Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXI

Chap. XLI-XLV

  Chap. XLI-XLV

[21,41] XLI. "Je ne crains pas que personne puisse supposer que, sous un langage pompeux, je cherche, pour vous encourager, à cacher des sentiments étrangers à mes paroles. J'étais libre d'aller en Espagne avec mon armée; c'était ma province, déjà même je m'y rendais: là, j'aurais trouvé un frère qui se fût associé à mes desseins, qui eût partagé mes périls; dans Asdrubal, un adversaire moins redoutable qu'Annibal, et sans doute le fardeau de la guerre eût été pour moi plus léger. Toutefois, tandis que ma flotte côtoyait la Gaule, au bruit de l'arrivée des Carthaginois, j'aborde, j'envoie des cavaliers en avant, je viens camper sur les rives du Rhône; ma cavalerie, la seule partie de mes troupes qui eût occasion d'en venir aux mains avec l'ennemi, a battu la sienne. Quant à son infanterie, elle s'éloignait de moi avec la rapidité d'une véritable fuite; je ne pouvais l'atteindre par terre, je me rembarquai, et avec toute la célérité que pouvait me permettre un aussi long circuit de terre et de mer, je vins la retrouver au pied des Alpes. À présent ai-je l'air d'un homme qui, en voulant éviter une bataille, s'est jeté, sans le savoir, devant un ennemi redoutable, ou qui le premier accourt à sa rencontre, l'attaque, et le traîne au combat? Je suis jaloux d'éprouver, si, depuis vingt ans, la terre a produit tout à coup une autre espèce de Carthaginois, ou, si je reverrai en eux les hommes qui ont combattu aux îles Aegates, et que vous avez estimés dix-huit deniers par tête, pour leur laisser la liberté, au mont Éryx; si cet Annibal est, comme il le prétend, l'émule des voyages d'Alcide, ou, s'il n'est pas, comme l'a laissé son père, le tributaire, le sujet, l'esclave du peuple romain. Certes, s'il n'était égaré par l'attentat de Sagonte, il se rappellerait, sinon le désastre de sa patrie, du moins l'abaissement de sa famille, de son père, et ce traité signé de la main d'Amilcar, qui, sur l'ordre de notre consul, évacua le mont Éryx; qui, tout en frémissant de rage, fut contraint d'accepter les lois sévères que nous dictâmes aux Carthaginois vaincus; qui s'engagea par serment à céder la Sicile, et à payer à Rome un tribut. Aussi, soldats, ce n'est pas seulement la valeur que vous déployez contre un ennemi ordinaire, qu'il faut faire éclater ici, mais la colère, l'indignation qu'exciterait dans vos âmes la vue de vos esclaves saisissant tout à coup les armes contre vous. Il n'a tenu qu'à nous, lorsqu'ils étaient enfermés sur le mont Éryx, de les laisser périr par le plus cruel de tous les supplices, la faim; nous pouvions faire passer en Afrique notre flotte victorieuse, et détruire, sans tirer le glaive, Carthage en peu de jours. Nous avons cédé à leurs prières, nous avons levé le siège, nous avons fait la paix avec des vaincus; enfin, nous les avons considérés comme sous notre sauvegarde, lorsqu'ils étaient en proie à la guerre d'Afrique. Pour prix de tant d'indulgence, les voilà qui, sur les pas d'un jeune forcené, viennent assiéger notre patrie; et plût aux dieux que vous n'eussiez à combattre que pour l'honneur, et non pour le salut de l'État! Il s'agit maintenant, non pas comme autrefois, de la possession de la Sardaigne et de la Sicile, mais de l'affranchissement de l'Italie. Point d'armée derrière nous pour arrêter l'ennemi, si nous ne sommes pas vainqueurs; plus d'Alpes nouvelles, dont le passage