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| [21,41] XLI. "Je ne crains pas que personne puisse supposer que,
sous un langage pompeux, je cherche, pour vous encourager, à
cacher des sentiments étrangers à mes paroles. J'étais libre d'aller
en Espagne avec mon armée; c'était ma province, déjà même
je m'y rendais: là, j'aurais trouvé un frère qui se fût associé à
mes desseins, qui eût partagé mes périls; dans Asdrubal, un
adversaire moins redoutable qu'Annibal, et sans doute le
fardeau de la guerre eût été pour moi plus léger. Toutefois, tandis
que ma flotte côtoyait la Gaule, au bruit de l'arrivée des
Carthaginois, j'aborde, j'envoie des cavaliers en avant, je viens camper
sur les rives du Rhône; ma cavalerie, la seule partie de mes
troupes qui eût occasion d'en venir aux mains avec l'ennemi, a
battu la sienne. Quant à son infanterie, elle s'éloignait de moi
avec la rapidité d'une véritable fuite; je ne pouvais l'atteindre
par terre, je me rembarquai, et avec toute la célérité que
pouvait me permettre un aussi long circuit de terre et de mer, je
vins la retrouver au pied des Alpes. À présent ai-je l'air d'un
homme qui, en voulant éviter une bataille, s'est jeté, sans le
savoir, devant un ennemi redoutable, ou qui le premier accourt
à sa rencontre, l'attaque, et le traîne au combat? Je suis jaloux
d'éprouver, si, depuis vingt ans, la terre a produit tout à coup
une autre espèce de Carthaginois, ou, si je reverrai en eux les
hommes qui ont combattu aux îles Aegates, et que vous avez
estimés dix-huit deniers par tête, pour leur laisser la liberté, au
mont Éryx; si cet Annibal est, comme il le prétend, l'émule des
voyages d'Alcide, ou, s'il n'est pas, comme l'a laissé son père,
le tributaire, le sujet, l'esclave du peuple romain. Certes, s'il
n'était égaré par l'attentat de Sagonte, il se rappellerait, sinon
le désastre de sa patrie, du moins l'abaissement de sa famille,
de son père, et ce traité signé de la main d'Amilcar, qui, sur
l'ordre de notre consul, évacua le mont Éryx; qui, tout en
frémissant de rage, fut contraint d'accepter les lois sévères que
nous dictâmes aux Carthaginois vaincus; qui s'engagea par
serment à céder la Sicile, et à payer à Rome un tribut. Aussi,
soldats, ce n'est pas seulement la valeur que vous déployez contre
un ennemi ordinaire, qu'il faut faire éclater ici, mais la colère,
l'indignation qu'exciterait dans vos âmes la vue de vos esclaves
saisissant tout à coup les armes contre vous. Il n'a tenu qu'à
nous, lorsqu'ils étaient enfermés sur le mont Éryx, de les laisser
périr par le plus cruel de tous les supplices, la faim; nous
pouvions faire passer en Afrique notre flotte victorieuse,
et détruire, sans tirer le glaive, Carthage en peu de jours.
Nous avons cédé à leurs prières, nous avons levé le siège,
nous avons fait la paix avec des vaincus; enfin, nous les avons
considérés comme sous notre sauvegarde, lorsqu'ils étaient en
proie à la guerre d'Afrique. Pour prix de tant d'indulgence, les
voilà qui, sur les pas d'un jeune forcené, viennent assiéger notre
patrie; et plût aux dieux que vous n'eussiez à combattre que
pour l'honneur, et non pour le salut de l'État! Il s'agit maintenant,
non pas comme autrefois, de la possession de la Sardaigne
et de la Sicile, mais de l'affranchissement de l'Italie. Point
d'armée derrière nous pour arrêter l'ennemi, si nous ne sommes pas
vainqueurs; plus d'Alpes nouvelles, dont le passage arrête
Annibal, et nous donne le temps d'armer contre lui de nouveaux
bras. Ici, soldats, il faut rester inébranlables, comme si nous
défendions les remparts mêmes de Rome. Que chacun de vous
se persuade qu'il va couvrir de son bouclier, non pas son corps,
mais son épouse, mais ses jeunes enfants; qu'au désir de sauver
sa famille, il ajoute encore cette idée que le sénat, que le peuple
ont les yeux fixés sur nous en cet instant décisif. Oui, soldats,
de notre énergie, de notre valeur, dépend 1a fortune de Rome et
de l'empire."
