|
 |
| [136] CXXXVI. INTERMÈDE : COMBAT DE POLYAENOS ET DES OIES SACRÉES.
Les fèves nettoyées, Oenothée goûte un peu de la chair du crâne et, voulant
remettre avec sa fourche dans le garde-manger ce crâne aussi vieux qu'elle-même,
elle brise la chaise vermoulue sur laquelle elle était montée et tombe de tout
son poids sur le foyer. Elle casse donc le haut de la bouilloire et éteint le
feu qui commençait à prendre. Elle se brûle même le coude à un charbon ardent et
s'inonde tout le visage de cendre chaude. Je me lève effrayé, et je remets la
vieille sur ses jambes, non sans rire de sa mésaventure. Mais aussitôt, pour ne
pas retarder le sacrifice, elle court chercher du feu chez une voisine.
Elle était à peine sortie que trois oies sacrées, qui, à ce que je supposai,
recevaient leur nourriture de la vieille au milieu du jour, se jettent sur moi
et m'entourent tout tremblant en poussant des cris affreux qu'on aurait pris
pour des hurlements de rage ; l'une déchire ma robe, l'autre détache le cordon
de mon soulier et tire dessus, la troisième, qui semblait leur chef et qui était
en tout cas leur maître en cruauté, ne balança pas à me mordre la jambe de son
bec en dents de scie. Sans m'arrêter aux demi-mesures, j'arrache un des pieds de
la table ; de ma main ainsi armée, je me mets à frapper le belliqueux volatile
et d'un coup bien asséné je l'étends mort à mes pieds.
Tels les oiseaux de Stymphale, cédant à la ruse d'Hercule,
Durent fuir vers le ciel, telles, bavant le venin,
Les harpies, quand elles mouillèrent de ce poison
Le repas trompeur de Phinée...
L'éther effrayé frémit
De plaintes inconnues et dans les lointaines demeures célestes
On put voir les portes d'or vaciller sur leurs gonds.
Cependant les deux autres oies avaient avalé toutes les fèves qui, tombées par
terre, avaient roulé sur le plancher ; après quoi, affectées, à ce que je
supposai, de la mort de leur chef, elles se retirèrent dans le temple. Quant à
moi, ravi et de ma vengeance et de mon butin, je jette l'oie morte derrière le
lit et je lave avec du vinaigre la légère blessure que j'avais à la jambe. Puis,
craignant les reproches de la vieille, je forme le projet de me sauver ; je
ramasse donc mes effets et me dispose à prendre la porte.
Mais je n'avais pas franchi le seuil que j'aperçois Oenothée revenant avec un
vieux tesson plein de braise. Je bats donc en retraite et, jetant là mon
manteau, je me tiens sur la porte dans l'attitude d'un homme attendant quelqu'un
qui ne vient pas. Elle plaça la braise sur un tas de roseaux secs, mit dessus
plusieurs morceaux. de bois, s'excusa d'avoir tant tardé : son amie, dit-elle,
n'avait pas voulu la laisser partir sans avoir, pour la bonne règle, mis à sec
trois verres : « Et toi, ajouta-t-elle, qu'as-tu donc fait pendant mon
absence et où sont donc mes fèves ? »
Croyant mériter toutes les louanges, je lui exposai pas à pas tous les détails
du combat, et pour la consoler de la perte de son oie, je lui offris de l'en
indemniser. Mais dès qu'elle vit le cadavre, la vieille se mit à pousser de tels
cris qu'on aurait cru à une nouvelle invasion des oies. Troublé par ce vacarme
et tout étonné du crime qu'on me reprochait, je demandai à la vieille pourquoi
elle se fâchait et pourquoi elle se désolait plus de la mort de son oie que de ma blessure.
| [136] (CXXXVI) Dum illa carnis etiam paululum delibat et dum coaequale natalium suorum
sinciput in carnarium furca reponit, fracta est putris sella, quae staturae
altitudinem adiecerat, anumque pondere suo deiectam super foculum mittit.
Frangitur ergo ceruix cucumulae ignemque modo conualescentem restinguit. Vexat
cubitum ipsa stipite ardenti faciemque totam excitato cinere pertundit.
Consurrexi equidem turbatus anumque non sine meo risu erexi; statimque, ne res
aliqua sacrificium moraretur, ad reficiendum ignem in uiciniam cucurrit. Itaque
ad casae ostiolum processi cum ecce tres anseres sacri qui, ut puto, medio die
solebant ab anu diaria exigere, impetum in me faciunt foedoque ac ueluti rabioso
stridore circumsistunt trepidantem. Atque alius tunicam meam lacerat, alius
uincula calcumentorum resoluit ac trahit; unus etiam, dux ac magister saeuitiae,
non dubitauit crus meum serrato uexare morsu. Oblitus itaque nugarum, pedem
mensulae extorsi coepique pugnacissimum animal armata elidere manu. Nec satiatus
defunctorio ictu, morte me anseris uindicaui:
Tales Herculea Stymphalidas arte coactas
ad coelum fugisse reor, peneque fluentes
Harpyias, cum Phineo maduere ueneno
fallaces epulae. Tremuit perterritus aether
planctibus insolitis, confusaque regia coeli (---).
