Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXXIV

Chapitres 6-10

  Chapitres 6-10

[34,6] (1) "J'arrive maintenant à l'affaire en question. Le consul l'a envisagée sous deux points de vue. Il s'est récrié d'abord en général sur la pensée d'abroger une loi quelconque, (2) puis en particulier sur la proposition d'abroger celle qui a pour but de réprimer le luxe des femmes. Dans la première partie, où il a parlé de lois en général, son langage a été digne d'un consul; dans la seconde, les attaques qu'il a dirigées contre le luxe conviennent à l'austérité de ses moeurs. (3) Aussi dois-je craindre que vous ne vous laissiez éblouir, si je ne vous prouve la fragilité de ses arguments sur ces deux points. (4) Je reconnais d'abord que les lois faites non pour un temps, mais pour toujours et dans un intérêt qui ne varie point, ne sauraient être abrogées, à moins que l'expérience n'ait condamné l'une d'elles, ou qu'un changement politique ne l'ait rendue inutile. (5) Mais aussi, je regarde comme destinées en quelque sorte à mourir toutes les lois de circonstance; elles doivent disparaître avec les circonstances mêmes qui les ont réclamées. (6) Les lois faites en temps de paix sont ordinairement abrogées par la guerre, et réciproquement; de même que sur un vaisseau telle manoeuvre est bonne dans le calme, telle autre dans la tempête. (7) Les lois étant ainsi distinctes par leur nature, à quelle classe vous semble appartenir celle que nous vous demandons d'abroger? Est-ce une de ces vieilles lois de nos rois, nées pour ainsi dire avec la ville? (8) Fait-elle partie de notre seconde législation, de celle que les décemvirs, créés pour rédiger un code, ont renfermée dans les douze tables. Est-ce une loi que nos aïeux aient jugée nécessaire pour maintenir l'honneur des dames, et dont l'abrogation doive porter atteinte à la pudeur et à la chasteté de leur sexe? (9) Qui donc ignore que c'est une loi récente, portée il y a vingt ans sous le consulat de Q. Fabius et de Ti. Sempronius? Et si jusqu'alors nos dames ont eu pendant tant d'années une conduite irréprochable, devons-nous craindre, quand nous aurons abrogé la loi, de les voir se jeter dans tous les excès du luxe? (10) Sans doute que si elle avait été faite en vue de mettre un frein aux dérèglements des femmes, nous aurions à redouter de leur donner libre carrière en l'abrogeant; mais les circonstances mêmes où elle fut établie nous en expliquent les motifs. (11) Hannibal était au coeur de l'Italie: vainqueur à Cannes, et déjà maître de Tarente, d'Arpi et de Capoue, (12) il menaçait de marcher sur Rome avec son armée; nos alliés nous avaient trahis; nous n'avions ni recrues pour nos légions, ni soldats de marine pour la flotte, ni argent dans le trésor; on achetait, pour les armer, des esclaves, dont le prix ne devait être payé à leurs maîtres qu'à la fin de la guerre; (13) les publicains s'étaient engagés à fournir; à la même condition, le blé et les autres approvisionnements nécessaires; nous donnions, chacun suivant nos revenus, un certain nombre d'esclaves destinés à servir sur les galères, et nous les entretenions à nos frais; (14) nous déposions au trésor, à l'exemple des sénateurs, tout notre or et tout notre argent; les veuves et les orphelins y apportaient leur offrande; on avait fixé la somme que chacun pouvait avoir chez soi, tant en bijoux d'or et d'argent, qu'en monnaie d'argent et de cuivre; (15) dans de pareilles circonstances, les dames étaient- elles si exclusivement occupées de leur luxe et de leur parure qu'on ait senti le besoin d'y mettre des bornes par la loi Oppia? N'arriva-t-il pas que l'affliction dans laquelle elles étaient toutes plongées interrompit les mystères de Cérès, et que le sénat se vit obligé de limiter à trente jours la durée