arrête Annibal, et nous donne le temps d'armer contre lui de nouveaux bras. Ici, soldats, il faut rester inébranlables, comme si nous défendions les remparts mêmes de Rome. Que chacun de vous se persuade qu'il va couvrir de son bouclier, non pas son corps, mais son épouse, mais ses jeunes enfants; qu'au désir de sauver sa famille, il ajoute encore cette idée que le sénat, que le peuple ont les yeux fixés sur nous en cet instant décisif. Oui, soldats, de notre énergie, de notre valeur, dépend 1a fortune de Rome et de l'empire." [21,41] Non uereor ne quis me haec uestri adhortandi causa magnifice loqui existimet, ipsum aliter animo adfectum esse. Licuit in Hispaniam, prouinciam meam, quo iam profectus eram, cum exercitu ire meo, ubi et fratrem consilii participem ac periculi socium haberem et Hasdrubalem potius quam Hannibalem hostem et minorem haud dubie molem belli; tamen, cum praeterueherer nauibus Galliae oram, ad famam huius hostis in terram egressus, praemisso equitatu ad Rhodanum moui castra. Equestri proelio, qua parte copiarum conserendi manum fortuna data est, hostem fudi; peditum agmen, quod in modum fugientium raptim agebatur, quia adsequi terra non poteram, {neque} regressus ad naues {erat} quanta maxime potui celeritate tanto maris terrarumque circuitu, in radicibus prope Alpium huic timendo hosti obuius fui. Vtrum, cum declinarem certamen, improuidus incidisse uideor an occurrere in uestigiis eius, lacessere ac trahere ad decernendum? Experiri iuuat utrum alios repente Carthaginienses per uiginti annos terra ediderit an iidem sint qui ad Aegates pugnauerunt insulas et quos ab Eryce duodeuicenis denariis aestimatos emisistis, et utrum Hannibal hic sit aemulus itinerum Herculis, ut ipse fert, an uectigalis stipendiariusque et seruus populi Romani a patre relictus. Quem nisi Saguntinum scelus agitaret, respiceret profecto, si non patriam uictam, domum certe patremque et foedera Hamilcaris scripta manu, qui iussus ab consule nostro praesidium deduxit ab Eryce, qui graues impositas uictis Carthaginiensibus leges fremens maerensque accepit, qui decedens Sicilia stipendium populo Romano dare pactus est. Itaque uos ego, milites, non eo solum animo quo aduersus alios hostes soletis, pugnare uelim, sed cum indignatione quadam atque ira, uelut si seruos uideatis uestros arma repente contra uos ferentes. Licuit ad Erycem clausos ultimo supplicio humanorum, fame interficere; licuit uictricem classem in Africam traicere atque intra paucos dies sine ullo certamine Carthaginem delere; ueniam dedimus precantibus, emisimus ex obsidione, pacem cum uictis fecimus, tutelae deinde nostrae duximus, cum Africo bello urgerentur. Pro his impertitis furiosum iuuenem sequentes oppugnatum patriam nostram ueniunt. Atque utinam pro decore tantum hoc uobis et non pro salute esset certamen. Non de possessione Siciliae ac Sardiniae, de quibus quondam agebatur, sed pro Italia uobis est pugnandum. Nec est alius ab tergo exercitus qui, nisi nos uincimus, hosti obsistat, nec Alpes aliae sunt, quas dum superant, comparari noua possint praesidia; hic est obstandum, milites, uelut si ante Romana moenia pugnemus. Vnusquisque se non corpus suum sed coniugem ac liberos paruos armis protegere putet; nec domesticas solum agitet curas sed identidem hoc animo reputet nostras nunc intueri manus senatum populumque Romanum: qualis nostra uis uirtusque fuerit, talem deinde fortunam illius urbis ac Romani imperii fore."
