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Du texte à l'hypertexte

Phèdre, Fables, Livre I

Fables I-V

  Fables I-V

[1,0] LIVRE PREMIER.
PROLOGUE.
Ésope, créateur de la fable, en a trouvé la matière; moi, je l'ai polie et mise en vers sénaires. Ce petit livre offre un double avantage : il fait rire et donne de sages conseils pour la conduite de la vie. Peut-être voudra-t-on me chercher chicane sous prétexte que j'y fais parler les arbres, sans m'en tenir aux animaux. Mais je rappellerai que ce sont là des badinages et des récits tout imaginés.
[1,0] Liber primus.
PROLOGUS.

Aesopus auctor quam materiam repperit,
Hanc ego poliui uersibus senariis.
Duplex libelli dos est, quod risum mouet
Et quod prudenti uitam consilio monet.
Calumniari si quis autem uoluerit
Quod arbores loquantur, non tantum ferae,
Fictis iocari nos meminerit fabulis.
[1,1] 1. LE LOUP ET L'AGNEAU.
Au bord du même ruisseau étaient venus un loup et un agneau pressés par la soif. En amont se tenait le loup et loin de là, en aval, était l'agneau. Alors, poussé par sa voracité sans scrupules, le brigand prit un prétexte pour lui chercher querelle. « Pourquoi, dit-il, as-tu a troublé l'eau que je bois? » Le porte-laine répondit tout tremblant : « Comment pourrais-je, je te prie, Loup, faire ce dont tu te plains? C'est de ta place que le courant descend vers l'endroit où je m'abreuve. » Repoussé par la force de la vérité, le loup se mit à dire : « Il y a six mois tu as médit de moi. » - « Moi? répliqua l'agneau, je n'étais pas né. » -- Ma foi, dit le loup, c'est ton père qui a médit de moi. » Et là-dessus il saisit l'agneau, le déchire et le tue au mépris de la justice.
Cette fable est pour certaines gens qui, sous de faux prétextes, accablent les innocents.
[1,1] I. Lupus et Agnus

Ad riuum eundem lupus et agnus uenerant,
siti compulsi. Superior stabat lupus,
longeque inferior agnus. Tunc fauce improba
latro incitatus iurgii causam intulit;
'Cur' inquit 'turbulentam fecisti mihi
aquam bibenti?' Laniger contra timens
'Qui possum, quaeso, facere quod quereris, lupe?
A te decurrit ad meos haustus liquor'.
Repulsus ille ueritatis uiribus
'Ante hos sex menses male' ait 'dixisti mihi'.
Respondit agnus 'Equidem natus non eram'.
'Pater hercle tuus' ille inquit 'male dixit mihi';
atque ita correptum lacerat iniusta nece.
Haec propter illos scripta est homines fabula
qui fictis causis innocentes opprimunt.
[1,2] 2. LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.
Lorsque Athènes florissait sous des lois égalitaires, une liberté effrénée mit le trouble dans l'État. et la licence rompit ses vieilles entraves. Alors, grâce à un complot de différents partis politiques, Pisistrate usurpe le pouvoir et s'empare de la citadelle. Les Athéniens déploraient leur malheureuse servitude; non pas que Pisistrate fût cruel, mais tout joug est pesant aux épaules qui n'y sont pas habituées. Comme ils s'étaient mis à se plaindre de leur fardeau, Ésope leur raconta cet apologue à peu près en ces termes.
Les grenouilles errant en liberté dans leurs marais demandèrent à grands cris à Jupiter un roi capable de réprimer par la force le désordre de leurs mceurs. Le père des dieux se mit à rire et leur donna pour roi un petit soliveau dont la chute au milieu du marais, par l'agitation soudaine et le bruit qu'elle fit, épouvanta la gent peureuse. Plongé dans la vase, il était immobile depuis assez longtemps. Par hasard une grenouille lève sans bruit la tête hors de l'eau, examine bien le roi, puis appelle toutes ses compagnes. Bannissant toute crainte, elles accourent à la nage en luttant de vitesse et leur troupe saute brutalement sur, la pièce de bois. Après lui avoir fait essuyer toutes sortes d'outrages, elles envoyèrent des députés à Jupiter pour demander un autre roi, celui qu'il leur avait donné n'étant, disaient-elles, bon à rien.
Alors le dieu leur envoya une hydre qui, d'une dent cruelle, se mit à les manger l'une après l'autre. C'est en vain qu'elles essaient de fuir la mort, impuissantes à se défendre. La peur arrête leur voix dans leur gosier. Elles chargent donc secrètement Mercure d'une mission auprès de Jupiter pour obtenir son secours dans le malheur qui les accable. Le dieu alors de leur répondre : «Puisque vous n'avez pas voulu supporter votre bonheur, subissez maintenant votre malheur jusqu'au bout. » Vous aussi, citoyens, dit Ésope, endurez le malheur présent, de peur qu'il ne vous en arrive un plus grand. »
[1,2] II. Ranae Regem Petunt

