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[2,43] XLIII. Mutinerie dans l'armée romaine.
(1) Quintus Fabius et Caius Julius sont ensuite nommés consuls. Cette année,
les discordes intérieures ne s'apaisèrent pas et la guerre extérieure fut plus
terrible encore : les Èques prirent les armes; les Véiens vinrent ravager le
territoire de Rome. Ces guerres inspirant une inquiétude toujours croissante,
on nomme consuls Caeso Fabius et Spurius Furius. (2) Les Èques faisaient le
siège d'Ortona, ville des Latins; les Véiens, rassasiés de pillage, menaçaient
déjà d'assiéger Rome elle-même. (3) Ces craintes, qui auraient dû calmer la
fureur du peuple, ne faisaient que l'irriter. Il en revenait à l'habitude de
se refuser au service militaire. Ce n'était pas, il est vrai, de son propre
mouvement; c'était le tribun Spurius Licinius qui, croyant le moment favorable
et l'extrémité où l'on se trouvait assez pressante pour imposer la loi agraire
aux patriciens, avait entrepris de s'opposer aux enrôlements. (4) Du reste
toute la haine qu'inspirait le tribunat se tourna contre lui, et ses propres
collègues furent pour lui des adversaires non moins violents que les consuls
qui, avec leur secours, parvinrent à effectuer les levées. (5) Deux armées
sont formées pour les deux guerres qu'on avait tout à la fois. L'une, conduite
par Fabius, marche contre les Èques; l'autre, sous Furius, va combattre les
Véiens. La guerre contre les Véiens n'offrit rien de remarquable; (6) quant à
Fabius, il eut plus à faire avec ses soldats qu'avec l'ennemi. Ce grand homme,
ce consul soutint seul la république, que son armée, en haine du consul,
trahissait autant qu'il était en elle. (7) En effet, indépendamment des autres
preuves qu'il donna de ses talents militaires, soit dans les préparatifs, soit
dans les opérations de la guerre, il avait si bien disposé ses troupes, qu'une
charge de la cavalerie suffit seule pour enfoncer les ennemis; mais
l'infanterie refusa de poursuivre les fuyards; (8) insensibles, non pas
seulement aux exhortations d'un chef odieux, mais même à leur propre
déshonneur, à la honte qui, pour le moment présent, allait rejaillir sur la
république, et aux dangers qui les menaçaient eux-mêmes dans l'avenir, si les
ennemis reprenaient courage, ils s'obstinèrent à ne point avancer d'un pas, et
ne voulurent même point rester en bataille. (9) Sans en avoir reçu l'ordre,
ils quittent leurs rangs, et tristes (on dirait presque vaincus), maudissant
tantôt le consul, tantôt le dévouement de la cavalerie, ils rentrent dans le
camp. (10) Le général ne trouva aucun remède contre la contagion d'un tel
exemple; tant il est vrai que les plus grands hommes trouvent plus facilement
le secret de vaincre l'ennemi que celui de conduire les citoyens. (11) Le
consul revint à Rome, ayant moins ajouté à sa gloire qu'irrité et exaspéré la
haine des soldats contre lui. Les patriciens eurent cependant assez
d'influence pour maintenir le consulat dans la maison des Fabius. Ils nomment
consul Marcus Fabius, auquel on donne pour collègue Gnaeus Manlius.
| [2,43] (XLIII)
(1) Q- Fabius inde et C- Iulius consules facti. Eo anno non segnior discordia domi et
bellum foris atrocius fuit. Ab Aequis arma sumpta; Veientes agrum quoque
Romanorum populantes inierunt. Quorum bellorum crescente cura Caeso. Fabius et Sp-
Furius consules fiunt. (2) Ortonam, Latinam urbem, Aequi oppugnabant; Veientes
pleni iam populationum Romam ipsam se oppugnaturos minabantur. (3) Qui terrores
cum conpescere deberent, auxere insuper animos plebis; redibatque non sua sponte
plebi mos detractandi militiam, sed Sp- Licinius tribunus plebis, uenisse tempus ratus
per ultimam necessitatem legis agrariae patribus iniungendae, susceperat rem militarem
impediendam. (4) Ceterum tota inuidia tribuniciae potestatis uersa in auctorem est, nec
in eum consules acrius quam ipsius collegae coorti sunt, auxilioque eorum dilectum
consules habent. (5) Ad duo simul bella exercitus scribitur; ducendus Fabio in Veientes
in Aequos Furio datur. Et in Aequis quidem nihil dignum memoria gestum est; (6)
Fabio aliquanto plus negotii cum ciuibus quam cum hostibus fuit. Vnus ille uir, ipse
consul, rem publicam sustinuit, quam exercitus odio consulis, quantum in se fuit,
prodebat. (7) Nam cum consul praeter ceteras imperatorias artes, quas parando
gerendoque bello edidit plurimas, ita instruxisset aciem, ut solo equitatu emisso
exercitum hostium funderet, insequi fusos pedes noluit; (8) nec illos et si non
adhortatio inuisi ducis, suum saltem flagitium et publicum in praesentia dedecus,
postmodo periculum si animus hosti redisset, cogere potuit gradum accelerare aut, si
aliud nihil, stare instructos. (9) Iniussu signa referunt maestique -- crederes uictos --,
execrantes nunc imperatorem nunc nauatam ab equite operam redeunt in castra. (10)
Nec huic tam pestilenti exemplo remedia ulla ab imperatore quaesita sunt; adeo
excellentibus ingeniis citius defuerit ars, qua ciuem regant, quam qua hostem superent.
(11) Consul Romam rediit non tam belli gloria aucta quam inritato exacerbatoque in se
militum odio. Obtinuere tamen patres, ut in Fabia gente consulatus maneret; M-
.Fabium consulem creant, Fabio collega Cn- Manlius datur.
| [2,44] XLIV. Nouvelle offensive des Étrusques.
(1) Cette année, un nouveau tribun se présenta pour soutenir la loi agraire;
ce fut Tibérius Pontificius. Suivant la même marche que Spurius Licinius,
comme si elle eût réussi, il arrêta quelque temps les levées. (2) Les
sénateurs s'en troublèrent de nouveau; mais Appius Claudius leur dit : "Que la
puissance tribunitienne avait été vaincue l'année précédente, qu'elle l'était
dans le présent par le fait même, et pour l'avenir par l'exemple, puisqu'on
avait découvert qu'elle pouvait se dissoudre par ses propres forces; (3) qu'il
se trouverait toujours quelque tribun disposé pour lui-même à remporter la
victoire sur son collègue, et dans l'intérêt public à se concilier la faveur
du premier ordre de l'État. Que si plusieurs étaient nécessaires, plusieurs
seraient prêts à soutenir les consuls : mais qu'il n'était besoin que d'un
seul contre tous les autres. (4) Que c'était aux consuls et aux patriciens les
plus influents à gagner, sinon tous les tribuns, au moins quelques-uns d'entre
eux, à la cause de la république et du sénat." (5) Les patriciens suivirent le
conseil d'Appius, tous parlaient aux tribuns avec douceur et bienveillance;
les consulaires, selon qu'ils avaient plus ou moins de droits sur chacun d'eux
en particulier, obtinrent, les uns par affection, les autres par autorité,
qu'ils n'emploieraient les forces du tribunat que dans l'intérêt de la
république. (6) Secondés par quatre tribuns contre le seul qui entravait le
service public, les consuls parviennent à faire les levées. (7) Ensuite ils
marchent contre les Véiens, auxquels l'Étrurie avait de toute part envoyé des
secours, moins à cause de l'intérêt qu'ils inspiraient, que dans l'espérance
de voir Rome se détruire elle-même par ses discordes intestines. (8) Dans
toutes les assemblées, les chefs de l'Étrurie répétaient : "Que la puissance
de Rome serait éternelle, sans les séditions où les Romains se déchiraient les
uns les autres. C'était là, suivant eux, le seul poison, le seul principe de
mort qui pût amener la ruine des États puissants. (9) Ce fléau, longtemps
comprimé par la sagesse du sénat et la patience du peuple, avait atteint sa
dernière période. D'une cité, la discorde en avait fait deux, dont chacune
avait ses magistrats et ses lois. (10) D'abord c'est à l'occasion des levées,
que s'est déchaînée leur fureur; mais une fois en campagne, ils obéissaient
encore à la voix du général. Aussi, quelque eût été l'état intérieur de la
ville, elle avait pu conserver sa puissance, parce que la discipline militaire
s'était maintenue; mais aujourd'hui, le soldat romain prenait au camp même
l'habitude de désobéir à ses magistrats. (11) Dans la dernière guerre, sur le
champ de bataille, au moment même du combat, l'armée, d'un accord unanime,
avait livré volontairement la victoire aux Èques déjà vaincus. Elle avait
déserté ses drapeaux, abandonné son général pendant l'action, et était rentrée
dans le camp sans attendre aucun ordre. (12) Certes, pour peu qu'on fît
d'efforts, Rome serait vaincue par ses propres soldats; il suffirait de lui
déclarer, de lui montrer la guerre : les destins et les dieux feraient
d'eux-mêmes le reste." Ces espérances avaient armé les Étrusques, après tant
d'alternatives de défaites et de succès.
