[4,6] CHAPITRE VI. De l'amour conjugal.
EXEMPLES ROMAINS.
D'un sentiment doux et paisible, je vais passer à un autre également honnête,
mais un peu plus ardent et plus vif. Je vais mettre sous les yeux du lecteur,
pour ainsi dire, des tableaux d'un amour légitime qui méritent d'être considérés
avec le plus profond respect ; je ferai voir les effets d'une fidélité conjugale
solide et inébranlable, exemples difficiles à imiter, mais toujours utiles à
connaître : car en voyant réalisée dans autrui la plus haute perfection, l'on
doit rougir de ne pas s'élever même à la vertu moyenne.
1. On avait pris dans la maison de Tib. Gracchus deux serpents, un mâle et une
femelle. Gracchus, en consultant un aruspice, apprit que la mise en liberté du
mâle ou de la femelle serait suivie à bref délai, selon le cas, de la mort de sa
femme ou de la sienne. Il ne tint compte que de la partie de cette prédiction
qui assurait la conservation de sa femme, sans considérer la sienne, et fit tuer
le mâle et lâcher la femelle. Il eut le courage de se voir frapper lui-même du
coup qui ôtait la vie au serpent. Je ne saurais dire s'il y eut pour Cornélie
plus de bonheur à posséder un tel époux que de malheur à le perdre. (An de R.
581.) O roi de Thessalie, ô Admète, te voilà condamné devant un grand juge pour
un acte cruel et barbare : tu as souffert que ta femme prît ta place en
échangeant sa destinée contre la tienne et après cette mort volontaire,
consentie pour ton salut, tu as pu supporter encore la lumière du jour ! Et tu
avais déjà fait appel au dévouement de tes parents !
2. Victime lui aussi de l'injustice du sort, C. Plautius Numida n'avait pas la
valeur de Gracchus, quoiqu'il fût de l'ordre sénatorial ; mais du moins il donna
un exemple égal d'amour conjugal. A la nouvelle de la mort de son épouse, pris
de désespoir, il se porta un coup d'épée dans la poitrine. Ses gens intervinrent
pour l'empêcher d'achever et bandèrent sa plaie ; mais, dès qu'il en eut
l'occasion, il déchira le pansement, rouvrit la blessure et d'une main assurée
il arracha du fond de son coeur et de ses entrailles une vie désormais pleine
d'amertume et de douleur. Une mort si violente atteste l'ardeur de la flamme
conjugale dont son coeur était embrasé.
3. Avec le même nom, il y eut aussi le même amour chez M. Plautius. Par ordre du
sénat, il ramenait en Asie une flotte alliée de soixante navires et venait
d'aborder à Tarente. Là Orestilla, son épouse, qui l'avait accompagné jusqu'à ce
port, fut prise de maladie et mourut. On fit les funérailles, on mit le corps
sur le bûcher, Plautius le parfuma, l'embrassa, et, au milieu de ces devoirs
funèbres, il se jeta sur son épée nue. Ses amis le prirent tel qu'il était, sans
toge et sans chaussure, et le joignirent au cadavre de son épouse ; puis mirent
le feu au bûcher et brûlèrent les deux corps ensemble. On leur éleva sur place
un tombeau que l'on voit encore à Tarente et qu'on appelle le Tombeau des deux
amants. Je ne doute pas que, s'il reste quelque sentiment après la mort,
Plautius et Orestilla ne soient venus chez les ombres portant sur le visage leur
joie de partager le même sort. Certes, pour deux coeurs également épris d'un
amour fort et honnête, il vaut mieux être unis dans la mort que rester séparés
par la vie.
4 La même affection conjugale s'est fait remarquer chez Julia, fille de César.
Un jour, de l'assemblée où se faisait une élection d'édiles, on lui rapporta la
robe du grand Pompée, son époux, toute tachée de sang. A cette vue, saisie de
frayeur et redoutant d'apprendre quelque attentat contre lui, elle tomba
évanouie. Comme elle se trouvait enceinte, cette terreur subite et la douleur de
sa chute provoquèrent une couche prématurée. Elle en mourut pour le grand
malheur du monde, dont la tranquillité n'eût pas été troublée par l'horrible
déchaînement de tant de guerres civiles, si la concorde eût été maintenue entre
César et Pompée par les liens étroits de la famille. (An de R. 699.)
5. L'ardeur de ton amour si pur, ô Porcia, fille de M. Caton, sera aussi pour
tous les siècles l'objet d'une juste admiration. A la nouvelle de la défaite de
Brutus, ton mari, et de sa mort à Philippes, tu n'as pas craint, à défaut du
poignard qu'on te refusait, d'avaler des charbons ardents. Ainsi tu trouvas dans
ton coeur de femme la force d'imiter la mort héroïque de ton père. Mais
peut-être y eut-il chez toi encore plus de courage : il mit fin à ses jours par
un trépas ordinaire ; toi, tu voulus mourir d'une mort sans exemple (An de R.711.)
EXEMPLES ÉTRANGERS.
