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| [34,6] (1) "J'arrive maintenant à l'affaire en question. Le consul
l'a envisagée sous deux points de vue. Il s'est récrié d'abord en
général sur la pensée d'abroger une loi quelconque, (2) puis en
particulier sur la proposition d'abroger celle qui a pour but de
réprimer le luxe des femmes. Dans la première partie, où il a parlé
de lois en général, son langage a été digne d'un consul; dans la
seconde, les attaques qu'il a dirigées contre le luxe conviennent à
l'austérité de ses moeurs. (3) Aussi dois-je craindre que vous ne
vous laissiez éblouir, si je ne vous prouve la fragilité de ses
arguments sur ces deux points. (4) Je reconnais d'abord que les lois
faites non pour un temps, mais pour toujours et dans un intérêt qui
ne varie point, ne sauraient être abrogées, à moins que l'expérience
n'ait condamné l'une d'elles, ou qu'un changement politique ne l'ait
rendue inutile. (5) Mais aussi, je regarde comme destinées en
quelque sorte à mourir toutes les lois de circonstance; elles
doivent disparaître avec les circonstances mêmes qui les ont
réclamées. (6) Les lois faites en temps de paix sont ordinairement
abrogées par la guerre, et réciproquement; de même que sur un
vaisseau telle manoeuvre est bonne dans le calme, telle autre dans
la tempête. (7) Les lois étant ainsi distinctes par leur nature, à
quelle classe vous semble appartenir celle que nous vous demandons
d'abroger? Est-ce une de ces vieilles lois de nos rois, nées pour
ainsi dire avec la ville? (8) Fait-elle partie de notre seconde
législation, de celle que les décemvirs, créés pour rédiger un code,
ont renfermée dans les douze tables. Est-ce une loi que nos aïeux
aient jugée nécessaire pour maintenir l'honneur des dames, et dont
l'abrogation doive porter atteinte à la pudeur et à la chasteté de
leur sexe? (9) Qui donc ignore que c'est une loi récente, portée il
y a vingt ans sous le consulat de Q. Fabius et de Ti. Sempronius? Et
si jusqu'alors nos dames ont eu pendant tant d'années une conduite
irréprochable, devons-nous craindre, quand nous aurons abrogé la
loi, de les voir se jeter dans tous les excès du luxe? (10) Sans
doute que si elle avait été faite en vue de mettre un frein aux
dérèglements des femmes, nous aurions à redouter de leur donner
libre carrière en l'abrogeant; mais les circonstances mêmes où elle
fut établie nous en expliquent les motifs. (11) Hannibal était au
coeur de l'Italie: vainqueur à Cannes, et déjà maître de Tarente,
d'Arpi et de Capoue, (12) il menaçait de marcher sur Rome avec son
armée; nos alliés nous avaient trahis; nous n'avions ni recrues pour
nos légions, ni soldats de marine pour la flotte, ni argent dans le
trésor; on achetait, pour les armer, des esclaves, dont le prix ne
devait être payé à leurs maîtres qu'à la fin de la guerre; (13) les
publicains s'étaient engagés à fournir; à la même condition, le blé
et les autres approvisionnements nécessaires; nous donnions, chacun
suivant nos revenus, un certain nombre d'esclaves destinés à servir
sur les galères, et nous les entretenions à nos frais; (14) nous
déposions au trésor, à l'exemple des sénateurs, tout notre or et
tout notre argent; les veuves et les orphelins y apportaient leur
offrande; on avait fixé la somme que chacun pouvait avoir chez soi,
tant en bijoux d'or et d'argent, qu'en monnaie d'argent et de
cuivre; (15) dans de pareilles circonstances, les dames étaient-
elles si exclusivement occupées de leur luxe et de leur parure qu'on
ait senti le besoin d'y mettre des bornes par la loi Oppia?