[21,42] XLII. Tel fut le discours du consul aux Romains. Annibal crut devoir parler aux yeux des Carthaginois; avant de s'adresser à leurs esprits, il fait donc ranger l'armée en cercle pour lui donner un spectacle; il place dans l'enceinte des prisonniers montagnards enchaînés; puis, jetant à leurs pieds des armes gauloises, il dit à un interprète de leur demander, si, pour prix de la liberté, d'une armure et d'un cheval destinés au vainqueur, ils veulent entrer en lice. Tous jusqu'au dernier de s'écrier: "Un glaive et le combat!". On mêle leur nom dans une urne, et chacun alors témoignait le désir que le sort le choisît pour cette épreuve glorieuse. À mesure que leurs noms étaient sortis, fiers, transportés de joie, au milieu des félicitations de leurs compagnons, ils s'élançaient en s'agitant selon la coutume de leur pays, pour saisir les armes. Pendant la lutte, les prisonniers, les spectateurs eux-mêmes étaient animés d'un tel enthousiasme, que le succès du vainqueur ne paraissait pas plus beau à leurs yeux que le trépas héroïque du vaincu. [21,42] Haec apud Romanos consul. Hannibal rebus prius quam uerbis adhortandos milites ratus, circumdato ad spectaculum exercitu captiuos montanos uinctos in medio statuit armisque Gallicis ante pedes eorum proiectis interrogare interpretem iussit, ecquis, si uinculis leuaretur armaque et equum uictor acciperet, decertare ferro uellet. Cum ad unum omnes ferrum pugnamque poscerent et deiecta in id sors esset, se quisque eum optabat quem fortuna in id certamen legeret, et, {ut} cuiusque sors exciderat, alacer, inter gratulantes gaudio exsultans, cum sui moris tripudiis arma raptim capiebat. Vbi uero dimicarent, is habitus animorum non inter eiusdem modo condicionis homines erat sed etiam inter spectantes uolgo, ut non uincentium magis quam bene morientium fortuna laudaretur.
[21,43] XLIII. Annibal, après avoir donné à ses guerriers le spectacle de plusieurs luttes pareilles, les fit sortir de l'arène. Ensuite il convoqua l'assemblée, et lui tint, dit-on, ce discours: "Si l'aspect que vient de vous offrir une situation étrangère, vous fait apprécier avec les mêmes sentiments votre position personnelle, la victoire est à nous, soldats. En effet, c'était moins un spectacle qu'une image de votre état présent. Peut-être aussi des chaînes plus étroites que celles de vos captifs, des entraves plus impérieuses vous sont-elles imposées par la fortune? À droite et à gauche, renfermés entre deux mers, vous n'avez pas un seul vaisseau pour fuir: devant vous est le Pô, le Pô bien plus large, bien plus rapide que le Rhône; derrière, vous êtes pressés par les Alpes, dont le passage fut hérissé de tant d'obstacles, alors même que notre armée avait ses forces tout entières. Il faut vaincre ou mourir à l'endroit où vous allez joindre l'ennemi. Mais le destin, qui vous a fait une loi de combattre, réserve à votre triomphe les récompenses les plus brillantes que les mortels puissent jamais demander aux dieux. Quand la Sicile et la Sardaigne, enlevées à nos pères, seraient seules reconquises par notre glaive, ce serait déjà un prix à ne pas dédaigner. Mais tout ce que les Romains ont conquis et accumulé par tant de triomphes, tout cela passera entre vos mains avec les possesseurs eux-mêmes. Courez à cette proie si belle; les dieux sont pour vous! aux armes, soldats! Assez longtemps les monts inhabités de la Lusitanie et de la Celtibérie vous ont vus poursuivre quelques troupeaux sans aucun dédommagement de tant de fatigues et de dangers. Le jour est venu où vous devez faire des campagnes plus fructueuses, et vous payer largement de vos peines, après avoir parcouru une si longue route, à travers tant de montagnes, de fleuves et de peuples armés. C'est ici que le sort a fixé le terme de vos travaux; c'est ici qu'il vous prépare une retraite digne de vos longs services. Si le nom de vos ennemis est imposant, n'en croyez pas pour cela le succès plus difficile. Plus d'une fois un adversaire méprisé livra de sanglantes batailles, et les rois, les nations les plus célèbres ont cédé au moindre choc; car, effacez l'éclat éblouissant du nom romain, en quoi peuvent-ils vous être comparés? Je passerai sous silence la guerre que vous fîtes pendant vingt années avec la valeur, la fortune que vous savez; mais c'est vous encore, qui, partis des colonnes d'Hercule, des bords de