Iam reliqui reuolutam passimque per totum effusam pauimentum collegerant fabam,
orbatique, ut existimo, duce redierant in templum, cum ego praeda simul atque
uindicta gaudens post lectum occisum anserem mitto, uulnusque cruris haud altum
aceto diluo. Deinde conuicium uerens, abeundi formaui consilium, collectoque
cultu meo ire extra casam coepi. Necdum liberaueram cellulae limen, cum
animaduerto Oenotheam cum testo ignis pleno uenientem. Reduxi igitur gradum
proiectaque ueste, tanquam expectarem morantem, in aditu steti. Collocauit illa
ignem cassis harundinibus collectum, ingestisque super pluribus lignis excusare
coepit moram, quod amica se non dimisisset tribus nisi potionibus e lege
siccatis". Quid porro tu, inquit, me absente fecisti, aut ubi est faba?" Ego,
qui putaueram me rem laude etiam dignam fecisse, ordine illi totum proelium eui,
et ne diutius tristis esset, iacturae pensionem anserem obtuli. Quem anus ut
uidit, tam magnum aeque clamorem sustulit, ut putares iterum anseres limen
intrasse. Confusus itaque et nouitate facinoris attonitus, quaerebam quid
excanduisset, aut quare anseris potius quam mei misereretur.
| | [137] CXXXVII. NOUVEAUX PRÉPARATIFS.
Mais elle, choquant ses mains d'indignation : « Scélérat, dit-elle, et tu oses
encore parler ? Tu ignores donc l'énormité de ton forfait ? Tu viens d'occire
les délices de Priape, l'oie dont toutes vos dames raffolaient. Et pour que
tu ne croies pas que c'est une peccadille, si nos magistrats en avaient
connaissance, tu serais mis en croix. En outre, par ce meurtre, tu as souillé de
sang ma demeure, jusqu'à ce jour inviolée. Et ainsi tu as fait que tout ennemi
qui voudra s'en donner la peine n'aura qu'un mot à dire pour que je sois chassée
du sacerdoce. »
Elle dit, et de son chef tremblant arrache les cheveux blancs ;
Ses ongles déchirent ses joues ; une pluie de larmes ne manqua pas à la fête ;
Tel le fleuve indomptable roule â travers les vallées
Quand les neiges gelées se mettent à fondre, et que l'Auster alangui
Ne veut plus souffrir qu'il subsiste de glace sur la terre délivrée ;
Ainsi un torrent à grand flots inonda sa face,
Et sa poitrine soulevée par les sanglots fa entendre un gémissement.
« Je vous en prie, lui répondis-je, ne criez pas ainsi, je vous ai pris une oie,
je vous rendrai une autruche. » Mais, assise sur le lit, elle s'obstine à
pleurer sur le trépas de son oie.
J'étais dans le plus grand embarras, quand entre Proselenos, apportant l'argent
nécessaire pour le sacrifice. Elle voit l'oie morte, s'enquiert de la cause de
notre tristesse et se met à pleurer plus fort que l'autre vieille et à
s'apitoyer sur mon sort : c'était à croire, ma parole, que j'avais tué mon père
et non une oie nourrie aux frais du public.
Enfin, en ayant assez de cette lamentable histoire : « Voyons, m'écriai-je, je
pourrais me racheter à prix d'argent si je vous avais attaquées, si même je
m'étais rendu coupable d'un homicide. Eh bien, je pose sur cette table deux
pièces d'or ; vous pouvez avec cet argent acheter et les dieux et des oies. » A
la vue du vil métal, Oenothée se calma : « Pardonnez-moi, jeune homme, dit-elle :
c'est pour vous que j'étais inquiète. Je vous donnais une preuve d'intérêt,
non de méchanceté. Je vais m'arranger pour que personne ne sache rien de cette
affaire. Quant à vous, priez seulement les dieux qu'ils vous pardonnent. »
Quiconque a de l'argent navigue sous un vent favorable
Et mène la fortune au gré de ses désirs :
Il peul épouser Danaé, il peut même
Faire croire à Acrisias que Danaé est toujours vierge;
Il peut faire des vers, des discours,
Plaider même : Caton ne sera pas son égal.
Jurisconsulte il tranchera du coupable ou non coupable
Et sera tout ce que sont Servius et Labéon.
Mais pourquoi tant de paroles ? ce que tu veux, si tu as argent en poche, demande-le,
Tu l'auras : un coffre-fort garni renferme toute la puissance de Jupiter.
