jamais traverser par aucun corps. [1,3] CAP- III. Quinque esse genera somniandi; atque somnium
hoc Scipionis ad prima tria genera debere referri.
His praelibatis, antequam ipsa somnii uerba tractemus,
prius, quot somniandi modos obseruatio deprehenderit,
cum licentiam figurarum, quae passim quiescentibus ingeruntur,
sub definitionem ac regulam uetustas mitteret,
edisseramus, ut cui eorum generi somnium, de quo agimus,
applicandum sit, innotescat. Omnium, quae uidere
sibi dormientes uidentur, quinque sunt principales et diuersitates
et nomina : aut enim est g-oneiros secundum
Graecos, quod Latini somnium uocant; aut est g-orama,
quod uisio recte appellatur; aut est g-chrehmatismos, quod
oraculum nuncupatur ; aut est g-enupnion, quod insomnium
dicitur; aut est g-phantasma, quod Cicero, quoties opus hoc
nomine fuit, uisum uocauit. Ultima ex his duo, cum
uidentur, cura interpretationis indigna sunt, quia nihil
diuinationis apportant : g-enupnion dico et g-phantasma. Est enim
g-enupnion, quoties cura oppressi animi corporisue siue fortunae,
qualis uigilantem fatigauerat, talem se ingerit dormienti;
animi, si amator deliciis suis aut fruentem se
uideat, aut carentem : si metuens quis imminentem sibi
uel insidiis uel potestate personam, aut incurrisse hanc, ex
imagine cogitationum suarum, aut effugisse uideatur;
corporis, si temeto ingurgitatus, aut distentus cibo, uel
ex abundantia praefocari se existimet, uel grauantibus
exonerari: aut contra, si esuriens cibum, aut potum sitiens
desiderare, quaerere, uel etiam inuenisse uideatur. Fortunae,
cum se quis aestimat uel potentia, uel magistratu,
aut augeri pro desiderio, aut exui pro timore. Haec et his
similia, quoniam ex habitu mentis quietem sicut praeuenerant,
ita et turbauerant dormientis, una cum somno auolant
et pariter euanescunt. Hinc et insomnio nomen est,
non quia per somnium uidetur (hoc enim est huic generi
commune cum ceteris), sed quia in ipso somnio tantummodo
esse creditur, dum uidetur; post somnium nullam
sui utilitatem uel sigrrificationem relinquit. Falsa esse insomnia
nec Maro tacuit :
"Sed falsa ad caelum mittunt insomnia manes" :
caelum hic uiuorum regionem uocans; quia sicut Dii nobis,
ita nos defunctis superi habemur. Amorem quoque describens,
cuius curam sequuntur insomnia, ait :
"--- Haerent infixi pectore uultus,
Verbaque : nec placidam membris dat cura quietem".
et post haec :
"Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent"?
g-Phantasma uero, hoc est uisum, cum inter uigiliam et
adultam quietem, in quadam, ut aiunt, prima somni
nebula adhuc se uigilare aestimans, qui dormire uix coepit,
aspicere uidetur irruentes in se, uel passim uagantes
formas, a natura seu magnitudine, seu specie discrepantes,
uariasque tempestates rerum uel laetas, uel turbulentas.