l'océan, et des dernières limites du monde, êtes arrivés ici en marquant votre passage dans l'Espagne, dans la Gaule, par la réduction des peuples les plus redoutables de ces contrées. On vous oppose une armée sans expérience, qui, cet été même, fut battue, taillée en pièces, assiégée par les Gaulois, une armée qui ne connaît pas son chef, et n'en est point connue. Est-ce moi, né pour ainsi dire, élevé du moins dans la tente d'un père, le premier des capitaines, moi, le conquérant de l'Espagne, de la Gaule, des peuples des Alpes, et, ce qui offrait bien plus de périls encore, des Alpes elles-mêmes, que je mettrai en parallèle avec ce chef de six mois, déserteur de son armée, et qui, si on lui montrait aujourd'hui, sans les étendards qui les distinguent, les Carthaginois et les Romains, ne saurait, j'en suis certain, reconnaître quels soldats il doit commander? Et je ne regarde pas comme un mince avantage de dire ici: Carthaginois, il n'est pas un de vous, sous les yeux duquel je n'aie fait quelque action d'éclat, pas un aussi, qui ne m'ait eu pour spectateur, pour témoin de sa vaillance, pas un à qui je ne puisse rappeler en quel temps, en quel lieu, je signalai mon courage. C'est avec vous, qui, mille fois, avez reçu de moi les éloges et les distinctions militaires, qu'Annibal, votre élève à tous, avant d'être votre général, va marcher au combat contre un chef et des soldats qui ne se connaissent point entre eux." [21,43] Cum sic aliquot spectatis paribus adfectos dimisisset, contione inde aduocata ita apud eos locutus fertur. "Si, quem animum in alienae sortis exemplo paulo ante habuistis, eundem mox in aestimanda fortuna uestra habueritis, uicimus, milites; neque enim spectaculum modo illud sed quaedam ueluti imago uestrae condicionis erat. Ac nescio an maiora uincula maioresque necessitates uobis quam captiuis uestris fortuna circumdederit. Dextra laeuaque duo maria claudunt nullam ne ad effugium quidem nauem habentes; circa Padus amnis, maior {Padus} ac uiolentior Rhodano, ab tergo Alpes urgent, uix integris uobis ac uigentibus transitae. Hic uincendum aut moriendum, milites, est, ubi primum hosti occurristis. Et eadem fortuna, quae necessitatem pugnandi imposuit, praemia uobis ea uictoribus proponit quibus ampliora homines ne ab dis quidem immortalibus optare solent. Si Siciliam tantum ac Sardiniam parentibus nostris ereptas nostra uirtute reciperaturi essemus, satis tamen ampla pretia essent: quidquid Romani tot triumphis partum congestumque possident, id omne uestrum cum ipsis dominis futurum est; in hanc tam opimam mercedem, agite dum, dis bene iuuantibus arma capite. Satis adhuc in uastis Lusitaniae Celtiberiaeque montibus pecora consectando nullum emolumentum tot laborum periculorumque uestrorum uidistis; tempus est iam opulenta uos ac ditia stipendia facere et magna operae pretia mereri, tantum itineris per tot montes fluminaque et tot armatas gentes emensos. Hic uobis terminum laborum fortuna dedit; hic dignam mercedem emeritis stipendiis dabit. Nec, quam magni nominis bellum est, tam difficilem existimaritis uictoriam fore; saepe et contemptus hostis cruentum certamen edidit et incliti populi regesque perleui momento uicti sunt. Nam dempto hoc uno fulgore nominis Romani, quid est cur illi uobis comparandi sint? Vt uiginti annorum militiam uestram cum illa uirtute, cum illa fortuna taceam, ab Herculis columnis, ab Oceano terminisque ultimis terrarum per tot ferocissimos Hispaniae et Galliae populos uincentes huc peruenistis; pugnabitis cum exercitu tirone, hac ipsa aestate caeso, uicto, circumsesso a Gallis, ignoto adhuc duci suo ignorantique ducem. An me in praetorio patris, clarissimi imperatoris, prope natum, certe eductum, domitorem Hispaniae Galliaeque, uictorem eundem non Alpinarum modo gentium sed ipsarum, quod multo maius est, Alpium, cum semenstri hoc conferam duce, desertore exercitus sui? Cui si quis demptis signis Poenos Romanosque hodie ostendat, ignoraturum certum habeo utrius exercitus sit consul. Non ego illud parui aestimo, milites, quod nemo est uestrum cuius non ante oculos ipse saepe militare aliquod ediderim facinus, cui non idem ego uirtutis spectator ac testis notata temporibus locisque referre sua possim decora. Cum laudatis a me miliens donatisque, alumnus prius omnium uestrum quam imperator, procedam in aciem aduersus ignotos inter se ignorantesque.