| [2,44] (XLIV)
(1) Et hic annus tribunum auctorem legis agrariae habuit. Ti- Pontificius fuit. Is eandem
uiam, uelut processisset Sp- Licinio, ingressus dilectum paulisper inpediit. (2)
Perturbatis iterum patribus Ap. Claudius uictam tribuniciam potestatem dicere priore
anno, in praesentia re, exemplo in perpetuum, quando inuentum sit suis ipsam uiribus
dissolui. (3) Neque enim umquam defuturum, qui et ex collega uictoriam sibi et
gratiam melioris partis bono publico uelit quaesitam; et plures, si pluribus opus sit,
tribunos ad auxilium consulum paratos fore, et unum uel aduersus omnes satis esse. (4)
Darent modo et consules et primores patrum operam, ut, si minus omnes, aliquos
tamen ex tribunis rei publicae ac senatui conciliarent. (5) Praeceptis Appii moniti
patres et uniuersi comiter ac benigne tribunos appellare, et consulares, ut cuique eorum
priuatim aliquid iuris aduersus singulos erat, partim gratia partim auctoritate obtinuere,
ut tribuniciae potestatis uires salubres uellent rei publicae esse; (6) nouemque
tribunorum aduersus unum moratorem publici commodi auxilio dilectum consules
habent. (7) Inde ad Veiens bellum profecti, quo undique ex Etruria auxilia conuenerant,
non tam Veientium gratia concitata, quam quod in spem uentum erat discordia intestina
dissolui rem Romanam posse. (8) Principesque in omnium Etruriae populorum
conciliis fremebant aeternas opes esse Romanas, nisi inter semet ipsi seditionibus
saeuiant. Id unum uenenum, eam labem ciuitatibus opulentis repertam, ut magna
imperia mortalia essent. (9) Diu sustentatum id malum partim patrum consiliis partim
patientia plebis, iam ad extrema uenisse. Duas ciuitates ex una factas, suos cuique parti
magistratus, suas leges esse. (10) Primum in dilectibus saeuire solitos, eosdem in bello
tamen paruisse ducibus. Qualicumque urbis statu manente disciplina militari sisti
potuisse; iam non parendi magistratibus morem in castra quoque Romanum militem
sequi. (11) Proximo bello in ipsa acie, in ipso certamine consensu exercitus traditam
ultro uictoriam uictis Aequis, signa deserta, imperatorem in acie relictum, iniussu in
castra reditum. Profecto, si instetur, suo milite uinci Romam posse. (12) Nihil aliud
opus esse quam indici ostendique bellum; cetera sua sponte fata et deos gesturos. Hae
spes Etruscos armauerant multis in uicem casibus uictos uictoresque.
| [2,45] XLV. La guerre des nerfs.
(1) Les consuls, de leur côté, ne redoutaient rien tant que leurs forces, que
leur armée. Le souvenir du funeste exemple donné pendant la dernière guerre
les détournait de s'engager assez pour avoir à craindre deux armées à la fois.
(2) Aussi, renfermés dans leur camp, ils évitaient le combat, dans la crainte
d'un double péril : "Le temps, et peut-être même une occasion fortuite,
calmerait les ressentiments, et guérirait les esprits malades." (3) Mais cette
conduite ne fit qu'accroître la présomption des Véiens et des Étrusques; ils
défiaient les Romains au combat; et d'abord, pour les provoquer, ils vinrent
caracoler le long du camp; puis, voyant qu'ils n'obtenaient rien, ils
accablaient de railleries insultantes l'armée et les consuls eux-mêmes. (4)
"Ils feignaient, disaient-ils, pour pallier leur terreur, d'être en proie aux
discordes intestines, et les consuls se défiaient du courage de leurs troupes
bien plutôt que de leur obéissance. Étrange sédition, sans doute, que le
silence et l'inaction chez des hommes qui ont les armes à la main !" Puis
c'étaient des saillies, fondées ou non sur l'origine récente des Romains, et
sur l'obscurité de leur race. (5) Ces insultes, qui viennent retentir jusqu'au
pied même des retranchements et jusqu'aux portes du camp, les consuls les
supportent avec une joie secrète. Mais la multitude, qui ne peut s'expliquer
cette impassibilité de ses chefs, se sent agitée par l'indignation et par la
honte, et peu à peu oublie les querelles intestines. Ils ne veulent pas
laisser impunie l'insolence des Étrusques; ils ne veulent pas non plus assurer
le triomphe des patriciens, des consuls; la haine de l'étranger et la haine
des ennemis domestiques combattent dans leurs coeurs; (6) enfin, la haine de
l'étranger l'emporte, tant l'ennemi montrait d'orgueil et d'insolence dans ses
sarcasmes. Les Romains entourent en foule le prétoire; ils demandent le
combat, ils veulent qu'on en donne le signal. (7) Les consuls, sous le
prétexte de délibérer, se retirent à l'écart et prolongent la conférence. Ils
désiraient combattre; mais il leur fallait réprimer et cacher ce désir pour
que leur résistance et leurs délais donnassent un nouvel élan au courage déjà
si excité des soldats. (8) Ils répondent enfin que la demande est prématurée;
qu'il n'est pas encore temps de combattre; qu'il faut se tenir renfermés dans
le camp. Puis un édit formel défend le combat : quiconque combattra, sans en
attendre l'ordre, sera traité en ennemi. (9) Ainsi congédiés, les soldats, qui
sont convaincus de la répugnance des consuls pour le combat, n'en ressentent
que plus d'ardeur guerrière. D'un autre côté, les ennemis s'approchent avec
encore plus d'arrogance, dès qu'ils apprennent la défense des consuls. (10)
Leurs insultes seraient désormais impunies; on n'osait plus confier des armes
au soldat; tout finirait bientôt par la plus violente explosion, et la
puissance romaine touchait à son terme. Forts de cet espoir, ils courent aux
portes, ils accablent l'armée d'invectives; ils ne se défendent qu'avec peine
d'attaquer le camp. (11) Les Romains ne pouvaient plus longtemps supporter ces
affronts. De toutes les parties du camp on accourt auprès des consuls. Ce
n'est plus, comme la première fois, avec des ménagements et par l'entremise
des principaux centurions qu'ils présentent leur demande; tous à la fois
réclament à grands cris. Le moment était venu; toutefois les consuls
tergiversent encore. (12) Fabius, enfin, voyant le tumulte s'accroître, et son
collègue près de céder dans la crainte d'une sédition, ordonne aux trompettes
de sonner le silence : "Je sais, Gnaeus Manlius, dit-il à son collègue, que
ces soldats peuvent vaincre; mais j'ignore s'ils le veulent; et eux-mêmes en
sont la cause. (13) Aussi ai-je pris la ferme résolution de ne point donner le
signal du combat, qu'ils n'aient juré de revenir vainqueurs. Le soldat a pu
tromper une fois son général sur le champ de bataille; il ne saurait tromper
les dieux." Alors un centurion, Marcus Flavoleius, l'un des plus ardents à
demander le combat, s'écrie : (14) "Marcus Fabius, je reviendrai vainqueur."
S'il manque à sa parole, il appelle sur lui la colère de Jupiter, de Mars,
père des combats, et de tous les autres dieux. L'armée entière répète après
lui le même serment et les mêmes imprécations. On donne alors le signal : tous
prennent leurs armes et volent au combat, pleins de courroux et d'espérance.
(15) Que maintenant les Étrusques leur lancent des injures; que cet ennemi, si
hardi en paroles, vienne les affronter, maintenant qu'ils ont des armes ! (16)
Tous, en ce jour, plébéiens et patriciens, firent des prodiges de valeur. Mais
les Fabius se distinguèrent entre tous : les luttes intestines leur avaient
aliéné l'affection du peuple, ils veulent la reconquérir dans ce combat.
L'armée se range en bataille : les Véiens et les Étrusques ne refusent point
l'engagement.
| [2,45] (XLV)
(1) Consules quoque Romani nihil praeterea aliud quam suas uires, sua arma horrebant.