de leur deuil? (16) Qui ne voit que la misère publique et la pénurie du trésor, que la nécessité imposée à tous les particuliers de consacrer leur fortune au service de l'état, dictèrent cette loi qui ne devait durer qu'autant qu'en subsisterait le motif? (17) S'il faut observer à perpétuité les sénatus-consultes ou les plébiscites rendus à cette époque, pourquoi rembourser aux particuliers leurs avances? Pourquoi payer comptant les fournitures publiques? (18) Pourquoi ne plus acheter d'esclaves pour en faire des soldats? Pourquoi chacun de nous en particulier ne fournit-il plus de rameurs, comme alors?" [34,6] Venio nunc ad id de quo agitur. in quo duplex consulis oratio fuit; nam et legem ullam omnino abrogari est indignatus et eam praecipue legem quae luxuriae muliebris coercendae causa lata esset. et illa communis pro legibus uisa consularis oratio est, et haec aduersus luxuriam seuerissimis moribus conueniebat; itaque periculum est, nisi quid in utraque re uani sit docuerimus, ne quis error uobis offundatur. ego enim quemadmodum ex iis legibus quae non in tempus aliquod sed perpetuae utilitatis causa in aeternum latae sunt nullam abrogari debere fateor, nisi quam aut usus coarguit aut status aliquis rei publicae inutilem fecit, sic quas tempora aliqua desiderarunt leges, mortales, ut ita dicam, et temporibus ipsis mutabiles esse uideo. quae in pace lata sunt, plerumque bellum abrogat, quae in bello, pax, ut in nauis administratione alia in secunda, alia in aduersa tempestate usui sunt. haec cum ita natura distincta sint, ex utro tandem genere ea lex esse uidetur quam abrogamus? numquae uetus? regia lex simul cum ipsa urbe nata aut, quod secundum est, ab decemuiris ad condenda iura creatis in duodecim tabulis scripta, sine qua cum maiores nostri non existimarint decus matronale seruari posse, nobis quoque uerendum sit ne cum ea pudorem sanctitatemque feminarum abrogemus? quis igitur nescit nouam istam legem esse, Q- Fabio et Ti- Sempronio consulibus uiginti ante annis latam? sine qua cum per tot annos matronae optimis moribus uixerint, quod tandem ne abrogata ea effundantur ad luxuriam periculum est? nam si ista lex {uetus} aut ideo lata esset ut finiret libidinem muliebrem, uerendum foret ne abrogata incitaret: cur sit autem lata, ipsum indicabit tempus. Hannibal in Italia erat, uictor ad Cannas; iam Tarentum, iam Arpos, iam Capuam habebat; ad urbem Romam admoturus exercitum uidebatur; defecerant socii; non milites in supplementum, non socios nauales ad classem tuendam, non pecuniam in aerario habebamus; serui quibus arma darentur ita ut pretium pro iis bello perfecto dominis solueretur emebantur; in eandem diem pecuniae frumentum et cetera quae belli usus postulabant praebenda publicani se conducturos professi erant; seruos ad remum numero ex censu constituto cum stipendio nostro dabamus; aurum et argentum omne ab senatoribus eius rei initio orto in publicum conferebamus; uiduae et pupilli pecunias suas in aerarium deferebant; cautum erat quo ne plus auri et argenti facti, quo ne plus signati argenti et aeris domi haberemus - tali tempore in luxuria et ornatu matronae occupatae erant, ut ad eam coercendam Oppia lex desiderata sit, cum quia Cereris sacrificium lugentibus omnibus matronis intermissum erat, senatus finiri luctum triginta diebus iussit? cui non apparet inopiam et miseriam ciuitatis, {et} quia omnium priuatorum pecuniae in usum publicum uertendae erant, istam legem scripsisse tam diu mansuram quam diu causa scribendae legis mansisset? nam si quae tunc temporis causa aut decreuit senatus aut populus iussit in perpetuum seruari oportet, cur pecunias reddimus priuatis? cur publica praesenti pecunia locamus? cur serui qui militent non emuntur? cur priuati non damus remiges sicut tunc dedimus?