[21,44] XLIV. "De quelque côté que je tourne mes regards, je vois respirer partout la valeur et l'audace; je vois ma vieille infanterie, la cavalerie de deux nations belliqueuses, l'une qui se sert du frein, l'autre qui monte des chevaux libres; vous, mes fidèles, mes intrépides alliés; et vous, Carthaginois, qui allez combattre pour la patrie, pour le plus juste des ressentiments. C'est nous qui portons la guerre, ce sont nos étendards qui menacent l'Italie: quelle force, quelle hardiesse doit donner à nos armes l'espoir du succès et cette noble confiance qu'éprouve toujours l'agresseur, jamais celui qui est attaqué! Nos âmes ne sont-elles pas encore enflammées de courroux, à l'idée des outrages indignes dont nous fûmes abreuvés? Ils sont demandés pour victimes, moi d'abord, votre général, vous tous ensuite qui avez assiégé Sagonte: livrés entre leurs mains, nous devions périr par les plus horribles tortures. Nation farouche et superbe qui veut tout envahir, tout gouverner! la guerre avec ce peuple, la paix avec cet autre, nous ne pouvons la faire sans que sa justice ait prononcé: elle nous circonscrit, elle nous resserre dans les bornes étroites de quelques fleuves, de quelques montagnes. Gardez de les franchir, dit-elle, et elle même ne respecte pas les limites qu'elle a tracées. Ne passez point l'Èbre; n'ayez rien à démêler avec Sagonte. - Mais Sagonte est tout près de l'Èbre. - Craignez de faire un seul pas. - C'est donc trop peu de m'enlever mes plus anciennes provinces, la Sicile et la Sardaigne, vous voulez encore les Espagnes? Que je les cède, et vous passerez en Afrique. Que dis-je vous passerez? Les deux consuls de cette année sont envoyés, l'un en Afrique, l'autre en Espagne. Nous n'avons plus rien, rien que ce que le fer nous assurera. Ils peuvent être timides et lâches ceux qui derrière eux trouveront encore des ressources, qui voient leurs champs, le sol de la patrie prêts à les recevoir, lorsque des chemins sûrs et une terre amie auront protégé leur retraite, mais il y a pour vous nécessité d'être braves; plus d'alternative entre la victoire et la mort; tel est le cri d'un désespoir bien prononcé, il faut vaincre, ou, si la fortune est contraire, mourir au champ d'honneur, plutôt que dans la fuite. Si telle est à tous votre résolution ferme, invariable, je le répète, soldats, la victoire est à vous: jamais, pour vaincre, motif plus puissant ne fut donné à l'homme par les dieux immortels. [21,44] Quocumque circumtuli oculos, plena omnia uideo animorum ac roboris, ueteranum peditem, generosissimarum gentium equites frenatos infrenatosque, uos socios fidelissimos fortissimosque, uos, Carthaginienses, cum ob patriam, tum ob iram iustissimam pugnaturos. Inferimus bellum infestisque signis descendimus in Italiam, tanto audacius fortiusque pugnaturi quam hostis, quanto maior spes, maior est animus inferentis uim quam arcentis. Accendit praeterea et stimulat animos dolor, iniuria, indignitas. Ad supplicium depoposcerunt me ducem primum, deinde uos omnes qui Saguntum oppugnassetis; deditos ultimis cruciatibus adfecturi fuerunt. Crudelissima ac superbissima gens sua omnia suique arbitrii facit; cum quibus bellum, cum quibus pacem habeamus, se modum imponere aequum censet. Circumscribit includitque nos terminis montium fluminumque, quos non excedamus, neque eos, quos statuit, terminos obseruat: "Ne transieris Hiberum; ne quid rei tibi sit cum Saguntinis." Ad Hiberum est Saguntum? "Nusquam te uestigio moueris." Parum est quod ueterrimas prouincias meas, Siciliam ac Sardiniam, {ademisti?} Adimis etiam Hispanias et, si inde cessero, in Africam transcendes. {Transcendes} dico? Duos consules huius anni, unum in Africam, alterum in Hispaniam miserunt. Nihil usquam nobis relictum est nisi quod armis uindicarimus. Illis timidis et ignauis esse licet, qui respectum habent, quos sua terra, suus ager per tuta ac pacata itinera fugientes accipient: uobis necesse est fortibus uiris esse et, omnibus inter uictoriam mortemue certa desperatione abruptis, aut uincere aut, si fortuna dubitabit, in proelio potius quam in fuga mortem oppetere. Si hoc {bene fixum} omnibus destinatum in animo est, iterum dicam, uicistis; nullum contemptu mortis incitamentum ad uincendum homini ab dis immortalibus acrius datum est."