Memoria pessimi proximo bello exempli terrebat, ne rem committerent eo, ubi duae
simul acies timendae essent. (2) Itaque castris se tenebant, tam ancipiti periculo auersi :
diem tempusque forsitan ipsum leniturum iras sanitatemque animis adlaturum. (3)
Veiens hostis Etruscique eo magis praepropere agere; lacessere ad pugnam primo
obequitando castris prouocandoque, postremo, ut nihil mouebant, qua consules ipsos,
qua exercitum increpando : (4) simulationem intestinae discordiae remedium timoris
inuentum, et consules magis non confidere quam non credere suis militibus; nouum
seditionis genus, silentium otiumque inter armatos. Ad haec in nouitatem generis
originisque qua falsa, qua uera iacere. (5) Haec cum sub ipso uallo portisque streperent,
haud aegre consules pati; at inperitae multitudini nunc indignatio, nunc pudor pectora
uersare et ab intestinis auertere malis : nolle inultos hostes, nolle successum non
patribus, non consulibus; externa et domestica odia certare in animis. (6) Tandem
superant externa; adeo superbe insolenterque hostis eludebat. Frequentes in praetorium
conueniunt; poscunt pugnam, postulant, ut signum detur. (7) Consules uelut
deliberabundi capita conferunt, diu conlocuntur. Pugnare cupiebant, sed retro
reuocanda et abdenda cupiditas erat, ut aduersando remorandoque incitato semel militi
adderent impetum. (8) Redditur responsum inmaturam rem agi, nondum tempus
pugnae esse; castris se tenerent. Edicunt inde, ut abstineant pugna : si quis iniussu
pugnauerit, ut in hostem animaduersuros. (9) Ita dimissis, quo minus consules uelle
credunt, crescit ardor pugnandi. Accendunt insuper hostes ferocius multo, ut statuisse
non pugnare consules cognitum est : (10) quippe inpune se insultaturos, non credi
militi arma, rem ad ultimum seditionis erupturam, finemque uenisse Romano imperio.
His freti occursant portis, ingerunt probra, aegre abstinent, quin castra oppugnent. (10)
Enimuero non ultra contumeliam pati Romanus posse; totis castris undique ad consules
curritur; non iam sensim, ut ante, per centurionum principes postulant, sed passim
omnes clamoribus agunt. Matura res erat; tergiuersantur tamen. (12) Fabius deinde, ad
crescentem tumultum iam metu seditionis collega concedente, cum silentium classico
fecisset : "Ego istos, Cn- Manli, posse uncere scio; uelle ne scirem, ipsi fecerunt. (13)
Itaque certum atque decretum est non dare signum, nisi uictores se redituros ex hac
pugna iurant. Consulem Romanum miles semel in acie fefellit, deos numquam fallet".
Centurio erat M- Flauoleius, inter primores pugnae flagitator. (14) "Victor" inquit, "M-
Fabi, reuertar ex acie". Si fallat, Iouem patrem Gradiuumque Martem aliosque iratos
inuocat deos. Idem deinceps omnis exercitus in se quisque iurat. Iuratis datur signum;
arma capiunt; eunt in pugnam irarum speique pleni. (15) Nunc iubent Etruscos probra
iacere, nunc armati sibi quisque lingua promptum hostem offerri. (16) Omnium illo die,
qua plebis, qua patrum, eximia uirtus fuit; Fabium nomen maxime enituit. Multis
ciuilibus certaminibus infensos plebis animos illa pugna sibi reconciliare statuunt.
| [2,46] XLVI. Mort de Quintus Fabius.
(1) Ils se tenaient presque assurés que les Romains ne se battraient pas plus
contre eux que contre les Èques; ils croyaient même pouvoir compter sur
quelque résolution plus éclatante dans l'état d'irritation où se trouvaient
les esprits, dans une occasion doublement avantageuse. (2) L'événement trompa
leur attente : jamais, dans aucune guerre, les Romains n'avaient engagé
l'action avec plus d'acharnement, tant les insultes de l'ennemi et les retards
des consuls les avaient exaspérés. (3) À peine les Étrusques eurent-ils le
temps de se déployer, à peine, dans le premier trouble, eurent-ils jeté au
hasard plutôt que lancé leurs javelots, que déjà on en était venu aux mains,
que déjà on se frappait de l'épée, celui de tous les genres de combats où Mars
déchaîne le plus ses fureurs. (4) Aux premiers rangs, les Fabius donnaient un
beau spectacle, un bel exemple à leurs concitoyens. L'un d'eux, Quintus
Fabius, consul trois ans auparavant, s'avançait le premier contre les rangs
serrés des Véiens, lorsqu'un soldat étrusque, fier de sa force et de son
adresse, le surprend au milieu d'un gros d'ennemis et lui perce le sein de son
épée : Fabius arrache le fer de sa blessure, et tombe. (5) La chute d'un seul
homme se fit sentir dans les deux armées. Déjà même les Romains lâchaient
pied, lorsque le consul Marcus Fabius s'élance en avant du corps de son
parent, et présentant son bouclier à l'ennemi : "Soldats, s'écrie-il,
avez-vous juré de rentrer en fuyards dans votre camp ? Vous craignez donc plus
de lâches ennemis que Mars et Jupiter, par qui vous avez juré. (6) Pour moi,
qui n'ai pas fait de serment, je retournerai vainqueur ou je tomberai en
combattant près de toi, Quintus Fabius. Alors Caeso Fabius, consul de l'année
précédente, s'adressant à Marcus : "Est-ce par des paroles, mon frère, que tu
crois obtenir d'eux qu'ils combattent ? Les dieux seuls l'obtiendront, les
dieux témoins de leurs serments. (7) Pour nous, comme il convient aux premiers
de l'état, comme il est digne du nom des Fabius, sachons par notre exemple,
plutôt que par nos exhortations, enflammer le courage de nos soldats."
Aussitôt les deux Fabius volent au premier rang la lance en arrêt, et
entraînent avec eux toute l'armée.
| [2,46] (XLVI)
(1) Instruitur acies, nec Veiens hostis Etruscaeque legiones detractant. Prope certa spes
erat non magis secum pugnaturos, quam pugnauerint cum Aequis; maius quoque
aliquod in tam inritatis animis et occasione ancipiti haud desperandum esse facinus. (2)
Res aliter longe euenit; nam non alio ante bello infestior Romanus -- adeo hinc
contumeliis hostes, hinc consules mora exacerbauerant -- proelium iniit. (3) Vix
explicandi ordines spatium Etruscis fuit, cum pilis inter primam trepidationem abiectis
temere magis quam emissis pugna iam in manus, iam ad gladios, ubi Mars est
atrocissimus, uenerat. (4) Inter primores genus Fabium insigne spectaculo exemploque
ciuibus erat. Ex his Q- Fabium -- tertio hic anno ante consul fuerat -- principem in
confertos Veientes euntem ferox uiribus et armorum arte Tuscus, incautum inter multas
uersantem hostium manus, gladio per pectus transfigit; telo extracto praeceps Fabius in
uulnus cadit. (5) Sensit utraque acies unius uiri casum, cedebatque inde Romanus, cum
M- Fabius consul transiluit iacentis corpus obiectaque parma "hoc iurastis" inquit,
"milites, fugientes uos in castra redituros ? (6) Adeo ignauissimos hostis magis timetis
quam Iouem Martemque, per quos iurastis ? At ego iniuratus aut uictor reuertar aut
prope te hic, Q- Fabi, dimicans cadam". Consuli tum K. Fabius, prioris anni consul :
"Verbisne istis, frater, ut pugnent, te impetraturum credis ? dii impetrabunt, per quos
iurauere; (7) et nos, ut decet proceres, ut Fabio nomine est dignum, pugnando potius
quam adhortando accendamus militum animos !" Sic in primum infestis hastis
prouolant duo Fabii totamque mouerunt secum aciem.
| [2,47] XLVII. Amère victoire des Romains.