[34,7] (1) "Tous les ordres de l'état, tous les citoyens se ressentiront de l'heureux changement survenu dans nos affaires; nos femmes seules n'auront pas l'avantage de jouir de la paix et de la tranquillité publique! (2) Nous autres hommes, nous pourrons, comme magistrats et comme prêtres, porter la prétexte bordée de pourpre; nos enfants auront aussi leurs toges ornées de la bande de pourpre; nos magistrats des colonies et des municipes, ici même à Rome, nos derniers officiers, les inspecteurs des quartiers, auront le droit de porter la prétexte; (3) il leur sera permis et de s'en revêtir pendant la vie, et de se faire brûler avec cet ornement après leur mort; les femmes seules se verront interdire l'usage de la pourpre! Vous pourrez, parce que vous êtes homme, vous couvrir d'un manteau de pourpre, et vous ne permettrez pas à votre femme d'avoir un petit voile de cette étoffe! La housse de votre cheval sera plus riche que la robe de votre femme! (4) Encore dans le déchet de la pourpre qui s'use, je vois un prétexte, injuste il est vrai, mais néanmoins un prétexte d'économie. Mais pour l'or, qui. ne perd rien de sa valeur, si ce n'est la main d'oeuvre, quelle avarice? C'est plutôt une ressource pour les besoins de l'état et. ceux des particuliers, comme vous en avez fait l'épreuve. (5) Il n'y aura pas, dit-on, de rivalité entre les dames, lorsque aucune d'elles ne portera de l'or. Oui, mais quels ne seront pas leur dépit et leur colère, quand elles verront les femmes des alliés latins se parer en toute liberté de ces ornements qu'on leur interdit, (6) étaler l'or et la pourpre de leurs habits, se promener sur des chars par toute la ville, tandis qu'elles-mêmes les suivront à pied, comme si le siège de la puissance romaine était dans quelque cité latine et non dans Rome? (7) Ce contraste serait blessant pour des hommes, combien ne doit-il pas l'être pour l'amour-propre des femmes, qui sont si sensibles aux moindres humiliations? (8) Magistratures, sacerdoces, triomphes, distinctions honorifiques, récompenses, dépouilles militaires, rien de tout cela n'est fait pour elles. (9) La parure, les ornements, l'élégance, voilà ce qui les distingue; voilà leurs jouissances et leur gloire; voilà leur monde, suivant l'expression de nos ancêtres. (10) Leur deuil se borne à quitter l'or et la pourpre, qu'elles reprennent à la fin de leur deuil. Dans les jours d'actions de grâces et de supplications, elles ne font que se parer d'ornements plus riches. (11) Mais, nous dit-on encore, si vous abrogez la loi Oppia, il ne sera pas en votre pouvoir d'interdire à vos femmes aucun des ornements qui leur sont défendus par cette loi; Vos filles, vos femmes, vos soeurs mêmes seront moins dans votre dépendance. (12) Non, l'esclavage des femmes ne cesse qu'avec la vie de leurs parents; et cette liberté que leur donne la perte d'un mari ou d'un père, elles demandent aux dieux de l'éloigner d'elles. (13) Elles aiment mieux dépendre de vous que de la loi pour leur parure; et vous devez, vous, les protéger, les tenir en votre puissance, mais n'en pas faire des esclaves; vous devez préférer le titre de père ou de mari à celui de maître. (14) Le consul s'est servi de paroles irritantes en prononçant les mots d'émeute de femmes et de retraite; n'avons-nous pas à craindre en effet qu'elles ne s'emparent du mont Sacré ou de l'Aventin, comme fit jadis le peuple mécontent? (14) Ah! songez que leur faiblesse est destinée à subir tout ce que vous aurez décidé. Plus vous avez de pouvoir, plus vous devez montrer de modération." [34,7] Omnes alii ordines, omnes homines mutationem in meliorem statum rei publicae sentient: ad coniuges tantum nostras pacis et tranquillitatis publicae fructus non perueniet? purpura uiri utemur, praetextati in magistratibus, in sacerdotiis, liberi nostri praetextis purpura togis utentur; magistratibus in coloniis municipiisque, hic Romae infimo generi, magistris uicorum, togae praetextae habendae ius permittemus, nec id ut uiui solum habeant {tantum} insigne sed etiam ut cum eo crementur mortui: feminis dumtaxat purpurae usu interdicemus? et cum tibi uiro liceat purpura in uestem stragulam uti, matrem familiae tuam purpureum amiculum habere non sines, et equus tuus