[4,7] CHAPITRE VII. De l'amitié.
EXEMPLES ROMAINS.
Considérons maintenant l'amitié, ce lien si ferme et si fort, qui n'est en rien
moins puissant que le lien de la parenté ; il est même plus sûr et plus éprouvé
par cela même qu'il n'est pas, comme ce dernier, l'effet de la naissance et du
hasard, mais qu'il se forme, après mûre réflexion, par le libre choix de la
volonté. Aussi l'on pardonnerait plutôt de rompre avec un parent qu'avec un ami :
car, si dans le premier cas la rupture n'est pas toujours blâmée comme une
injustice, dans le second elle encourt toujours le reproche d'inconstance.
L'homme se trouverait dans la vie bien abandonné, s'il n'avait autour de lui
aucune amitié qui le protège. On ne doit pas prendre à la légère un secours si
nécessaire ; mais quand le choix en a été fait avec sagesse, il ne convient pas
de le rejeter.
C'est dans l'adversité surtout que l'on reconnaît les amis sincères : en
pareille situation, tous les services rendus découlent uniquement d'une
bienveillance inaltérable. Au contraire, l'hommage rendu à la prospérité est le
plus souvent un tribut de ma flatterie que de la véritable amitié ; du moins
est-il suspect, comme s'il était toujours une manière de demander plutôt que de
donner. Ajoutons que dans le malheur les hommes ont un plus grand besoin de
l'empressement de leurs amis soit comme appui, soit comme consolation ; au lieu
que le bonheur et la prospérité, se sentant l'objet de la faveur des dieux, se
passent plus facilement de celle des hommes. Aussi la postérité garde-t-elle
plus fidèlement le souvenir de ceux qui n'ont pas abandonné leurs amis dans la
disgrâce que de ceux qui ont été pour les leurs des compagnons assidus pendant
tout le cours d'une vie prospère. Personne ne parle des amis de Sardanapale ;
mais Oreste est presque plus connu comme ami de Pylade que comme fils
d'Agamemnon. L'amitié des premiers dépérit au sein des délices et des débauches
qu'ils partageaient : celle d'Oreste et de Pylade qui les associait dans le même
sort douloureux et cruel, sortit plus brillante de l'épreuve même de
l'infortune. Mais pourquoi toucher aux exemples étrangers, quand je puis d'abord
produire les nôtres ?
1. Tib. Gracchus a passé pour un ennemi de la patrie, et non sans raison, pour
avoir pensé à son pouvoir personnel plutôt qu'au salut de Rome. Néanmoins, même
dans une entreprise si coupable, il ne laissa pas de rencontrer dans son ami C.
Blosius de Cumes une fidélité inébranlable. Il vaut la peine de voir jusqu'où
fut poussée cette vertu. Déclaré ennemi de la république, puni du dernier
supplice, privé des honneurs de la sépulture, Gracchus ne perdit pas cependant
l'affection de son ami. Le sénat avait chargé les consuls Rupilius et Lenas de
poursuivre, conformément aux anciens usages, les complices de Gracchus. Blosius,
sachant que les consuls prenaient surtout conseil de Laelius, vint le trouver
pour solliciter son appui. Il faisait valoir pour excuse ses relations d'amitié
avec Gracchus. "Eh quoi ! lui dit Laelius, s'il t'avait commandé de mettre le
feu au temple de Jupiter très bon et très grand, aurais-tu obéi à son ordre en
raison de cette intime amitié que tu allègues ?" -"Jamais, répondit-il, Gracchus
n'aurait commandé cela. C'était assez dire et même trop : car il osa ainsi
défendre le caractère d'un homme unanimement condamné par le sénat. Mais ce qui
suit était bien plus hardi et bien plus périlleux. Devant les questions
pressantes de Laelius, il ne se départit pas de sa fermeté : il répondit que,
même pour cela, au moindre signe de Gracchus, il aurait obéi, Qui l'aurait tenu
pour criminel, s'il n'avait rien dit ? Qui ne l'aurait même trouvé sage, s'il
eût parlé selon l'intérêt du moment ? Mais Blosius ne voulut chercher à sauver
sa vie, ni par un silence irréprochable, ni par un langage habile : c'est qu'il
craignait de manquer, si peu que ce fût, au souvenir d'une amitié malheureuse.