Cependant, la vieille prêtresse se démène : elle me met dans les mains une coupe
de vin, dont, avec des brins de poireau et de persil elle fait une lustration
sur mes doigts étendus, puis jette dans le vase des avelines en prononçant des
paroles magiques : suivant qu'elles descendent ou qu'elles remontent, elle en
tire des pronostics; mais je me rendais bien compte que c'étaient les coques
vides qui seules surnageaient et qu'au contraire toutes les autres, lourdes d'un
fruit sain, restaient au fond. Puis, se saisissant de l'oie, elle l'ouvre, en
tire le foie qui était parfaitement sain et s'en sert pour me prédire mon
destin. Enfin, pour ne laisser subsister aucune trace de mon oeuvre, elle
découpe l'oie et met les morceaux à la broche, pour en faire un festin en
l'honneur de celui qu'elle-même, un instant auparavant, préparait à une mort
inévitable. Tout en s'agitant pour ce sacrifice, les deux vieilles buvaient
sec et dévoraient maintenant joyeusement l'oie, cause de tant de désolation.
Quand elle fut entièrement mangée, Oenothée, à moitié ivre, se tourna vers moi :
« Maintenant achevons, dit-elle, les mystères qui rendront leur vigueur à vos nerfs. »
| [137] (CXXXVII) At illa complosis manibus: "Scelerate, inquit, etiam loqueris? Nescis
quam magnum flagitium admiseris: occidisti Priapi delicias, anserem omnibus
matronis acceptissimum. Itaque ne te putes nihil egisse; si magistratus hoc
scierint, ibis in crucem. Polluisti sanguine domicilium meum ante hunc diem
inuiolatum, fecistique ut me, quisquis uoluerit inimicus, sacerdotio pellat.
-- Rogo, inquam, noli clamare: ego tibi pro ansere struthocamelum reddam". Dum
haec me stupente in lectulo sedet anserisque fatum complorat, interim Proselenos
cum impensa sacrificii uenit, uisoque ansere occiso sciscitata causam
tristitiae, et ipsa flere uehementius coepit meique misereri, tanquam patrem
meum, non publicum anserem, occidissem. Itaque taedio fatigatus: "Rogo, inquam,
expiare manus pretio licet? (---) si uos prouocassem, etiam si homicidium
fecissem. Ecce duos aureos pono, unde possitis et deos et anseres emere". Quos
ut uidit Oenothea: "Ignosce, inquit, adulescens, sollicita sum tua causa. Amoris
est hoc argumentum, non malignitatis. Itaque dabimus operam, ne quis sciat. Tu
modo deos roga, ut illi facto tuo ignoscant".
Quisquis habet nummos, secura nauiget aura
fortunamque suo temperet arbitrio.
Vxorem ducat Danaen ipsumque licebit
Acrisium iubeat credere quod Danaen.
Carmina componat, declamet, concrepet omnes
et peragat causas sitque Catone prior.
Iurisconsultus 'parret, non parret' habeto,
atque esto quicquid Seruius et Labeo.
Multa loquor: quod uis, nummis praesentibus opta,
et ueniet. Clausum possidet arca Iouem.
(---) Infra manus meas camellam uini posuit et cum digitos pariter extensos
porris apioque lustrasset, auellanas nuces cum precatione mersit in uinum. Et
siue in summum redierant, siue subsderant, ex hoc coniecturam ducebat. Nec me
fallebat inanes scilicet ac sine medulla uentosas nuces in summo umore
consistere, graues autem et plenas integro fructu ad ima deferri. Recluso
pectore extraxit fortissimum iecur et inde mihi futura praedixit. Immo, ne quod
uestigium sceleris superesset, totum anserem laceratum uerubus confixit,
epulasque etiam lautas paulo ante, ut ipsa dicebat, perituro parauit. Volabant
inter haec potiones meracae.
| | [138] CXXXVIII. POLYAENOS S'ENFUIT ÉPOUVANTÉ :
IL PLEURE SUR SES AMOURS.
Aussitôt elle exhibe un phallus de cuir qu'elle humecte d'huile, puis saupoudre
de poivre et de graine d'ortie pilés, et que finalement elle m'introduit
lentement dans le derrière. Puis, sans pitié pour mes plaintes, elle mouille mes
cuisses avec le même liquide. Enfin, ayant mêlé du suc de cresson et d'aurone,
elle en couvre mon braquemard et, armée d'une poignée d'orties vertes, m'en
fouette d'une main légère partout au-dessous du nombril.
Brûlé par les orties, je prends la fuite, mais les deux maudites petites
vieilles, furieuses, me poursuivent, et, bien que paralysées par le vin et le
rut, elles m'emboîtent le pas et me poursuivent quelque temps par les rues en
criant : « Au voleur ! Arrêtez-le ! » Je parviens pourtant à m'échapper, non
sans m'ensanglanter les pieds dans ma course précipitée. J'arrive enfin chez
moi, accablé de fatigue et je me jette sur mon lit, mais sans pouvoir fermer
l'oeil ; toutes mes mésaventures défilaient en effet dans mon esprit, et jugeant
que jamais personne n'avait été victime de telles disgrâces : « O Fortune qui
m'es si constamment hostile, m'écriai-je, avais-tu besoin d'ajouter à mes maux
les tourments de l'amour pour mieux me torturer encore ? Malheureux que je suis
! Alliés contre moi, la Fortune et l'Amour se sont conjurés pour me perdre.
