Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXXIII

Chapitres 46-49

  Chapitres 46-49

[33,46] (1) L'ordre des juges dominait alors à Carthage; ils devaient surtout cette puissance à ce que leur magistrature était à vie. (2) Fortune, réputation, existence même des citoyens, tout était à leur merci; avoir pour ennemi un seul juge, c'était s'exposer à l'inimitié de l'ordre tout entier; et il ne manquait pas d'accusateurs prêts à dénoncer aux juges ceux qui les avaient offensés. (3) C'était le despotisme de la royauté; car, dans l'usage qu'ils faisaient de leur pouvoir exorbitant, ils oubliaient qu'ils étaient magistrats d'une république. Dans cet état de choses, Hannibal, nommé préteur; manda un questeur auprès de lui. (4) Celui- ci ne tint aucun compte de l'ordre qu'il recevait. Il appartenait à la faction contraire, et comme on passait de la questure dans l'ordre tout-puissant des juges, il s'essayait déjà aux sentiments d'orgueil de sa dignité future. (5) Hannibal, irrité, envoya un de ses viateurs arrêter le questeur, et le traîna devant l'assemblée du peuple; là, il s'éleva fortement et contre le rebelle et contre l'ordre entier des juges, dont l'orgueil et l'influence ôtaient toute force aux lois et aux magistrats. (6) Voyant que ses paroles étaient accueillies avec faveur, et que le menu peuple même regardait l'orgueil des juges comme menaçant pour sa liberté, il proposa (7) et fit adopter sur-le-champ une loi qui rendait la judicature annuelle, et défendait de nommer le même citoyen juge deux années de suite. Mais autant cette mesure lui avait gagné la faveur du peuple, autant elle indisposa contre lui la plupart des grands. (8) Une autre réforme, qu'il entreprit dans l'intérêt public, le mit en butte à des haines personnelles. Les revenus de l'état étaient ou gaspillés par une mauvaise administration, ou dilapidés par un certain nombre de grands et de magistrats qui se les partageaient, (9) si bien que l'on n'avait point d'argent pour payer le tribut annuel qu'on devait aux Romains, et que les citoyens paraissaient menacés d'une contribution onéreuse. [33,46] Iudicum ordo Carthagine ea tempestate dominabatur, eo maxime quod iidem perpetui iudices erant. res fama uitaque omnium in illorum potestate erat; qui unum eius ordinis offendisset omnes aduersos habebat, nec accusator apud infensos iudices deerat. horum in tam impotenti regno - neque enim ciuiliter nimiis opibus utebantur - praetor factus Hannibal uocari ad se quaestorem iussit. quaestor id pro nihilo habuit; nam et aduersae factionis erat et, quia ex quaestura in iudices, potentissimum ordinem, referebatur, iam pro futuris mox opibus animos gerebat. enimuero indignum id ratus Hannibal uiatorem ad prendendum quaestorem misit subductumque in contionem non ipsum magis quam ordinem iudicum, prae quorum superbia atque opibus nec leges quicquam essent nec magistratus, accusauit. et ut secundis auribus accipi orationem animaduertit et infimorum quoque libertati grauem esse superbiam eorum, legem extemplo promulgauit pertulitque ut in singulos annos iudices legerentur neu quis biennium continuum iudex esset. ceterum quantam eo facto ad plebem inierat gratiam, tantum magnae partis principum offenderat animos. adiecit et aliud quo bono publico sibi proprias simultates inritauit. uectigalia publica partim neglegentia dilabebantur, partim praedae ac diuisui et principum quibusdam et magistratibus erant: quin et pecunia quae in stipendium Romanis suo quoque anno penderetur deerat tributumque graue priuatis imminere uidebatur.