1. Il y a aussi chez les étrangers des amours légitimes que l'histoire n'a pas
laissé tomber dans l'oubli : il suffira d'en rappeler quelques-uns. La reine de
Carie, Artémise, eut le plus vif chagrin de la perte de son mari. Toute preuve
de l'intensité de ses regrets serait faible après les honneurs de toute sorte
qu'elle rendit à sa mémoire et la construction du monument que sa magnificence
fit mettre au rang des Sept merveilles. Mais à quoi bon énumérer ces honneurs et
parler de ce fameux tombeau ? Ne voulut-elle pas devenir elle-même le tombeau
vivant et animé de Mausole, à en croire les témoignages selon lesquels, après la
mort de son époux, elle en but les cendres mêlées dans un breuvage ? (Av. J.-C.
353.)
2. La reine Hypsicratée aima son mari Mithridate d'un amour sans bornes. Elle se
fit un plaisir de sacrifier pour lui le principal ornement de sa beauté et de se
donner l'apparence d'un homme. Elle coupa en effet sa chevelure et se livra aux
exercices du cheval et des armes, afin de partager plus facilement les fatigues
et les dangers de ce prince. Elle fit plus : après sa défaite par Pompée et dans
sa fuite à travers des nations barbares, elle l'accompagna avec une force d'âme
et de corps infatigable. Tant de fidélité fut pour Mithridate la plus grande
consolation, le plus agréable adoucissement à ses infortunes et à ses peines :
il croyait, en effet, se déplacer avec sa famille et ses dieux pénates en voyant
sa femme partager son exil. (An de R. 687.)
3. Mais pourquoi chercher en Asie, dans les immenses solitudes des pays
barbares, dans les régions mystérieuses du Pont-Euxin, lorsque Lacédémone, le
plus bel ornement de toute la Grèce, étale presque sous nos yeux un exemple de
dévouement conjugal sans pareil, si admirable qu'il peut se comparer à la
plupart des hauts faits les plus glorieux de son peuple ?
Les Minyens, qui tirent leur origine des illustres compagnons de Jason établis
dans l'île de Lemnos, s'y étaient constamment maintenus pendant plusieurs
siècles. Mais chassés par les Pélasges, ils demandèrent du secours à l'étranger
et obtinrent par prière de prendre possession des sommets du mont Taygète. La
république de Sparte eut égard au souvenir des fils de Tyndare : car sur le
fameux navire de Jason s'était distingué ce couple de frères destiné à figurer
parmi les astres. Lorsque par la suite les Minyens descendirent de leurs
montagnes, elle les admit à profiter de ses lois et de ses biens. Mais ils
firent tourner un si grand bienfait au préjudice de la république qui les avait
si bien traités, en essayant de s'emparer de la royauté. Jetés dans la prison
publique, ils y attendaient le moment de leur supplice. Mais, comme l'exécution,
en vertu d'un antique usage de Lacédémone, ne pouvait se faire que la nuit,
leurs femmes, issues de familles en vue dans le pays, sous prétexte de
s'entretenir avec leurs époux qui allaient mourir, obtinrent des gardiens la
permission d'entrer dans la prison. Là, elles changèrent de vêtements avec leurs
maris et les firent sortir à leur place, un voile abattu sur le visage dans
l'attitude de la douleur. Que pourrai-je ajouter, sinon qu'elles étaient les
dignes épouses des Minyens ?
| [4,6] VI. De amore coniugali.
4.6.init. A placido et leni adfectu ad aeque honestum, uerum aliquanto
ardentiorem et concitatiorem pergam legitimique amoris quasi quasdam imagines
non sine maxima ueneratione contemplandas lectoris oculis subiciam, ualenter
inter coniuges stabilitae fidei opera percurrens, ardua imitatu, ceterum
cognosci utilia, quia excellentissima animaduertenti ne mediocria quidem
praestare rubori oportet esse.
4.6.1 Ti- Gracchus anguibus domi suae mare {ac} femina deprehensis, certior
factus ab aruspice mare dimisso uxori eius, femina ipsi celerem obitum instare,
salutarem coniugi potius quam sibi partem augurii secutus marem necari, feminam
dimitti iussit sustinuitque in conspectu suo se ipsum interitu serpentis occidi.
itaque Corneliam nescio utrum feliciorem dixerim, quod talem uirum habuerit, an
miseriorem, quod amiserit. o te, Thessaliae rex Admete, crudelis et duri facti
crimine sub magno iudice damnatum, qui coniugis tuae fata pro tuis permutari
passus es, eaque, ne tu extinguerere, uoluntario obitu consumpta lucem intueri
potuisti, et certe parentum prius indulgentiam temptaueras!
4.6.2 Vilior Graccho iniquae fortunae uictima, quamuis senatorii uir ordinis, C-
Plautius Numida, sed in consimili amore par exemplum: morte enim uxoris audita
doloris inpotens pectus suum gladio percussit. interuentu deinde domesticorum
inceptum exequi prohibitus colligatusque, ut primum occasio data est, scissis
fasceis ac uulnere diuolso constanti dextra spiritum luctus acerbitate permixtum
ex ipsis praecordiis et uisceribus hausit, tam uiolenta morte testatus quantum
maritalis flammae illo pectore clausum habuisset.