(An de R. 621.)
2. Dans la même famille, d'autres exemples se présentent d'une amitié aussi
courageuse et aussi ferme. Alors que les projets de C. Gracchus étaient déjà
ruinés, ses affaires perdues sans ressource, que toute sa conspiration faisait
l'objet d'une vaste enquête et que lui-même était réduit à un complet abandon,
seuls deux de ses amis, Pomponius et Laetorius, le garantirent, en le couvrant
de leur corps, contre une pluie de traits qu'on jetait sur lui de tous côtés.
L'un d'eux, Pomponius, pour faciliter son évasion, arrêta quelque temps par une
lutte énergique, à la porte des Trois Horaces, la foule lancée à sa poursuite.
Tant qu'il eut un souffle de vie, on ne put le faire reculer ; mais enfin il
succomba sous le nombre des blessures. Alors seulement et en résistant encore,
j'imagine, même au delà de la mort, il livra passage à la foule par-dessus son
cadavre. Quant à Laetorius il se posta sur le pont de bois et jusqu'au passage
de Gracchus, il en défendit l'entrée avec toute l'ardeur de son courage. Accablé
enfin par le nombre, il tourna son épée contre lui-même et d'un seul élan se
jeta au fond du Tibre. Sur ce pont, où Horatius Coclès avait jadis prouvé son
amour pour sa patrie entière, il donna, en faveur d'un seul homme, un égal
témoignage d'attachement et y ajouta le sacrifice volontaire de sa vie. (An de
R. 632.)
Quels excellents soldats auraient pu avoir les deux Gracques s'ils eussent voulu
marcher sur les traces de leur père et de leur aïeul maternel ! Avec quelle
ardeur, avec quelle persévérance les Blosius, les Pomponius, les Laetorius
n'auraient-ils pas contribué à leurs victoires et à leurs triomphes, eux qui
s'associèrent si vaillamment à une entreprise insensée ! Ils suivirent sous de
tristes auspices la destinée d'un ami ; mais plus leur exemple fut malheureux,
mieux il atteste leur fidélité à un noble sentiment.
3. L. Réginus, à le juger d'après la loyauté que réclame toute fonction
publique, mérite les plus violents reproches de la postérité ; mais, à ne
considérer que le témoignage qu'il a donné d'une amitié fidèle, il faut lui
laisser cette paix que l'on trouve dans une conscience irréprochable, comme dans
un port tranquille. Il était tribun du peuple, lorsque Cépion fut jeté en prison
comme responsable de la destruction de notre armée par les Cimbres et les
Teutons. Ne tenant compte que de sa vieille et étroite amitié, il le délivra de
prison et ne voulut pas borner là son rôle d'ami, au point qu'il l'accompagna
même dans sa fuite. O amitié, divinité puissante et invincible ! La république
arrêtait Cépion et ta main le lui arrachait ; les lois exigeaient que le tribun
revendiquât son inviolabilité et tu lui ordonnais de s'exiler ; mais tu
commandes avec tant de douceur qu'il préféra la peine de l'exil à sa
magistrature. (An de R. 648.)