In hoc genere est g-ephialtehs : quem publica persuasio
quiescentes opinatur inuadere, et pondere suo pressos ac
sentientes grauare. His duobus modis ad nullam noscendi
futuri opem receptis, tribus ceteris in ingenium diuinationis
instruimur. Et est oraculum quidem, cum in somnis
parens, uel alia sancta grauisque persona, seu sacerdos,
uel etiam Deus, aperte euenturum quid, aut non euenturum,
faciendum uitandumue denuntiat. Visio est autem,
cum id quis uidet, quod eodem modo, quo apparuerat,
eueniet. Amicum peregre commorantem, quem non cogitabat,
uisus sibi est reuersum uidere, et procedenti obuius,
quem uiderat, uenit in amplexus. Depositum in quiete
suscipit; et matutinus ei precator occurrit, mandans pecuniae
tutelam, et fidae custodiae celanda committens. Somnium
proprie uocatur, quod tegit figuris, et uelat ambagibus,
non nisi interpretatione intelligendam significationem
rei, quae demonstratur : quod quale sit, a nobis non exponendum
est, cum hoc unusquisque ex usu, quid sit,
agnoscat. Huius quinque sunt species : aut enim proprium,
aut alienum, aut commune, aut publicum, aut generale
est. Proprium est, cum se quis facientem patientemue
aliquid somniat : alienum, cum alium : commune, cum
se una cum alio. Publicum est, cum ciuitati foroue, uel
theatro, seu quibuslibet publicis monibus actibusue,
triste uel laetum quid existimat accidisse. Generale est, cum
circa solis orbem lunaremue, seu alia sidera, uel coelum
omnesue terras aliquid somniat innouatum. Hoc ergo,
quod Scipio uidisse se retulit, et tria illa, quae sola probabilia
sunt genera principalitatis, amplectitur, et omnes
ipsius somnii species attingit. Est enfin oraculum, quia
Paulus et Africanus uterque parens, sancti grauesque ambo,
nec alieni a sacerdotio, quid illi euenturum esset,
denuntiauerunt. Est uisio, quia loca ipsa, in quibus post
corpus uel qualis futurus esset, aspexit. Est somnium,
quia rerum, quae illi narratae sunt, altitudo, tecta profunditate
prudentiae, non potest nobis, nisi scientia interpretationis,
aperiri. Ad ipsius quoque somnii species omnes
refertur. Est proprium, quia ad supera ipse perductus
est, et de se futura cognouit. Est alienum, quod, quem
statum aliorum animae sortitae sint, deprehendit. Est
commune, quod eadem loca tam sibi, quam ceteris
eiusdem meriti, didicit praeparari. Est publicum, quod
uictoriam patrie, et Carthaginis interitum, et Capitolinum
triumphum, ac sollicitudinem futurae seditionis agnouit.
Est generale, quod coelum coelique circulos conuersionisque
concentum, uiuo adhuc homini noua et incognita,
stellarum etiam ac luminum motus, terraeque omnis situm,
suspiciendo uel despiciendo concepit. Nec dici potest,
non aptum fuisse Scipionis personae somnium, quod
et generale esset et publicum : quia necdum illi contigisset
amplissimus magistratus; immo cum adhuc, ut ipse
dicit, paene miles haberetur. Aiunt enim, non habenda
pro ueris de statu ciuitatis somnia, nisi quae rector eius
magistratusue uidisset, aut quae de plebe non unus, sed
multi similia somniassent. Ideo apud Homerum, cum in
concilio Graecorum Agamemnon somnium:, quod de instruendo
proelio uiderat, publicaret, Nestor, qui non minus
ipse prudentia, quam omnis iuuenta uiribus, iuuit
exercitum, concilians fidem relatis, De statu, inquit,
publico credendum regio somnio : quod si alter uidisset,
repudiaremus ut futile. Sed non ab re erat, ut Scipio,
etsi necdum adeptus tunc fuerat consulatum, nec erat
rector exercitus, Carthaginis somniaret interdum, cuius
erat auctor futurus; audiretque uictoriam beneficio suo
publicam; uideret etiam secreta naturae, uir non minus
philosophia, quam uirtute praecellens. His assertis, quia
superius falsitatis insomniorum Vergilium testem citantes,
eius uersus fecimus mentionem, eruti de geminarum somnii
descriptione portarum : si quis forte quaerere uelit,
cur porta ex ebore falsis, et e cornu ueris sit deputata;
instruetur auctore Porphyrio, qui in commentariis suis
haec in eundem locum dicit ab Homero sub eadem diuisione
descripta : Latet, inquit, omne uerum; hoc tamen
anima, cum ab officiis corporis somno eius paululum
libera est, interdum aspicit; nonnunquam tendit aciem,
nec tamen peruenit : et, cum aspicit, tamen non libero et
directo lumine uidet, sed interiecto uelamine, quod
nexus naturae caligantis obducit. Et hoc in ratura esse
idem Vergilius asserit, dicens :
"Aspice : namque omnem, qum nunc obducta tuenti
Mortales hebetat uisus tibi, et humida circum
Caligat, nubem eripiam".
