Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXI

Chap. XXXI-XXXV

  Chap. XXXI-XXXV

[21,31] XXXI. Après les avoir ranimées par ces exhortations, Annibal fait prendre à ses troupes de la nourriture, du repos, et leur ordonne de se tenir prêtes à marcher. Le lendemain il part le long du Rhône en remontant son cours, et gagne le milieu des terres: ce n'était pas le chemin le plus droit pour arriver aux Alpes; mais plus il s'éloignait de la mer, moins il se croyait exposé à rencontrer les Romains, qu'il ne voulait combattre qu'au sein même de l'Italie. En quatre jours, il arrive à l'Ile: c'est là que l'Isère et le Rhône, après s'être précipités des Alpes chacun par un point opposé, se réunissent pour suivre une même direction, et laissent entre lui un certain espace de terrain qui, renfermé ainsi entre deux fleuves, a été nommé l'île par les habitants. Près de là se trouvent les Allobroges, peuple qui ne le cède, en puissance, en renommée, à aucune nation de la Gaule. Il était alors divisé par la querelle de deux frères qui se disputaient la couronne. L'aîné, nommé Brancus, d'abord possesseur du trône, en avait été chassé par son frère et par les jeunes guerriers du pays, qui, à défaut du droit, faisaient valoir la force. La décision de ce démêlé, survenu si à propos, fut remise à Annibal: nommé arbitre des deux princes, il rendit l'empire à l'aîné, d'après l'avis du sénat et des chefs. Brancus reconnaissant fournit aux Carthaginois des provisions de toute espèce, et surtout des vêtements, que le froid si rigoureux des Alpes rendait indispensables. Les dissensions des Allobroges apaisées, Annibal, qui se dirigeait vers les Alpes, n'en prit pas encore directement le chemin. Il se détourna sur la gauche vers le pays des Tricastins, et, côtoyant l'extrême frontière des Voconces, il pénétra sur le territoire des Tricoriens, sans éprouver sur sa route aucun retard, jusqu'aux bords de la Durance. Cette rivière qui découle aussi des Alpes, est de toutes celles de la Gaule la plus difficile à passer. En effet, malgré la grande quantité de ses eaux, elle ne peut soutenir de barques, parce que son lit, qui ne connaît point de rives, forme vingt courants toujours nouveaux, et présente partout des gués et des tourbillons qui rendent le passage incertain pour le piéton même, sans parler des roches pleines de gravier qu'elle charrie, et qui font perdre à chaque instant l'équilibre, Les pluies, qui l'avaient grossie, occasionnèrent un grand tumulte dans le passage, parce qu'indépendamment des autres dangers, les soldats se troublaient eux-mêmes par leur propre effroi et leurs cris confus. [21,31] His adhortationibus incitatos corpora curare atque ad iter se parare iubet. Postero die profectus aduersa ripa Rhodani mediterranea Galliae petit, non quia rectior ad Alpes uia esset, sed quantum a mari recessisset minus obuium fore Romanum credens, cum quo priusquam in Italiam uentum foret non erat in animo manus conserere. Quartis castris ad Insulam peruenit. Ibi Isara Rhodanusque amnes diuersis ex Alpibus decurrentes, agri aliquantum amplexi confluunt in unum in mediis campis; Insulae nomen inditum. Incolunt prope Allobroges, gens iam inde nulla Gallica gente opibus aut fama inferior. Tum discors erat. Regni certamine ambigebant fratres; maior et qui prius imperitarat, Braneus nomine, minore a fratre et coetu iuniorum qui iure minus, ui plus poterant, pellebatur. Huius seditionis peropportuna disceptatio cum ad Hannibalem delata esset, arbiter regni factus, quod ea senatus principumque sententia fuerat, imperium maiori restituit. Ob id meritum commeatu copiaque rerum omnium, maxime uestis, est adiutus, quam infames frigoribus Alpes praeparari cogebant. Sedatis certaminibus Allobrogum cum iam Alpes peteret, non recta regione iter instituit sed ad laeuam in Tricastinos flexit; inde per extremam oram Vocontiorum agri tendit in Trigorios, haud usquam impedita uia priusquam ad Druentiam flumen peruenit. Is et ipse Alpinus amnis longe omnium Galliae fluminum difficillimus transitu est; nam cum aquae uim uehat ingentem, non tamen nauium patiens est, quia nullis coercitus ripis, pluribus simul neque iisdem alueis fluens, noua semper {per} uada nouosque gurgites - et ob eadem pediti quoque incerta uia est - ad hoc saxa glareosa uoluens, nihil stabile nec tutum ingredienti praebet; et tum forte imbribus auctus ingentem transgredientibus tumultum fecit, cum super cetera trepidatione ipsi sua atque incertis clamoribus turbarentur.