L'Amour surtout, l'Amour impitoyable ne m'a jamais épargné : amoureux ou aimé,
je suis également au supplice.
« Voici maintenant que Chrysis m'aime éperdument et ne se lasse point de me
poursuivre ! Elle qui me conciliait les faveurs de sa maîtresse mais me tenait
elle-même à distance comme un esclave, parce que j'en portais l'habit, elle, qui
jadis méprisait ma condition servile, veut maintenant me suivre, même au péril
de sa vie et jure, en me dévoilant la violence de son amour, qu'elle ne peut
plus vivre qu'à mes côtés.
« Mais tout entier à Circé, je méprise toutes les autres. Et, en effet, qui la
surpasse en beauté ? Quelle Ariane, quelle Léda a atteint cette perfection ? Que
peuvent à côté d'elle Hélène et Vénus même ? Et Pâris, juge du différend des
trois déesses, s'il avait vu entrer en ligne ces yeux si vifs et si provocants,
leur eût sacrifié et Hélène et les déesses. Si du moins il m'était permis de lui
ravir un baiser et de presser un instant sur la mienne cette poitrine aux formes
divines, peut-être mon corps recouvrerait-il son ancienne vigueur, peut-être cet
organe, assoupi sans doute par quelque maléfice, se réveillerait-il. Ses
outrages même n'arrivent pas à me lasser. Qu'elle m'ait fait battre, je n'en
sais plus rien ; qu'elle m'ait mis à la porte, ce n'est pour moi que jeu, pourvu
qu'il me soit permis de rentrer en grâce. »
| [138] (CXXXVIII) Profert Oenothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto pipere
atque urticae trito circumdedit semine, paulatim coepit inserere ano meo. Hoc
crudelissima anus spargit subinde umore femina mea. Nasturcii sucum cum
habrotono miscet, perfusisque inguinibus meis, uiridis urticae fascem
comprehendit, omniaque infra umbilicum coepit lenta manu caedere. (---).
Aniculae quamuis solutae mero ac libidine essent, eandem uiam tentant et per
aliquot uicos secutae fugientem "Prende furem!" clamant. Euasi tamen omnibus
digitis inter praecipitem decursum cruentatis. (---).
"Chrysis, quae priorem fortunam tuam oderat, hanc uel cum periculo capitis
persequi destinat". (---).
"Quid huic formae aut Ariadne habuit aut Leda simile? Quid contra hanc Helene,
quid Venus posset? Ipse Paris, dearum libidinantium iudex, si hanc in
comparatione uidisset tam petulantibus oculis, et Helenen huic donasset et deas.
Saltem si permitteretur osculum capere, si illud caeleste ac diuinum pectus
amplecti, forsitan rediret hoc corpus ad uires et resipiscerent partes
ueneficio, credo, sopitae. Nec me contumeliae lassant: quod uerberatus sum,
nescio; quod eiectus sum, lusum puto. Modo redire in gratiam liceat".
| | [139] CXXXIX. OU CHRYSIS POURSUIT POLYAENOS DE SA TENDRESSE.
Ces réflexions et bien d'autres semblables, jointes au souvenir obsédant de tant
de charmes, excitèrent mon imagination au point que, dans mon délire, je m'en
prenais à mon lit, comme s'il eût offert à ma rage amoureuse une image de ma
beauté : mais tous ces efforts restèrent encore vains.
« Enfin une persécution si opiniâtre vint à bout de ma patience : je couvris
d'outrages le génie ennemi qui avait mis cette malédiction sur moi. Reprenant
alors un peu mes esprits et cherchant une consolation dans l'exemple de tant de
héros anciens, victimes eux aussi de la colère des dieux, je m'écriai :
Je ne suis pas le seul qu'une divinité et un destin implacable
Poursuivent. Jadis Hercule de Tirynthe, harcelé par la colère
D'Inachia, porta le poids du ciel ; avant, Laomédon dut assouvir
La colère impie de deux divinités unies dans la vengeance :
Pelias aussi éprouva la colère de Junon, Téléphe porta les armes
Sans le savoir et Ulysse eut à redouter les royaumes de Neptune.
Moi aussi à travers la terre, à travers la mer de Nérée blanchi
Je suis poursuivi par la lourde colère de Priape l'Hellespontien.