| [21,41] Non uereor ne quis me haec uestri adhortandi causa magnifice loqui
existimet, ipsum aliter animo adfectum esse. Licuit in Hispaniam, prouinciam
meam, quo iam profectus eram, cum exercitu ire meo, ubi et fratrem consilii
participem ac periculi socium haberem et Hasdrubalem potius quam Hannibalem
hostem et minorem haud dubie molem belli; tamen, cum praeterueherer nauibus
Galliae oram, ad famam huius hostis in terram egressus, praemisso equitatu ad
Rhodanum moui castra. Equestri proelio, qua parte copiarum conserendi manum
fortuna data est, hostem fudi; peditum agmen, quod in modum fugientium raptim
agebatur, quia adsequi terra non poteram, {neque} regressus ad naues {erat}
quanta maxime potui celeritate tanto maris terrarumque circuitu, in radicibus
prope Alpium huic timendo hosti obuius fui. Vtrum, cum declinarem certamen,
improuidus incidisse uideor an occurrere in uestigiis eius, lacessere ac trahere
ad decernendum? Experiri iuuat utrum alios repente Carthaginienses per uiginti
annos terra ediderit an iidem sint qui ad Aegates pugnauerunt insulas et quos ab
Eryce duodeuicenis denariis aestimatos emisistis, et utrum Hannibal hic sit
aemulus itinerum Herculis, ut ipse fert, an uectigalis stipendiariusque et
seruus populi Romani a patre relictus. Quem nisi Saguntinum scelus agitaret,
respiceret profecto, si non patriam uictam, domum certe patremque et foedera
Hamilcaris scripta manu, qui iussus ab consule nostro praesidium deduxit ab
Eryce, qui graues impositas uictis Carthaginiensibus leges fremens maerensque
accepit, qui decedens Sicilia stipendium populo Romano dare pactus est. Itaque
uos ego, milites, non eo solum animo quo aduersus alios hostes soletis, pugnare
uelim, sed cum indignatione quadam atque ira, uelut si seruos uideatis uestros
arma repente contra uos ferentes. Licuit ad Erycem clausos ultimo supplicio
humanorum, fame interficere; licuit uictricem classem in Africam traicere atque
intra paucos dies sine ullo certamine Carthaginem delere; ueniam dedimus
precantibus, emisimus ex obsidione, pacem cum uictis fecimus, tutelae deinde
nostrae duximus, cum Africo bello urgerentur. Pro his impertitis furiosum
iuuenem sequentes oppugnatum patriam nostram ueniunt. Atque utinam pro decore
tantum hoc uobis et non pro salute esset certamen. Non de possessione Siciliae
ac Sardiniae, de quibus quondam agebatur, sed pro Italia uobis est pugnandum.
Nec est alius ab tergo exercitus qui, nisi nos uincimus, hosti obsistat, nec
Alpes aliae sunt, quas dum superant, comparari noua possint praesidia; hic est
obstandum, milites, uelut si ante Romana moenia pugnemus. Vnusquisque se non
corpus suum sed coniugem ac liberos paruos armis protegere putet; nec domesticas
solum agitet curas sed identidem hoc animo reputet nostras nunc intueri manus
senatum populumque Romanum: qualis nostra uis uirtusque fuerit, talem deinde
fortunam illius urbis ac Romani imperii fore."
| | [21,42] XLII. Tel fut le discours du consul aux Romains. Annibal crut
devoir parler aux yeux des Carthaginois; avant de s'adresser à
leurs esprits, il fait donc ranger l'armée en cercle pour lui
donner un spectacle; il place dans l'enceinte des prisonniers
montagnards enchaînés; puis, jetant à leurs pieds des armes
gauloises, il dit à un interprète de leur demander, si, pour prix
de la liberté, d'une armure et d'un cheval destinés au
vainqueur, ils veulent entrer en lice. Tous jusqu'au dernier de
s'écrier: "Un glaive et le combat!". On mêle leur nom dans une
urne, et chacun alors témoignait le désir que le sort le choisît
pour cette épreuve glorieuse. À mesure que leurs noms étaient
sortis, fiers, transportés de joie, au milieu des félicitations de
leurs compagnons, ils s'élançaient en s'agitant selon la coutume
de leur pays, pour saisir les armes. Pendant la lutte, les
prisonniers, les spectateurs eux-mêmes étaient animés d'un tel
enthousiasme, que le succès du vainqueur ne paraissait pas plus
beau à leurs yeux que le trépas héroïque du vaincu.
