|
 |
[12,61] LXI. - SUR LIGURRA.
Des vers, un court et incisif poème contre toi, voilà ce
que tu redoutes de ma part, Ligurra, et tu veux faire
croire que ta crainte est fondée. Vaine crainte, vains
désirs. Les lions de Libye rugissent contre les taureaux
et n'en ont pas aux papillons. Un bon conseil : cherche,
si tu veux qu'on lise ton nom, un poète ivre dans quelque
mauvais lieu, un de ceux qui écrivent au charbon ou à la
craie des vers pour les clients des lieux d'aisance. Un
front comme le tien ne mérite pas que je le flétrisse.
| [12,61] LXI.
Versus et breue uiuidumque carmen
In te ne faciam, times, Ligurra,
Et dignus cupis hoc metu uideri.
Sed frustra metuis cupisque frustra.
5 In tauros Libyci ruunt leones,
Non sunt papilionibus molesti.
Quaeras, censeo, si legi laboras,
Nigri fornicis ebrium poetam,
Qui carbone rudi putrique creta
10 Scribit carmina, quae legunt cacantes.
Frons haec stigmate non meo notanda est.
| [12,62] LXII. - A SATURNE, POUR PRISCUS TÉRENTIUS.
Grand roi de l'univers antique, en ces temps primitifs,
ceux du repos paresseux, de l'oisiveté sans fatigue, où
il n'y avait pas de foudre royale, puisque personne ne la
méritait, où la terre, sans qu'on la déchirât jusqu'aux
enfers, offrait elle-même ses richesses, viens, joyeux et
affable, assister à la fête que nous donnons à Priscus,
viens, il le faut, car cette fête est la tienne. C'est toi, ô le
meilleur des pères, qui le rends à sa patrie, le sixième
hiver de son séjour dans la ville où régna le pacifique
Numa. Tu vois quelle pompe pour toi s'apprête, semblable
à celle du marché d'Ausonie, quel luxe dans ces
honneurs. Une main avare a-t-elle compté les richesses,
les offrandes dont ces tables sont par nous couvertes?
Et pour qu'elles te soient encore plus précieuses et plus
agréables, Saturne, c'est un père, c'est un homme frugal
qui te célèbre cette pieuse cérémonie. Puisses-tu, dieu
vénérable, être toujours aimé ainsi en décembre ! Puisses-tu
faire revenir souvent pour Priscus de pareils jours !
| [12,62] LXII.
Antiqui rex magne poli mundique prioris,
Sub quo pigra quies nec labor ullus erat,
Nec regale nimis fulmen nec fulmine digni,
Scissa nec ad Manes, sed sibi diues humus:
5 Laetus ad haec facilisque ueni sollemnia Prisci
Gaudia: cum sacris te decet esse tuis.
Tu reducem patriae sexta, pater optime, bruma
Pacifici Latia reddis ab urbe Numae.
Cernis, ut Ausonio similis tibi pompa macello
10 Pendeat et quantus luxurietur honos?
Quam non parca manus largaeque nomismata mensae,
Quae, Saturne, tibi pernumerentur opes?
Utque sit his pretium meritis et gratia maior,
Et pater et frugi sic tua sacra colit.
15 At tu sancte - tuo sic semper amere Decembri -
Hos illi iubeas saepe redire dies.
| [12,63] LXIII. - A CORDOUE.
Cordoue, plus abondante que la grasse Vénafre, non
moins garnie d'oliviers que l'Istrie et plus riche en brebis
que le blanc Galèse, toi qui ne trompes pas par l'emploi
du murex ou du sang, mais ne dois qu'à la nature l'éclat
de tes toisons, rappelle, je te prie, la pudeur à un de tes
poètes, et qu'il ne débite pas mes recueils comme siens.
Passe encore s'il était bon poète et que je pusse lui rendre
la pareille. Mais c'est un célibataire qui séduit ma femme
sans talion possible. C'est un aveugle qui ne peut perdre
la vue qu'il arrache à autrui. Rien de pire qu'un voleur
nu, rien de plus inexpugnable qu'un mauvais poète.
| [12,63] LXIII.
Uncto Corduba laetior Venafro,
Histra nec minus absoluta testa,
Albi quae superas oues Galaesi
Nullo murice nec cruore mendax,
5 Sed tinctis gregibus colore uiuo:
Dic uestro, rogo, sit pudor poetae,
Nec gratis recitet meos libellos.
Ferrem, si faceret bonus poeta,
Cui possem dare mutuos dolores.
10 Corrumpit sine talione caelebs,
Caecus perdere non potest quod aufert:
Nil est deterius latrone nudo:
Nil securius est malo poeta.
| [12,64] LXIV. - SUR CINNA.
D'un esclave au beau visage, aux belles boucles, la
fleur de la maison, Cinna a fait un cuisinier :
Cinna aime les bons morceaux.
| [12,64] LXIV.
Vincentem roseos facieque comaque ministros
Cinna cocum fecit. Cinna, gulosus homo es.
| [12,65] LXV. - SUR PHYLLIS.