speciosius instratus erit quam uxor uestita? sed in purpura, quae teritur absumitur, iniustam quidem sed aliquam tamen causam tenacitatis uideo; in auro uero, in quo praeter manupretium nihil intertrimenti fit, quae malignitas est? praesidium potius in eo est et ad priuatos et ad publicos usus, sicut experti estis. nullam aemulationem inter se singularum, quoniam nulla haberet, esse aiebat. at hercule uniuersis dolor et indignatio est, cum sociorum Latini nominis uxoribus uident ea concessa ornamenta quae sibi adempta sint, cum insignes eas esse auro et purpura, cum illas uehi per urbem, se pedibus sequi, tamquam in illarum ciuitatibus non in sua imperium sit. uirorum hoc animos uolnerare posset: quid muliercularum censetis, quas etiam parua mouent? non magistratus nec sacerdotia nec triumphi nec insignia nec dona aut spolia bellica iis contingere possunt: munditiae et ornatus et cultus, haec feminarum insignia sunt, his gaudent et gloriantur, hunc mundum muliebrem appellarunt maiores nostri. quid aliud in luctu quam purpuram atque aurum deponunt? quid cum eluxerunt sumunt? quid in gratulationibus supplicationibusque nisi excellentiorem ornatum adiciunt? scilicet, si legem Oppiam abrogaritis, non uestri arbitrii erit si quid eius uetare uolueritis quod nunc lex uetat: minus filiae, uxores, sorores etiam quibusdam in manu erunt. nunquam saluis suis exuitur seruitus muliebris, et ipsae libertatem quam uiduitas et orbitas facit detestantur. in uestro arbitrio suum ornatum quam in legis malunt esse; et uos in manu et tutela, non in seruitio debetis habere eas et malle patres uos aut uiros quam dominos dici. inuidiosis nominibus utebatur modo consul seditionem muliebrem et secessionem appellando. id enim periculum est ne Sacrum montem, sicut quondam irata plebs, aut Auentinum capiant. patiendum huic infirmitati est, quodcumque uos censueritis. quo plus potestis, eo moderatius imperio uti debetis.'
[34,8] (1) Après ces deux discours prononcés pour et contre la loi, on vit se répandre dans les rues un nombre de femmes beaucoup plus considérable que les jours précédents; (2) elles allèrent en masse assiéger la porte des tribuns, qui s'opposaient à la motion de leurs collègues, et elles ne s'éloignèrent qu'après avoir obtenu leur désistement. (3) On ne pouvait plus douter dès lors que la loi ne fût abrogée à l'unanimité. Elle le fut en effet vingt ans après sa promulgation. (4) Aussitôt après, le consul M. Porcius partit avec vingt-cinq galères, dont cinq avaient été fournies par les alliés; il fit voile pour le port de Luna, où il avait donné rendez-vous à son armée. (5) De là il envoya des ordres sur toute la côte, pour réunir des vaisseaux de toute espèce; puis il remit à la voile et fixa le port de Pyrénée comme point de ralliement; il comptait marcher contre les ennemis à la tête de toute sa flotte. (6) Les Romains longèrent les montagnes de la Ligurie et la côte du golfe des Gaules, et se trouvèrent au rendez-vous indiqué; ils s'avancèrent ensuite jusqu'à Rhoda, et ils en expulsèrent la garnison espagnole, qui occupait la citadelle. (7) De Rhoda, un bon vent les conduisit à Emporiae; là toutes les troupes, à l'exception des soldats de marine, descendirent à terre. [34,8] Haec cum contra legem proque lege dicta essent, aliquanto maior frequentia mulierum postero die sese in publicum effudit unoque agmine omnes Brutorum ianuas obsederunt, qui collegarum rogationi intercedebant, nec ante abstiterunt quam remissa intercessio ab tribunis est. nulla deinde dubitatio fuit quin omnes tribus legem abrogarent. uiginti annis post abrogata est quam lata. M- Porcius consul, postquam abrogata lex Oppia est, extemplo uiginti quinque nauibus longis, quarum quinque sociorum erant, ad Lunae portum profectus est eodem exercitu conuenire iusso, et edicto per oram maritimam misso nauibus omnis generis contractis ab Luna proficiscens edixit ut ad portum Pyrenaei sequerentur: inde se frequenti classe ad hostes iturum. praeteruecti Ligustinos montes sinumque Gallicum ad diem quam dixerat conuenerunt. inde Rhodam uentum et praesidium Hispanorum quod in castello erat ui deiectum. ab Rhoda secundo uento Emporias peruentum: ibi copiae omnes praeter socios nauales in terram expositae.