Hoc uelamen cum in quiete ad uerum usque aciem animae
introspicientis admittit, de cornu creditur, cuius ista
natura est, ut tenuatum uisui peruium sit : cum autem
a uero hebetat ac repellit obtutum, ebur putatur; cuius
corpus ita natura densatum est, ut ad quamuis extremitatem
tenuitatis erasum, nullo uisu ad ulteriora tendente
penetretur.
[1,4] CHAP. IV. Du but ou de l'intention de ce songe. Nous venons de discuter les genres et les espèces de songes qui rentrent dans celui de Scipion; essayons maintenant, avant de l'expliquer, d'en faire connaître l'esprit et le but. Démontrons que ce but n'est autre que celui annoncé au commencement de cet ouvrage; savoir, de nous apprendre que les âmes de ceux qui ont bien mérité des sociétés retournent au ciel pour y jouir d'une félicité éternelle. Cela est prouvé par la circonstance même dont profite Scipion pour raconter ce songe, sur lequel il assure avoir gardé le secret depuis longtemps. Lélius se plaignait que le peuple romain n'eût pas encore élevé de statues à Nasica; et Scipion, ayant répondu à cette plainte, avait terminé son discours par ces mots : "Quoique le sage trouve dans le sentiment de ses nobles actions la plus haute récompense de sa vertu, cependant cette vertu, qu'il tient des dieux, n'en aspire pas moins à des récompenses d'un genre plus relevé et plus durable que celui d'une statue qu'un plomb vil retient sur sa base, ou d'un triomphe dont les lauriers se flétrissent." "Quelles sont donc ces récompenses?" dit Lélius. "Permettez, reprit Scipion, puisque nous sommes libres encore pendant ce troisième jour de fête, que je continue ma narration." Amené insensiblement au récit du songe qu'il a eu, il arrive au passage suivant, dans lequel il insinue qu'il a vu au ciel ces récompenses moins passagères, et d'un éclat plus solide, réservées aux vertueux administrateurs de la chose publique. «Mais afin de vous inspirer plus d'ardeur à défendre l'État, sachez, continua mon aïeul, qu'il est dans le ciel une place assurée et fixée d'avance pour ceux qui auront sauvé, défendu, agrandi leur patrie, et qu'ils doivent y jouir d'une éternité de bonheur." Bientôt après il désigne nettement ce séjour du bonheur, en disant : «Imitez votre aïeul, imitez votre père; comme eux cultivez la justice et la piété; cette piété, obligation envers nos parents et nos proches, et le plus saint des devoirs envers la patrie : telle est la route qui doit vous conduire au ciel, et vous donner place parmi ceux qui ont déjà vécu, et qui, délivrés du corps, habitent le lieu que vous voyez.» Ce lieu était la voie lactée; car c'est dans ce cercle, nommé galaxie par les Grecs, que Scipion s'imagine être pendant son sommeil, puisqu'il dit, en commençant son récit : «D'un lieu élevé, parsemé d'étoiles et tout resplendissant de lumière, il me montrait Carthage." Et, dans le passage qui suit l'avant-dernier cité, il s'explique plus clairement encore : "C'était ce cercle dont la blanche lumière se distingue entre les feux célestes, et que, d'après les Grecs, vous nommez voie lactée. De là, étendant mes regards sur l'univers, j'étais émerveillé de la majesté des objets." En parlant des cercles, nous traiterons plus amplement de la galaxie. [1,4] Cap- IV. Propositum, seu scopus huius somnii quis sit.
Tractatis generibus et modis, ad quos somnium Scipionis
refertur, nunc ipsam eiusdem somnii mentem,
ipsumque propositum, quem Graeci g-skopon uocant, antequam
uerba inspiciantur, tentemus aperire; et eo pertinere
propositum praesentis operis asseramus, sicut iam in
principio huius sermonis adstruximus, ut animas bene
de republica meritorum post corpora coelo reddi, et illic
frui beatitatis perpetuitate, nos doceat. Nam Scipionem
ipsum haec occasio ad narrandum somnium prouocauit,
quod longo tempore se testatus est silentio condidisse.