[21,32] XXXII. Il y avait environ trois jours qu'Annibal avait quitté les bords du Rhône, lorsque le consul P. Cornélius, s'avance en bataillon carré vers le camp ennemi, résolu d'engager aussitôt l'action. Mais lorsque Cornélius voit que tout est désert, que les Carthaginois ont pris beaucoup d'avance, et qu'il serait difficile de les atteindre, il retourne vers sa flotte, certain par là de courir moins de chances, et de rencontrer Annibal à la descente des Alpes. Cependant, pour ne point laisser l'Espagne sans secours, il fait passer dans ce département, que le sort lui avait assigné, son frère Cn. Scipion avec la plus grande partie de son armée: ainsi Cnéus, opposé à Asdrubal, protégera les anciens alliés, cherchera à s'en concilier de nouveaux, et pourra même chasser Asdrubal de l'Espagne. Cornélius, qui s'était réservé fort peu de troupes, regagna Gênes, comptant sur l'armée des rives du Pô pour la défense de l'Italie. Annibal, après le passage de la Durance, gagna les Alpes presque toujours par des pays de plaines, où les habitants n'entravèrent point sa marche. Mais une fois au pied des montagnes, quoique la renommée, qui ordinairement exagère les objets inconnus, eût d'avance prévenu les esprits, lorsque l'oeil put voir de près la hauteur des monts, les neiges qui semblaient se confondre avec les cieux, les huttes grossières suspendues aux pointes des rochers, les chevaux, le bétail paralysés par le froid, les hommes sauvages et hideux, les êtres vivants et la nature inanimée presque entièrement engourdis par la glace, cette scène d'horreur, plus affreuse encore à contempler qu'à décrire, renouvela les terreurs de l'armée. Au moment où elle franchit les premières éminences, apparaissent les montagnards sur ces rocs à pic qu'il faudra gravir: s'ils s'étaient postés dans des vallées couvertes, pour tomber à l'improviste sur les Carthaginois, ils les eussent mis complètement en déroute et massacrés. Annibal fait faire halte, et détache en avant quelques Gaulois pour reconnaître les lieux: apprenant qu'il n'y avait point de passage de ce côté, il campe entre les roches et les précipices, dans le vallon qui lui offre le plus d'étendue. Les mêmes Gaulois, dont la langue et les moeurs étaient à peu près celles des montagnards, vont se mêler à leurs entretiens, et apprennent que le défilé est gardé seulement le jour; que la nuit, chacun se retire dans sa cabane. Sur cet avis, Annibal s'avance, dès le matin, sur les hauteurs, comme pour forcer le passage, en plein jour et à la vue des barbares. Toute la journée, des manoeuvres trompeuses cachent les véritables projets qu'il médite; le soir, il se retranche à l'endroit où il s'était arrêté d'abord; et, dès qu'il s'aperçoit que les hauteurs sont libres et que les postes ne sont plus occupés, il fait allumer une grande quantité de feux pour persuader qu'il n'a effectué aucun mouvement, laisse les bagages, la cavalerie et presque toute l'infanterie; à la tête d'une troupe légère, de ses plus intrépides soldats, il franchit en toute hâte le défilé, et vient s'asseoir sur les hauteurs qu'avaient occupées l'ennemi. [21,32] P- Cornelius consul, triduo fere postquam Hannibal a ripa Rhodani mouit, quadrato agmine ad castra hostium uenerat, nullam dimicandi moram facturus; ceterum ubi deserta