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[4,81] LXXXI. - CONTRE MARON.
Tu as la fièvre, et tu déclames, Maron : mais c'est de la frénésie ; et, si tu
l'ignores, tu n'es pas dans ton bon sens, ami Mathon. Malade ; tu déclames, tu
déclames au milieu de ta fièvre demi-tierce. Si tu ne peux suer autrement, rien
de mieux. Déclamer, en cet état, est cependant chose difficile. - Erreur ! quand
la fièvre embrase nos entrailles, le plus difficile, Mathon, c'est de se taire.
| [4,81] 80
Declamas in febre, Maron: hanc esse phrenesin
si nescis, non es sanus, amice Maron.
Declamas aeger, declamas hemitritaeos:
si sudare aliter non potes, est ratio.
5 "Magna tamen res est". Erras; cum uiscera febris
exurit, res est magna tacere, Maron.
| [4,82] LXXXII. - SUR FABULLA.
Après avoir lu l'épigramme où je me plains qu'aucune jeune fille ne refuse,
Fabulla a rejeté une, deux, trois fois les prières de son amant. Fabulla,
laisse-toi fléchir ; j'ai dit de refuser, je n'ai pas dit de refuser toujours.
| [4,82] 81
Epigramma nostrum cum Fabulla legisset,
negare nullam quo queror puellarum,
semel rogata bisque terque neglexit
preces amantis. Iam, Fabulla, promitte:
5 negare iussi, pernegare non iussi.
| [4,83] LXXXIII. - A RUFUS.
Recommande aussi ces deux livres à Venuleius, et prie-le, Rufus, de, m'accorder
quelques instants de ses loisirs ; qu'oubliant un peu ses soucis et ses
affaires, il prête. à mes bagatelles une oreille indulgente. Toutefois, qu'il ne
les lise pas après le premier ou le dernier service, mais au milieu du festin,
lorsque Bacchus aime à livrer ses doux combats. Si la lecture de deux livres
paraît trop longue, roule l'un des deux ; ainsi partagé, l’ouvrage deviendra
court.
| [4,83] 82
Hos quoque commenda Venuleio, Rufe, libellos,
inputet et nobis otia parua roga,
immemor et paulum curarum operumque suorum
non tetrica nugas exigat aure meas.
5 Sed nec post primum legat haec summumue trientem,
sed sua cum medius proelia Bacchus amat.
Si nimis est legisse duos, tibi charta plicetur
altera: diuisum sic breue fiet opus.
| [4,84] LXXXIV. - CONTRE NÉVOLUS.
Quand tu es tranquille, Névolus, rien de plus méchant que toi ; mais si tu es
inquiet, tu deviens-la bonté même. Tranquille, tu ne rends le salut à personne,
tu dédaignes tout le monde ; nul homme n'est libre, nul n'est bien né à tes
yeux. Inquiet, tu fais des présents, tu salues celui-ci-du nom de maître,
celui-là du nom de roi ; tu invites les gens à souper : Névolus, sois donc
inquiet.
| [4,84] 83
Securo nihil est te, Naeuole, peius; eodem
sollicito nihil est, Naeuole, te melius.
Securus nullum resalutas, despicis omnes,
nec quisquam liber nec tibi natus homo est:
5 sollicitus donas, dominum regemque salutas,
inuitas. Esto, Naeuole, sollicitus.
| [4,85] LXXXV. - CONTRE THAÏS.
Personne parmi le peuple et dans toute la ville ne peut prouver que Thaïs se
soit donnée à lui, malgré le nombre des soupirants, malgré mille et mille
instances. Quoi ! Thaïs est-elle donc si chaste ! dis-moi. - C'est sa langue qui
ne l'est pas.
| [4,85] 84
Non est in populo nec urbe tota
a se Thaida qui probet fututam,
cum multi cupiant rogentque multi.
Tam casta est, rogo, Thais? Immo fellat.
| [4,86] LXXXVI. - CONTRE PONTICUS.
Nous buvons dans du verre, toi, Ponticus, dans une coupe de myrrhe. Pourquoi
donc ? - De peur que la transparence du vase ne trahisse la différence des vins.
| [4,86] 85
Nos bibimus uitro, tu murra, Pontice. Quare?
Prodat perspicuus ne duo uina calix.
| [4,87] LXXXVII. - A SON LIVRE, AU SUJET D'APOLLINARIS.
Si tu veux charmer les oreilles attiques, je t'engage, je t'exhorte, mon petit
livre, à plaire au docte Apollinaris. Personne n'a plus de jugement, plus
d'érudition ; mais aussi, plus de franchise et de bienveillance. S'il te presse
sur son coeur ou sur sa bouche, tu ne craindras plus les quolibets ronflants des
critiques, et tu ne serviras point tristement d'enveloppe aux anchois. S'il te
condamne, cours bien vite dans les boutiques des marchands de salaisons, pour
que le verso de tes feuillets serve à exercer la main de leurs jeunes enfants.
| [4,87] 86
Si uis auribus Atticis probari,
exhortor moneoque te, libelle,
ut docto placeas Apollinari:
nil exactius eruditiusque est,
5 sed nec candidius benigniusque.