Cum enim Laelius quereretur, nullas Nasicae statuas in
publico, in interfecti tyranni remunerationem, locatas,
respondit Scipio post alia in haec uerba : "Sed quamquam
sapientibus conscientia ipsa factorum egregiorum amplissimum
uirtutis est praemium, tamen illa diuina uirtus
non statuas plumbo inhaerentes, nec triumphos
arescentibus laureis, sed stabiliora quaedam et uiridiora
praemiorum genera desiderat. Quae tamen ista sunt,
inquit Laelius? Tum Scipio, Patimini me, inquit, quoniam
tertium diem iam feriati sumus;" et cetera, quibus
ad narrationem somnii uenit, docens illa esse stabiliora
et uiridiora praemiorum genera, quae ipse uidisset in coelo
bonis rerumpublicarum seruata rectoribus : sicut his
uerbis eius ostenditur : "Sed quo sis, Africane, alacrior
ad tutandam rempublicam, sic habeto. Omnibus,
qui patriam conseruarint, adiuuerint, auxerint, certum
esse in coelo et definitum locum, ubi beati aeuo sempiterno
fruantur". Et paulo post, hunc certum locum,
qui sit designans; ait : "Sed sic, Scipio, ut auus hic
tuus, ut ego, qui te genui, iustitiam cole et pietatem :
quae cum magna in parentibus et propinquis, tum in
patria maxima est. Ea uita uia est in coelum, et in hunc
coelum eorum, qui iam uixere, et corpore laxati illum
incolunt locum, quem uides;" significans galaxian. Sciendum
est enim, quod locus, in quo sibi esse uidetur
Scipio per quietem, lacteus circulus est, qui galaxias
uocatur; siquidem his uerbis in principio utitur: "Ostendebat
autem Carthaginem de excelso et pleno stellarum
illustri et claro quodam loco". Et paulo post apertius
dicit : "Erat autem is splendidissimo candore inter
flammas circulus elucens, quem uos, ut a Graiis accepistis,
orbem lacteum nuncupatis; ex quo ommia mihi
contemplanti praeclara et mirabilia uidebantur". Et de
hoc quidem galaxia, cum de circulis loqucmur, plenius disseremus.
[1,5] CHAP. V. Quoique tous les nombres puissent, en quelque sorte, être regardés comme parfaits, cependant le septième et le huitième sont particulièrement considérés comme tels. Propriétés qui méritent au huitième nombre la qualification de nombre parfait. Nous avons fait connaître les rapports de dissemblance et de conformité des deux traités de la République écrits par Cicéron et son prédécesseur Platon, ainsi que le motif qu'ils ont eu pour faire entrer dans ces traités, le premier, l'épisode du songe de Scipion, et le second, celui de la revélation d'Her. Nous avons ensuite rapporté les objections faites à Platon par les épicuriens, et la réfutation dont est susceptible leur insignifiante critique; puis nous avons dit quels sont les écrits philosophiques qui admettent la fiction, et ceux dont elle est entièrement bannie : de là nous avons été amenés à définir les divers genres de songes, vrais ou faux, enfantés par cette foule d'objets que nous voyons en dormant, afin de reconnaître plus aisément ceux de ces genres auxquels appartient celui de Scipion. Nous avons dû aussi discuter s'il convenait de lui prêter un tel songe, et exposer le sentiment des anciens relativement aux deux portes par où sortent les songes; enfin, nous avons développé l'esprit de celui dont il est ici question, et déterminé la partie du ciel où le second Africain, pendant son sommeil, a vu et entendu tout ce qu'il raconte. Maintenant nous allons interpréter, non pas la totalité de ce songe, mais les passages d'un intérêt marquant. Le premier qui se présente est celui relatif aux nombres; le voici : "Car, lorsque votre vie mortelle aura parcouru un cercle composé de sept fois huit révolutions du soleil, et que du concours de ces nombres, tous deux réputés parfaits, mais par des causes différentes, la nature aura formé le nombre fatal qui vous est assigné, tous les yeux se tourneront vers vous, votre