(1) C'est ainsi que le combat s'était rétabli de ce côté. Dans le même temps
le consul Gnaeus Manlius luttait avec non moins de vigueur à l'autre aile où
la fortune se montra presque la même. (2) En effet, tant que Manlius, de même
que sur l'autre point Quintus Fabius, avait poussé l'épée dans les reins
l'ennemi déjà presque en déroute, ses soldats l'avaient suivi pleins d'ardeur,
mais, lorsqu'une grave blessure l'eût forcé de quitter le champ de bataille,
persuadés qu'il était mort, ils commencèrent à lâcher pied, (3) et ils
auraient même pris la fuite, si l'autre consul, accourant ventre à terre sur
ce point, avec quelques escadrons de cavalerie, et criant que son collègue
vivait encore, et que lui-même, victorieux à l'autre aile, venait les
soutenir, n'eût, par sa présence, arrêté la déroute. (4) Manlius aussi vient
s'offrir à leurs yeux, pour rétablir le combat. La vue des deux consuls,
qu'ils connaissent bien, enflamme le courage des soldats : déjà, d'ailleurs,
la ligne des ennemis avait perdu de sa profondeur; car, se fiant sur la
supériorité de leur nombre, ils avaient détaché leur réserve, pour l'envoyer
assiéger le camp. (5) Elle l'emporte d'assaut, sans beaucoup de résistance;
mais tandis qu'elle oublie le combat, pour ne songer qu'au butin, les triaires
romains, qui n'avaient pu supporter le premier choc, font donner avis aux
consuls de l'état où en sont les choses; puis, se ralliant autour du prétoire,
ils retournent d'eux-mêmes à l'attaque. (6) Pendant ce temps, le consul
Manlius revient au camp, place des soldats à toutes les portes, et ferme à
l'ennemi toute issue. Le désespoir enflamme les Étrusques, non pas tant
d'audace que de rage. Après avoir, à plusieurs reprises, tenté inutilement de
s'échapper par les points où l'espoir leur montrait une issue, un peloton de
jeunes guerriers se jette sur le consul lui-même, qu'ils reconnaissent à son
armure. (7) Les premiers traits furent parés par ceux qui l'entouraient; mais
bientôt ils ne purent résister à un choc si violent : le consul, blessé à
mort, tombe, et tout se dissipe. (8) L'audace des Étrusques redouble; les
Romains, poursuivis par la terreur, courent, dans leur effroi, d'un bout du
camp à l'autre, et le mal allait être sans remède, si les lieutenants, après
avoir fait enlever le corps du consul, n'eussent ouvert une porte pour donner
passage à l'ennemi. (9) II se précipite par cette issue; mais cette troupe en
désordre rencontre dans sa fuite l'autre consul victorieux, qui la taille en
pièces et la met en déroute. La victoire était glorieuse, mais attristée par
ces deux grands trépas. (10) Aussi, le consul, quand le sénat lui décerna le
triomphe, répondit, "Que si l'armée pouvait triompher sans le général, il y
consentirait volontiers, en considération de sa brillante conduite dans cette
guerre; mais que pour lui, quand sa famille était frappée par la mort de son
frère Quintus Fabius, quand la république était orpheline de l'un de ses
consuls, il n'accepterait pas un laurier flétri par le deuil public et par
celui de sa famille. " (11) Ce triomphe refusé fut plus glorieux pour lui que
tout l'éclat d'une pompe triomphale, tant il est vrai que la gloire refusée à
propos revient parfois plus éclatante et plus belle. Fabius célébra ensuite
les funérailles de son collègue et celles de son frère. Chargé de prononcer
l'éloge funèbre de l'un et de l'autre, il leur accorda les louanges qu'ils
avaient méritées, et dont la plus grande part lui revenait. (12) Toujours
occupé du projet qu'il avait conçu dès son entrée au consulat, de reconquérir
l'affection du peuple, il répartit le soin des soldats blessés entre les
familles patriciennes. Ce fut aux Fabius qu'il en donna le plus, et nulle part
ils ne furent mieux traités. Dès lors cette famille devint chère au peuple, et
cet amour elle ne le dut qu'à des moyens salutaires pour la république.
| [2,47] (XLVII)
(1) Proelio ex parte una restituto, nihilo segnius in cornu altero Cn- Manlius consul
pugnam ciebat, ubi prope similis fortuna est uersata. (2) Nam ut altero in cornu Q-
Fabium, sic in hoc ipsum consulem Manlium iam uelut fusos agentem hostis et inpigre
milites secuti sunt et, ut ille graui uulnere ictus ex acie cessit, interfectum rati gradum
rettulere; (3) cessissentque loco, ni consul alter cum aliquot turmis equitum in eam
partem citato equo aduectus, uiuere clamitans collegam, se uictorem fuso altero cornu
adesse, rem inclinatam sustinuisset. (4) Manlius quoque ad restituendam aciem se ipse
coram offert. Duorum consulum cognita ora accendunt militum animos. Simul et
uanior iam erat hostium acies, dum abundante multitudine freti subtracta subsidia
mittunt ad castra oppugnanda. (5) In quae haud magno certamine impetu facto, dum
praedae magis quam pugnae memores tererent tempus, triarii Romani, qui primam
inruptionem sustinere non potuerant, missis ad consules nuntiis, quo loco res essent,
conglobati ad praetorium redeunt et sua sponte ipsi proelium renouant. (6) Et Manlius
consul reuectus in castra ad omnes portas milite opposito hostibus uiam clauserat. Ea
desperatio Tuscis rabiem magis quam audaciam accendit. Nam cum incursantes,
quacumque exitum ostenderet spes, uano aliquotiens impetu issent, globus iuuenum
unus in ipsum consulem insignem armis inuadit. (7) Prima excepta a circumstantibus
tela; sustineri deinde uis nequit. Consul mortifero uulnere ictus cadit, fusique circa
omnes. (8) Tuscis crescit audacia; Romanos terror per tota castra trepidos agit, et ad
extrema uentum foret, ni legati rapto consulis corpore patefecissent una porta hostibus
uiam. (9) Ea erumpunt; consternatoque agmine abeuntes in uictorem alterum incidunt
consulem. Ibi iterum caesi fusique passim. Victoria egregia parta, tristis tamen duobus
tam claris funeribus. (10) Itaque consul decernente senatu triumphum, si exercitus sine
imperatore triumphare possit, pro eximia eo bello opera facile passurum respondit; se,
familia funesta Q- Fabi fratris morte, re publica ex parte orba, consule altero amisso,
publico priuatoque deformem luctu lauream non accepturum. (11) Omni acto triumpho
depositus triumphus clarior fuit; adeo spreta in tempore gloria interdum cumulatior
redit. Funera deinde duo deinceps collegae fratrisque ducit, idem in utroque laudator,
cum concedendo illis suas laudes ipse maximam partem earum ferret. (12) Neque
inmemor eius, quod initio consulatus inbiberat, reconciliandi animos plebis, saucios
milites curandos diuidit patribus. Fabiis plurimi dati nec alibi maiore cura habiti. Inde
populares iam esse Fabii nec hoc ulla re nisi salubri rei publicae arte.
| [2,48] XLVIII. Le serment des Fabius.
(1) Aussi, Caeso Fabius, que les suffrages du peuple, non moins que ceux des
sénateurs, avaient porté au consulat avec Titus Verginius, résolut de ne
s'occuper ni de guerres ni d'enrôlements, ni d'aucun autre soin, qu'il n'eût,
avant tout, comme il était permis d'en concevoir l'espérance, rétabli la
concorde et réconcilié le peuple avec les patriciens. (2) Dans cette
intention, il proposa, dès le commencement de l'année, au sénat, de ne pas
attendre qu'un tribun eût mis en avant une loi agraire; mais de prendre les
devants et de partager au peuple, le plus également qu'il se pourrait, les
terres prises sur l'ennemi. "Il est juste, disait-il, que ceux-là les
possèdent qui les ont acquises par leurs sueurs et par leur sang." (3) Les
sénateurs rejetèrent cet avis avec dédain : quelques-uns même se plaignirent
de voir que le caractère autrefois si énergique de Caeso s'était amolli et
affaissé sous le poids de sa gloire. Toutefois il n'y eut pendant cette année
aucuns troubles civils. (4) Les Latins étaient fatigués par les incursions des
Èques; Caeso, qu'on envoie à leur secours avec une armée, pénètre à son tour
sur le territoire des Èques, qu'il ravage. Alors ils se renferment dans leur
ville et se tiennent cachés derrière leurs murailles, en sorte qu'il n'y eut
aucun engagement remarquable. (5) Mais du côté des Véiens on essuya un grand
échec par la témérité de l'autre consul, et c'en était fait de l'armée, si
Caeso Fabius n'était venu à temps la secourir. Depuis ce moment on ne fut avec
les Véiens ni en paix ni en guerre, et les hostilités s'étaient pour ainsi
dire transformées en brigandages. (6) Apprenaient-ils que les légions romaines
s'étaient mises en campagne, ils se retiraient dans leurs villes : à peine les
savaient-ils éloignées, ils recommençaient leurs incursions, opposant tour à
tour l'inaction à la guerre, la guerre à l'inaction. Ainsi il était impossible
d'abandonner cette lutte, impossible de lui donner une fin. On avait
d'ailleurs à s'occuper d'autres guerres; car les Èques et les Volsques, qui ne
restaient jamais en repos que le temps nécessaire pour oublier leur dernière
défaite, étaient déjà en armes; et d'un autre côté on pouvait prévoir que les
Sabins, toujours ennemis de Rome, allaient bientôt se mettre en mouvement,
ainsi que toute l'Étrurie. (7) Les Véiens, ennemis plus importuns que
redoutables, plus insolents que dangereux, inquiétaient cependant les esprits,
car on ne pouvait en aucun temps les perdre de vue, et ils ne permettaient pas
qu'on portât son attention ailleurs. (8) Dans cette conjoncture, la famille
des Fabius se présente au sénat, et le consul parle au nom de sa famille :
"Vous le savez, Pères conscrits, la guerre contre Véies demande plutôt des
forces toujours actives que des forces considérables. Occupez-vous des autres
guerres, et opposez les Fabius aux Véiens. Nous nous faisons fort que de ce
côté la majesté du nom romain n'aura rien à souffrir. (9) Cette guerre, qui
sera pour nous comme une affaire de famille, nous voulons la soutenir à nos
propres frais. Que la république porte ailleurs et son argent et ses soldats."