munimenta nec facile se tantum praegressos adsecuturum uidet, ad mare ac naues rediit, tutius faciliusque ita descendenti ab Alpibus Hannibali occursurus. Ne tamen nuda auxiliis Romanis Hispania esset, quam prouinciam sortitus erat, Cn- Scipionem fratrem cum maxima parte copiarum aduersus Hasdrubalem misit, non ad tuendos tantummodo ueteres socios conciliandosque nouos sed etiam ad pellendum Hispania Hasdrubalem. Ipse cum admodum exiguis copiis Genuam repetit, eo qui circa Padum erat exercitu Italiam defensurus. Hannibal ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes cum bona pace incolentium ea loca Gallorum peruenit. Tum, quamquam fama prius, qua incerta in maius uero ferri solent, praecepta res erat, tamen ex propinquo uisa montium altitudo niuesque caelo prope immixtae, tecta informia imposita rupibus, pecora iumentaque torrida frigore, homines intonsi et inculti, animalia inanimaque omnia rigentia gelu, cetera uisu quam dictu foediora terrorem renouarunt. Erigentibus in primos agmen cliuos apparuerunt imminentes tumulos insidentes montani, qui, si ualles occultiores insedissent, coorti ad pugnam repente ingentem fugam stragemque dedissent. Hannibal consistere signa iussit; Gallisque ad uisenda loca praemissis, postquam comperit transitum ea non esse, castra inter confragosa omnia praeruptaque quam extentissima potest ualle locat. Tum per eosdem Gallos, haud sane multum lingua moribusque abhorrentes, cum se immiscuissent conloquiis montanorum, edoctus interdiu tantum obsideri saltum, nocte in sua quemque dilabi tecta, luce prima subiit tumulos, ut ex aperto atque interdiu uim per angustias facturus. Die deinde simulando aliud quam quod parabatur consumpto, cum eodem quo constiterant loco castra communissent, ubi primum degressos tumulis montanos laxatasque sensit custodias, pluribus ignibus quam pro numero manentium in speciem factis impedimentisque cum equite relictis et maxima parte peditum, ipse cum expeditis, acerrimo quoque uiro, raptim angustias euadit iisque ipsis tumulis quos hostes tenuerant consedit.
[21,33] XXXIII. Le lendemain, au point du jour, on lève le camp, et le reste de l'armée se met en marche. Déjà les montagnards, à un signal donné, sortaient de leurs forts pour prendre leur poste ordinaire, quand tout à coup ils aperçoivent, au dessus de leurs têtes, une partie des Carthaginois maîtres de leur citadelle, et l'autre qui s'avance le long du chemin. D'abord ce double spectacle, qui frappe et leurs regards et leurs esprits, les retient quelque temps immobiles; mais bientôt ils ont vu l'embarras des troupes dans le défilé, leur effroi, et surtout la confusion que les chevaux épouvantés jetaient parmi les rangs. Persuadés que le moindre surcroît de terreur suffirait pour perdre leurs ennemis, ils s'élancent de toutes les pointes des rochers, par l'habitude qu'ils ont de se jouer également des hauteurs et des pentes les plus difficiles. Alors harcelés par les barbares, obligés de lutter contre les difficultés du terrain, les Carthaginois avaient encore à soutenir contre eux-mêmes un choc plus violent que celui des montagnards, par les efforts que chacun faisait pour échapper le premier au péril. Mais les chevaux principalement troublaient la marche: frappés des cris confus que répétait cent fois l'écho des