nom sera dans toutes les bouches; le sénat, les bons citoyens, les alliés, mettront en vous leurs espérances, et vous regarderont comme l'unique appui de l'Etat; en un mot, vous serez nommé dictateur, et chargé de réorganiser la république; si toutefois vous échappez aux mains parricides de vos proches.» C'est avec raison que le premier Africain attribue aux nombres une plénitude qui n'appartient, à proprement parler, qu'aux choses divines et d'un ordre supérieur. On ne peut, en effet, regarder convenablement comme pleins des corps toujours prêts à laisser échapper leurs molécules, et à s'emparer de celles des corps environnants. Il est vrai qu'il n'en est pas ainsi des corps métalliques; cependant on ne doit pas dire qu'ils sont pleins, puisqu'ils ont de nombreux interstices. Ce qui a fait regarder tous les nombres indistinctement comme parfaits, c'est qu'en nous élevant insensiblement par la pensée, de la nature de l'homme vers la nature des dieux, ce sont les nombres qui nous offrent le premier degré d'immatérialité. Il en est cependant parmi eux qui présentent plus particulièrement le caractère de la perfection, dans le sens que nous devons attacher ici à ce mot : ce sont ceux qui ont la propriété d'enchaîner leurs parties, les nombres carrés multipliés par leurs racines, et ceux qui sont solides par eux-mêmes. Ces corps ou solides, qui ne tombent pas sous les sens, ne peuvent être conçus que par l'entendement; mais, pour nous expliquer clairement, reprenons les choses d'un peu plus haut. Tous les corps sont terminés par des surfaces qui leur servent de limites; et ces limites, fixées immuablement autour des corps qu'elles terminent, n'en sont pas moins considérées comme immatérielles. Car, en considérant un corps, la pensée peut faire abstraction de sa surface, et réciproquement; la surface est donc la ligne de démarcation entre les êtres matériels et les êtres immatériels : cependant ce passage de la matière à l'immatérialité n'est pas absolu, attendu que, s'il est dans la nature de la surface d'être en dehors des corps, il l'est aussi de n'être qu'autour des corps; de plus, on ne peut parler d'un corps sans y comprendre sa surface : donc leur séparation ne peut être effectuée réellement, mais seulement par l'entendement. Cette surface, limite des corps, est elle-même limitée par des points : tels sont les corps mathématiques sur lesquels s'exerce la sagacité des géomètres. Le nombre de lignes qui limitent la surface d'une partie quelconque d'un corps, est en raison de la raison de la forme sous laquelle se présente cette même partie : si cette portion de surface est triangulaire, elle est terminée par trois lignes; par quatre, si elle est carrée. Enfin, le nombre de lignes qui la limitent égale celui de ses angles, et ces lignes se touchent par leurs extrémités. Nous devons rappeler ici au lecteur que tout corps a trois dimensions, longueur, largeur, profondeur ou épaisseur. La ligne n'a qu'une de ces dimensions, c'est la longueur; la surface en a deux; longueur et largeur. Nous venons de parler de la quantité de lignes dont elle peut être limitée. La formation d'un solide ou corps exige la réunion des trois dimensions. tel est le dé à jouer, nommé aussi cube ou carré solide. En considérant la surface, non pas d'une partie d'un corps, mais de ce corps tout entier, que nous supposerons, pour exemple, être un carré, nous lui trouverons huit angles au lieu de quatre; et cela se conçoit, si l'on imagine, au-dessus de la surface carrée dont il vient d'être question, autant d'autres surfaces de mêmes dimensions qu'il sera nécessaire pour que la profondeur ou épaisseur du tout égale sa longueur et sa largeur: ce sera alors un solide semblable au dé ou au cube. Il suit de là que le