[33,47] (1) Hannibal, ayant pris connaissance de ce que rapportaient les impôts de la terre et de la mer, de la destination des fonds, de ce qu'on en prélevait pour les besoins ordinaires de l'état, de ce qui en était détourné par les concussions, (2) déclara en pleine assemblée qu'en exigeant toutes les sommes restées sans emploi, on éviterait de lever un impôt sur les particuliers, et que la république serait assez riche pour acquitter le tribut qu'elle devait aux Romains. Il tint promesse en effet. (3) Mais alors tous ces gens qui s'étaient engraissés pendant plusieurs années par leurs dilapidations s'abandonnèrent à toute la fureur de leur ressentiment: il semblait qu'on les eût dépouillés de leurs biens, et non qu'on eût arraché de leurs mains le fruit de leurs vols. Ils excitèrent contre Hannibal les Romains, qui ne cherchaient eux-mêmes qu'un prétexte pour assouvir leur haine. (4) Scipion l'Africain lutta longtemps contre cette influence; il trouvait indigne du peuple romain de servir les passions des ennemis et des accusateurs d'Hannibal, de mêler la majesté publique aux intrigues des partis carthaginois, (5) de ne pas savoir se contenter d'avoir vaincu Hannibal par la force des armes, et de descendre au rôle d'accusateurs, en allant comme devant un tribunal prêter serment contre lui et le dénoncer. (6) Mais la haine finit par l'emporter; des ambassadeurs furent envoyés à Carthage pour se plaindre au sénat de cette ville qu'Hannibal concertât un plan de guerre avec le roi Antiochus. (7) Ces députés, au nombre de trois, étaient C. Servilius, M. Claudius Marcellus et Q. Terentius Culleo. Arrivés à Carthage, ils furent questionnés sur l'objet de leur mission, et, sur le conseil des ennemis d'Hannibal, ils firent répondre (8) qu'ils étaient chargés de régler les différends survenus entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. (9) On le crut généralement. Hannibal seul comprit que c'était à lui qu'en voulaient les Romains, et que, si on avait accordé la paix aux Carthaginois, c'était pour le poursuivre, lui seul, d'une guerre à outrance. (10) Il résolut donc de ne point lutter contre les événements et la fortune. Aussi bien, depuis longtemps déjà, il avait pris toutes ses mesures pour fuir. Il se montra ce jour-là au forum afin d'écarter tout soupçon; et dès le soir, sans quitter son costume de ville, il se dirigea vers une porte avec deux de ses gens qui ne savaient rien de son projet, et sortit de Carthage. [33,47] Hannibal postquam uectigalia quanta terrestria maritimaque essent et in quas res erogarentur animaduertit et quid eorum ordinarii rei publicae usus consumerent, quantum peculatus auerteret, omnibus residuis pecuniis exactis, tributo priuatis remisso satis locupletem rem publicam fore ad uectigal praestandum Romanis pronuntiauit in contione et praestitit promissum. Tum uero ii quos pauerat per aliquot annos publicus peculatus, uelut bonis ereptis, non furtorum manubiis extortis infensi et irati Romanos in Hannibalem et ipsos causam odii quaerentes instigabant. ita diu repugnante P- Scipione Africano, qui parum ex dignitate populi Romani esse ducebat subscribere odiis accusatorum Hannibalis et factionibus Carthaginiensium inserere publicam auctoritatem nec satis habere bello uicisse Hannibalem nisi uelut accusatores calumniam in eum iurarent ac nomen deferrent, tandem peruicerunt ut legati Carthaginem mitterentur qui ad senatum eorum arguerent Hannibalem cum Antiocho rege consilia belli faciendi inire. legati tres missi, Cn- Seruilius M- Claudius Marcellus Q- Terentius Culleo. qui cum Carthaginem uenissent, ex consilio inimicorum Hannibalis quaerentibus causam aduentus dici iusserunt uenisse se ad controuersias quae cum Masinissa rege Numidarum Carthaginiensibus essent dirimendas. id creditum uolgo: unum Hannibalem se peti ab Romanis non fallebat et ita pacem Carthaginiensibus datam esse ut inexpiabile bellum aduersus se unum maneret. itaque cedere tempori et fortunae statuit; et praeparatis iam ante omnibus ad fugam, obuersatus eo die in foro auertendae suspicionis causa, primis tenebris uestitu forensi ad portam cum duobus comitibus ignaris consilii est egressus.