Torturé par ces soucis, je passai toute une nuit d'angoisses. Giton, ayant
appris que j'étais rentré coucher, pénétra dans ma chambre au petit jour. Il se
plaignit violemment de la vie désordonnée que je menais, prétendit que toute la
maisonnée était fort scandalisée de mes agissements, qui me faisaient trop
souvent négliger mon service, et me prédit que les relations que j'avais nouées
finiraient sans doute par m'être funestes. Par quoi je compris qu'il était
instruit de mes affaires et que sans doute on était venu à la maison prendre de
mes nouvelles. J'interrogeai donc mon petit ami pour savoir si quelqu'un était
venu me demander : « Personne aujourd'hui, me répondit-il, mais hier une femme
très bien s'est présentée ici, elle a causé longtemps avec moi et m'a harcelé de
questions pour me dire à la fin que tu avais mérité un châtiment et que tu
subirais la peine réservée aux esclaves, si celui à qui tu as fait tort ne
retire passa plainte. »
Ces nouvelles me mirent à la torture et je me répandis de nouveau en
imprécations contre la fortune. Je me plaignais encore quand Chrysis entra et se
jeta dans mes bras sans aucune retenue : « Je te trouve, enfin, s'écria-t-elle,
comme je te voulais ! O mes désirs ! O mes plaisirs ! Jamais tu ne viendras à
bout du feu qui me dévore qu'au prix du plus pur de ton sang ! »
Décontenancé par tant d'emportement, je dus recourir aux plus douces paroles
pour me débarrasser d'elle : je craignais que tout ce bruit ne parvînt aux
oreilles d'Eumolpe, car, rendu orgueilleux par la prospérité, il nous regardait
maintenant d'un oeil de maître. J'employai donc toute mon adresse à calmer
Chrysis ; je lui jouai la comédie de l'amour ; je lui susurrai de tendres
paroles ; en un mot, je dissimulai si bien qu'elle crut à ma passion pour elle.
Alors je lui expliquai dans quels périls elle allait nous mettre tous deux si
elle se laissait pincer avec moi dans ma chambre, et je lui dépeignis Eumolpe
comme un maître qui punissait sévèrement la moindre bagatelle. Ce qu'entendant
elle s'empressa de fuir et cela d'autant plus vite qu'elle vit entrer Giton, qui
avait quitté la chambre un peu avant son arrivée. Elle était à peine sortie
qu'un des nouveaux valets d'Eumolpe entra en coup de vent et m'avertit que le
maître était fort en colère contre moi, parce que j'avais manqué le service
depuis deux jours ; il ajouta que j'agirais prudemment en préparant à l'avance
quelque excuse plausible, car il n'était guère probable que la colère d'Eumolpe
se calmât sans coups de bâton. Je parus à Giton tellement agité et triste qu'il
renonça à me dire quoi que ce fut au sujet de la femme. Il ne me parla que
d'Eumolpe et me conseilla de tourner cette affaire à là plaisanterie plutôt que
de lui en parler sérieusement. Je suivis le conseil et j'abordai l'entretien
avec une mine si réjouie que le poète m'accueillit sans sévérité et même
gaiement ; il me plaisanta sur les faveurs que me réservait Vénus, loua fort ma
beauté et mon allure qui faisaient de moi la coqueluche des dames : « Je
n'ignore pas, ajouta-t-il, qu'une de nos plus célèbres beautés se meurt d'amour
pour toi ; cela pourrait, mon cher Encolpe, nous servir quelque jour. Donc, joue
bien ton rôle d'amoureux : pour moi, je soutiendrai jusqu'au bout celui que j'ai
assumé. »
| [139] (CXXXIX) Torum frequenti tractatione uexaui, amoris mei quasi quandam imaginem
(---).
Non solum me numen et implacabile fatum
persequitur. Prius Inachia Tirynthius ira
exagitatus onus caeli tulit, ante profanam
Iunonem Pelias sensit, tulit inscius arma
Laomedon, gemini satiauit numinis iram
Telephus, et regnum Neptuni pauit Vlixes.
Me quoque per terras, per cani Nereos aequor
Hellespontiaci sequitur grauis ira Priapi.
(---) Quaerere a Gitone meo coepi, num aliquis me quaesisset. "Nemo, inquit,
hodie. Sed hesterno die mulier quaedam haud inculta ianuam intrauit, cumque diu
mecum esset locuta et me accersito sermone lassasset, ultimo coepit dicere, te
noxam meruisse daturumque seruiles poenas, si laesus in querela perseuerasset".
(---).
Nondum querelam finieram, cum Chrysis interuenit amplexuque effusissimo me
inuasit et: "Teneo te, inquit, qualem speraueram: tu desiderium meum, tu
uoluptas mea, nunquam finies hunc ignem, nisi sanguine extinxeris". (---).
Vnus ex nouiciis {Eumolpi} seruulis subito accurrit et mihi dominum iratissimum
esse affirmauit, quod biduo iam officio defuissem. Recte ergo me facturum, si
excusationem aliquam idoneam praeparassem: uix enim posse fieri, ut rabies
irascentis sine uerbere consideret. (---).
| | [140] CXL. HISTOIRE DE PHILUMÈLE, MÈRE DE FAMILLE.
Il parlait encore quand nous vîmes entrer une dame des plus respectables,
nommée Philumèle, qui, dans son jeune âge, avait spéculé sur ses charmes pour
extorquer mainte succession, qui maintenant, vieille et flétrie, introduisait
son fils et sa fille auprès des vieillards sans héritiers et, se succédant ainsi
à elle-même, continuait à étendre le champ de ses opérations.