[21,45] XLV. Ces harangues, ont, de part et d'autre, échauffé le courage des soldats. Les Romains s'empressent de jeter un pont sur le Tessin, et construisent un fort pour défendre le pont. Tandis qu'ils s'occupent de cet ouvrage, Annibal envoie Maharbal avec un détachement de cinq cents cavaliers numides, pour ravager les terres des alliés de Rome. Il lui recommande surtout de ménager les Gaulois, et de mettre tout en oeuvre pour attirer les chefs dans son parti. Le pont terminé, l'armée romaine passe sur le territoire des Insubriens, et s'arrête à cinq milles de Victumulae. C'est là qu'Annibal était campé: il rappelle en toute hâte Maharbal et son corps de cavalerie, et, à l'approche de la bataille, croyant que ses discours, ses exhortations n'ont pas encore assez animé l'ardeur des soldats, il convoque une nouvelle assemblée, et leur annonce les récompenses positives sur lesquelles ils peuvent compter après la victoire; des terres en Italie, en Afrique, en Espagne, à leur choix, libres de tout impôt pour le propriétaire et ses enfants; l'équivalent en argent, s'ils le préfèrent; la promesse du droit de cité à Carthage pour les alliés qui le demanderaient; des avantages réels pour ceux qui voudront retourner dans leur pays, et un établissement digne d'exciter l'envie de leurs concitoyens. "Esclaves, qui avez suivi vos maîtres, dit-il, vous serez libres; et vous, leurs maîtres, je vous rendrai deux esclaves pour un. Ma parole est sacrée, ajouta-t-il en saisissant, d'une main, un agneau, de l'autre une pierre: si je la violais, Jupiter, et dieux que je prends à témoin, immolez-moi, comme je vais immoler cet agneau." Il dit, et écrase contre la pierre la tête de la victime. Dès lors, comme si les dieux se fussent rendus garants de leurs espérances, tous, impatients du retard qui seul à leurs yeux suspend l'accomplissement de leurs désirs, tous n'ont qu'une âme et qu'un cri pour demander le combat. [21,45] His adhortationibus cum utrimque ad certamen accensi militum animi essent, Romani ponte Ticinum iungunt tutandique pontis causa castellum insuper imponunt: Poenus hostibus opere occupatis Maharbalem cum ala Numidarum, equitibus quingentis, ad depopulandos sociorum populi Romani agros mittit; Gallis parci quam maxime iubet principumque animos ad defectionem sollicitari. Ponte perfecto traductus Romanus exercitus in agrum Insubrium quinque milia passuum ab Victumulis consedit. Ibi Hannibal castra habebat; reuocatoque propere Maharbale atque equitibus cum instare certamen cerneret, nihil unquam satis dictum praemonitumque ad cohortandos milites ratus, uocatis ad contionem certa praemia pronuntiat in quorum spem pugnarent: agrum sese daturum esse in Italia, Africa, Hispania, ubi quisque uelit, immunem ipsi qui accepisset liberisque; qui pecuniam quam agrum maluisset, ei se argento satisfacturum; qui sociorum ciues Carthaginienses fieri uellent, potestatem facturum; qui domos redire mallent, daturum se operam ne cuius suorum popularium mutatum secum fortunam esse uellent. Seruis quoque dominos prosecutis libertatem proponit binaque pro his mancipia dominis se redditurum. Eaque ut rata scirent fore, agnum laeua manu, dextra silicem retinens, si falleret, Iouem ceterosque precatur deos ita se mactarent quemadmodum ipse agnum mactasset, et secundum precationem caput pecudis saxo elisit. Tum uero omnes, uelut dis auctoribus in spem suam quisque acceptis, id morae quod nondum pugnarent ad potienda sperata rati, proelium uno animo et uoce una poscunt.


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Dernière mise à jour : 21/02/2003