4. Voilà un admirable effet de ton pouvoir ; mais l'exemple suivant est bien
plus digne d'éloge. Vois à quel point tu as porté la constance de T. Volumnius
dans son attachement à son ami, sans que la république eût à en souffrir. Né
d'une famille de chevaliers, il avait été intimement lié avec M. Lucullus. Quand
M. Antoine eut fait mourir ce dernier pour avoir été du parti de Brutus et de
Cassius, Volumnius, bien qu'il eût toutes facilités pour fuir, resta attaché au
corps inanimé de son ami, fondant en larmes et poussant des gémissements au
point d'attirer sur lui, par l'excès de son affection, une mort semblable. En
effet, la violence et la persistance de ses plaintes le firent amener devant
Antoine. Une fois en sa présence : "Général, dit-il, fais-moi mourir tout de
suite sur le corps de Lucullus ; je ne dois pas lui survivre après l'avoir
poussé à cette guerre malheureuse." Peut-on voir une affection plus fidèle ? Il
détourna de la mémoire de son ami la haine de l'ennemi, il abrégea sa propre vie
en se donnant comme l'instigateur de son acte et, pour le rendre plus digne de
sympathie, il s'appliqua à déplaire lui-même davantage. Il n'eut pas de peine à
persuader Antoine ; conduit à l'endroit désiré, il baisa avec empressement la
main de Lucullus, prit sa tête détachée du tronc et gisant dans la poussière,
l'appliqua sur sa poitrine, puis courba la tête pour la présenter au glaive du
vainqueur. (An de R. 711.)
Que la Grèce vienne maintenant parler de Thésée secondant les amours impies de
Pirithous : c'est une imposture que de faire de tels récits, et une sottise d'y
croire. Dans le spectacle de deux amis qui mêlent leur sang, confondent leurs
blessures et se suivent de si près dans la mort, je reconnais les signes
véridiques d'une amitié romaine. Mais là, je n'aperçois que les inventions
pleines de merveilleux d'un peuple qui aime les fictions.
5. L. Pétronius réclame avec raison une part de ces louanges. A qui a montré le
même courage dans la pratique de l'amitié revient la même mesure de gloire.
D'une origine très humble, il était parvenu avec l'aide de P. Caelius au rang de
chevalier et à des grades brillants dans l'armée. N'ayant pas eu d'occasion de
manifester sa reconnaissance dans la prospérité, il en trouva une dans un cruel
revirement de la fortune et il acquitta sa dette avec une extrême fidélité. Le
consul Octavius avait confié à Caelius le commandement de Plaisance. A la prise
de cette place par l'armée de Cinna, Caelius, déjà assez vieux et gravement
malade, appréhendant de tomber au pouvoir de l'ennemi, demanda à Pétronius le
secours de son bras. Celui-ci s'efforça vainement de le détourner de sa
résolution, mais cédant à la persistance de ses prières, il le tua et se tua
lui-même sur le corps de son ami : il ne voulut pas survivre à celui auquel il
devait entièrement son élévation aux dignités. Ainsi, la crainte du déshonneur
causa la mort de Caelius, et un tendre attachement, celle de son ami. (An de R.666.)
6. A Pétronius il faut joindre Servius Térentius, quoiqu'il n'ait pas réussi,
comme il le désirait, à mourir pour son ami. On doit le juger sur son intention
qui était belle, non sur l'effet qui fut vain ; car, s'il n'avait dépendu que de
lui, il sauvait D. Brutus de la mort en se sacrifiant lui-même. Celui-ci, après
s'être échappé de Modène, apprenant qu'il était venu des cavaliers pour lui
donner la mort, s'était réfugié dans un lieu obscur et cherchait à dérober sa
tête à un juste châtiment. Déjà sa retraite avait été forcée. Térentius, par un
mensonge que lui inspira son dévouement et auquel l'obscurité elle-même se
prêtait, se donna pour Brutus et s'offrit aux coups des cavaliers ; mais il fut
reconnu par Furius qui était chargé de la punition de Brutus et il ne put pas
détourner le châtiment de la tête de son ami en se faisant tuer à sa place.
Ainsi la fortune le força à vivre malgré lui. (An de R. 710.)