N'arriva-t-il pas que l'affliction dans laquelle elles étaient
toutes plongées interrompit les mystères de Cérès, et que le sénat
se vit obligé de limiter à trente jours la durée de leur deuil? (16)
Qui ne voit que la misère publique et la pénurie du trésor, que la
nécessité imposée à tous les particuliers de consacrer leur fortune
au service de l'état, dictèrent cette loi qui ne devait durer
qu'autant qu'en subsisterait le motif? (17) S'il faut observer à
perpétuité les sénatus-consultes ou les plébiscites rendus à cette
époque, pourquoi rembourser aux particuliers leurs avances? Pourquoi
payer comptant les fournitures publiques? (18) Pourquoi ne plus
acheter d'esclaves pour en faire des soldats? Pourquoi chacun de
nous en particulier ne fournit-il plus de rameurs, comme alors?"
| [34,6] Venio nunc ad id de quo agitur. in quo duplex consulis oratio fuit; nam et
legem ullam omnino abrogari est indignatus et eam praecipue legem quae luxuriae
muliebris coercendae causa lata esset. et illa communis pro legibus uisa
consularis oratio est, et haec aduersus luxuriam seuerissimis moribus
conueniebat; itaque periculum est, nisi quid in utraque re uani sit docuerimus,
ne quis error uobis offundatur. ego enim quemadmodum ex iis legibus quae non in
tempus aliquod sed perpetuae utilitatis causa in aeternum latae sunt nullam
abrogari debere fateor, nisi quam aut usus coarguit aut status aliquis rei
publicae inutilem fecit, sic quas tempora aliqua desiderarunt leges, mortales,
ut ita dicam, et temporibus ipsis mutabiles esse uideo. quae in pace lata sunt,
plerumque bellum abrogat, quae in bello, pax, ut in nauis administratione alia
in secunda, alia in aduersa tempestate usui sunt. haec cum ita natura distincta
sint, ex utro tandem genere ea lex esse uidetur quam abrogamus? numquae uetus?
regia lex simul cum ipsa urbe nata aut, quod secundum est, ab decemuiris ad
condenda iura creatis in duodecim tabulis scripta, sine qua cum maiores nostri
non existimarint decus matronale seruari posse, nobis quoque uerendum sit ne cum
ea pudorem sanctitatemque feminarum abrogemus? quis igitur nescit nouam istam
legem esse, Q- Fabio et Ti- Sempronio consulibus uiginti ante annis latam? sine
qua cum per tot annos matronae optimis moribus uixerint, quod tandem ne abrogata
ea effundantur ad luxuriam periculum est? nam si ista lex {uetus} aut ideo lata
esset ut finiret libidinem muliebrem, uerendum foret ne abrogata incitaret: cur
sit autem lata, ipsum indicabit tempus. Hannibal in Italia erat, uictor ad
Cannas; iam Tarentum, iam Arpos, iam Capuam habebat; ad urbem Romam admoturus
exercitum uidebatur; defecerant socii; non milites in supplementum, non socios
nauales ad classem tuendam, non pecuniam in aerario habebamus; serui quibus arma
darentur ita ut pretium pro iis bello perfecto dominis solueretur emebantur; in
eandem diem pecuniae frumentum et cetera quae belli usus postulabant praebenda
publicani se conducturos professi erant; seruos ad remum numero ex censu
constituto cum stipendio nostro dabamus; aurum et argentum omne ab senatoribus
eius rei initio orto in publicum conferebamus; uiduae et pupilli pecunias suas
in aerarium deferebant; cautum erat quo ne plus auri et argenti facti, quo ne
plus signati argenti et aeris domi haberemus - tali tempore in luxuria et ornatu
matronae occupatae erant, ut ad eam coercendam Oppia lex desiderata sit, cum
quia Cereris sacrificium lugentibus omnibus matronis intermissum erat, senatus
finiri luctum triginta diebus iussit? cui non apparet inopiam et miseriam
ciuitatis, {et} quia omnium priuatorum pecuniae in usum publicum uertendae
erant, istam legem scripsisse tam diu mansuram quam diu causa scribendae legis
mansisset? nam si quae tunc temporis causa aut decreuit senatus aut populus
iussit in perpetuum seruari oportet, cur pecunias reddimus priuatis? cur publica
praesenti pecunia locamus? cur serui qui militent non emuntur? cur priuati non
damus remiges sicut tunc dedimus?
| | [34,7] (1) "Tous les ordres de l'état, tous les citoyens se
ressentiront de l'heureux changement survenu dans nos affaires; nos
femmes seules n'auront pas l'avantage de jouir de la paix et de la
tranquillité publique! (2) Nous autres hommes, nous pourrons, comme
magistrats et comme prêtres, porter la prétexte bordée de pourpre;
nos enfants auront aussi leurs toges ornées de la bande de pourpre;
nos magistrats des colonies et des municipes, ici même à Rome, nos
derniers officiers, les inspecteurs des quartiers, auront le droit
de porter la prétexte; (3) il leur sera permis et de s'en revêtir
pendant la vie, et de se faire brûler avec cet ornement après leur
mort; les femmes seules se verront interdire l'usage de la pourpre!