Elle venait donc trouver Eumolpe pour confier à sa prudente direction ces deux
enfants, son unique espérance, et pour se mettre avec eux sous sa bienveillante
protection. Il était, à l'en croire, le seul homme au monde capable de dresser
les deux jouvenceaux en les faisant profiter des conseils quotidiens de son
expérience. Elle déclara, en terminant, désirer les laisser dans la maison
d'Eumolpe pour qu'ils pussent profiter de ses moindres paroles, seul héritage
qu'elle fût en état de leur assurer. Et elle le fit comme elle le dit ; elle
nous confia une fille fort belle et un jeune éphèbe, et s'en fut, sous prétexte
de se rendre au temple pour s'y acquitter d'un voeu.
Eumolpe, qui était si confit en vertu qu'il m'eût facilement traité comme on
traite les jeunes garçons, ne voulut pas perdre un moment pour inviter cette
fille à une partie de fesses conforme aux rites. Mais il avait dit à tout le
monde qu'il souffrait de la goutte aux pieds et d'une paralysie des lombes et,
s'il ne soutenait pas ce rôle jusqu'au bout, il risquait fort de mettre en bas
toute notre tragédie.
Donc, pour rester fidèle à son mensonge, il pria la fille, par accommodante
bonté, de vouloir bien se mettre dessus et commanda à Corax de se glisser sous
le lit, où lui-même était couché, puis, les deux mains appuyées sur le pavé, de
le mettre en mouvement avec ses reins. Le valet, exécutant le lent mouvement
prescrit, répondait à la gesticulation de la fillette par des secousses égales.
Mais quand l'affaire fut sur le point d'aboutir, Eumolpe cria à Corax qu'il le
priait d'accélérer la cadence. Pris entre son valet et son amoureuse, le
vieillard semblait jouer à la balançoire.
Ainsi par deux fois opéra Eumolpe, au milieu de grands éclats de rire, sans
compter les siens. De mon côté, pour ne pas me rouiller dans l'inaction,
j'avisai le frère qui, à travers la cloison, admirait les exercices de sa soeur,
et je m'approchai de lui pour voir s'il serait disposé à subir les derniers
outrages. Fort bien dressé, le jeune homme ne repoussa pas mes cajoleries, mais
la divinité qui me poursuivait vint encore faire obstacle à mes succès.
Pourtant, je ne fus pas aussi affligé de cet insuccès que des précédents, car,
peu après, ma vigueur me revint et me sentant brusquement plus vaillant je
m'écriai : « Dieux tout puissants, vous m'avez rétabli dans la plénitude de mon
existence. Car Mercure, dont le métier est de conduire les âmes aux enfers et de
les en ramener, a voulu, dans sa bonté, me rendre ce qu'une main hostile m'avait
ravi pour que vous sachiez que j'ai été plus avantagé que Protésilas ou
l'un quelconque des amoureux antiques. »
A ces mots, je retrousse ma tunique et je m'offre dans toute ma gloire à
l'admiration d'Eumolpe. D'abord, il en fut épouvanté, puis, pour arriver à se
convaincre de sa réalité, il caresse de l'une et l'autre main ce présent des
dieux. Une bénédiction d'une telle conséquence nous avait mis en gaîté : nous
rîmes bien de la perspicacité de Philumèle et de la compétence précoce de ses
enfants, destinée, en ce qui nous concernait, à ne leur profiter en rien :
c'était, en effet, le seul espoir d'hériter qui l'avait fait nous livrer le
garçon et la fille.