[33,48] (1) Des chevaux l'attendaient à un endroit qu'il avait désigné. Pendant la nuit il traversa rapidement le Byzacium - c'est le nom d'une région de ce pays-, et le lendemain matin il était arrivé à un château qui lui appartenait, entre Acylla et Thapsus; (2) il y trouva un vaisseau tout équipé sur lequel il s'embarqua. C'est ainsi qu'il quitta l'Afrique, déplorant le sort de sa patrie plus encore que le sien. (3) Le même jour il passa dans l'île de Cercina; dans le port étaient réunis plusieurs navires marchands avec leurs cargaisons. Lorsqu'il prit terre, on accourut en foule au-devant de lui pour le saluer; on le pressa de questions: il fit répondre qu'il était envoyé en ambassade à Tyr. (4) Mais, craignant qu'un de ces navires ne levât l'ancre pendant la nuit, et n'allât porter à Thapsus ou à Acylla la nouvelle de son débarquement à Cercina, il fit préparer un sacrifice, y invita les commandants des navires et les marchands de leur équipage, et leur emprunta les voiles et les antennes, (5) afin de dresser sur le rivage un pavillon pour les convives; car on était alors au milieu de l'été. (6) Le repas fut préparé et servi avec tout le luxe que permettaient les circonstances et le moment; on y but beaucoup, et la fête se prolongea bien avant dans la nuit. (7) Dès qu'Hannibal trouva l'occasion d'échapper à ceux qui étaient dans le port, il mit à la voile. (8) Ses convives, plongés dans le sommeil, ne s'éveillèrent que le lendemain, et fort tard, encore tout appesantis par les vapeurs du vin. Il leur fallut quelques heures pour préparer les rames et remettre en place les agrès. (9) Cependant à Carthage, la foule, accoutumée à se réunir devant la maison d'Hannibal, se présentait au vestibule de sa maison. (10) Lorsqu'elle apprit qu'il avait disparu, elle courut au forum cherchant son premier magistrat. (11) Les uns prétendaient qu'il s'était exilé volontairement, ce qui était vrai; les autres, et c'était le plus grand nombre, accusaient les Romains de l'avoir fait assassiner. Les visages exprimaient des sentiments divers, suivant là diversité des factions qui partageaient la ville. On apprit enfin qu'Hannibal avait été vu à Cercina. [33,48] Cum equi quo in loco iusserat praesto fuissent, nocte Byzacium - ita regionem quandam agri uocant - transgressus, postero die ad mare inter Acyllam et Thapsum ad suam turrem peruenit; ibi eum parata instructaque remigio excepit nauis. ita Africa Hannibal excessit, saepius patriae quam suum euentum miseratus. eodem die in Cercinam insulam traiecit. ubi cum in portu naues aliquot Phoenicum onerarias cum mercibus inuenisset et ad egressum eum e naue concursus salutantium esset factus, percunctantibus legatum se Tyrum missum dici iussit. ueritus tamen ne qua earum nauis nocte profecta Thapsum aut Hadrumetum nuntiaret se Cercinae uisum, sacrificio apparari iusso magistros nauium mercatoresque inuitari iussit et uela cum antemnis ex nauibus corrogari ut umbraclum - media aestas forte erat - cenantibus in litore fieret. quanto res et tempus patiebatur apparatu celebratae eius diei epulae sunt, multoque uino in serum noctis conuiuium productum. Hannibal cum primum fallendi eos qui in portu erant tempus habuit, nauem soluit. ceteri sopiti cum postero die tandem ex somno pleni crapulae surrexissent, ad id quod serum erat, aliquot horas referendis in naues collocandisque et aptandis armamentis absumpserunt. Carthagine {et} multitudinis adsuetae domum Hannibalis frequentare concursus ad uestibulum aedium est factus. ut non comparere eum uolgatum est, in forum turba conuenit principem ciuitatis quaerentium; et alii fugam conscisse, id quod erat, alii fraude Romanorum interfectum idque magis uolgo fremebant, uariosque uoltus cerneres ut in ciuitate aliorum alias partes fouentium et factionibus discordi; uisum deinde Cercinae eum tandem allatum est.