7. Laissons l'amitié sous l'aspect dur et austère que lui donne une telle
fermeté et considérons-la sous des traits riants et calmes. Tirons-la d'un
milieu tout rempli de larmes, de gémissements et de meurtres pour la mettre en
une place plus digne d'elle, dans le séjour du bonheur, environnée de tout
l'éclat du crédit, des honneurs et de l'opulence. Sortez des demeures que l'on
croit assignées aux âmes vertueuses, toi, Décimus Laelius, et toi, M. Agrippa,
unis tous deux par une amitié aussi fidèle qu'heureuse, l'un au plus grand des
hommes, l'autre au plus grand des dieux. Amenez à la lumière avec vous cette
foule de bienheureux qui, vous prenant pour chefs et suivant l'étendard de la
fidélité la plus pure, ont brillamment servi en se couvrant de gloire et de
lauriers. Votre constance, votre intrépidité dans le dévouement, votre
impénétrable secret, votre vigilance constamment en éveil et votre affection
pour ainsi dire toujours de garde autour de l'honneur et de la vie de vos amis,
enfin les fruits si abondants de tant de vertus, tout cela amènera la postérité
à pratiquer avec plus de plaisir et de conscience les devoirs de l'amitié.
EXEMPLES ÉTRANGERS.
1. Mon esprit ne peut se détacher des exemples de notre histoire nationale ;
mais la bonne foi romaine m'invite à raconter aussi les belles actions des
étrangers. Damon et Phintias, initiés aux mystères de la philosophie
pythagoricienne, étaient unis d'une amitié fidèle. L'un d'eux, ayant été
condamné à mort par Denys de Syracuse, avait obtenu de lui un délai pour aller
dans sa famille mettre ordre à ses affaires avant de mourir. L'autre n'hésita
pas à se livrer au tyran comme caution de son retour. Ainsi échappait au danger
de mort celui qui tout à l'heure avait le glaive suspendu sur sa tête et le même
coup menaçait celui qui aurait pu vivre en pleine sécurité. Tout le monde et
principalement Denys attendaient avec curiosité l'issue de cette aventure
étrange et pleine de risques. Le jour fixé approchait et le condamné ne revenait
pas. Alors chacun taxait de folie celui qui s'était porté garant de sa promesse
avec tant d'imprudence ; mais lui, affirmait hautement qu'il était sans
inquiétude sur la fidélité de son ami. Or à l'instant même où arrivait l'heure
marquée par Denys, arriva aussi celui qui avait accepté la convention. Plein
d'admiration pour le caractère des deux amis, le tyran fit grâce en
considération d'une telle fidélité ; il leur demanda même de vouloir bien
l'admettre en tiers dans leur amitié, en leur promettant une affection égale à
la leur. L'amitié a-t-elle tant de force ? Oui, inspirer le mépris de la mort,
faire oublier le charme de la vie, désarmer la cruauté, changer la haine en
amour, substituer les bienfaits aux supplices, voilà bien ce que sont ses
effets. Tous ces miracles méritent presque autant de respect que le culte des
dieux immortels : car la religion assure le salut des Etats et l'amitié, celui
des particuliers ; et comme la première a pour demeure les temples augustes,
celle-ci a dans les coeurs fidèles pour ainsi dire autant de sanctuaires tout
remplis d'une âme divine.
2. Tels étaient sur l'amitié les sentiments d'Alexandre. Quand il eut pris le
camp de Darius, où étaient réunis tous les parents de ce prince, il vint,
accompagné de son cher Héphestion, leur apporter des paroles de consolation.
Réconfortée par sa visite, la mère de Darius qui était étendue à terre, releva
la tête et, à la vue d'Héphestion qui était d'une taille et d'une beauté
imposantes, elle se jeta à ses pieds à la manière des Perses et le salua en le
prenant pour Alexandre. Avertie de sa méprise et toute tremblante, elle
cherchait des paroles pour s'excuser. "Il n'y a pas là, dit Alexandre, de quoi
se troubler car Héphestion est un autre Alexandre." (Av. J.-C. 333.) Qui des
deux doit-on louer davantage pour ce mot ? Celui qui a su le trouver ? ou celui
qui a eu l'honneur de s'entendre ainsi appeler ? Ce roi aux vastes pensées, dont
les victoires et les ambitions s'étendaient déjà au monde entier, donna en ce
peu de mots à son compagnon d'armes la moitié de sa propre grandeur. O glorieuse
parole ! présent aussi honorable pour celui qui le fit que pour celui qui le reçut !