[34,9] (1) Emporiae se composait déjà alors de deux villes séparées par un mur: l'une était habitée par des Grecs originaires de Phocée, comme les Massaliotes, l'autre par des Espagnols; (2) mais la ville grecque, qui s'étendait vers la mer, était enfermée dans une enceinte circulaire de moins de quatre cents pas; la ville espagnole, plus éloignée du rivage, était entourée d'un mur de trois mille pas. (4) Emporiae reçut depuis une colonie romaine, que le divin César y établit après la défaite des fils de Pompée. Ces trois peuples sont aujourd'hui confondus en un seul; les Espagnols d'abord, puis les Grecs, sont devenus citoyens romains. (4) En songeant que leur ville était alors ouverte d'un côté aux incursions maritimes, de l'autre aux attaques des Espagnols, nation barbare et belliqueuse, on se demande avec étonnement comment ils pouvaient vivre en sûreté. La sauvegarde de leur faiblesse était cette surveillance régulière qu'entretient toujours la crainte d'un voisin plus fort. (5) La partie du mur qui donnait sur la campagne était bien fortifiée, et n'avait qu'une porte; l'un des magistrats gardait cette entrée, sans pouvoir quitter son poste un seul moment. (6) Pendant la nuit, un tiers des citoyens faisait le guet sur les remparts, et ce n'était pas pour la forme ni par respect pour la loi que les sentinelles se succédaient et que les rondes avaient lieu; on y mettait autant d'exactitude que si l'ennemi eût été aux portes. (7) Aucun Espagnol n'était reçu dans la ville; les habitants ne se hasardaient eux-mêmes hors des murs qu'avec précaution. Du côté de la mer, au contraire, les issues étaient entièrement libres. (8) Ceux de la ville grecque ne sortaient jamais qu'en grand nombre par la porte qui faisait face à la ville espagnole; c'était presque toujours ceux qui avaient fait le guet sur les remparts la nuit précédente. (9) Ce qui leur rendait ces sorties nécessaires, c'était le commerce qu'ils faisaient avec les Espagnols, inhabiles dans l'art de la navigation et charmés de pouvoir acheter les marchandises étrangères que leurs voisins importaient par mer, et livrer à l'exportation les produits de leurs terres. Cet intérêt réciproque ouvrait aux Grecs la ville espagnole. (10) Ils avaient aussi cherché de nouvelles garanties pour leur sûreté en se mettant sous la protection des Romains, et quoique moins puissants que les Massaliotes, ils ne se montraient pas moins fidèles qu'eux à cette alliance. Aussi reçurent-ils le consul et son armée avec beaucoup de zèle et de dévouement. (11) Caton, ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour savoir où étaient les ennemis et quelles étaient leurs forces; et pour mettre à profit, même son inaction, il employa ce peu de jours à des manoeuvres militaires. (12) C'était le moment de l'année où les blés étaient déjà serrés dans les granges. Caton défendit aux fournisseurs de s'occuper des approvisionnements, et les renvoya à Rome en disant: "La guerre entretiendra la guerre." (13) Il partit ensuite d'Emporiae, mit à feu et à sang le territoire ennemi, et répandit partout l'épouvante et la consternation. [34,9] Iam tunc Emporiae duo oppida erant muro diuisa. unum Graeci habebant, a Phocaea, unde et Massilienses, oriundi, alterum Hispani; sed Graecum oppidum in mare expositum totum orbem muri minus quadringentos passus patentem habebat, Hispanis retractior a mari trium milium passuum in circuitu murus erat. tertium genus Romani coloni ab diuo Caesare post deuictos Pompei liberos adiecti. nunc in corpus unum confusi omnes Hispanis prius, postremo et Graecis in ciuitatem Romanam adscitis. miraretur qui tum cerneret, aperto mari ab altera parte, ab altera Hispanis tam fera et bellicosa gente obiectis, quae res eos tutaretur. disciplina erat custos infirmitatis, quam inter ualidiores optime timor continet. partem muri uersam in agros egregie munitam habebant, una tantum in eam regionem porta imposita, cuius adsiduus custos semper aliquis ex magistratibus erat. nocte pars tertia ciuium in muris excubabat; neque moris causa tantum aut legis sed quanta si hostis ad portas esset et seruabant uigilias et circumibant cura. Hispanum neminem in urbem recipiebant: ne ipsi quidem temere urbe excedebant. ad mare patebat omnibus exitus. porta ad Hispanorum oppidum uersa nunquam nisi frequentes, pars tertia fere cuius proxima nocte uigiliae in muris fuerant, egrediebantur. causa exeundi haec erat: commercio eorum Hispani imprudentes maris gaudebant mercarique et ipsi ea quae externa nauibus inueherentur et agrorum exigere fructus uolebant. huius mutui usus desiderium ut Hispana urbs Graecis pateret faciebat. erant etiam eo tutiores quod sub umbra Romanae amicitiae latebant, quam sicut minoribus uiribus quam Massilienses pari colebant fide. tum quoque consulem exercitumque comiter ac benigne acceperunt. paucos ibi moratus dies Cato, dum exploraret ubi et quantae hostium copiae essent, ut ne mora quidem segnis esset, omne id tempus exercendis militibus consumpsit. id erat forte tempus anni ut frumentum in areis Hispani haberent; itaque redemptoribus uetitis frumentum parare ac Romam dimissis 'bellum' inquit 'se ipsum alet'. profectus ab Emporiis agros hostium urit uastatque, omnia fuga et terrore complet.
