Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Pétrone, Satyricon

Chapitre I-V

  Chapitre I-V

[0] PREMIÈRE PARTIE : ENCOLPE ET ASCYLTE. [0] SATIRICON LIBER. (---).
[1] I. OU L'ON DÉPLORE LA RUINE DE L'ÉLOQUENCE. (---) Mais nos enfileurs de phrases sont-ils moins fous quand ils crient comme des furieux : Voici les blessures que j'ai reçues pour la liberté ! Voici l'oeil que j'ai perdu pour votre salut à tous ! Donnez-moi un guide pour me conduire chez mes enfants : mes jarrets tranchés se refusent à porter mon corps. Passe encore si du moins ils frayaient à nos futurs. Démosthène les voies de l'éloquence. Mais tant d'exagérations et tout ce vain bruit de phrases ne leur servent, le jour venu de parler au forum, qu'à avoir l'air de tomber de la lune. Donc, à mon sens, le résultat le plus clair des études est de rendre nos enfants tout à fait stupides : de ce qui se présente en réalité dans la vie ils n'entendent rien, ils ne voient rien. On ne leur montre que pirates, les chaînes à la main, attendant leurs victimes sur le rivage ; que tyrans rédigeant des arrêts pour commander aux fils d'aller couper la tête de leur père ; qu'oracles préconisant, pour chasser la peste, l'immolation de trois vierges ou davantage; que phrases s'arrondissant en pilules bien sucrées : faits, et pensées, tout passe à la même sauce. [1] (I) "Num alio genere Furiarum declamatores inquietantur, qui clamant: 'Haec uulnera pro libertate publica excepi; hunc oculum pro uobis impendi: date mihi ducem, qui me ducat ad liberos meos, nam succisi poplites membra non sustinent'? Haec ipsa tolerabilia essent, si ad eloquentiam ituris uiam facerent. Nunc et rerum tumore et sententiarum uanissimo strepitu hoc tantum proficiunt ut, cum in forum uenerint, putent se in alium orbem terrarum delatos. Et ideo ego adulescentulos existimo in scholis stultissimos fieri, quia nihil ex his, quae in usu habemus, aut audiunt aut uident, sed piratas cum catenis in litore stantes, sed tyrannos edicta scribentes quibus imperent filiis ut patrum suorum capita praecidant, sed responsa in pestilentiam data, ut uirgines tres aut plures immolentur, sed mellitos uerborum globulos, et omnia dicta factaque quasi papauere et sesamo sparsa.
[2] II. CONTRE LES PROFESSEURS DE RHÉTORIQUE. "A qui vit dans cette atmosphère, il est aussi impossible de ne pas perdre le sens que de sentir bon quand on loge à la cuisine. "Si vous me permettez de le dire, ô rhéteurs, c'est vous les premiers. artisans de la ruine de l'éloquence. Vos harmonies subtiles, vos sonorités creuses peuvent éblouir un instant ; elles vous font oublier le corps même du dis-cours qui, énervé, languit et tombe à plat. La jeunesse s'entraînait-elle à déclamer, quand Sophocle et Euripide trouvèrent le langage qu'il fallait au théâtre ? Existait-il des maîtres pour étouffer dans l'ombre de l'école les talents naissants quand Pindare et les neuf lyriques renoncèrent à lutter dans le même mètre avec Homère ? Et, sans appeler les poètes en témoignage, je ne vois pas que Platon ni Démosthène se soient livrés non plus à ce genre d'exercices. La grande et, si j'ose dire, la chaste éloquence, méprisant le fard et l'enflure, n'a qu'à se dresser sans autre appui que sa naturelle beauté. "Naguère, ce bavardage intempérant et creux qui, né en Asie, a envahi Athènes, tel un astre porteur de la peste, souffla sur une jeunesse qui se dressait déjà pour de grandes choses : du coup, sous une règle corrompue, l'éloquence, arrêtée dans son essor, a perdu la voix. Qui depuis lors a approché de la maîtrise d'un Thucydide, de la gloire d'un Hypéride ? L'éclat même dont brille