J'ai aussi pour mon compte de bonnes raisons de rendre hommage à une telle
amitié ; car j'ai moi-même éprouvé l'affection toujours agissante d'un des
hommes les plus illustres et les plus éloquents. Je ne crains pas qu'il y ait
quelque inconvenance à dire que mon cher Pompée était pour moi comme un
Alexandre, puisque son Héphestion fut pour lui un autre lui-même. Quant à moi,
je mériterais les plus graves reproches, si, dans cette revue des exemples d'une
fidèle et généreuse amitié, je ne faisais pas mention de celui sur le coeur
duquel, comme sur le coeur d'un père affectueux, j'ai trouvé la force dans la
prospérité et le calme dans le malheur, celui à qui je dois, sans avoir rien
demandé, tous les progrès de ma fortune, celui dont la faveur m'a protégé contre
les coups du sort, et qui, par ses directions personnelles, m'a fait mettre dans
mes travaux littéraires plus de clarté et de vie. Aussi, en perdant le meilleur
des amis, j'ai donné une joie à quelques-uns de mes ennemis. Sans doute parce
que les avantages que me valait cette amitié leur étaient une torture. Non que
j'eusse mérité leur haine, car j'ai fait profiter de mon faible crédit ceux qui
ont voulu en user. Mais aucun bonheur, quelque vertu qui s'y ajoute, ne saurait
échapper aux morsures de la méchanceté. Où trouver un asile contre certaines
gens ? Quelles marques d'infortune pourront les apaiser et les empêcher de se
réjouir et de triompher des malheurs d'autrui, comme ils feraient de leurs
bonheurs personnels. Nos pertes, semble-t-il, font leur richesse, nos misères
leur opulence et notre mort leur immortalité. Mais jusques à quand
insulteront-ils aux disgrâces d'autrui sans en éprouver eux-mêmes ? Je m'en
remets sur ce point à l'inconstance des choses humaines qui châtie si bien
l'orgueil.
| [4,7] VII. De amicitiae uinculo.
4.7.init. Contemplemur nunc amicitiae uinculum potens et praeualidum neque ulla
ex parte sanguinis uiribus inferius, hoc etiam certius et exploratius, quod
illud nascendi sors, fortuitum opus, hoc unius cuiusque solido iudicio inchoata
uoluntas contrahit. itaque celerius sine reprehensione propinquum auersere quam
amicum, quia altera diremptio non utique iniquitatis, altera utique leuitatis
crimini subiecta est: cum enim deserta sit futura uita hominis nullius amicitiae
cincta praesidio, tam necessarium subsidium temere adsumi non debet, semel autem
recte adprehensum sperni non conuenit. sincerae uero fidei amici praecipue in
aduersis rebus cognoscuntur, in quibus quidquid praestatur totum a constanti
beniuolentia proficiscitur. felicitatis cultus maiore ex parte adulatione quam
caritate erogatur, certe suspectus est perinde ac plus semper petat quam
inpendat. accedit huc, quod infractae fortunae homines magis amicorum studia
desiderant uel praesidii uel solacii gratia: nam laeta quidem et prospera
negotia, utpote cum diuina subfragatione foueantur, humana minus indigent.
tenacius igitur eorum nomina posteritatis memoria adprehendit, qui aduersos
casus amicorum non deseruerunt quam qui prosperum uitae cursum comitati sunt.
nemo de Sardanapalli familiaribus loquitur, Orestes Pylade paene amico quam
Agamemnone notior est patre, si quidem illorum amicitia in consortione
deliciarum et luxuriae contabuit, horum durae atque asperae condicionis
sodalicium ipsarum miseriarum experimento enituit. sed quid externa attingo, cum
domesticis prius liceat uti?