[33,49] (1) Les ambassadeurs romains exposèrent au sénat de Carthage "que les Pères conscrits savaient que, si naguère le roi Philippe avait fait la guerre au peuple romain, il y avait été poussé surtout par Hannibal; (2) que ce même Hannibal venait d'envoyer un message et des courriers au roi Antiochus; qu'il ne se tiendrait en repos qu'après avoir allumé la guerre dans l'univers entier; (3) que les Carthaginois ne devaient pas laisser ces menées impunies, s'ils avaient à coeur de prouver au peuple romain que leur gouvernement y était complètement étranger et d'intention et de fait" (4) Les Carthaginois répondirent qu'ils feraient tout ce qu'exigeraient les Romains. (5) Pendant ce temps, Hannibal arrivait à Tyr après une heureuse traversée. Il fut reçu dans cette ville, qui avait fondé Carthage, comme dans une seconde patrie, avec tous les honneurs que méritait un homme tel que lui. Après un séjour de quelques jours seulement, il fit voile vers Antioche. (6) Là, il apprit que le roi était déjà parti et que son fils célébrait des jeux solennels au bourg de Daphné; il alla l'y trouver, en reçut un accueil flatteur, et se mit aussitôt en mer. (7) Ce fut à Éphèse qu'il rejoignit Antiochus, qui flottait encore dans l'irrésolution et hésitait à déclarer la guerre aux Romains. L'arrivée d''Hannibal mit un grand poids dans la balance et le décida. (8) À la même époque aussi les Étoliens se détachèrent de l'alliance romaine; leurs ambassadeurs étaient allés à Rome réclamer, aux termes du premier traité, Pharsale, Leucade et quelques autres villes; le sénat les avait renvoyés à Quinctius. [33,49] Et Romani legati cum in senatu exposuissent compertum patribus Romanis esse et Philippum regem ante ab Hannibale maxime accensum bellum populo Romano fecisse et nunc litteras nuntiosque ab eo ad Antiochum et Aetolos missos consiliaque inita impellendae ad defectionem Carthaginis, nec alio eum quam ad Antiochum regem profectum: haud quieturum antequam bellum toto orbe terrarum concisset; id ei non debere impune esse, si satisfacere Carthaginienses populo Romano uellent nihil eorum sua uoluntate nec publico consilio factum esse - Carthaginienses responderunt quidquid aequum censuissent Romani facturos esse.
Hannibal prospero cursu Tyrum peruenit exceptusque a conditoribus Carthaginis ut ab altera patria, uir tam clarus omni genere honorum, paucos moratus dies Antiochiam nauigat. ibi profectum iam regem in Asiam cum audisset filiumque eius sollemne ludorum ad Daphnen celebrantem conuenisset, comiter ab eo exceptus nullam moram nauigandi fecit. Ephesi regem est consecutus, fluctuantem adhuc animo incertumque de Romano bello, sed haud paruum momentum ad animum eius moliendum aduentus Hannibalis fecit. Aetolorum quoque eodem tempore alienati ab societate Romana animi sunt, quorum legatos Pharsalum et Leucadem et quasdam alias ciuitates ex primo foedere repetentes senatus ad T- Quinctium reiecit.


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Dernière mise à jour : 2/03/2004