On leur fait de grands remerciements. (10) Le consul, au sortir du sénat,
retourne chez lui, accompagné de toute la troupe des Fabius qui était restée
sous le vestibule de la curie, attendant le sénatus-consulte. Après avoir reçu
l'ordre de se trouver, le lendemain en armes à la porte du consul, ils se
retirent chez eux.
| [2,48] (XLVIII)
(1) Igitur non patrum magis quam plebis studiis K. Fabius cum T- Verginio consul
factus neque belli neque dilectus neque ullam aliam priorem curam agere, quam ut iam
aliqua ex parte inchoata concordiae spe primo quoque tempore cum patribus
coalescerent animi plebis. (2) Itaque principio anni censuit, priusquam quisquam
agrariae legis auctor tribunus existeret, occuparent patres ipsi suum munus facere,
captiuum agrum plebi quam maxime aequaliter darent : uerum esse habere eos, quorum
sanguine ac sudore partus sit. (3) Aspernati patres sunt; questi quoque quidam nimia
gloria luxuriare et euanescere uiuidum quondam illud Caesonis ingenium. Nullae
deinde urbanae factiones fuere. (4) Vexabantur incursionibus Aequorum Latini. Eo
cum exercitu Caeso missus in ipsorum Aequorum agrum depopulandum transit. Aequi
se in oppida receperunt murisque se tenebant. Eo nulla pugna memorabilis fuit. (5) At a
Veiente hoste clades accepta temeritate alterius consulis, actumque de exercitu foret, ni
K. Fabius in tempore subsidio uenisset. Ex eo tempore neque pax neque bellum cum
Veientibus fuit; res proxime formam latrocinii uenerat : (6) legionibus Romanis
cedebant in urbem; ubi abductas senserant legiones, agros incursabant bellum quiete,
quietem bello in uicem eludentes. Ita neque omitti tota res nec perfici poterat. Et alia
bella aut praesentia instabant, ut ab Aequis Volscisque, non diutius, quam dum recens
dolor proximae cladis transiret, quiescentibus, aut mox moturos esse apparebat Sabinos
semper infestos Etruriamque omnem. (7) Sed Veiens hostis, adsiduus magis quam
grauis, contumeliis saepius quam periculo animos agitabat, quod nullo tempore neglegi
poterat aut auerti alio sinebat. (8) Tum Fabia gens senatum adiit. Consul pro gente
loquitur : "Adsiduo magis quam magno praesidio, ut scitis, patres conscripti, bellum
Veiens eget. Vos alia bella curate, Fabios hostis Veientibus date. Auctores sumus tutam
ibi maiestatem Romani nominis fore. (9) Nostrum id nobis uelut familiare bellum
priuato sumptu gerere in animo est; res publica et milite illic et pecunia uacet". (10)
Gratiae ingentes actae. Consul e curia egressus comitante Fabiorum agmine, qui in
uestibulo curiae senatus consultum expectantes steterant, domum redit. Iussi armati
postero die ad limen consulis adesse; domos inde discedunt.
| [2,49] XLIX. Départ des Fabius; bataille du Crémère.
(1) Cette nouvelle se répand dans toute la ville; on élève aux nues les Fabius
: "Une seule famille avait pris sur soi un fardeau qui pesait sur toute la
république ! La guerre de Véies devenue une affaire, une querelle privée ! (2)
Ah ! s'il existait dans Rome deux familles pareilles, et que l'une réclamât
pour elle les Volsques, l'autre les Èques, Rome, sans sortir d'une paix
profonde, verrait bientôt tous les peuples voisins soumis." Le lendemain, les
Fabius prennent leurs armes; ils se réunissent au lieu prescrit. (3) Le
consul, revêtu de la chlamyde de général, sort, et trouve sous le vestibule sa
famille entière rangée en bataille. Il se place au centre et fait lever les
enseignes. Jamais on ne vit défiler dans Rome une armée si petite par le
nombre et si grande par sa renommée et par l'admiration publique. (4) Trois
cent six guerriers, tous patriciens, tous d'une même famille, dont pas un
n'eût été jugé indigne de présider le sénat dans ses plus beaux jours,
s'avançaient contre un peuple tout entier, menaçant de l'anéantir avec les
forces d'une seule famille. (5) Derrière eux, marchait la troupe de leurs
parents et de leurs amis, qui ne roulaient dans leur esprit rien de médiocre,
mais dont les espérances comme les craintes ne connaissaient point de bornes.
Puis venait la foule du peuple, qui, dans son vif intérêt et son admiration
pour eux, était comme frappé de stupeur : (6) "Qu'ils partent pleins de
courage, qu'ils parlent sous d'heureux auspices, et que le succès soit digne
de leur entreprise; qu'ils comptent à leur retour sur les consulats, les
triomphes, toutes les récompenses et tous les honneurs." (7) En passant devant
le Capitole, la citadelle et les autres temples, ils implorent toutes les
divinités qui s'offrent à leurs yeux, ou à leur esprit; ils les conjurent de
veiller sur cette noble troupe, et de la rendre bientôt saine et sauve à sa
patrie, à sa famille. (8) Inutiles prières ! Route malheureuse ! les Fabius
passent par l'arcade de droite de la porte Carmentale, et arrivent sur les
rives du Crémère; cette position leur paraît avantageuse et ils la fortifient.
(9) Dans l'intervalle, Lucius Aemilius et Gaius Servilius sont nommés consuls.
Tant que la guerre se borna au ravage des campagnes, les Fabius suffirent à la
défense de leur position; ils purent même, franchissant la frontière qui
sépare les Étrusques des Romains, mettre à couvert le territoire de Rome et
porter la terreur chez les ennemis. (10) Cependant ces dévastations furent
pour quelque temps suspendues; car les Véiens ayant appelé des troupes de
l'Étrurie, viennent attaquer le fort de Crémère. Aussitôt le consul Lucius
Aemilius amène les légions romaines et engage le combat avec les Étrusques, si
toutefois on peut donner le nom de combat à un engagement où les Véiens eurent
à peine le temps de se ranger en bataille; (11) car au milieu du désordre des
premiers mouvements, tandis qu'ils se placent derrière les enseignes, et que
leur corps de réserve prend position, la cavalerie romaine fait sur leurs
flancs une charge si soudaine, qu'elle ne leur laisse le temps ni d'en venir
aux mains, ni même de se former : (12) ainsi poursuivis jusqu'aux
Rochers-Rouges, où ils avaient leur camp, ils demandent humblement la paix;
mais à peine l'eurent-ils obtenue que, cédant à leur légèreté naturelle, ils
s'en repentirent, avant même que les Romains eussent abandonné le poste de
Crémère.
| [2,49] (XLIX)
(1) Manat tota urbe rumor; Fabios ad caelum laudibus ferunt : familiam unam subisse
ciuitatis onus, Veiens bellum in priuatam curam, in priuata arma uersum. (2) Si sint
duae roboris eiusdem in urbe gentes, deposcant haec Volscos sibi, illa Aequos, populo
Romano tranquillam pacem agente omnes finitimos subigi populos posse. Fabii postera
die arma capiunt; quo iussi erant, conueniunt. (3) Consul paludatus egrediens in
uestibulo gentem omnem suam instructo agmine uidet; acceptus in medium signa ferri
iubet. Numquam exercitus neque minor numero neque clarior fama et admiratione
hominum per urbem incessit : (4) sex et trecenti milites, omnes patricii, omnes unius
gentis, quorum neminem ducem sperneres, egregius quibuslibet temporibus senatus,
ibant, unius familiae uiribus Veienti populo pestem minitantes. (5) Sequebatur turba,
propria alia cognatorum sodaliumque, nihil medium, nec spem nec curam, sed inmensa
omnia uoluentium animo, alia publica sollicitudine excitata, fauore et admiratione
stupens. (6) Ire fortes, ire felices iubent, inceptis euentus pares reddere; consulatus inde
ac triumphos, omnia praemia ab se, omnes honores sperare. (7) Praetereuntibus
Capitolium arcemque et alia templa, quidquid deorum oculis, quidquid animo occurrit,
precantur, ut illud agmen faustum atque felix mittant, sospites breui in patriam ad
parentes restituant. (8) In cassum missae preces infelici uia, dextro Iano portae
Carmentalis, profecti ad Cremeram flumen perueniunt. Is opportunus uisus locus
communiendo praesidio. (9) L- Aemilius inde et C- Seruilius consules facti et donec
nihil aliud quam in populationibus res fuit, non ad praesidium modo tutandum Fabii
satis erant, sed tota regione, qua Tuscus ager Romano adiacet, sua tuta omnia, infesta
hostium uagantes per utrumque finem fecere. (10) Interuallum deinde haud magnum
populationibus fuit, dum et Veientes accito ex Etruria exercitu praesidium Cremerae
oppugnant, et Romanae legiones ab L- Aemilio consule adductae comminus cum
Etruscis dimicant acie. Quamquam uix derigendi aciem spatium Veientibus fuit; (11)
adeo inter primam trepidationem, dum post signa ordines introeunt subsidiaque locant,
inuecta subito ab latere Romana equitum ala non pugnae modo incipiendae, sed
consistendi ademit locum. (12) Ita fusi retro ad saxa rubra -- ibi castra habebant --
pacem supplices petunt; cuius impetratae ab insita animis leuitate ante deductum
Cremera Romanum praesidium paenituit.
| [2,50] L. La mort des 306 Fabius.