La belle Phyllis s'était offerte à moi, toute une nuit,
de mille manières, complaisamment. Je songeais, le matin
venu, quel cadeau lui faire, une livre de parfums de
Cosmus ou de Nicéros, ou un bon poids de laine de
Bétique, ou dix pièces d'or au coin de César. Phyllis me
saute au cou, me caresse d'un baiser aussi long que
ceux des colombes amoureuses et se met à me demander
une amphore de vin.
| [12,65] LXV.
Formosa Phyllis nocte cum mihi tota
Se praestitisset omnibus modis largam,
Et cogitarem mane quod darem munus,
Utrumne Cosmi, Nicerotis an libram,
5 An Baeticarum pondus acre lanarum,
An de moneta Caesaris decem flauos:
Amplexa collum basioque tam longo
Blandita, quam sunt nuptiae columbarum,
Rogare coepit Phyllis amphoram uini.
| [12,66] LXVI. - A AMÉNUS.
La maison qui t'a coûté cent mille sesterces, tu désires
la vendre, même à perte. Tu trompes quand même
l'acheteur par une ruse adroite, Aménus, tu caches la
baraque sous la richesse ambitieuse du décor. Quel éclat
dans tes lits incrustés d'écaille de première qualité, dans
tes meubles rares et pesants en citronnier de Mauritanie !
Tes tables en marbre de Delphes sont chargées d'or et
d'argent. Tu as debout autour de toi des esclaves que je
souhaiterais avoir pour maîtres. Après cela, tu viens
crier : "Deux cent mille sesterces, pas un sou de moins".
Ta maison, ainsi meublée, Aménus, c'est la donner pour rien !
| [12,66] LXVI.
Bis quinquagenis domus est tibi milibus empta,
Vendere quam summa uel breuiore cupis.
Arte sed emptorem uafra corrumpis, Amoene,
Et casa diuitiis ambitiosa latet.
5 Gemmantes prima fulgent testudine lecti,
Et Maurusiaci pondera rara citri;
Argentum atque aurum non simplex Delphica portat;
Stant pueri, dominos quos precer esse meos.
Deinde ducenta sonas, et ais non esse minoris.
Instructam uili uendis, Amoene, domum.
| [12,67] LXVII. - POUR LE JOUR NATAL DE VIRGILE.
Ides de Mai, vous avez vu naître Mercure. Les ides
d'août ramènent l'anniversaire de Diane. Virgile a consacré
les ides d'octobre. Puisses-tu fêter longtemps les ides de
Mercure et de Diane, toi qui célèbres les Ides du grand Virgile.
| [12,67] LXVII.
Maiae Mercurium creastis Idus,
Augustis redit Idibus Diana,
Octobres Maro consecrauit Idus.
Idus saepe colas et has et illas,
Qui magni celebras Maronis Idus.
| [12,68] LXVIII. - AUX CLIENTS.
Client matinal, qui as causé mon départ de Rome, hante,
si c'est ton goût, ses intérieurs fastueux. Je ne suis pas
avocat, je suis inapte à la chicane, mais paresseux, sur
le retour, ami des Muses. La flânerie me plaît et le sommeil,
que Rome la Grande m'a refusés. J'y retourne pourtant,
s'il me faut veiller ici aussi.
| [12,68] LXVIII.
Matutine cliens, urbis mihi causa relictae,
Atria, si sapias, ambitiosa colas.
Non sum ego causidicus, nec amaris litibus aptus,
Sed piger et senior Pieridumque comes;
5 Otia me somnusque iuuant, quae magna negauit
Roma mihi: redeo, si uigilatur et hic.
| [12,69] LXIX. - A PAULLUS.
Comme s'il s'agissait de tableaux, de coupes, Paullus,
tu n'as, en fait d'amis, que des modèles, tu n'as d'amis
que pour la parade.
| [12,69] LXIX.
Sic tanquam tabulas scyphosque, Paule,
Omnes archetypos habes amicos.
| [12,70] LXX. - SUR APER.
Naguère encore, Aper se faisait porter son linge
par un esclave panard et donnait sa petite toge à garder à
une vieille qui s'en faisait un coussin : le masseur hernieux
lui faisait l'aumône d'une goutte d'huile. Alors Aper était
pour les buveurs un censeur sombre et sévère. Il fallait
briser les verres, renverser le Falerne, criait-il au chevalier
qui buvait en sortant du bain. Mais depuis qu'un vieil
oncle lui a légué trois cent mille sesterces, il ne sait plus
revenir que saoûl des thermes chez lui. O pouvoir de la
vaisselle ciselée et de cinq esclaves aux belles boucles !
Quand il était pauvre, Aper n'avait pas soif.
| [12,70] LXX.
Lintea ferret Apro uatius cum uernula nuper
Et supra togulam lusca sederet anus
Atque olei stillam daret enterocelicus unctor,
Udorum tetricus censor et asper erat:
5 Frangendos calices effundendumque Falernum
Clamabat, biberet quod modo lotus eques.
A sene sed postquam patruo uenere trecenta,
Sobrius a thermis nescit abire domum.
O quantum diatreta ualent et quinque comati!
10 Tunc, cum pauper erat, non sitiebat Aper.
| |  |