Vous pourrez, parce que vous êtes homme, vous couvrir d'un manteau
de pourpre, et vous ne permettrez pas à votre femme d'avoir un petit
voile de cette étoffe! La housse de votre cheval sera plus riche que
la robe de votre femme! (4) Encore dans le déchet de la pourpre qui
s'use, je vois un prétexte, injuste il est vrai, mais néanmoins un
prétexte d'économie. Mais pour l'or, qui. ne perd rien de sa valeur,
si ce n'est la main d'oeuvre, quelle avarice? C'est plutôt une
ressource pour les besoins de l'état et. ceux des particuliers,
comme vous en avez fait l'épreuve. (5) Il n'y aura pas, dit-on, de
rivalité entre les dames, lorsque aucune d'elles ne portera de l'or.
Oui, mais quels ne seront pas leur dépit et leur colère, quand elles
verront les femmes des alliés latins se parer en toute liberté de
ces ornements qu'on leur interdit, (6) étaler l'or et la pourpre de
leurs habits, se promener sur des chars par toute la ville, tandis
qu'elles-mêmes les suivront à pied, comme si le siège de la
puissance romaine était dans quelque cité latine et non dans Rome?
(7) Ce contraste serait blessant pour des hommes, combien ne doit-il
pas l'être pour l'amour-propre des femmes, qui sont si sensibles aux
moindres humiliations? (8) Magistratures, sacerdoces, triomphes,
distinctions honorifiques, récompenses, dépouilles militaires, rien
de tout cela n'est fait pour elles. (9) La parure, les ornements,
l'élégance, voilà ce qui les distingue; voilà leurs jouissances et
leur gloire; voilà leur monde, suivant l'expression de nos ancêtres.
(10) Leur deuil se borne à quitter l'or et la pourpre, qu'elles
reprennent à la fin de leur deuil. Dans les jours d'actions de
grâces et de supplications, elles ne font que se parer d'ornements
plus riches. (11) Mais, nous dit-on encore, si vous abrogez la loi
Oppia, il ne sera pas en votre pouvoir d'interdire à vos femmes
aucun des ornements qui leur sont défendus par cette loi; Vos
filles, vos femmes, vos soeurs mêmes seront moins dans votre
dépendance. (12) Non, l'esclavage des femmes ne cesse qu'avec la vie
de leurs parents; et cette liberté que leur donne la perte d'un mari
ou d'un père, elles demandent aux dieux de l'éloigner d'elles. (13)
Elles aiment mieux dépendre de vous que de la loi pour leur parure;
et vous devez, vous, les protéger, les tenir en votre puissance,
mais n'en pas faire des esclaves; vous devez préférer le titre de
père ou de mari à celui de maître. (14) Le consul s'est servi de
paroles irritantes en prononçant les mots d'émeute de femmes et de
retraite; n'avons-nous pas à craindre en effet qu'elles ne
s'emparent du mont Sacré ou de l'Aventin, comme fit jadis le peuple
mécontent? (14) Ah! songez que leur faiblesse est destinée à subir
tout ce que vous aurez décidé. Plus vous avez de pouvoir, plus vous
devez montrer de modération."
| [34,7] Omnes alii ordines, omnes homines mutationem in meliorem statum rei publicae
sentient: ad coniuges tantum nostras pacis et tranquillitatis publicae fructus
non perueniet? purpura uiri utemur, praetextati in magistratibus, in
sacerdotiis, liberi nostri praetextis purpura togis utentur; magistratibus in
coloniis municipiisque, hic Romae infimo generi, magistris uicorum, togae
praetextae habendae ius permittemus, nec id ut uiui solum habeant {tantum}
insigne sed etiam ut cum eo crementur mortui: feminis dumtaxat purpurae usu
interdicemus? et cum tibi uiro liceat purpura in uestem stragulam uti, matrem
familiae tuam purpureum amiculum habere non sines, et equus tuus speciosius
instratus erit quam uxor uestita? sed in purpura, quae teritur absumitur,
iniustam quidem sed aliquam tamen causam tenacitatis uideo; in auro uero, in quo
praeter manupretium nihil intertrimenti fit, quae malignitas est? praesidium
potius in eo est et ad priuatos et ad publicos usus, sicut experti estis. nullam
aemulationem inter se singularum, quoniam nulla haberet, esse aiebat. at hercule
uniuersis dolor et indignatio est, cum sociorum Latini nominis uxoribus uident
ea concessa ornamenta quae sibi adempta sint, cum insignes eas esse auro et
purpura, cum illas uehi per urbem, se pedibus sequi, tamquam in illarum
ciuitatibus non in sua imperium sit. uirorum hoc animos uolnerare posset: quid
muliercularum censetis, quas etiam parua mouent? non magistratus nec sacerdotia
nec triumphi nec insignia nec dona aut spolia bellica iis contingere possunt:
munditiae et ornatus et cultus, haec feminarum insignia sunt, his gaudent et
gloriantur, hunc mundum muliebrem appellarunt maiores nostri. quid aliud in
luctu quam purpuram atque aurum deponunt? quid cum eluxerunt sumunt? quid in
gratulationibus supplicationibusque nisi excellentiorem ornatum adiciunt?