| [21,42] Haec apud Romanos consul. Hannibal rebus prius quam uerbis adhortandos
milites ratus, circumdato ad spectaculum exercitu captiuos montanos uinctos in
medio statuit armisque Gallicis ante pedes eorum proiectis interrogare
interpretem iussit, ecquis, si uinculis leuaretur armaque et equum uictor
acciperet, decertare ferro uellet. Cum ad unum omnes ferrum pugnamque poscerent
et deiecta in id sors esset, se quisque eum optabat quem fortuna in id certamen
legeret, et, {ut} cuiusque sors exciderat, alacer, inter gratulantes gaudio
exsultans, cum sui moris tripudiis arma raptim capiebat. Vbi uero dimicarent, is
habitus animorum non inter eiusdem modo condicionis homines erat sed etiam inter
spectantes uolgo, ut non uincentium magis quam bene morientium fortuna
laudaretur.
| | [21,43] XLIII. Annibal, après avoir donné à ses guerriers le spectacle
de plusieurs luttes pareilles, les fit sortir de l'arène. Ensuite il
convoqua l'assemblée, et lui tint, dit-on, ce discours: "Si l'aspect
que vient de vous offrir une situation étrangère, vous fait
apprécier avec les mêmes sentiments votre position personnelle,
la victoire est à nous, soldats. En effet, c'était moins un
spectacle qu'une image de votre état présent. Peut-être aussi des
chaînes plus étroites que celles de vos captifs, des entraves plus
impérieuses vous sont-elles imposées par la fortune? À droite et
à gauche, renfermés entre deux mers, vous n'avez pas un seul
vaisseau pour fuir: devant vous est le Pô, le Pô bien plus large,
bien plus rapide que le Rhône; derrière, vous êtes pressés par
les Alpes, dont le passage fut hérissé de tant d'obstacles, alors
même que notre armée avait ses forces tout entières. Il faut
vaincre ou mourir à l'endroit où vous allez joindre l'ennemi.
Mais le destin, qui vous a fait une loi de combattre, réserve à
votre triomphe les récompenses les plus brillantes que les
mortels puissent jamais demander aux dieux. Quand la Sicile et la
Sardaigne, enlevées à nos pères, seraient seules reconquises par
notre glaive, ce serait déjà un prix à ne pas dédaigner. Mais tout
ce que les Romains ont conquis et accumulé par tant de
triomphes, tout cela passera entre vos mains avec les possesseurs
eux-mêmes. Courez à cette proie si belle; les dieux sont pour vous!
aux armes, soldats! Assez longtemps les monts inhabités de la
Lusitanie et de la Celtibérie vous ont vus poursuivre quelques
troupeaux sans aucun dédommagement de tant de fatigues et de
dangers. Le jour est venu où vous devez faire des campagnes plus
fructueuses, et vous payer largement de vos peines, après avoir
parcouru une si longue route, à travers tant de montagnes, de
fleuves et de peuples armés. C'est ici que le sort a fixé le terme
de vos travaux; c'est ici qu'il vous prépare une retraite digne
de vos longs services. Si le nom de vos ennemis est imposant,
n'en croyez pas pour cela le succès plus difficile. Plus d'une fois
un adversaire méprisé livra de sanglantes batailles, et les rois,
les nations les plus célèbres ont cédé au moindre choc; car,
effacez l'éclat éblouissant du nom romain, en quoi peuvent-ils vous
être comparés? Je passerai sous silence la guerre que vous fîtes
pendant vingt années avec la valeur, la fortune que vous savez;
mais c'est vous encore, qui, partis des colonnes d'Hercule, des
bords de l'océan, et des dernières limites du monde, êtes arrivés
ici en marquant votre passage dans l'Espagne, dans la Gaule,
par la réduction des peuples les plus redoutables de ces
contrées. On vous oppose une armée sans expérience, qui, cet été
même, fut battue, taillée en pièces, assiégée par les Gaulois,
une armée qui ne connaît pas son chef, et n'en est point connue.
