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| [1,8,0] ÉLÉGIE VIII.
| [1,8,0] VIII.
| | [1,8,1] On verra remonter de leurs embouchures à leurs sources les fleuves
majestueux, et rétrograder les coursiers du soleil ; on verra la terre se couvrir
d'étoiles, le ciel s'ouvrir sous le soc de la charrue, la flamme jaillir de l'eau, et
l'eau jaillir du feu ; enfin tout ira au rebours des lois de la nature ; aucun corps
ne suivra la route qui lui est tracée ; les phénomènes que je croyais impossibles
se réaliseront, et il n'est plus rien qu'on ne doive admettre désormais comme
croyable. Ces prédictions, je les fais parce que je fus trompé par celui
| [1,8,1] In caput alta suum labentur ab aequore retro
flumina, conuersis Solque recurret equis:
terra feret stellas, caelum findetur aratro,
unda dabit flammas, et dabit ignis aquas,
omnia naturae praepostera legibus ibunt,
parsque suum mundi nulla tenebit iter,
omnia iam fient, fieri quae posse negabam,
et nihil est, de quo non sit habenda fides.
haec ego uaticinor, quia sum deceptus ab illo,
| [1,8,10] sur le secours duquel je comptais dans mon malheur.
M'as-tu donc à ce point oublié, perfide ? as-tu à ce point redouté la contagion
du malheur, que tu n'aies eu, pour me consoler dans mon affliction, ni un regard
ni une parole, et que tu n'aies pas, âme insensible, assisté à mes funérailles ?
L'amitié, dont le nom est imposant et sacré pour tous, est donc pour toi un
objet méprisable et bon à fouler aux pieds ? Que te coûtait-il de visiter un ami
accablé sous les coups du malheur, de lui adresser des paroles encourageantes,
de donner, sinon une larme à son infortune,
| [1,8,10] laturum misero quem mihi rebar opem.
tantane te, fallax, cepere obliuia nostri,
adflictumque fuit tantus adire timor,
ut neque respiceres nec solarere iacentem,
dure, neque exequias prosequerere meas?
illud amicitiae sanctum et uenerabile nomen
re tibi pro uili sub pedibusque iacet?
quid fuit, ingenti prostratum mole sodalem
uisere et alloquio parte leuare tuo,
inque meos si non lacrimam demittere casus,
| | [1,8,20] du moins quelques regrets apparents, quelques signes de douleur, de
lui dire simplement adieu, ce qu'on obtient même des étrangers ; de joindre ta
voix à la voix du peuple, tes cris à ses cris ; enfin, puisque tu allais ne plus voir
mon visage consterné, de profiter, pour le voir encore, des derniers jours qui
te restaient, et une seule fois encore, pour toute ta vie, de recevoir et de
prononcer, avec un attendrissement mutuel, un dernier adieu ? C'est pourtant
là ce qu'ont fait des hommes qu'aucun lien n'attachait à moi, et des larmes
abondantes attestaient leur émotion. Que serait-ce donc si tu n'avais pas vécu
avec moi,
| [1,8,20] pauca tamen ficto uerba dolore pati,
idque, quod ignoti faciunt uel dicere saltem,
et uocem populi publicaque ora sequi?
denique lugubres uultus numquamque uidendos
cernere supremo dum licuitque die,
dicendumque semel toto non amplius aeuo
accipere et parili reddere uoce 'uale'?
at fecere alii nullo mihi foedere iuncti,
et lacrimas animi signa dedere sui.
quid, nisi conuictu causisque ualentibus essem
| [1,8,30] et aussi longtemps, dans une étroite amitié, fondée sur de puissants
motifs ? Que serait-ce donc si tu avais eu moins de part à mes plaisirs et à
mes affaires, si je n'avais été moi-même le confident de tes plaisirs et de tes
affaires ? Que serait-ce donc si je ne t'avais connu qu'au milieu de Rome,
toi, associé en tout et partout à mon existence? Tout cela est-il devenu le
jouet des vents impétueux ? Tout cela est-il devenu la proie du Léthé ?
Non, je ne crois pas que tu sois né dans la molle cité de Quirinus, dans cette
ville, hélas ! où je ne dois plus rentrer, mais au milieu des rochers qui
hérissent cette rive gauche du Pont,
| [1,8,30] temporis et longi uinctus amore tibi?
quid, nisi tot lusus et tot mea seria nosses,
tot nossem lusus seriaque ipse tua?
quid, si dumtaxat Romae mihi cognitus esses,
adscitus totiens in genus omne loci?
cunctane in aequoreos abierunt irrita uentos?
cunctane Lethaeis mersa feruntur aquis?
non ego te genitum placida reor urbe Quirini,
urbe, meo quae iam non adeunda pede est,
sed scopulis, Ponti quos haec habet ora sinistri,
| | [1,8,40] au sein des monts sauvages de la Scythie et de la Sarmatie. Tes
entrailles sont de roche, ton coeur sans pitié est de bronze ; une tigresse fut la
nourrice dont ta lèvre enfantine pressa les mamelles ; sans cela tu n'aurais pas
vu mes malheurs avec autant d'indifférence, et tu ne te serais pas attiré de ma
part cette accusation de cruauté. Mais puisque aux autres coups du destin se
joint encore la perte de l'amitié que tu me témoignais jadis, tâche du moins
de me faire oublier ta faute,
| [1,8,40] inque feris Scythiae Sarmaticisque iugis:
et tua sunt silicis circum praecordia uenae,
et rigidum ferri semina pectus habet,
quaeque tibi quondam tenero ducenda palato
plena dedit nutrix ubera, tigris erat:
aut mala nostra minus quam nunc aliena putares,
duritiaeque mihi non agerere reus.
sed quoniam accedit fatalibus hoc quoque damnis,
ut careant numeris tempora prima suis,
effice, peccati ne sim memor huius, et illo
| | [1,8,50] et fais que ma bouche qui t'accuse aujourd'hui te loue un jour tes bienfaits.
| [1,8,50] officium laudem, quo queror, ore tuum.
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