scilicet, si legem Oppiam abrogaritis, non uestri arbitrii erit si quid eius
uetare uolueritis quod nunc lex uetat: minus filiae, uxores, sorores etiam
quibusdam in manu erunt. nunquam saluis suis exuitur seruitus muliebris, et
ipsae libertatem quam uiduitas et orbitas facit detestantur. in uestro arbitrio
suum ornatum quam in legis malunt esse; et uos in manu et tutela, non in
seruitio debetis habere eas et malle patres uos aut uiros quam dominos dici.
inuidiosis nominibus utebatur modo consul seditionem muliebrem et secessionem
appellando. id enim periculum est ne Sacrum montem, sicut quondam irata plebs,
aut Auentinum capiant. patiendum huic infirmitati est, quodcumque uos
censueritis. quo plus potestis, eo moderatius imperio uti debetis.'
| | [34,8] (1) Après ces deux discours prononcés pour et contre la loi,
on vit se répandre dans les rues un nombre de femmes beaucoup plus
considérable que les jours précédents; (2) elles allèrent en masse
assiéger la porte des tribuns, qui s'opposaient à la motion de leurs
collègues, et elles ne s'éloignèrent qu'après avoir obtenu leur
désistement. (3) On ne pouvait plus douter dès lors que la loi ne
fût abrogée à l'unanimité. Elle le fut en effet vingt ans après sa
promulgation. (4) Aussitôt après, le consul M. Porcius partit avec
vingt-cinq galères, dont cinq avaient été fournies par les alliés;
il fit voile pour le port de Luna, où il avait donné rendez-vous à
son armée. (5) De là il envoya des ordres sur toute la côte, pour
réunir des vaisseaux de toute espèce; puis il remit à la voile et
fixa le port de Pyrénée comme point de ralliement; il comptait
marcher contre les ennemis à la tête de toute sa flotte. (6) Les
Romains longèrent les montagnes de la Ligurie et la côte du golfe
des Gaules, et se trouvèrent au rendez-vous indiqué; ils
s'avancèrent ensuite jusqu'à Rhoda, et ils en expulsèrent la
garnison espagnole, qui occupait la citadelle. (7) De Rhoda, un bon
vent les conduisit à Emporiae; là toutes les troupes, à l'exception
des soldats de marine, descendirent à terre.
| [34,8] Haec cum contra legem proque lege dicta essent, aliquanto maior frequentia
mulierum postero die sese in publicum effudit unoque agmine omnes Brutorum
ianuas obsederunt, qui collegarum rogationi intercedebant, nec ante abstiterunt
quam remissa intercessio ab tribunis est. nulla deinde dubitatio fuit quin omnes
tribus legem abrogarent. uiginti annis post abrogata est quam lata. M- Porcius
consul, postquam abrogata lex Oppia est, extemplo uiginti quinque nauibus
longis, quarum quinque sociorum erant, ad Lunae portum profectus est eodem
exercitu conuenire iusso, et edicto per oram maritimam misso nauibus omnis
generis contractis ab Luna proficiscens edixit ut ad portum Pyrenaei
sequerentur: inde se frequenti classe ad hostes iturum. praeteruecti Ligustinos
montes sinumque Gallicum ad diem quam dixerat conuenerunt. inde Rhodam uentum et
praesidium Hispanorum quod in castello erat ui deiectum. ab Rhoda secundo uento
Emporias peruentum: ibi copiae omnes praeter socios nauales in terram expositae.