Ayant réfléchi, à part moi, à tout cet infâme manège pour circonvenir les
vieillards, j'en pris texte pour ratiociner sur l'état présent de notre fortune,
et j'insinuai à Eumolpe qu'à force de chasser, les chasseurs de testaments
pouvaient bien finir par se faire chasser eux-mêmes. « Toutes nos actions,
disais-je, doivent-être d'accord avec la prudence. Socrate, le sage des sages,
au jugement des dieux et des hommes, aimait à se glorifier de n'avoir jamais
jeté un regard dans une taverne et de ne s'être jamais aventuré dans une
assemblée trop nombreuse. Tellement il est vrai que rien n'est plus utile que de
ne jamais aller contre le bon sens. Voilà qui est incontestable. Et aucun homme
n'est plus exposé à tomber en un instant dans l'infortune que celui qui convoite
le bien d'autrui. Mais de quoi vivraient les charlatans et les filous si, en
guise d'hameçon, ils ne jetaient à la foule des bourses ou des sacs d'argent
sonnant. et trébuchant. De même qu'on appâte les bêtes brutes avec des aliments,
de même les hommes ne se laisseraient pas prendre à l'attrait de l'espérance, si
on ne leur donnait pas d'abord quelque chose à mordre : sans doute, les
Crotoniates nous ont fait jusqu'ici un accueil magnifique, mais le navire que tu
leur avais promis et qui devait amener d'Afrique ton argent et tes esclaves
n'arrive pas. Déjà épuisés, les captateurs d'héritages restreignent leurs
libéralités. Donc, ou je me trompe fort, ou la Fortune commence à se lasser des
faveurs dont elle nous a comblés tous trois. »
| [140] (CXL) Matrona inter primas honesta, Philomela nomine, quae multas saepe
hereditates officio aetatis extorserat, tum anus et floris extincti, filium
filiamque ingerebat orbis senibus, et, per hanc successionem artem suam
perseuerabat extendere. Ea ergo ad Eumolpum uenit et commendare liberos suos
eius prudentiae bonitatique (---) credere se et uota sua. Illum esse solum in
toto orbe terrarum, qui praeceptis etiam salubribus instruere iuuenes quotidie
posset. Ad summam, relinquere se pueros in domo Eumolpi, ut illum loquentem
audirent: quae sola posset hereditas iuuenibus dari. Nec aliter fecit ac
dixerat, filiamque speciosissimam cum fratre ephebo in cubiculo reliquit,
simulauitque se in templum ire ad uota nuncupanda. Eumolpus, qui tam frugi erat
ut illi etiam ego puer uiderer, non dislulit puellam inuitare ad pygesiaca
sacra. Sed et podagricum se esse lumborumque solutorum omnibus dixerat, et si
non seruasset integram simulationem, periclitabatur totam paene tragoediam
euertere. Itaque ut constaret mendacio fides, puellam quidem exorauit ut sederet
super commendatam bonitatem, Coraci autem imperauit ut lectum, in quo ipse
iacebat, subiret positisque in pauimento manibus dominum lumbis suis commoueret.
Ille lente parebat imperio, puellaeque artificium pari motu remunerabat. Cum
ergo res ad effectum spectaret, clara Eumolpus uoce exhortabatur Coraca, ut
spissaret officium. Sic inter mercennarium amicamque positus senex ueluti
oscillatione ludebat. Hoc semel iterumque ingenti risu, etiam suo, Eumolpus
fecerat. Itaque ego quoque, ne desidia consuetudinem perderem, dum frater
sororis suae automata per clostellum miratur, accessi temptaturus an pateretur
iniuriam. Nec se reiciebat a blanditiis doctissimus puer, sed me numen inimicum
ibi quoque inuenit. (---).
"Dii maiores sunt, qui me restituerunt in integrum. Mercurius enim, qui animas
ducere et reducere solet, suis beneficiis reddidit mihi quod manus irata
praeciderat, ut scias me gratiosiorem esse quam Protesilaum aut quemquam alium
antiquorum". Haec locutus sustuli tunicam, Eumolpoque me totum approbaui. At
ille primo exhorruit, deinde ut plurimum crederet, utraque manu deorum beneficia
tractat. (---).
{Eumolpus}: "Socrates, deorum hominumque {b(ltistow}, gloriari solebat, quod
nunquam neque in tabernam conspexerat nec ullius turbae frequentioris concilio
oculos crediderat. Adeo nihil est commodius quam semper cum sapientia loqui. --
Omnia, inquam, ista uera sunt; nec ulli enim celerius homines incidere debent in
malam fortunam, quam qui alienum concupiscunt. Vnde plani autem, unde leuatores
uiuerent, nisi aut locellos aut sonantes aere sacellos pro hamis in turbam
mitterent? Sicut muta animalia cibo inescantur, sic homines non caperentur nisi
spe aliquid morderent". (---).
| | [141] CXLI. OU EUMOLPE PÉRIT, VICTIME DE SON HUMEUR BADINE
ET FRONDEUSE.
« J'ai trouvé, dit Eumolpe, un bon moyen de tenir en haleine nos coureurs
d'héritages. » Et tirant son testament d'un sac, il nous lut ses dernières
volontés : « Tous ceux qui sont couchés sur mon testament, à l'exception de mes
affranchis, ne pourront toucher ce que je leur laisse qu'à la condition, après
avoir préalablement coupé mon corps en morceaux, de le manger en présence du
peuple assemblé. Pour qu'ils ne s'effrayent pas plus qu'il ne convient, qu'ils
sachent que c'est une coutume observée chez certains peuples de faire manger les
défunts par leurs proches, et cela est si vrai que l'on conjure souvent les
moribonds de se hâter d'en finir pour ne point trop, gâter leur viande. Ceci
pour encourager mes amis à ne pas me refuser ce que je demande, mais à déguster
ma chair avec un zèle égal à celui avec lequel ils souhaitent : le départ de mon
âme pour le royaume des ombres. »
Tandis qu'il nous lisait les premiers chapitres, quelques-uns de nos captateurs
les plus zélés entrèrent dans la chambre et, le voyant son testament en main, le
prièrent instamment de leur permettre d'en écouter la lecture. Il y consentit
sur-le-champ et le leur lut de la première ligne à la dernière. Mais à l'ouïe de
la clause peu banale, les concernant, leurs nez s'allongèrent. Cependant sa
grande réputation de richesse aveuglait si bien ces mal-heureux et ils se
montraient si plats en sa présence, que personne n'osa se plaindre d'une telle
nouveauté. L'un d'eux, nommé Gorgias, se déclara même tout dis-posé à en passer
par là, à condition qu'Eumolpe ne le fît pas trop longtemps attendre.