[34,10] (1) À la même époque, M. Helvius quittait l'Espagne ultérieure avec un renfort de six mille hommes que lui avait donnés le préteur Ap. Claudius, lorsqu'il rencontra sous les murs d'Iliturgis un corps considérable de Celtibères. (2) Valérius l'évalue à vingt mille hommes; il dit que douze d'entre eux furent tués, que la place fut reprise et toute la jeunesse passée au fil de l'épée. (3) Helvius arriva ensuite au camp de Caton. Comme il trouva le pays à l'abri de toute surprise de la part des ennemis, il renvoya ses troupes dans l'Espagne ultérieure, partit pour Rome et obtint en récompense de ses succès les honneurs de l'ovation. (4) Il déposa au trésor quatorze mille sept cent trente-deux livres pesant d'argent en lingots, dix-sept mille vingt-trois de monnaies avec l'empreinte d'un char à deux chevaux, et cent vingt mille quatre cent trente-huit d'argent d'Osca. (5) Ce qui engagea le sénat à lui refuser le triomphe, c'est qu'il avait combattu sous les auspices et dans la province d'un autre général. Au reste il n'était revenu à Rome qu'au bout de deux ans; après avoir remis son département à Q. Minucius, son successeur, il y avait été retenu toute l'année suivante par une longue et grave maladie. (6) Deux mois s'écoulèrent donc à peine entre l'ovation d'Helvius et le triomphe de son successeur Q. Minucius. (7) Ce dernier déposa aussi au trésor trente-quatre mille huit cents livres d'argent en lingots, soixante- dix-huit mille de monnaies avec l'empreinte d'un char à deux chevaux, et deux cent soixante-dix-huit mille d'argent d'Osca. [34,10] Eodem tempore M- Heluio decedenti ex ulteriore Hispania cum praesidio sex milium dato ab Ap- Claudio praetore Celtiberi agmine ingenti ad oppidum Iliturgi occurrunt. uiginti milia armatorum fuisse Valerius scribit, duodecim milia ex iis caesa, oppidum Iliturgi receptum et puberes omnes interfectos. inde ad castra Catonis Heluius peruenit et, quia tuta iam ab hostibus regio erat, praesidio in ulteriorem Hispaniam remisso Romam est profectus et ob rem feliciter gestam ouans urbem est ingressus. argenti infecti tulit in aerarium quattuordecim milia pondo septingenta triginta duo et signati bigatorum septemdecim milia uiginti tres et Oscensis argenti centum undeuiginti milia quadringentos undequadraginta. causa triumphi negandi senatui fuit quod alieno auspicio et in aliena prouincia pugnasset; ceterum biennio post redierat, cum prouincia successori Q- Minucio tradita annum insequentem retentus ibi longo et graui fuisset morbo. itaque duobus modo mensibus ante Heluius ouans urbem est ingressus quam successor eius Q- Minucius triumpharet. hic quoque tulit argenti pondo triginta quattuor milia octingenta et bigatorum septuaginta tria milia et Oscensis argenti ducenta septuaginta octo milia.


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