la poésie n'est plus celui de la santé : tous les arts, comme si leur source commune avait été empoisonnée, meurent sans attendre les neiges de la vieillesse. La peinture, enfin, n'est pas en meilleure posture depuis que des Égyptiens ont eu l'audace de réduire en recettes un si grand art." Je tenais un jour ces propos et autres semblables, quand Agamemnon s'approcha de nous et, d'un coup d'oeil inquisiteur, chercha celui que la foule écoutait si religieusement. [2] (II) "Qui inter haec nutriuntur, non magis sapere possunt quam bene olere qui in culina habitant. Pace uestra liceat dixisse, primi omnium eloquentiam perdidistis. Leuibus enim atque inanibus sonis ludibria quaedam excitando, effecistis ut corpus orationis eneruaretur et caderet. Nondum iuuenes declamationibus continebantur, cum Sophocles aut Euripides inuenerunt uerba quibus deberent loqui. Nondum umbraticus doctor ingenia deleuerat, cum Pindarus nouemque lyrici Homericis uersibus canere timuerunt. Et ne poetas quidem ad testimonium citem, certe neque Platona neque Demosthenen ad hoc genus exercitationis accessisse uideo. Grandis et, ut ita dicam, pudica oratio non est maculosa nec turgida, sed naturali pulchritudine exsurgit. Nuper uentosa istaec et enormis loquacitas Athenas ex Asia commigrauit animosque iuuenum ad magna surgentes ueluti pestilenti quodam sidere adflauit, semelque corrupta regula eloquentia stetit et obmutuit. Ad summam, quis postea Thucydidis, quis Hyperidis ad famam processit? Ac ne carmen quidem sani coloris enituit, sed omnia quasi eodem cibo pasta non potuerunt usque ad senectutem canescere. Pictura quoque non alium exitum fecit, postquam Aegyptiorum audacia tam magnae artis compendiariam inuenit".
[3] III. CONTRE LA VÉNALITÉ DES MAÎTRES. Ce rhéteur, sortant tout suant de sa classe, pouvait-il souffrir que je pérorasse plus longtemps sous le portique qu'il ne l'avait fait dans l'école ? Il m'interrompit : "Jeune homme, dit-il, qui tenez ces propos d'une saveur non vulgaire et, ce qui est aujourd'hui une rareté, qui me semblez un ami des idées saines, je ne dois pas vous dérober les secrets de mon art. Dans les exercices que vous critiquez, il n'y a guère de la faute des maîtres : ils sont bien forcés de hurler avec les fous. S'ils ne parlaient pas comme il plaît aux jeunes gens, Cicéron l'a déjà dit, on les laisserait seuls dans leur école. Tels ces rusés flatteurs qui, entreprenant le siège de la table d'un riche, n'ont rien de plus pressé que de chercher ce qu'ils estiment devoir plaire à l'auditoire, et qui n'obtiendront en effet ce qu'ils cherchent qu'en tendant des pièges aux oreilles d'autrui, tel le maître d'éloquence : à moins, comme le pêcheur, de mettre à l'hameçon l'appât qu'il sait recherché du jeune poisson, il restera seul assis sur son rocher, sans espoir de rien prendre." [3] (III) Non est passus Agamemnon me diutius declamare in porticu, quam ipse in schola sudauerat, sed: "Adulescens, inquit, quoniam sermonem habes non publici saporis et, quod rarissimum est, amas bonam mentem, non fraudabo te arte secreta. {Nihil> nimirum in his exercitationibus doctores peccant qui necesse habent cum insanientibus furere. Nam nisi dixerint quae adulescentuli probent, ut ait Cicero, 'soli in scolis relinquentur'. Sicut ficti adulatores cum cenas diuitum captant, nihil prius meditantur quam id quod putant gratissimum auditoribus fore -- nec enim aliter impetrabunt quod petunt, nisi quasdam insidias auribus fecerint -- sic eloquentiae magister, nisi tanquam piscator eam imposuerit hamis escam, quam scierit appetituros esse pisciculos, sine spe praedae morabitur in scopulo.