(1) La lutte se trouvait de nouveau engagée entre les Fabius et le peuple
véien, sans que Rome mît en campagne de plus grandes forces, et ce n'étaient
plus seulement des incursions sur le territoire ennemi, des escarmouches entre
des partis qui se rencontraient, mais quelquefois aussi des affaires
sérieuses, des combats dans les formes, (2) et souvent une seule famille
romaine remporta la victoire sur l'une des cités les plus puissantes alors de
l'Étrurie. (3) Les Véiens trouvèrent d'abord ces défaites dures et
humiliantes; puis la circonstance même leur suggéra le dessein d'attirer dans
une embuscade leur fougueux ennemi. Ils se réjouissaient de voir que des
succès multipliés avaient accru l'audace des Fabius. (4) Aussi ces derniers,
dans leurs excursions, rencontraient-ils souvent des troupeaux qui semblaient
se trouver là par hasard, mais qu'on leur livrait à dessein; d'un autre côté,
la fuite des laboureurs laissait les campagnes désertes, et des corps de
troupes, envoyées pour repousser les pillards, lâchaient pied avec une frayeur
plus souvent simulée que réelle. (5) Bientôt les Fabius en vinrent à mépriser
tellement leur ennemi, qu'ils se crurent invincibles et se persuadèrent que
dans aucun temps et dans aucun lieu on n'oserait leur résister. Cette
confiance devint telle qu'apercevant un jour des troupeaux à une grande
distance de Crémère, et sans s'inquiéter de quelques soldats ennemis qui se
montraient épars dans la plaine, ils quittent leur position, (6) et, dans leur
imprévoyance, s'élancent en désordre au-delà de l'embuscade placée dans le
voisinage du chemin; puis se répandent dans la campagne pour rassembler le
bétail que la frayeur a, comme d'ordinaire, dispersé çà et là. Tout à coup les
troupes embusquées s'élancent. Devant, derrière, de tous côtés sont les
ennemis. (7) D'abord, des cris s'élèvent autour des Fabius et les épouvantent,
bientôt les traits pleuvent de toutes parts. Les Étrusques serrent leurs
rangs, et les Fabius se voient entourés d'un mur épais de soldats : plus
l'ennemi se rapproche, plus l'espace se rétrécissant, ils sont eux-mêmes
forcés de se ramasser. (8) Cette manoeuvre fait ressortir et leur petit
nombre, et la multitude des Étrusques, dont les rangs se redoublent sur un
terrain trop étroit. (9) Renonçant alors à faire face de tous côtés, comme ils
l'avaient essayé d'abord, ils se portent, tous à la fois, sur un seul point,
puis, concentrant là tous leurs efforts, ils se forment en coin, et s'ouvrent
un passage. (10) Ils arrivèrent ainsi à une colline d'une pente douce où ils
s'arrêtèrent. Bientôt, dès que l'avantage du lieu leur eut donné le temps de
respirer et de se remettre d'un si grand effroi, ils repoussèrent les
assaillants; et, forts de leur position ils allaient être vainqueurs malgré
leur petit nombre, si un corps de Véiens, qui parvint à la tourner, ne se fût
montré au sommet de la colline : (11) l'ennemi alors regagne sa supériorité.
Tous les Fabius, sans exception, furent taillés en pièces, et leur fort tomba
au pouvoir de l'ennemi. Il en périt trois cent six; c'est un fait avéré. Un
seul, près d'entrer dans l'âge de puberté, et qui, pour ce motif, avait été
laissé à Rome, devint la souche des Fabius, et c'est à lui que, dans les temps
difficiles, le peuple romain, en paix comme en guerre, devra ses plus fermes
soutiens.
| [2,50] (L)
(1) Rursus cum Fabiis erat Veienti populo sine ullo maioris belli apparatu certamen,
nec erant incursiones modo in agros aut subiti impetus in incursantes, sed aliquotiens
aequo campo conlatisque signis certatum, (2) gensque una populi Romani saepe ex
opulentissima, ut tum res erant, Etrusca ciuitate uictoriam tulit. (3) Id primo acerbum
indignumque Veientibus est uisum; inde consilium ex re natum insidiis ferocem
hostem captandi; gaudere etiam multo successu Fabiis audaciam crescere. (4) Itaque et
pecora praedantibus aliquotiens, uelut casu incidissent, obuiam acta, et agrestium fuga
uasti relicti agri, et subsidia armatorum ad arcendas populationes missa saepius
simulato quam uero pauore refugerunt. (5) Iamque Fabii adeo contempserant hostem,
ut sua inuicta arma neque loco neque tempore ullo crederent sustineri posse. Haec spes
prouexit, ut ad conspecta procul a Cremera magno campi interuallo pecora, quamquam
rara hostium apparebant arma, decurrerent. (6) Et cum inprouidi effuso cursu insidias
circa ipsum iter locatas superassent palatique passim uaga, ut fit pauore iniecto,
raperent pecora, subito ex insidiis consurgitur, et aduersi et undique hostes erant. (7)
Primo clamor circumlatus exterruit, dein tela ab omni parte accidebant; coeuntibusque
Etruscis iam continenti agmine armatorum saepti, quo magis se hostis inferebat,
cogebantur breuiore spatio et ipsi orbem colligere, (8) quae res et paucitatem eorum
insignem et multitudinem Etruscorum multiplicatis in arto ordinibus faciebat. (9) Tum
omissa pugna, quam in omnes partes parem intenderant, in unum locum se omnes
inclinant. Eo nisi corporibus armisque rupere cuneo uiam. (10) Duxit uia in editum
leniter collem. Inde primo restitere; mox, ut respirandi superior locus spatium dedit
recipiendique a pauore tanto animum, pepulere etiam subeuntes; uincebatque auxilio
loci paucitas, ni iugo circummissus Veiens in uerticem collis euasisset. (11) Ita
superior rursus hostis factus. Fabii caesi ad unum omnes praesidiumque expugnatum.
Trecentos sex perisse satis conuenit, unum prope puberem aetate relictum, stirpem
genti Fabiae dubiisque rebus populi Romani saepe domi bellique uel maximum
futurum auxilium.
| [2,51] LI. Fin de la guerre contre Véies.
(1) Au moment où ce désastre vint frapper Rome, Gaius Horatius et Titus
Ménénius étaient déjà consuls. Ménénius fut sur-le-champ envoyé contre les
Étrusques enorgueillis de leur victoire, (2) mais le sort des armes lui fut
contraire, et les ennemis vinrent occuper le Janicule. Rome eut à en supporter
un siège; et la famine se serait jointe à la guerre pour l'accabler (car les
Étrusques avaient passé le Tibre), si le consul Horatius n'eût été rappelé du
pays des Volsques. Ce qui prouve que cette guerre eut lieu sous les murs de
Rome, c'est qu'un premier combat, qui laissa la victoire indécise, se livra
près du temple de l'Espérance, un second à la porte Colline. (3) Dans ce
dernier, quelque faible qu'eût été l'avantage des Romains, l'armée, en
recouvrant son ancien courage, put espérer de plus brillants succès pour les
combats à venir. (4) Aulus Verginius et Spurius Servilius sont nommés consuls.