Si te pectore, si tenebit ore,
nec rhonchos metues maligniorum,
nec scombris tunicas dabis molestas:
si damnauerit, ad salariorum
10 curras scrinia protinus licebit,
inuersa pueris arande charta.
| [4,88] LXXXVIII. - SUR BASSA.
Fabullus, Bassa ta maîtresse place toujours auprès d'elle un enfant qu'elle
appelle son joujou, ses délices ; et, ce qu'il y a de plus surprenant, elle
n'aime pas les enfants. Quel est donc son motif ? - Bassa est sujette aux vents.
| [4,88] 87
Infantem secum semper tua Bassa, Fabulle,
conlocat et lusus deliciasque uocat,
et, quo mireris magis, infantaria non est.
Ergo quid in causa est? Pedere Bassa solet.
| [4,89] LXXXIX. - CONTRE UN AMI AVARE QUI FEIGNAIT D'OUBLIER
LES PRÉSENTS QU'IL AVAIT REÇUS DU POÈTE.
Tu ne m'as rien donné en retour du petit cadeau que je t'ai fait, et déjà cinq
jours des Saturnales se sont écoulés. Ainsi je n'ai reçu de toi ni les six
scrupules d'argent de Septitianus, ni le tapis, hommage du client qui se plaint
toujours, ni le pot rougi du sang du thon d'Antibes, ni la boîte de petites
figues de Syrie, ni le baril léger d'olives rugueuses du Picénum ; le tout afin
de pouvoir dire, que tu te souviens de moi. Trompes-en d'autres par tes douces
paroles ; par ton air bénin, car tu ne seras plus à mes yeux qu'un imposteur
démasqué.
| [4,89] 88
Nulla remisisti paruo pro munere dona,
et iam Saturni quinque fuere dies.
Ergo nec argenti sex scripula Septiciam
missa nec a querulo mappa cliente fuit,
5 Antipolitani nec quae de sanguine thynni
testa rubet, nec quae cottana parua gerit,
nec rugosarum uimen breue Picernarum,
dicere te posses ut meminisse mei!
Decipies alios uerbis uoltuque benigno,
10 nam mihi iam notus dissimulator eris.
| [4,90] XC. - PASSE-TEMPS A LA CAMPAGNE.
Tu me demandes ce que je fais à la campagne ; voici ma réponse en peu de mots :
au point du jour, j'adresse aux dieux mes prières ; je visite mes champs, mes
serviteurs,. et j'assigne à chacun sa part de travail proportionnée. Ensuite je
lis, j'invoque Apollon, je réveille ma muse. Puis, je frotte mes membres
d'huile, et je me livre volontiers à l'exercice agréable de la palestre, le
coeur gai et sans craindre l'usurier. Je dîne, je bois, je chante, je joue, je
me baigne, je soupe, je me repose. A la faible lueur de ma petite lampe, c'est
sous l'inspiration des Muses et de la nuit que j'écris ces vers.
| [4,90] XC.
Rure morans quid agam, respondeo pauca, rogatus:
Luce deos oro. Famulos, post arua reuiso
Partibus atque meis iustos indico labores.
Inde lego Phoebumque cio Musamque lacesso.
5 Hinc oleo corpusque frico mollique palaestra
Stringo libens, animo gaudens ac fenore liber.
Prandeo, poto, cano, luco, lauo, ceno, quiesco.
Dum paruus lychnus modicum consumat oliui,
Haec dat nocturnis nox lucubrata Camenis.
| [4,91] XCI. - A SON LIVRE.
Holà ! c'est assez ; holà ! petit livre ! nous voici parvenus au bas du rouleau :
tu voudrais avancer encore, aller plus loin, et tes marges même te paraissent
insuffisantes. On dirait que rien n'est fini pour toi, lorsque tout est fini dès
la première page. Déjà le lecteur s'impatiente et se lasse ; le copiste lui-même
te crie : Holà ! halte donc : c'est assez ; holà ! petit livre.
| [4,91] 89
Ohe, iam satis est, ohe, libelle,
iam peruenimus usque ad umbilicos.
Tu procedere adhuc et ire quaeris,
nec summa potes in schida teneri,
5 sic tamquam tibi res peracta non sit,
quae prima quoque pagina peracta est.
Iam lector queriturque deficitque,
iam librarius hoc et ipse dicit
"Ohe, iam satis est, ohe, libelle."
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