bois et des vallons, ils s'agitaient tout tremblants; et, s'ils venaient à être frappés où blessés, c'était une frayeur, si vive qu'ils renversaient çà et là hommes et bagages de toute espèce. Comme ce défilé était bordé des deux côtés de précipices immenses, ils firent en se débattant, rouler au fond de l'abîme plusieurs hommes tout armés; mais on eût dit le fracas d'un vaste écroulement, lorsque les bêtes tombaient avec leur charge. Ce spectacle était affreux! Cependant Annibal reste quelque temps sur sa hauteur avec son détachement, pour ne point augmenter l'embarras et le tumulte; mais, lorsqu'il voit ses troupes coupées et le danger qu'il court de perdre ses bagages, ce qui eût entraîné la ruine de son armée, il descend, fond sur l'ennemi, et l'a bientôt chassé. Toutefois ce mouvement a causé un nouveau trouble parmi les siens; mais un instant suffit pour le dissiper, dès que les chemins sont dégagés par la fuite des montagnards: les Carthaginois défilent alors tranquillement et presque en silence. Ensuite Annibal s'empare d'un fort, chef-lieu de cette contrée, et des petits bourgs environnants. Le bétail et le blé qu'il a pris nourrissent son armée l'espace de trois jours; et, comme ni les montagnards, qui n'étaient pas encore revenus de leur première épouvante, ni les lieux ne lui opposaient de grands obstacles, il fit quelque chemin pendant ces trois jours. [21,33] Prima deinde luce castra mota et agmen reliquum incedere coepit. Iam montani signo dato ex castellis ad stationem solitam conueniebant, cum repente conspiciunt alios arce occupata sua super caput imminentes, alios uia transire hostes. Vtraque simul obiecta res oculis animisque immobiles parumper eos defixit; deinde, ut trepidationem in angustiis suoque ipsum tumultu misceri agmen uidere, equis maxime consternatis, quidquid adiecissent ipsi terroris satis ad perniciem fore rati, peruersis rupibus iuxta, inuia ac deuia adsueti decurrunt. Tum uero simul ab hostibus, simul ab iniquitate locorum Poeni oppugnabantur plusque inter ipsos, sibi quoque tendente ut periculo primus euaderet, quam cum hostibus certaminis erat. Et equi maxime infestum agmen faciebant, qui et clamoribus dissonis quos nemora etiam repercussaeque ualles augebant territi trepidabant, et icti forte aut uolnerati adeo consternabantur, ut stragem ingentem simul hominum ac sarcinarum omnis generis facerent; multosque turba, cum praecipites deruptaeque utrimque angustiae essent, in immensum altitudinis deiecit, quosdam et armatos; et ruinae maxime modo iumenta cum oneribus deuoluebantur. Quae quamquam foeda uisu erant, stetit parumper tamen Hannibal ac suos continuit, ne tumultum ac trepidationem augeret; deinde, postquam interrumpi agmen uidit periculumque esse, ne exutum impedimentis exercitum nequiquam incolumem traduxisset, decurrit ex superiore loco et, cum impetu ipso fudisset hostem, suis quoque tumultum auxit. Sed is tumultus momento temporis, postquam liberata itinera fuga montanorum erant, sedatur, nec per otium modo sed prope silentio mox omnes traducti. Castellum inde, quod caput eius regionis erat, uiculosque circumiectos capit et capto cibo ac pecoribus per triduum exercitum aluit; et, quia nec montanis primo perculsis nec loco magno opere impediebantur, aliquantum eo triduo uiae confecit.