Depuis l'échec essuyé dans ta dernière affaire, les Véiens évitaient les
batailles rangées : ils se contentaient de ravager les campagnes; et, du haut
du Janicule, comme d'une citadelle, ils se précipitaient de tous côtés sur le
territoire de Rome. Plus de sûreté nulle part, ni pour les troupeaux, ni pour
les gens de la campagne. (5) Enfin ils furent pris dans le même piège où ils
avaient fait tomber les Fabius. En poursuivant les troupeaux qu'à dessein on
avait disséminés çà et là pour les attirer, ils donnèrent tête baissée dans
une embuscade, et, comme ils étaient plus nombreux, on en fit aussi un plus
grand carnage. (6) Le vif ressentiment de cet échec fut pour eux la cause et
le prélude d'un échec plus terrible encore. En effet, ayant, de nuit, passé le
Tibre, ils tentent de forcer le camp de Servilius; mais, repoussés avec une
grande perte, ils eurent beaucoup de peine à se retirer sur le Janicule. (7)
Sans perdre de temps, le consul, à son tour, traverse le Tibre, et vient
camper au pied du Janicule. Le lendemain, au point du jour, enorgueilli par le
succès de la veille, mais poussé surtout par la disette aux résolutions les
plus décisives, fussent-elles même dangereuses, il gravit témérairement le
Janicule pour s'emparer du camp ennemi. (8) Mais, repoussé plus honteusement
qu'il n'avait repoussé l'ennemi la veille, il ne dut son salut et celui de ses
troupes qu'à l'arrivée de son collègue. (9) Pris entre deux armées, et fuyant
tour à tour l'une et l'autre, les Étrusques furent taillés en pièces. C'est
ainsi qu'une heureuse témérité mit fin à la guerre contre Véies.
| [2,51] (LI)
(1) Cum haec accepta clades est, iam C- Horatius et T- Menenius consules erant. (2)
Menenius aduersus Tuscos uictoria elatos confestim missus. Tum quoque male
pugnatum est, et Ianiculum hostes occupauere; obsessaque urbs foret super bellum
annona premente -- transierant enim Etrusci Tiberim --, ni Horatius consul ex Volscis
esset reuocatus. Adeoque id bellum ipsis institit moenibus, ut primo pugnatum ad Spei
sit aequo Marte, iterum ad portam Collinam. (3) Ibi quamquam paruo momento
superior Romana res fuit, meliorem tamen militem recepto pristino animo in futura
proelia id certamen fecit. (4) A. Verginius et Sp- Seruilius consules fiunt. Post
acceptam proxima pugna cladem Veientes abstinuere acie, populationes erant, et uelut
ab arce Ianiculo passim in Romanum agrum impetus dabant; non usquam pecora tuta,
non agrestes erant. (5) Capti deinde eadem arte sunt, qua ceperant Fabios. Secuti dedita
opera passim ad inlecebras propulsa pecora praecipitauere in insidias. (6) Quo plures
erant, maior caedes fuit. Ex hac clade atrox ira maioris cladis causa atque initium fuit.
traiecto enim nocte Tiberi castra Seruili consulis adorti sunt oppugnare. Inde fusi
magna caede in Ianiculum se aegre recepere. (7) Confestim consul et ipse transit
Tiberim, castra sub Ianiculo communit. Postero die luce orta nonnihil et hesterna
felicitate pugnae ferox, magis tamen quod inopia frumenti quamuis in praecipitia, dum
celeriora essent, agebat consilia, temere aduerso Ianiculo ad castra hostium aciem
erexit (8) foediusque inde pulsus, quam pridie pepulerat, interuentu collegae ipse
exercitusque est seruatus. (9) Inter duas acies Etrusci, cum in uicem his atque illis terga
darent, occidione occisi. Ita oppressum temeritate felici Veiens bellum.
| [2,52] LII. Procès de Titus Ménénius et de Spurius Servilius.
(1) Rome, avec la paix, vit aussi diminuer le prix des vivres; car on fit
venir des blés de la Campanie, et, quand la crainte de la famine fut dissipée,
ceux qu'on avait tenus cachés reparurent. (2) Mais l'abondance et l'oisiveté
portèrent de nouveau les esprits à la licence; et, dans l'absence des maux qui
venaient autrefois du dehors, on en chercha dans Rome même. Les tribuns
enivrent le peuple avec leur poison habituel, la loi agraire. Ils l'animent
contre les patriciens qui leur résistent, et non pas seulement contre tous,
mais contre chacun en particulier. (3) Quintus Considius et Titus Génucius,
qui avaient proposé la loi agraire, assignent devant le peuple Titus Ménénius.
Ils lui font un crime d'avoir laissé enlever le fort de Crémère, dont son camp
n'était pas éloigné. (4) Il succomba. Mais les efforts du sénat, qui le
défendit avec autant de chaleur que Coriolan, et la popularité de son père
Agrippa, dont le souvenir n'était pas encore effacé, adoucirent l'arrêt des
tribuns. (5) Après avoir demandé une condamnation capitale, ils réduisirent la
peine à une amende de deux mille as. C'était encore un arrêt de mort : on
prétend qu'il ne put supporter le chagrin de cette ignominie, et qu'une
maladie l'emporta. (6) Bientôt, sous le consulat de Gaius Nautius et de
Publius Valérius, on vit comparaître un nouvel accusé; c'était Spurius
Servilius. À peine sorti de charge, il fut, dès le commencement de l'année,
assigné par les tribuns Lucius Caedicius et Titus Statius. Mais ce ne fut
point, comme l'avait fait Ménénius, avec ses prières ou celles des patriciens,
mais bien avec la confiance que lui inspirait son innocence et son crédit,
qu'il soutint les attaques des tribuns. (7) Son crime à lui, c'était ce combat
qu'il avait livré aux Étrusques près du Janicule; mais, aussi intrépide dans
ses propres dangers que dans ceux de la république, il réfuta par un discours
énergique et les tribuns et le peuple. Il fit plus, il reprocha au peuple la
condamnation et la mort de Titus Ménénius, dont le père lui avait rendu ses
droits, donné ces magistratures et ces lois, dont il faisait aujourd'hui les
instruments de ses faveurs. Tant d'audace écarta le danger. (8) Il fut aidé
aussi par son collègue Verginius, qui, appelé en témoignage, lui fit partager
sa gloire. Mais, ce qui le servit encore mieux, ce fut la condamnation de
Ménénius, tant les esprits étaient changés.
| [2,52] (LII)
(1) Vrbi cum pace laxior etiam annona rediit et aduecto ex Campania frumento et,
postquam timor sibi cuique futurae inopiae abiit, eo, quod abditum fuerat, prolato. (2)
Ex copia deinde otioque lasciuire rursus animi et pristina mala, postquam foris deerant,
domi quaerere. Tribuni plebem agitare suo ueneno, agraria lege; in resistentes incitare
patres nec in uniuersos modo sed in singulos. (3) Q- Considius et T- Genucius, auctores
agrariae legis, T- Menenio diem dicunt. Inuidiae erat amisum Cremerae praesidium,
cum haud procul inde statiua consul habuisset; (4) ea oppressit, cum et patres haud
minus quam pro Coriolano adnisi essent, et patris Agrippae fauor hauddum exoleuisset.
(5) In multa temperarunt tribuni; cum capitis anquisissent, duo milia aeris damnato
multam dixerunt. Ea in caput uertit. Negant tulisse ignominiam aegritudinemque; inde
morbo absumptum esse. (6) Alius deinde reus Sp- Seruilius, ut consulatu abiit, C-
Nautio et P- Valerio consulibus, initio statim anni ab L- Caedicio et T- Statio tribunis
die dicta non, ut Menenius, precibus suis aut patrum, sed cum multa fiducia
innocentiae gratiaeque tribunicios impetus tulit. (7) Et huic proelium cum Tuscis ad
Ianiculum erat crimini. Sed feruidi animi uir, ut in publico periculo ante, sic tum in suo,
non tribunos modo, sed plebem oratione feroci refutando exprobrandoque T- Meneni
damnationem mortemque, cuius patris munere restituta quondam plebs eos ipsos,
quibus tum saeuiret, magistratus, eas leges haberet, periculum audacia discussit. (8)
Iuuit et Verginius collega, testis productus, participando laudes; magis tamen
Menenianum -- adeo mutauerant animi -- profuit iudicium.
| [2,53] LIII. Coalition des Véiens et des Sabins.