Est-ce moi, né pour ainsi dire, élevé du moins dans la tente d'un
père, le premier des capitaines, moi, le conquérant de l'Espagne,
de la Gaule, des peuples des Alpes, et, ce qui offrait bien plus
de périls encore, des Alpes elles-mêmes, que je mettrai en
parallèle avec ce chef de six mois, déserteur de son armée, et qui,
si on lui montrait aujourd'hui, sans les étendards qui les
distinguent, les Carthaginois et les Romains, ne saurait, j'en suis
certain, reconnaître quels soldats il doit commander? Et je ne
regarde pas comme un mince avantage de dire ici: Carthaginois,
il n'est pas un de vous, sous les yeux duquel je n'aie fait quelque
action d'éclat, pas un aussi, qui ne m'ait eu pour spectateur,
pour témoin de sa vaillance, pas un à qui je ne puisse rappeler
en quel temps, en quel lieu, je signalai mon courage. C'est avec
vous, qui, mille fois, avez reçu de moi les éloges et les distinctions
militaires, qu'Annibal, votre élève à tous, avant d'être
votre général, va marcher au combat contre un chef et des
soldats qui ne se connaissent point entre eux."
| [21,43] Cum sic aliquot spectatis paribus adfectos dimisisset, contione inde
aduocata ita apud eos locutus fertur. "Si, quem animum in alienae sortis exemplo
paulo ante habuistis, eundem mox in aestimanda fortuna uestra habueritis,
uicimus, milites; neque enim spectaculum modo illud sed quaedam ueluti imago
uestrae condicionis erat. Ac nescio an maiora uincula maioresque necessitates
uobis quam captiuis uestris fortuna circumdederit. Dextra laeuaque duo maria
claudunt nullam ne ad effugium quidem nauem habentes; circa Padus amnis, maior
{Padus} ac uiolentior Rhodano, ab tergo Alpes urgent, uix integris uobis ac
uigentibus transitae. Hic uincendum aut moriendum, milites, est, ubi primum
hosti occurristis. Et eadem fortuna, quae necessitatem pugnandi imposuit,
praemia uobis ea uictoribus proponit quibus ampliora homines ne ab dis quidem
immortalibus optare solent. Si Siciliam tantum ac Sardiniam parentibus nostris
ereptas nostra uirtute reciperaturi essemus, satis tamen ampla pretia essent:
quidquid Romani tot triumphis partum congestumque possident, id omne uestrum cum
ipsis dominis futurum est; in hanc tam opimam mercedem, agite dum, dis bene
iuuantibus arma capite. Satis adhuc in uastis Lusitaniae Celtiberiaeque montibus
pecora consectando nullum emolumentum tot laborum periculorumque uestrorum
uidistis; tempus est iam opulenta uos ac ditia stipendia facere et magna operae
pretia mereri, tantum itineris per tot montes fluminaque et tot armatas gentes
emensos. Hic uobis terminum laborum fortuna dedit; hic dignam mercedem emeritis
stipendiis dabit. Nec, quam magni nominis bellum est, tam difficilem
existimaritis uictoriam fore; saepe et contemptus hostis cruentum certamen
edidit et incliti populi regesque perleui momento uicti sunt. Nam dempto hoc uno
fulgore nominis Romani, quid est cur illi uobis comparandi sint? Vt uiginti
annorum militiam uestram cum illa uirtute, cum illa fortuna taceam, ab Herculis
columnis, ab Oceano terminisque ultimis terrarum per tot ferocissimos Hispaniae
et Galliae populos uincentes huc peruenistis; pugnabitis cum exercitu tirone,
hac ipsa aestate caeso, uicto, circumsesso a Gallis, ignoto adhuc duci suo
ignorantique ducem. An me in praetorio patris, clarissimi imperatoris, prope
natum, certe eductum, domitorem Hispaniae Galliaeque, uictorem eundem non
Alpinarum modo gentium sed ipsarum, quod multo maius est, Alpium, cum semenstri
hoc conferam duce, desertore exercitus sui? Cui si quis demptis signis Poenos
Romanosque hodie ostendat, ignoraturum certum habeo utrius exercitus sit consul.