[21,34] XXXIV. Ensuite on arriva chez une nation assez nombreuse pour un peuple de montagnes. Là, il faillit périr dans une guerre ouverte, mais par ses propres armes, la perfidie et les embûches. Une ambassade des chefs et des vieillards se rend près de lui: "Le malheur des autres, disent-ils, est pour eux une utile leçon; ils aiment mieux éprouver l'amitié que la force des Carthaginois. Disposés à remplir les ordres qu'ils recevront, ils lui offrent des vivres, des guides, et des otages, garants de leurs promesses." Annibal, sans les croire aveuglément, sans dédaigner leurs offres, dans la crainte qu'un refus formel n'en fasse des ennemis déclarés, leur adresse une réponse obligeante. Il accepte les otages qu'on lui présente; il reçoit les vivres que l'on a déposés sur la route: mais, loin de voir dans les guides des amis sûrs, il ne les suit qu'avec une extrême circonspection. Les éléphants et la cavalerie ouvraient la marche; lui-même conduisait l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie, promenant sur tous les points des regards inquiets et scrutateurs. Lorsqu'on est entré dans un chemin étroit, que domine d'un côté la cime d'une montagne, les barbares s'élancent de toutes parts de leur embuscade; devant, derrière, de près, de loin, ils attaquent les Carthaginois, et font pleuvoir sur eux d'énormes quartiers de rocs; c'est sur les derrières que se portèrent les plus grands efforts de l'ennemi. L'infanterie, qui. leur fit face, prouva que, si l'arrière-garde n'eut pas été bien appuyée, l'armée eût essuyé dans ces gorges le plus rude échec. Cependant un péril affreux la menace encore, et va peut-être l'anéantir; car, au moment où Annibal hésite à engager son infanterie dans ces défilés, parce que, moins favorisée que la cavalerie, qu'il est lui-même à portée de soutenir, elle n'a plus derrière elle aucun renfort, les montagnards accourent par des sentiers détournés, coupent l'armée par le milieu, et barrent le passage; de sorte qu'Annibal resta une nuit, séparée de sa cavalerie et de ses bagages. [21,34] Peruentum inde ad frequentem cultoribus alium, ut inter montanos, populum. Ibi non bello aperto sed suis artibus, fraude et insidiis, est prope circumuentus. Magno natu principes castellorum oratores ad Poenum ueniunt, alienis malis, utili exemplo, doctos memorantes amicitiam malle quam uim experiri Poenorum; itaque oboedienter imperata facturos; commeatum itinerisque duces et ad fidem promissorum obsides acciperet. Hannibal nec temere credendo nec asperando, ne repudiati aperte hostes fierent, benigne cum respondisset, obsidibus quos dabant acceptis et commeatu quem in uiam ipsi detulerant usus, nequaquam ut inter pacatos composito agmine duces eorum sequitur. Primum agmen elephanti et equites erant; ipse post cum robore peditum circumspectans sollicitus omnia incedebat. Vbi in angustiorem uiam et ex parte altera subiectam iugo insuper imminenti uentum est, undique ex insidiis barbari a fronte ab tergo coorti, comminus eminus petunt, saxa ingentia in agmen deuoluunt. Maxima ab tergo uis hominum urgebat. In eos uersa peditum acies haud dubium fecit quin, nisi firmata extrema agminis fuissent, ingens in eo saltu accipienda clades fuerit. Tunc quoque ad extremum periculi ac prope perniciem uentum est; nam dum cunctatur Hannibal demittere agmen in angustias, quia non, ut ipse equitibus praesidio erat, ita peditibus quicquam ab tergo auxilii reliquerat, occursantes per obliqua montani interrupto medio agmine uiam insedere, noxque una Hannibali sine equitibus atque impedimentis acta est.