4.6.3 Eiusdem ut nominis, ita amoris quoque M- Plautius: nam cum imperio senatus
classem sociorum sexaginta nauium in Asiam reduceret Tarentumque appulisset,
atque ibi uxor eius Orestilla, quae illuc eum prosecuta fuerat, morbo oppressa
decessisset, funerata ea et in rogum inposita inter officium unguendi et
osculandi stricto ferro incubuit. quem amici, sicut erat, togatum et calceatum
corpori coniugis iunxerunt ac deinde subiectis facibus utrumque una cremauerunt.
quorum ibi factum sepulcrum est, Tarenti etiam nunc conspicitur quod uocatur
g-TOHN g-PHILOUNTOHN. nec dubito quin, si quis modo extinctis sensus inest,
Plautius et Orestilla fati consortione gestientes uultus tenebris intulerint.
saneque, ubi idem et maximus et honestissimus amor est, aliquanto praestat morte
iungi quam distrahi uita.
4.6.4 Consimilis adfectus Iuliae C- Caesaris filiae adnotatus est. quae, cum
aediliciis comitiis Pompei Magni coniugis sui uestem cruore respersam e campo
domum relatam uidisset, territa metu ne qua ei uis esset adlata, exanimis
concidit partumque, quem utero conceptum habebat, subita animi consternatione et
graui dolore corporis eicere coacta est magno quidem cum totius terrarum orbis
detrimento, cuius tranquillitas tot ciuilium bellorum truculentissimo furore
perturbata non esset, si Caesaris et Pompei concordia communis sanguinis uinculo
constricta mansisset.
4.6.5 Tuos quoque castissimos ignes, Porcia M- Catonis filia, cuncta saecula
debita admiratione prosequentur. quae, cum apud Philippos uictum et interemptum
uirum tuum Brutum cognosses, quia ferrum non dabatur, ardentes ore carbones
haurire non dubitasti, muliebri spiritu uirilem patris exitum imitata. sed
nescio an hoc fortius, quod ille usitato, {tu} nouo genere mortis absumpta es.
4.6.ext.1 Sunt et alienigeni amores iusti obscuritate ignorantiae non obruti, e
quibus paucos attigisse satis erit. gentis Cariae regina Artemisia uirum suum
Mausolum fato absumptum quantopere desiderauerit leue est post conquisitorum
omnis generis honorum monumentique usque ad vii miracula prouecti magnificentiam
argumentari: quid enim aut eos colligas aut de illo inclito tumulto loquare, cum
ipsa Mausoli uiuum ac spirans sepulcrum fieri concupierit eorum testimonio, qui
illam extincti ossa potioni aspersa bibisse tradunt?
4.6.ext.2 Hypsicratea quoque regina Mitridatem coniugem suum effusis caritatis
habenis amauit, propter quem praecipuum formae suae decorem in habitum uirilem
conuertere uoluptatis loco habuit: tonsis enim capillis equo se et armis
adsuefecit, quo facilius laboribus et periculis eius interesset. quin etiam
uictum a Cn- Pompeio per efferatas gentes fugientem animo pariter et corpore
infatigabili secuta est. cuius tanta fides asperarum atque difficilium rerum
Mitridati maximum solacium et iucundissimum lenimentum fuit: cum domo enim et
penatibus uagari se credidit uxore simul exulante.
4.6.ext.3 Verum quid Asiam, quid barbariae inmensas solitudines, quid latebras
Pontici sinus scrutor, cum splendidissimum totius Graeciae decus Lacedaemon
praecipuum uxoriae fidei specimen tantum non nostris ostentet oculis, plurimis
et maximis patriae suae laudibus admiratione facti conparandum?
Minyae, quorum origo ex inclyto sociorum Iasonis numero Lemniorum in insula
concepta per aliquot saeculorum uices stabili in sede manserat, a Pelasgicis
expulsi ramis, alienae opis indigentes excelsa Taygetorum montium iuga supplices
occupauerunt. quos Spartana ciuitas respectu Tyndaridarum -amque in illo
nobilis famae nauigio destinatum sideribus par fratrum fulserat deductos inde
legibus commodisque suis inmiscuit. sed hoc tantum beneficium in iniuriam bene
meritae urbis regnum adfectantes uerterunt. igitur publicae custodiae inclusi
capitali adseruabantur supplicio. quod cum uetere instituto Lacedaemoniorum
nocturno tempore passuri essent, coniuges eorum inlustris ibi sanguinis uelut
adlocuturae perituros uiros inpetrato a custodibus aditu carcerem intrauerunt
commutataque ueste per simulationem doloris uelatis capitibus eos abire passae
sunt. hoc loco quid aliud adiecerim quam dignas fuisse quibus Minyae nuberent?
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