A quoi ce dernier répondit : « Je n'ai pas lieu de craindre que votre estomac
refuse mon legs. Il sera docile si pour un mauvais dîner vous lui promettez la
compensation d'une foule de bons repas. Vous n'aurez qu'à fermer les yeux et à
vous figurer que ce ne sont pas les entrailles d'un homme, mais en réalité cent
millions de sesterces que vous mangez. Ajoutez aussi que nous inventerons bien
quelque assaisonnement pour changer le goût de ma chair. Car aucune viande par
elle-même ne plaît à notre estomac, mais l'art du cuisinier les lui déguise de
façon qu'il s'en arrange.
S'il vous faut des exemples à l'appui de mon opinion, les habitants de Sagonte,
pressés par Hannibal, se nourrirent de chair humaine et ce sans en attendre
aucun héritage. Ceux de Pérouse, pressés par une extrême disette, en firent
autant sans chercher par ce mode d'alimentation à capter autre chose que les
tiraillements de leur estomac. Quand Scipion prit Numance, il y trouva des mères
qui portaient sur leur sein le corps à demi dévoré de leur enfant. Bref, comme
seule l'imagination est l'auteur de votre dégoût pour la chair humaine, vous
trouverez bien en vous assez d'énergie pour triompher de cette répugnance, afin
de recevoir les legs immenses dont je dispose en votre faveur. »
Eumolpe débitait ces écoeurantes inventions avec une fantaisie si peu retenue
que les chasseurs d'héritages commencèrent à se méfier de lui et qu'observant
dès lors de plus près nos paroles et nos actes et voyant leurs soupçons se
confirmer à l'examen, ils nous considérèrent désormais comme des charlatans et
des escrocs. En conséquence, ceux qui avaient fait le plus de dépenses pour nous
recevoir résolurent de se saisir de nous pour nous punir selon notre mérite.
Mais Chrysis, mêlée à toutes ces intrigues, me dénonça leurs projets contre nous ;
à cette nouvelle, j'eus tellement peur que je pris la fuite immédiatement avec
Giton, en abandonnant Eumolpe à son malheureux sort.
Peu de jours après, j'appris que les Crotoniates, indignés d'avoir nourri si
longtemps somptueusement ce vieux renard à frais communs, l'avaient accommodé à
la mode marseillaise. Pour votre gouverne, sachez que chaque fois que Marseille
souffre de la peste, un des plus pauvres habitants se dévoue, à condition d'être
pendant un an, et aux frais du public, nourri des aliments les plus délicats.
Puis, orné de verveine, et revêtu de la robe sacrée, il fait le tour de la ville
pour recevoir sur sa tête tous les maux dont souffre la cité, et, finalement, il
est précipité du haut d'un rocher.
| [141] (CXLI) {Encolpus?}: "Ex Africa nauis, ut promiseras, cum pecunia tua et familia
non uenit. Captatores iam exhausti liberalitatem imminuerunt. Itaque aut fallor,
aut fortuna communis coepit redire ad paenitentiam suam". (---). {Eumolpus}:
"Omnes, qui in testamento meo legata habent, praeter libertos meos hac
condicione percipient quae dedi, si corpus meum in partes conciderint et astante
populo comederint. Apud quasdam gentes scimus adhuc legem seruari, ut a
propinquis suis consumantur defuncti, adeo quidem ut obiurgentur aegri
frequenter, quod carnem suam faciant peiorem. His admoneo amicos meos, ne
recusent quae iubeo, sed quibus animis deuouerint spiritum meum, eisdem etiam
corpus consumant". (---).
Excaecabat pecuniae ingens fama oculos animosque miserorum. Gorgias paratus erat
exsequi.
"De stomachi tui recusatione non habeo quod timeam. Sequetur imperium, si
promiseris illi pro unius horae fastidio multorum bonorum pensationem. Operi
modo oculos, et finge te non humana uiscera, sed centies sestertium comesse.
Accedit huc, quod aliqua inueniemus blandimenta, quibus saporem mutemus. Neque
enim ulla caro per se placet, sed arte quadam corrumpitur, et stomacho
conciliatur auerso. Quod si exemplis uis quoque probari consilium, Saguntini
oppressi ab Hannibale humanas edere carnes, nec hereditatem expectabant.
Petelini idem fecerunt in ultima fame, nec quicquam aliud in hac epulatione
captabant, nisi tantum ne esurirent. Cum esset Numantia a Scipione capta,
inuentae sunt matres, quae liberorum suorum tenerent semesa in sinu corpora".
--- --- ---.
| |  |