huitième nombre est un corps ou solide, et qu'il est considéré comme tel. En effet, l'unité est le point géométrique; deux unités représentent la ligne, car elle est, comme nous l'avons dit, limitée par deux points. Quatre points, pris deux à deux, placés sur deux rangs, et se faisant face réciproquement à distances égales, deviennent une surface carrée, si de chacun d'eux on conduit une ligne au point opposé. En doublant cette surface, on a huit lignes et deux carrés égaux, qui, superposés, donneront un cube ou solide, pourvu toutefois qu'on leur prête l'épaisseur convenable. On voit par là que la surface, ainsi que les lignes dont elle se compose, et généralement tout ce qui tient à la forme des corps, est d'une origine moins ancienne que les nombres; car il faut remonter des lignes aux nombres pour déterminer la figure d'un corps, puisqu'elle ne peut être spécifiée que d'après le nombre de lignes qui la terminent. Nous avons dit qu'à partir des solides, la première substance immatérielle était la surface et ses lignes, mais qu'on ne pouvait la séparer des corps, à cause de l'union à perpétuité qu'elle a contractée avec eux : donc, en commençant par la surface et en remontant, tous les êtres sont parfaitement incorporels. Mais nous venons de démontrer qu'on remonte de la surface aux nombres: ceux-ci sont donc les premiers êtres qui nous offrent l'idée de l'immatérialité; tous sont donc parfaits, ainsi qu'il a été dit plus haut; mais nous avons ajouté que plusieurs d'entre eux ont une perfection spéciale, ce sont les nombres cubiques, ceux qui le deviennent en opérant sur eux-mê- mes, et ceux qui sont doués de la faculté d'enchaîner leurs parties. Qu'il existe encore pour les nombres d'autres causes de perfection, c'est ce que je ne conteste pas. Quant au mode de solidité du huitième nombre, il est prouvé par les antécédents. Cette collection d'unités, prise en particulier, est donc, avec raison, mise au rang des solides. Ajoutons qu'il n'est aucun nombre qui ait un rapport plus direct avec l'harmonie des corps célestes, puisque les sphères qui forment cet accord sont au nombre de huit, comme nous le verrons plus tard. Qui plus est, toutes les parties dont huit se compose sont telles, qu'il résulte de leur assemblage un tout parfait. On peut, en effet, le former de la monade ou de l'unité, et du nombre sept, qui ne sont ni générateurs, ni engendrés. Nous développerons, lorsqu'il en sera temps, les propriétés de ces deux quantités. Il peut être aussi le résultat de deux fois quatre, qui est générateur et engendré; car deux fois deux engendrent quatre, comme deux fois quatre engendrerait huit. Il peut encore être la somme de trois et cinq; l'un de ces deux composants est le premier des impairs : quant au nombre cinq, sa puissance sera démontrée immédiatement. Les pythagoriciens ont choisi le huitième nombre pour symbole de l'équité, parce que, à partir de l'unité, il est le premier qui offre deux composants pairs et égaux, quatre plus quatre, qui peuvent être eux-mêmes décomposés en deux quantités paires et égales, ou deux plus deux. Ajoutons que sa recomposition peut avoir lieu au moyen de deux fois deux répétés deux fois. Un tel nombre, qui procède à sa puissance par facteurs égaux et pairs, et à sa décomposition par diviseurs égaux et.pairs, jusqu'à la monade exclusivement, qui ne peut avoir d'entier pour diviseur, méritait bien d'être considéré comme emblème de l'équité; et, d'après ce que nous avons dit précédemment de la perfection de ses parties et de celle de son entier, on ne peut lui contester le titre de nombre parfait. [1,5] CAP- V. Quamquam omnes numeri modo quodam pleni sint,
tamen septenarium et octonarium peculiariter plenos dici;
quamque ob causam octonarius plenus uocetur.