[4] IV. CONTRE L'AMBITION DES PARENTS. Au fond, ce sont les parents qui sont les vrais coupables : ils ne veulent plus pour leurs enfants d'une règle sévère, mais salutaire. Ils sacrifient d'abord, comme le reste, à leur ambition, ces fils, leur espérance même, puis, pour réaliser plus vite leur rêve, sans leur laisser le temps de digérer leurs études, ils les poussent au forum : cette éloquence, à laquelle ils savent pourtant bien que rien n'est supérieur, ils prétendent la réduire à la taille d'un enfant à peine sevré. Que les parents aient la patience de nous laisser graduer les études les jeunes gens pourront travailler sérieusement, mûrir leur goût par des lectures approfondies, faire des préceptes des sages la règle de leur pensée, châtier leur style d'une plume impitoyable, écouter longtemps d'abord ce qu'ils aspirent à imiter. Dès lors ils n'admireront plus rien de ce qui n'éblouit que l'enfance, et l'éloquence, jadis si grande, aura recouvré sa force, sa majesté, son autorité. Mais aujourd'hui, à l'école l'enfant s'amuse ; jeune homme, on s'amuse de lui sur le forum, et, ce qui est encore plus ridicule, après avoir fait ses études tout de travers, devenu vieux, il ne voudra pas en convenir. N'allez pas croire, toutefois, que j'aie en horreur cet art facile et terre à terre d'improviser des vers où s'illustra Lucilius : c'est en vers qu'à mon tour je vais tenter d'exprimer mon avis : [4] (IV) "Quid ergo est? Parentes obiurgatione digni sunt, qui nolunt liberos suos seuera lege proficere. Primum enim sic ut omnia, spes quoque suas ambitioni donant. Deinde cum ad uota properant, cruda adhuc studia in forum impellunt, et eloquentiam, qua nihil esse maius confitentur, pueris induunt adhuc nascentibus. Quod si paterentur laborum gradus fieri, ut sapientiae praeceptis animos componerent, ut uerba atroci stilo effoderent, ut quod uellent imitari diti audirent, {ut persuaderent} sibi nihil esse magnificum quod pueris placeret: iam illa grandis oratio haberet maiestatis suae pondus. Nunc pueri in scholis ludunt, iuuenes ridentur in foro, et quod utroque turpius est, quod quisque {puer} perperam didicit, in senectute confiteri non uult. Sed ne me putes improbasse schedium Lucilianae humilitatis, quod sentio, et ipse carmine effingam:
[5] V. OU SONT GLORIFIÉES LES FORTES ÉTUDES. Si tu aimes les purs chefs-d'oeuvre d'un art sévère, Si toi-même tu vises au grand, avant toute chose Fais-toi une loi de la plus stricte sobriété : Dédaigne d'aller dans les palais quêter un regard du prince hautain, Ou, vulgaire parasite, une place à la table du puissant, Ou, courant à ta perte, de noyer dans le vin la vigueur de ton esprit, Ou, dans la claque, d'applaudir, soudoyé, au coup de gueule de l'histrion. Mais soit que lui rie la citadelle de Minerve Ou la terre habitée par le colon lacédémonien, Soit qu'il demeure au pays des Sirènes, Que l'orateur consacre d'abord quelques années à la poésie Et s'abreuve largement aux sources homériques. Puis après avoir suivi la troupe socratique, changeant encore de discipline, Que de son plein gré il vienne secouer l'armure formidable du grand Démosthène. Alors, que la pléiade des écrivains romains lui fasse cortège, et, affranchie Du génie grec, qu'elle le pénètre d'une influence qui dégage son originalité. Cependant une page de nos luttes civiles lui fournira un poème, Il fera retentir le trépied d'Apollon d'un chant vif et cadencé, Puis, ayant trouvé des paroles farouches pour remémorer le tragique festin de nos guerres, Il pourra nous promettre enfin les grandes paroles dignes de Cicéron l'invaincu. Alors, ayant armé ton esprit de tous ces talents, après t'être abreuvé Aux sources abondantes de l'art, ta poitrine répandra les paroles des Muses. [5] (V) "Artis seuerae si quis ambit effectus mentemque magnis applicat, prius mores frugalitatis lege poliat exacta. Nec curet alto regiam trucem uultu cliensue cenas inpotentium captet, nec perditis addictus obruat uino mentis calorem; neue plausor in scenam sedeat redemptus histrioniae addictus. Sed siue armigerae rident Tritonidis arces, seu Lacedaemonio tellus habitata colono Sirenumque domus, det primos uersibus annos Maeoniumque bibat felici pectore fontem. Mox et Socratico plenus grege mittat habenas liber, et ingentis quatiat Demosthenis arma. Hinc Romana manus circumfluat, et modo Graio exonerata sono mutet suffusa saporem. Interdum subducta foro det pagina cursum, et fortuna sonet celeri distincta meatu. Dent epulas et bella truci memorata canore, grandiaque indomiti Ciceronis uerba minentur. Hi animum succinge bonis: sic flumine largo plenus Pierio defundes pectore uerba".


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Dernière mise à jour : 22-6-2004