Non ego illud parui aestimo, milites, quod nemo est uestrum cuius non ante
oculos ipse saepe militare aliquod ediderim facinus, cui non idem ego uirtutis
spectator ac testis notata temporibus locisque referre sua possim decora. Cum
laudatis a me miliens donatisque, alumnus prius omnium uestrum quam imperator,
procedam in aciem aduersus ignotos inter se ignorantesque.
| | [21,44] XLIV. "De quelque côté que je tourne mes regards, je vois
respirer partout la valeur et l'audace; je vois ma vieille infanterie,
la cavalerie de deux nations belliqueuses, l'une qui se sert
du frein, l'autre qui monte des chevaux libres; vous, mes fidèles,
mes intrépides alliés; et vous, Carthaginois, qui allez combattre
pour la patrie, pour le plus juste des ressentiments. C'est nous
qui portons la guerre, ce sont nos étendards qui menacent
l'Italie: quelle force, quelle hardiesse doit donner à nos armes
l'espoir du succès et cette noble confiance qu'éprouve toujours
l'agresseur, jamais celui qui est attaqué! Nos âmes ne sont-elles
pas encore enflammées de courroux, à l'idée des outrages
indignes dont nous fûmes abreuvés? Ils sont demandés pour victimes,
moi d'abord, votre général, vous tous ensuite qui avez assiégé
Sagonte: livrés entre leurs mains, nous devions périr par les
plus horribles tortures. Nation farouche et superbe qui veut tout
envahir, tout gouverner! la guerre avec ce peuple, la paix avec
cet autre, nous ne pouvons la faire sans que sa justice ait
prononcé: elle nous circonscrit, elle nous resserre dans les bornes
étroites de quelques fleuves, de quelques montagnes. Gardez de
les franchir, dit-elle, et elle même ne respecte pas les limites
qu'elle a tracées. Ne passez point l'Èbre; n'ayez rien à démêler
avec Sagonte. - Mais Sagonte est tout près de l'Èbre. -
Craignez de faire un seul pas. - C'est donc trop peu de m'enlever
mes plus anciennes provinces, la Sicile et la Sardaigne, vous
voulez encore les Espagnes? Que je les cède, et vous passerez en
Afrique. Que dis-je vous passerez? Les deux consuls de cette
année sont envoyés, l'un en Afrique, l'autre en Espagne. Nous
n'avons plus rien, rien que ce que le fer nous assurera. Ils
peuvent être timides et lâches ceux qui derrière eux trouveront
encore des ressources, qui voient leurs champs, le sol de la
patrie prêts à les recevoir, lorsque des chemins sûrs et une terre
amie auront protégé leur retraite, mais il y a pour vous nécessité
d'être braves; plus d'alternative entre la victoire et la mort; tel
est le cri d'un désespoir bien prononcé, il faut vaincre, ou, si la
fortune est contraire, mourir au champ d'honneur, plutôt que
dans la fuite. Si telle est à tous votre résolution ferme, invariable,
je le répète, soldats, la victoire est à vous: jamais, pour
vaincre, motif plus puissant ne fut donné à l'homme par les dieux
immortels.
| [21,44] Quocumque circumtuli oculos, plena omnia uideo animorum ac roboris,
ueteranum peditem, generosissimarum gentium equites frenatos infrenatosque, uos
socios fidelissimos fortissimosque, uos, Carthaginienses, cum ob patriam, tum ob
iram iustissimam pugnaturos. Inferimus bellum infestisque signis descendimus in
Italiam, tanto audacius fortiusque pugnaturi quam hostis, quanto maior spes,
maior est animus inferentis uim quam arcentis. Accendit praeterea et stimulat
animos dolor, iniuria, indignitas. Ad supplicium depoposcerunt me ducem primum,
deinde uos omnes qui Saguntum oppugnassetis; deditos ultimis cruciatibus
adfecturi fuerunt. Crudelissima ac superbissima gens sua omnia suique arbitrii
facit; cum quibus bellum, cum quibus pacem habeamus, se modum imponere aequum
censet. Circumscribit includitque nos terminis montium fluminumque, quos non
excedamus, neque eos, quos statuit, terminos obseruat: "Ne transieris Hiberum;
ne quid rei tibi sit cum Saguntinis." Ad Hiberum est Saguntum? "Nusquam te
uestigio moueris." Parum est quod ueterrimas prouincias meas, Siciliam ac
Sardiniam, {ademisti?} Adimis etiam Hispanias et, si inde cessero, in Africam
transcendes. {Transcendes} dico? Duos consules huius anni, unum in Africam,
alterum in Hispaniam miserunt. Nihil usquam nobis relictum est nisi quod armis
uindicarimus. Illis timidis et ignauis esse licet, qui respectum habent, quos
sua terra, suus ager per tuta ac pacata itinera fugientes accipient: uobis
necesse est fortibus uiris esse et, omnibus inter uictoriam mortemue certa
desperatione abruptis, aut uincere aut, si fortuna dubitabit, in proelio potius
quam in fuga mortem oppetere. Si hoc {bene fixum} omnibus destinatum in animo
est, iterum dicam, uicistis; nullum contemptu mortis incitamentum ad uincendum
homini ab dis immortalibus acrius datum est."