Sed iam quoniam inter libros, quos de republica Cicero,
quosque prius Plato scripserat, quae differentia, quae similitudo
habeatur, expressimus, et cur operi suo uel
Plato Eris indicium, uel Cicero somnium Scipionis asciuerit,
quidue sit ab Epicureis obiectum Platoni, uel quemadmodum
debilis calumnia refellatur, et quibus tractatibus
philosophi admisceant, uel a quibus penitus excludant fabulosa,
retulimus; adiecimusque post haec necessario genera
omnium imaginum, quae falso, quaeque uero uidentur in
somnis, ipsasque distinximus species somniorum, ad quas
Africani somnium constaret referri ; et si Scipioni conuenerit
talia somniare; et de geminis somnii portis, quae fuerit a
ueteribus expressa sententia; super his omnibus, ipsius somnii,
de quo loquimur, mentem propositumque signauimus,
et partent coeli euidenter expressimus, in qua sibi Scipio
per quietem haec uel uidisse uisus est, uel audisse, quae
retulit : nunc iam discutienda nobis sunt ipsius somnii
uerba, non omnia, sed ut quaeque uidebuntur digna quaesitu.
Ac prima nobis tractanda se ingerit pars illa de numeris,
in qua sic ait : "Nam cum aetas tua septenos
octies solis anfractus reditusque conuerterit, duoque hi
numeri, quorum uterque plenus, alter altera de causa
habetur, circuitu naturali summam tibi fatalem confecerint :
in te unum atque in tuum nomen se tota conuertet ciuitas.
Te senatus, te omnes boni, te socii, te Latini intuebantur :
tu eris unus, in quo nitatur ciuitatis salus ;
ac, ne multa, dictator remp- constituas oportet,
si impias propinquorum manus effugeris". Plenitudinem
hic non frustra numeris assignat. Plenitudo enim proprie
nisi diuinis rebus supernisque non conuenit : neque enim
corpus proprie plenum dixeris, quod cum sui sit impatiens
effluendo, alieni est appetens hauriendo. Quae si metallicis
corporibus non usu ueniunt, non tamen plena illa, sed
uasta dicenda sunt. Haec est igitur communis numerorum
omnium plenitudo; quod cogitationi, a nobis ad superos
meanti, occurrit prima perfectio incorporalitatis in numeris.
Inter ipsos tamen proprie pleni uocantur secundum
hos modos, qui praesenti tractatui necessarii sunt, qui
aut uim obtinent uinculorum, aut corpora rursus efficiuntur,
aut corpus efficiunt, sed corpus, quod iutelligendo,
non sentiendo, concipias. Totum hoc, ut obscuritatis deprecetur
offensa, paulo altius repetita rerum luce, pandendum est.
Omnia corpora superficie finiuntur, et in
ipsam eorum pars ultima terminatur. Hi autem termini,
cum sint semper circa corpora, quorum termini sunt, incorporei
tamen intelliguntur. Nam quousque corpus esse
dicetur, necdum terminus intelligitur : cogitatio, quae conceperit
terminum, corpus relinquit. Ergo primus a corporibus
ad incorporea transitus ostendit corporum terminos;
et haec est prima incorporea natura post corpora : sed non
pure, nec ad integrum carens corpore; nam licet extra
corpus natura eius sit, tamen non nisi circa corpus apparet.
Cum totum denique corpus nominas, etiam superficies hoc
uocabulo continetur : de corporibus eam tametsi non res,
sed intellectus sequestrat. Haec superficies, sicut est corporum
terminus , ita lineis terminatur, quas suo nomine
grammas Graecia nominauit ; punctis lineae finiuntur. Et haec
sunt corpora, quae mathematica uocantur; de quibus sollerti
industria geometricae disputatur. Ergo haec superficies,
cum ex aliqua parte corporis cogitatur, pro forma subiecti
corporis accipit numerum linearum ; nam seu trium, ut
trigonum ; seu quatuor, ut quadratum ; seu plurium sit angulorum;
totidem lineis sese ad extrema tangentibus planicies
eius includitur. Hoc loco admonendi sumus, quod
omne corpus longitudinis, latitudinis, et altitudinis dimensionibus
constat. Ex his tribus in lineae ductu unit dimensio
est. Longitudo est enim sine latitudine; planicies uero,
quam Graeci g-epiphaneian uocant, longo latoque distenditur,
alto caret : et haec planicies quantis lineis contineatur, expressimus.