[21,35] XXXV. Le lendemain, les barbares mettent moins de vivacité dans leurs attaques, et on parvient à réunir les troupes et à franchir les gorges avec une perte assez considérable, en chevaux toutefois plus qu'en hommes Dès lors, les montagnards ne se montrèrent plus qu'en petit nombre; c'étaient des brigands, plutôt que des ennemis, qui venaient fondre tantôt sur la tête, tantôt sur la queue de l'armée, selon que le terrain leur était favorable, ou qu'ils pouvaient surprendre ou les traînards ou ceux qui s'étaient trop avancés. Les éléphants dans les routes étroites, dans les pentes rapides, retardaient beaucoup la marche; mais leur voisinage était partout un rempart contre l'ennemi, qui n'osait approcher de trop près ces animaux inconnus. On fut neuf jours à atteindre le sommet des Alpes, à travers des chemins non frayés où l'on s'égarait souvent, soit par la perfidie des guides, soit par les conjectures de la défiance même, qui engageait au hasard les troupes dans des vallons sans issue. On s'arrêta deux jours sur ces hauteurs, pour donner aux soldats épuisés le repos nécessaire après tant de fatigues et de combats: là, plusieurs bêtes de somme, qui avaient glissé le long des rochers, regagnèrent le camp sur les traces de l'armée. Déjà des maux sans nombre avaient jeté les esprits dans l'accablement le plus profond; bientôt, surcroît de terreur!, on voit tomber une neige abondante; c'était l'époque du coucher de la constellation des Pléiades. On n'aperçut que monceaux de neige, lorsque, au point du jour, on se remit en marche; les Carthaginois avançaient à pas lents; l'abattement et le désespoir étaient peints sur tous les visages. Annibal prend alors les devants, s'arrête à une sorte de promontoire qui offre de toutes parts une vue immense, fait faire halte à ses soldats, leur montre l'Italie, et, au pied des Alpes, les campagnes baignées par le Pô. "Vous escaladez, dit-il, en ce moment les remparts de l'Italie; que dis-je? les murs mêmes de Rome. Plus d'obstacles bientôt; tout s'aplanira devant vous: une bataille, deux tout au plus, et la capitale, le boulevard de l'Italie est dans vos mains, en votre puissance." L'armée poursuit sa marche. L'ennemi, il est vrai, ne venait plus l'inquiéter que par la surprise de quelques bagages, s'il en trouvait l'occasion. Au reste, la descente offrait bien plus d'obstacles que la montée, en ce que la pente des Alpes, qui, du côté de l'Italie, a moins d'étendue, est aussi plus rapide. En effet, presque tout le chemin était à pic, étroit et glissant: là, nul moyen d'éviter une chute; et, pour peu que le pied manquât, impossible de rester à l'endroit où l'on s'était abattu; en sorte qu'hommes et chevaux allaient rouler les uns sur les autres. [21,35] Postero die iam segnius intercursantibus barbaris iunctae copiae saltusque haud sine clade, maiore tamen iumentorum quam hominum pernicie, superatus. Inde montani pauciores iam et latrocinii magis quam belli more concursabant modo in primum, modo in nouissimum agmen, utcumque aut locus opportunitatem daret aut progressi moratiue aliquam occasionem fecissent. Elephanti sicut per artas {praecipites} uias magna mora agebantur, ita tutum ab hostibus quacumque incederent, quia insuetis adeundi propius metus erat, agmen praebebant. Nono die in iugum Alpium peruentum est per inuia pleraque et errores, quos aut ducentium fraus aut, ubi fides iis non esset, temere initae ualles a coniectantibus iter faciebant. Biduum in iugo statiua habita fessisque labore ac pugnando quies data militibus; iumentaque aliquot, quae prolapsa in rupibus erant, sequendo uestigia agminis in castra peruenere. Fessis taedio tot malorum niuis etiam casus, occidente iam sidere Vergiliarum, ingentem terrorem adiecit. Per omnia niue oppleta cum signis prima luce motis segniter agmen incederet pigritiaque et desperatio in omnium uoltu emineret, praegressus signa Hannibal in promunturio quodam, unde longe ac late prospectus erat, consistere iussis militibus Italiam ostentat subiectosque Alpinis montibus Circumpadanos campos, moeniaque eos tum transcendere non Italiae modo sed etiam urbis Romanae; cetera plana, procliuia fore; uno aut summum altero proelio arcem et caput Italiae in manu ac potestate habituros. Procedere inde agmen coepit iam nihil ne hostibus quidem praeter parua furta per occasionem temptantibus. Ceterum iter multo quam in adscensu fuerat - ut pleraque Alpium ab Italia sicut breuiora ita arrectiora sunt - difficilius fuit; omnis enim ferme uia praeceps, angusta, lubrica erat, ut neque sustinere se ab lapsu possent nec qui paulum titubassent haerere adflicti uestigio suo, aliique super alios et iumenta in homines occiderent.


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Dernière mise à jour : 21/02/2003