| | [21,45] XLV. Ces harangues, ont, de part et d'autre, échauffé le
courage des soldats. Les Romains s'empressent de jeter un pont sur
le Tessin, et construisent un fort pour défendre le pont. Tandis
qu'ils s'occupent de cet ouvrage, Annibal envoie Maharbal avec
un détachement de cinq cents cavaliers numides, pour ravager
les terres des alliés de Rome. Il lui recommande surtout de
ménager les Gaulois, et de mettre tout en oeuvre pour attirer les
chefs dans son parti. Le pont terminé, l'armée romaine passe
sur le territoire des Insubriens, et s'arrête à cinq milles de
Victumulae. C'est là qu'Annibal était campé: il rappelle en toute
hâte Maharbal et son corps de cavalerie, et, à l'approche de la
bataille, croyant que ses discours, ses exhortations n'ont pas
encore assez animé l'ardeur des soldats, il convoque une
nouvelle assemblée, et leur annonce les récompenses positives sur
lesquelles ils peuvent compter après la victoire; des terres en
Italie, en Afrique, en Espagne, à leur choix, libres de tout
impôt pour le propriétaire et ses enfants; l'équivalent en argent,
s'ils le préfèrent; la promesse du droit de cité à Carthage pour
les alliés qui le demanderaient; des avantages réels pour ceux
qui voudront retourner dans leur pays, et un établissement digne
d'exciter l'envie de leurs concitoyens. "Esclaves, qui avez suivi
vos maîtres, dit-il, vous serez libres; et vous, leurs maîtres, je
vous rendrai deux esclaves pour un. Ma parole est sacrée,
ajouta-t-il en saisissant, d'une main, un agneau, de l'autre une
pierre: si je la violais, Jupiter, et dieux que je prends à témoin,
immolez-moi, comme je vais immoler cet agneau." Il dit,
et écrase contre la pierre la tête de la victime. Dès lors, comme
si les dieux se fussent rendus garants de leurs espérances, tous,
impatients du retard qui seul à leurs yeux suspend l'accomplissement
de leurs désirs, tous n'ont qu'une âme et qu'un cri pour
demander le combat.
| [21,45] His adhortationibus cum utrimque ad certamen accensi militum animi essent,
Romani ponte Ticinum iungunt tutandique pontis causa castellum insuper imponunt:
Poenus hostibus opere occupatis Maharbalem cum ala Numidarum, equitibus
quingentis, ad depopulandos sociorum populi Romani agros mittit; Gallis parci
quam maxime iubet principumque animos ad defectionem sollicitari. Ponte perfecto
traductus Romanus exercitus in agrum Insubrium quinque milia passuum ab
Victumulis consedit. Ibi Hannibal castra habebat; reuocatoque propere Maharbale
atque equitibus cum instare certamen cerneret, nihil unquam satis dictum
praemonitumque ad cohortandos milites ratus, uocatis ad contionem certa praemia
pronuntiat in quorum spem pugnarent: agrum sese daturum esse in Italia, Africa,
Hispania, ubi quisque uelit, immunem ipsi qui accepisset liberisque; qui
pecuniam quam agrum maluisset, ei se argento satisfacturum; qui sociorum ciues
Carthaginienses fieri uellent, potestatem facturum; qui domos redire mallent,
daturum se operam ne cuius suorum popularium mutatum secum fortunam esse
uellent. Seruis quoque dominos prosecutis libertatem proponit binaque pro his
mancipia dominis se redditurum. Eaque ut rata scirent fore, agnum laeua manu,
dextra silicem retinens, si falleret, Iouem ceterosque precatur deos ita se
mactarent quemadmodum ipse agnum mactasset, et secundum precationem caput
pecudis saxo elisit. Tum uero omnes, uelut dis auctoribus in spem suam quisque
acceptis, id morae quod nondum pugnarent ad potienda sperata rati, proelium uno
animo et uoce una poscunt.
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