Athenae cum florerent aequis legibus,
procax libertas ciuitatem miscuit,
frenumque soluit pristinum licentia.
Hic conspiratis factionum partibus
arcem tyrannus occupat Pisistratus.
Cum tristem seruitutem flerent Attici,
non quia crudelis ille, sed quoniam graue
omne insuetis onus, et coepissent queri,
Aesopus talem tum fabellam rettulit.
'Ranae, uagantes liberis paludibus,
clamore magno regem petiere ab Ioue,
qui dissolutos mores ui compesceret.
Pater deorum risit atque illis dedit
paruum tigillum, missum quod subito uadi
motu sonoque terruit pauidum genus.
Hoc mersum limo cum iaceret diutius,
forte una tacite profert e stagno caput,
et explorato rege cunctas euocat.
Illae timore posito certatim adnatant,
lignumque supra turba petulans insilit.
Quod cum inquinassent omni contumelia,
alium rogantes regem misere ad Iouem,
inutilis quoniam esset qui fuerat datus.
Tum misit illis hydrum, qui dente aspero
corripere coepit singulas. Frustra necem
fugitant inertes; uocem praecludit metus.
Furtim igitur dant Mercurio mandata ad Iouem,
adflictis ut succurrat. Tunc contra Tonans
"Quia noluistis uestrum ferre" inquit "bonum,
malum perferte". Vos quoque, o ciues,' ait
'hoc sustinete, maius ne ueniat, malum'.
[1,3] 3. LE CHOUCAS ORGUEILLEUX ET LE PAON.
Pour nous ôter l'envie de nous glorifier d'avantages empruntés et pour nous faire aimer plutôt une vie conforme à notre condition, voici l'exemple qu'Ésope nous a laissé.
Gonflé d'un vain orgueil, un choucas ramassa les plumes tombées de la queue d'un paon et s'en fit une parure. Puis, dédaignant ses pareils, il va se mêler à une troupe élégante de paons. Mais ceux-ci arrachent les plumes à l'impudent oiseau et le chassent à coups de bec. Ainsi maltraité, le choucas tout chagrin se mit à revenir vers les oiseaux de son espèce; mais les siens le repoussèrent, lui faisant ainsi subir une pénible flétrissure.
Alors un de ceux qu'il avait d'abord méprisés : « Si tu avais su, lui dit-il, vivre content parmi nous et si tu avais voulu t'accommoder de ce que la nature t'avait donné, tu n'aurais pas essuyé l'affront des paons et notre refus de t'accueillir ne s'ajouterait pas à ton malheur. »
[1,3] III. Graculus Superbus et Pauo

Ne gloriari libeat alienis bonis,
suoque potius habitu uitam degere,
Aesopus nobis hoc exemplum prodidit.
Tumens inani graculus superbia
pinnas, pauoni quae deciderant, sustulit,
seque exornauit. Deinde, contemnens suos
immiscet se ut pauonum formoso gregi
illi impudenti pinnas eripiunt aui,
fugantque rostris. Male mulcatus graculus
redire maerens coepit ad proprium genus,
a quo repulsus tristem sustinuit notam.
Tum quidam ex illis quos prius despexerat
'Contentus nostris si fuisses sedibus
et quod Natura dederat uoluisses pati,
nec illam expertus esses contumeliam
nec hanc repulsam tua sentiret calamitas'.
[1,4] 4. LE CHIEN QUI PORTE UN MORCEAU DE VIANDE EN TRAVERSANT UNE RIVIÈRE
On perd justement son bien quand on cherche à prendre celui d'autrui.
Un chien portait un morceau de viande en traversant une rivière à la nage, quand il vit dans le miroir des eaux son image. Croyant voir une autre proie portée par un autre chien, il voulut la lui arracher; mais son avidité fut déçue. Il lâcha la nourriture qu'il tenait dans sa gueule; d'ailleurs il ne put atteindre celle qu'il voulait prendre.
[1,4] IV. Canis per Fluuium Carnem Ferens

Amittit merito proprium qui alienum adpetit.
Canis, per fluuium carnem cum ferret, natans
lympharum in speculo uidit simulacrum suum,
aliamque praedam ab altero ferri putans
eripere uoluit; uerum decepta auiditas
et quem tenebat ore dimisit cibum,
nec quem petebat adeo potuit tangere.
[1,5] 5. LA VACHE, LA CHÈVRE, LA BREBIS ET LE LION
Il n'y a jamais de sûreté dans l'association avec le puissant; cette petite fable montre la vérité de ce que j'avance.
Une vache, une chèvre et une brebis habituée à l'injustice firent dans les bois société avec un lion. Comme ils avaient pris un cerf de grande taille, les parts faites, le lion parla ainsi : « C'est moi qui prends la première puisqu'on m'appelle roi, elle m'appartient; la seconde, comme je suis vaillant, vous me la donnerez; et parce que je suis le plus fort, la troisième me reviendra. Malheur à qui touchera à la quatrième 1 » Ainsi, grâce à sa mauvaise foi, il emporta pour lui seul la proie tout entière.
[1,5] V. Vacca et Capella, Ouis et Leo

Numquam est fidelis cum potente societas.
Testatur haec fabella propositum meum.
Vacca et capella et patiens ouis iniuriae
socii fuere cum leone in saltibus.
Hi cum cepissent ceruum uasti corporis,
sic est locutus partibus factis leo:
'Ego primam tollo nomine hoc quia rex cluo;
secundam, quia sum consors, tribuetis mihi;
tum, quia plus ualeo, me sequetur tertia;
malo adficietur si quis quartam tetigerit'.
Sic totam praedam sola improbitas abstulit.


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Dernière mise à jour : 9/04/2003