(1) Les luttes intestines avaient cessé : la guerre recommença contre les
Véiens, auxquels les Sabins avaient uni leurs forces. Le consul Publius
Valérius, quand on eut fait venir les troupes auxiliaires des Latins et des
Herniques, fut envoyé coutre Véies avec son armée, et attaqua aussitôt le camp
des Sabins, qui s'étaient établis devant les murs de leurs alliés. L'alarme
qu'il répandit fut extrême, et tandis que les ennemis en désordre s'élancent
par manipules épars pour repousser le choc des assaillants, il s'empare de la
première porte sur laquelle il avait dirigé d'abord son attaque. (2) Une fois
les retranchements forcés, ce n'est plus un combat, mais un carnage. Du camp
le tumulte se répand dans la ville; on eût dit que Véies était prise, à voir
les habitants effrayés courir aux armes. Les uns volent au secours des Sabins;
les autres se jettent sur les Romains que l'assaut du camp occupe tout
entiers. (3) Cette attaque les arrête et les trouble un moment; mais bientôt
ils font face des deux côtés, et la cavalerie, lancée par le consul, enfonce
et met en déroute les Étrusques; ainsi, à la même heure, furent vaincues deux
armées et deux nations les plus puissantes et les plus grandes des nations
voisines de Rome. (4) Tandis que ces événements se passent devant Véies, les
Volsques et les Èques étaient venus camper sur le territoire latin, et
ravageaient les frontières. Les Latins, qui n'ont reçu de Rome ni un général,
ni des secours, vont d'eux-mêmes, soutenus par les Herniques, enlever le camp
ennemi; (5) ils y reprirent tout ce qu'on leur avait enlevé, et firent, en
outre, un riche butin. Cependant on envoya de Rome contre les Volsques le
consul Gaius Nautius. On trouvait mauvais, je pense, que des alliés prissent
l'habitude de faire ainsi la guerre de leur propre mouvement et avec leurs
propres forces sans qu'on leur envoyât de Rome un chef et une armée. (6) Il
n'est sorte d'hostilités et d'outrages qu'on ne fit essuyer aux Volsques, et
cependant on ne put les amener à livrer une bataille.
| [2,53] (LIII)
(1) Certamina domi finita; Veiens bellum exortum, quibus Sabini arma coniunxerant.
P- Valerius consul accitis Latinorum Hernicorumque auxiliis cum exercitu Veios
missus castra Sabina, quae pro moenibus sociorum locata erant, confestim adgreditur
tantamque trepidationem iniecit, ut, dum dispersi alii alia manipulatim excurrunt ad
arcendam hostium uim, ea porta, cui signa primum intulerat, caperetur. (2) Intra uallum
deinde caedes magis quam proelium esse. Tumultus e castris et in urbem penetrat;
tamquam Veiis captis, ita pauidi Veientes ad arma currunt. Pars Sabinis eunt subsidio,
pars Romanos toto impetu intentos in castra adoriuntur. (3) Paulisper auersi turbatique
sunt; deinde et ipsi utroque uersis signis resistunt, et eques ab consule inmissus Tuscos
fundit fugatque; eademque hora duo exercitus, duae potentissimae et maximae
finitimae gentes superatae sunt. (4) Dum haec ad Veios geruntur, Volsci Aequique in
Latino agro posuerant castra populatique fines erant. Eos per se ipsi Latini adsumptis
Hernicis sine Romano aut duce aut auxilio castris exuerunt; (5) ingenti praeda praeter
suas reciperatas res potiti sunt. Missus tamen ab Roma consul in Volscos C- Nautius;
mos, credo, non placebat sine Romano duce exercituque socios propriis uiribus
consiliisque bella gerere. (6) Nullum genus calamitatis contumeliaeque non editum in
Volscos est, nec tamen perpelli potuere, ut acie dimicarent.
| [2,54] LIV. Troubles à Rome; mort du tribun Gnaeus Génucius.
(1) Lucius Furius et Gaius Manlius sont nommés consuls. La guerre contre Véies
échut à Manlius; mais elle n'eut pas lieu. Les Véiens demandèrent une trêve de
quarante ans, et on la leur accorda, moyennant un subside en argent et en blé.
(2) À la paix extérieure succèdent immédiatement les discordes civiles : la
loi agraire était toujours l'aiguillon dont les tribuns stimulaient la fureur
du peuple. Les consuls, que n'effrayent ni la condamnation de Ménénius, ni le
danger de Servilius, opposent une résistance énergique; mais, au sortir de
charge, ils sont accusés par le tribun Gnaeus Génucius. (3) Lucius Aemilius et
Opiter Verginius obtiennent le consulat. Je trouve dans quelques annales
Vopiscus Julius à la place de Verginius. Au reste, cette année, quels qu'en
aient été les consuls, Furius et Manlius, mis en jugement, prennent des habits
de deuil, et s'adressent moins encore au peuple qu'aux jeunes patriciens : (4)
ils les exhortent, ils les engagent "à renoncer aux honneurs et au
gouvernement de la république; à ne plus regarder les faisceaux consulaires,
la prétexte et la chaise curule, que comme les ornements d'une pompe funèbre;
tous ces brillants insignes sont comme les bandelettes dont on pare la victime
pour la conduire à la mort. (5) Si le consulat a pour eux tant de charme,
qu'ils se persuadent bien que cette magistrature est désormais asservie et
opprimée par la puissance tribunitienne. Que le consul, devenu l'appariteur
des tribuns, doit attendre, pour agir, un signe, Un ordre de ses chefs. (6)
Pour peu qu'il fasse un mouvement et tourne ses regards vers le sénat, pour
peu qu'il pense que dans la république il y a un autre élément que la plèbe,
l'exil de Coriolan, la condamnation et la mort de Ménénius, doivent s'offrir
aussitôt à ses yeux." (7) Animés par ce discours, les patriciens tiennent, non
plus en public, mais en secret, des assemblées où ils n'admettent qu'un petit
nombre d'amis. Là, comme il n'était question que de sauver les accusés par des
voies justes ou injustes, les avis les plus violents étaient ceux qu'on
goûtait le plus, et il ne manquait pas de bras prêts à exécuter les projets
les plus hardis. (8) Aussi, le jour du jugement arrivé, le peuple, qui se
tenait sur le forum dans une attente pleine d'impatience, s'étonne d'abord de
ne pas voir le tribun descendre dans le forum. Ensuite, ce long délai commence
à paraître suspect; on croit que, gagné par les grands, il s'est désisté de
son accusation; et l'on se plaint qu'il ait abandonné et trahi la cause
publique. (9) Enfin, ceux qui se trouvaient devant le vestibule du tribun
viennent annoncer qu'on l'a trouvé mort chez lui. À peine ce bruit s'est-il
répandu dans l'assemblée, que, semblables à une armée qui a perdu son général,
tous se dispersent de côté et d'autre. Les plus effrayés étaient les tribuns,
qui apprennent, par la mort de leur collègue, à quel point les Lois Sacrées
sont pour eux un faible secours. (10) Les patriciens, de leur côté, ne savent
pas assez modérer l'expression de leur joie; on se repentait si peu de ce
crime, que ceux-là mêmes qui en étaient innocents voulaient en paraître
complices, et l'on disait hautement qu'il n'y avait que la violence qui pût
dompter la puissance tribunitienne.
| [2,54] (LIV)
(1) L- Furius inde et C- Manlius consules. Manlio Veientes prouincia euenit. Non
tamen bellatum; indutiae in annos quadraginta petentibus datae frumento stipendioque
imperato. (2) Paci exteruae confestim continuatur discordia domi. Agrariae legis
tribuniciis stimulis plebs furebat. Consules, nihil Meneni damnatione nihil periculo
deterriti Seruilii, summa ui resistunt. Abeuntes magistratu Cn- Genucius tribunus plebis
arripuit. (3) L- Aemilius et Opiter Verginius consulatum ineunt; Vopiscum Iulium pro
Verginio in quibusdam annalibus consulem inuenio. Hoc anno -- quoscumque consules
habuit -- rei ad populum Furius et Manlius circumeunt sordidati non plebem magis
quam iuniores patrum. (4) Suadent, monent, honoribus et administratione rei publicae
abstineant; consulares uero fasces, praetextam curulemque sellam nihil aliud quam
pompam funeris putent; claris insignibus uelut infulis uelatos ad mortem destiuari. (5)
Quod si consulatus tanta dulcedo sit, iam nunc ita in animum inducant, consulatum
captum et oppressum ab tribunicia potestate esse; consuli, uelut apparitori tribunicio,
omnia ad nutum imperiumque tribuni agenda esse; (6) si se commouerit, si respexerit
patres, si aliud quam plebem esse in re publica crediderit, exilium Cn- Marci, Meneni
damnationem et mortem sibi proponat ante oculos. (7) His accensi uocibus patres
consilia inde non publica, sed in priuato seductaque a plurium conscientia habuere. Vbi
cum id modo constaret, iure an iniuria eripiendos esse reos, atrocissima quaeque
maxime placebat sententia, nec auctor quamuis audaci facinori deerat. (8) Igitur iudicii
die, cum plebs in foro erecta expectatione staret, mirari primo, quod non descenderet
tribunus; dein, cum iam mora suspectior fieret, deterritum a primoribus credere et
desertam ac proditam causam publicam queri; (9) tandem, qui obuersati uestibulo
tribuni fuerant, nuntiant domi mortuum esse inuentum. Quod ubi in totam contionem
pertulit rumor, sicut acies funditur duce occiso, ita dilapsi passim alii alio. Praecipuus
pauor tribunos inuaserat, quam nihil auxilii sacratae leges haberent, morte collegae
monitos. (10) Nec patres satis moderate ferre laetitiam; adeoque neminem noxiae
paenitebat, ut etiam insontes fecisse uideri uellent, palamque ferretur malo domandam
tribuniciam potestatem.
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