Soliditas autem corporum constat, cum his
duabus additur altitudo. Fit enim tribus dimensionibus
impletis corpus solidum, quod g-stereon uocant: qualis est
tessera, quae cubus uocatur : si uero non unius partis, sed
totius uelis corporis superficiem cogitare, quod proponamus
esse quadratum (ut de uno, quod exemplo sufficiet,
disputemus), iam non quatuor, sed octo anguli colliguntur :
quod animaduertis, si super unum quadratum, quale
prius diximus, alterum tale altius impositum mente
conspicias, ut altitudo, quae illi plano deerat, adiiciatur;
fiatque tribus dimensionibus impletis corpus solidum,
quod stereon uocant, ad imitationem tesserae, quae cubus
uocatur. Ex his apparet, octonarium numerum solidum
corpus et esse, et haberi. Siquidem unum apud geometras
puncti locum obtinet; duo, lineae ductum faciunt, quae
duobus punctis, ut supra diximus, coercetur; quatuor
uero puncta, aduersum se in duobus ordinibus bina per
ordinem posita, exprimunt quadri specicm, a singulis
punctis in aduersum punctum eiecta linea. Haec quatuor,
ut diximus, duplicata et octo facta , duo quadra similia
describunt: quae sibi superposita, additaque altitudine,
formam cubi, quod est solidum corpus, efficiant. Ex bis
apparet, antiquiorem esse numerum superficie et lineis,
ex quibus illam constare memorauimrrs, formisque omnibus.
A lineis enim ascenditur ad numerum, tanquam
ad priorem, ut intelligatur ex diuersis numeris linearum,
quae formae geometricae describantur. Ipsam superficiem
cum lineis suis, primam post corpora diximus
incorpoream esse naturam; nec tamen sequestrandam,
propter perpetuam cum corporibus societatem. Ergo quod
ab hac sursum recedit, iam pure incorporeum est; numeros
autem hac superiores praecedens sermo patefecit.
Prima est igitur perfectio incorporalitatis in numeris; et
haec est, ut diximus, numerorum omnium plenitudo.
Seorsram autem illa, ut supra admonuimus, plenitudo est
earum, qui aut corpus efficiant, aut efficiantur, aut uim
obtineant uinculorum ; licet alias quoque causas, quibus
pleni numeri efficiantur, esse non ambigam. Qualiter autem
octonarius numerus solidum corpus efficiat, antelatis
probatum est. Ergo singulariter quoque plenus iure dicetur,
propter corporeae soliditatis effectum. Sed et ad
ipsam coeli harmoniam, id est, concinentiam, hunc numerum
magis aptum esse non dubium est ; cum sphaerae
ipso octo sint, quae mouentur : de quibus secuturus sermo
procedet. Omnes quoque partes, de quibus constat
hic numerus, tales sunt, ut ex earum compage plenitudo
nascatur. Est enim aut de his, quae neque
generantur, neque generant, de monade et septem :
quae qualia sint, suo loco plenius explicabitur. Aut de
duplicato eo, qui et generatur, et generat, id est, quatuor :
nam hic numerus quatuor et nascitur de duobus,
et octo generat; aut componitur de tribus et quinque;
quorum alter primus omnium numerorum impar apparuit.
Quinarii autem potentiam sequens tractatus altinget.
Pythagorici uero hunc numerum iustitiam uocauerunt,
quia primus omnium ita soluitur in numeros pariter pares,
hoc est, in bis quaterna, ut nihilominus in numeros
aeque pariter pares diuisio quoque ipsa soluatur, id est, in
his bina. Eadem quoque qualitate contexitur, id est, bis
bina bis. Cum ergo et contextio ipsius, pari aequalitate
procedat, et resolutio aequaliter redeat usque ad monadem,
quae diuisionem arithmetica ratione non recipit;
merito propter aequalem diuisionem iustitiae nomen accepit :
et quia ex supradictis omnibus apparet, quanta et
partium suarum, et seorsum sua plenitudine nitatur, iure
plenus uocatur.


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Dernière mise à jour : 24/09/2004