| | [34,9] (1) Emporiae se composait déjà alors de deux villes séparées
par un mur: l'une était habitée par des Grecs originaires de Phocée,
comme les Massaliotes, l'autre par des Espagnols; (2) mais la ville
grecque, qui s'étendait vers la mer, était enfermée dans une
enceinte circulaire de moins de quatre cents pas; la ville
espagnole, plus éloignée du rivage, était entourée d'un mur de trois
mille pas. (4) Emporiae reçut depuis une colonie romaine, que le
divin César y établit après la défaite des fils de Pompée. Ces trois
peuples sont aujourd'hui confondus en un seul; les Espagnols
d'abord, puis les Grecs, sont devenus citoyens romains. (4) En
songeant que leur ville était alors ouverte d'un côté aux incursions
maritimes, de l'autre aux attaques des Espagnols, nation barbare et
belliqueuse, on se demande avec étonnement comment ils pouvaient
vivre en sûreté. La sauvegarde de leur faiblesse était cette
surveillance régulière qu'entretient toujours la crainte d'un voisin
plus fort. (5) La partie du mur qui donnait sur la campagne était
bien fortifiée, et n'avait qu'une porte; l'un des magistrats gardait
cette entrée, sans pouvoir quitter son poste un seul moment. (6)
Pendant la nuit, un tiers des citoyens faisait le guet sur les
remparts, et ce n'était pas pour la forme ni par respect pour la loi
que les sentinelles se succédaient et que les rondes avaient lieu;
on y mettait autant d'exactitude que si l'ennemi eût été aux portes.
(7) Aucun Espagnol n'était reçu dans la ville; les habitants ne se
hasardaient eux-mêmes hors des murs qu'avec précaution. Du côté de
la mer, au contraire, les issues étaient entièrement libres. (8)
Ceux de la ville grecque ne sortaient jamais qu'en grand nombre par
la porte qui faisait face à la ville espagnole; c'était presque
toujours ceux qui avaient fait le guet sur les remparts la nuit
précédente. (9) Ce qui leur rendait ces sorties nécessaires, c'était
le commerce qu'ils faisaient avec les Espagnols, inhabiles dans
l'art de la navigation et charmés de pouvoir acheter les
marchandises étrangères que leurs voisins importaient par mer, et
livrer à l'exportation les produits de leurs terres. Cet intérêt
réciproque ouvrait aux Grecs la ville espagnole. (10) Ils avaient
aussi cherché de nouvelles garanties pour leur sûreté en se mettant
sous la protection des Romains, et quoique moins puissants que les
Massaliotes, ils ne se montraient pas moins fidèles qu'eux à cette
alliance. Aussi reçurent-ils le consul et son armée avec beaucoup de
zèle et de dévouement. (11) Caton, ne s'y arrêta que le temps
nécessaire pour savoir où étaient les ennemis et quelles étaient
leurs forces; et pour mettre à profit, même son inaction, il employa
ce peu de jours à des manoeuvres militaires. (12) C'était le moment
de l'année où les blés étaient déjà serrés dans les granges. Caton
défendit aux fournisseurs de s'occuper des approvisionnements, et
les renvoya à Rome en disant: "La guerre entretiendra la guerre."
(13) Il partit ensuite d'Emporiae, mit à feu et à sang le territoire
ennemi, et répandit partout l'épouvante et la consternation.
| [34,9] Iam tunc Emporiae duo oppida erant muro diuisa. unum Graeci habebant, a
Phocaea, unde et Massilienses, oriundi, alterum Hispani; sed Graecum oppidum in
mare expositum totum orbem muri minus quadringentos passus patentem habebat,
Hispanis retractior a mari trium milium passuum in circuitu murus erat. tertium
genus Romani coloni ab diuo Caesare post deuictos Pompei liberos adiecti. nunc
in corpus unum confusi omnes Hispanis prius, postremo et Graecis in ciuitatem
Romanam adscitis. miraretur qui tum cerneret, aperto mari ab altera parte, ab
altera Hispanis tam fera et bellicosa gente obiectis, quae res eos tutaretur.
disciplina erat custos infirmitatis, quam inter ualidiores optime timor
continet. partem muri uersam in agros egregie munitam habebant, una tantum in
eam regionem porta imposita, cuius adsiduus custos semper aliquis ex
magistratibus erat. nocte pars tertia ciuium in muris excubabat; neque moris
causa tantum aut legis sed quanta si hostis ad portas esset et seruabant
uigilias et circumibant cura. Hispanum neminem in urbem recipiebant: ne ipsi
quidem temere urbe excedebant. ad mare patebat omnibus exitus. porta ad
Hispanorum oppidum uersa nunquam nisi frequentes, pars tertia fere cuius proxima
nocte uigiliae in muris fuerant, egrediebantur. causa exeundi haec erat:
commercio eorum Hispani imprudentes maris gaudebant mercarique et ipsi ea quae
externa nauibus inueherentur et agrorum exigere fructus uolebant. huius mutui
usus desiderium ut Hispana urbs Graecis pateret faciebat. erant etiam eo
tutiores quod sub umbra Romanae amicitiae latebant, quam sicut minoribus uiribus
quam Massilienses pari colebant fide. tum quoque consulem exercitumque comiter
ac benigne acceperunt. paucos ibi moratus dies Cato, dum exploraret ubi et
quantae hostium copiae essent, ut ne mora quidem segnis esset, omne id tempus
exercendis militibus consumpsit. id erat forte tempus anni ut frumentum in areis
Hispani haberent; itaque redemptoribus uetitis frumentum parare ac Romam
dimissis 'bellum' inquit 'se ipsum alet'. profectus ab Emporiis agros hostium
urit uastatque, omnia fuga et terrore complet.
| | [34,10] (1) À la même époque, M. Helvius quittait l'Espagne
ultérieure avec un renfort de six mille hommes que lui avait donnés
le préteur Ap. Claudius, lorsqu'il rencontra sous les murs
d'Iliturgis un corps considérable de Celtibères. (2) Valérius
l'évalue à vingt mille hommes; il dit que douze d'entre eux furent
tués, que la place fut reprise et toute la jeunesse passée au fil de
l'épée. (3) Helvius arriva ensuite au camp de Caton. Comme il trouva
le pays à l'abri de toute surprise de la part des ennemis, il
renvoya ses troupes dans l'Espagne ultérieure, partit pour Rome et
obtint en récompense de ses succès les honneurs de l'ovation. (4) Il
déposa au trésor quatorze mille sept cent trente-deux livres pesant
d'argent en lingots, dix-sept mille vingt-trois de monnaies avec
l'empreinte d'un char à deux chevaux, et cent vingt mille quatre
cent trente-huit d'argent d'Osca. (5) Ce qui engagea le sénat à lui
refuser le triomphe, c'est qu'il avait combattu sous les auspices et
dans la province d'un autre général. Au reste il n'était revenu à
Rome qu'au bout de deux ans; après avoir remis son département à Q.
Minucius, son successeur, il y avait été retenu toute l'année
suivante par une longue et grave maladie. (6) Deux mois s'écoulèrent
donc à peine entre l'ovation d'Helvius et le triomphe de son
successeur Q. Minucius. (7) Ce dernier déposa aussi au trésor
trente-quatre mille huit cents livres d'argent en lingots, soixante-
dix-huit mille de monnaies avec l'empreinte d'un char à deux
chevaux, et deux cent soixante-dix-huit mille d'argent d'Osca.
| [34,10] Eodem tempore M- Heluio decedenti ex ulteriore Hispania cum praesidio sex
milium dato ab Ap- Claudio praetore Celtiberi agmine ingenti ad oppidum Iliturgi
occurrunt. uiginti milia armatorum fuisse Valerius scribit, duodecim milia ex
iis caesa, oppidum Iliturgi receptum et puberes omnes interfectos. inde ad
castra Catonis Heluius peruenit et, quia tuta iam ab hostibus regio erat,
praesidio in ulteriorem Hispaniam remisso Romam est profectus et ob rem
feliciter gestam ouans urbem est ingressus. argenti infecti tulit in aerarium
quattuordecim milia pondo septingenta triginta duo et signati bigatorum
septemdecim milia uiginti tres et Oscensis argenti centum undeuiginti milia
quadringentos undequadraginta. causa triumphi negandi senatui fuit quod alieno
auspicio et in aliena prouincia pugnasset; ceterum biennio post redierat, cum
prouincia successori Q- Minucio tradita annum insequentem retentus ibi longo et
graui fuisset morbo. itaque duobus modo mensibus ante Heluius ouans urbem est
ingressus quam successor eius Q- Minucius triumpharet. hic quoque tulit argenti
pondo triginta quattuor milia octingenta et bigatorum septuaginta tria milia et
Oscensis argenti ducenta septuaginta octo milia.
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