4.7.1 Inimicus patriae fuisse Ti- Gracchus existimatus est, nec inmerito, quia
potentiam suam saluti eius praetulerat. quam constantis tamen fidei amicum etiam
in hoc tam prauo proposito C- Blossium Cumanum habuerit operae pretium est
cognoscere. hostis iudicatus, ultimo supplicio adfectus, sepulturae honore
spoliatus beniuolentia tamen eius non caruit: nam cum senatus Rupilio et Laenati
consulibus mandasset ut in eos, qui cum Graccho consenserant, {more} maiorum
animaduerterent, et ad Laelium, cuius consilio praecipue consules utebantur,
pro se Blossius deprecatum uenisset familiaritatisque excusatione uteretur,
atque is dixisset: 'quid? si te Gracchus templo Iouis optimi maximi faces
subdere iussisset, obsecuturusne illius uoluntati propter istam, quam iactas,
familiaritatem fuisti?' 'numquam istud' inquit 'Gracchus imperasset'. satis,
immo etiam nimium: totius namque senatus consensu damnatos eius mores
defendere ausus est. uerum quod sequitur multo audacius multoque periculosius:
conpressus enim perseueranti interrogatione Laeli in eodem constantiae gradu
stetit seque etiam hoc, si modo Gracchus annuisset, facturum respondit. quis
illum sceleratum putasset fuisse, si tacuisset? quis non etiam sapientem, si pro
necessitate temporis locutus esset? at Blossius nec silentio honesto nec
prudenti sermone salutem suam, ne qua ex parte infelicis amicitiae memoriam
desereret, tueri uoluit.
4.7.2 In eadem domo aeque robusta constantis amicitiae exempla oboriuntur:
prostratis enim iam et perditis C- Gracchi consiliis rebusque, cum tota eius
conspiratio late quaereretur, desertum omni auxilio duo tantum amici Pomponius
et Laetorius ab infestis et undique ruentibus telis oppositu corporum suorum
texerunt. quorum Pomponius, quo is facilius euaderet, concitatum insequentium
agmen in porta trigemina aliquamdiu acerrima pugna inhibuit nec uiuus pelli
potuit, sed multis confectus uulneribus transitum eis super cadauer suum, credo
etiam post fata inuitus, dedit. Laetorius autem in ponte sublicio constitit et
eum, donec Gracchus transiret, ardore spiritus sui saepsit ac ui iam
multitudinis obrutus conuerso in se gladio celeri saltu profundum Tiberis
petiit, quamque in eo ponte caritatem toti patriae Horatius Cocles exhibuerat,
unius amicitiae adiecta uoluntaria morte praestitit. quam bonos Gracchi, si aut
patris aut materni aui sectam uitae ingredi uoluissent, habere milites
potuerant! quo enim impetu, qua perseuerantia animi Blossius et Pomponius et
Laetorius tropaea ac triumphos eorum adiuuissent, furiosi conatus tam strenui
comites, sinistris quidem auspiciis amicitiae condicionem secuti, sed quo
miseriora, hoc certiora fideliter cultae {nobilitatis} exempla.
4.7.3 L- autem Reginus, si ad debitam publico ministerio sinceritatem exigatur,
posteritatis conuicio lacerandus, si amicitiae fido pignore aestimetur, in
optimo laudabilis conscientiae portu relinquendus est: tribunus enim plebis
Caepionem in carcerem coniectum, quod illius culpa exercitus noster a Cimbris et
Teutonis uidebatur deletus, ueteris artaeque amicitiae memor publica custodia
liberauit nec hactenus amicum egisse contentus etiam fugae eius comes accessit.
pro magnum et inexuperabile tuum, numen, amicitia! cum ex altera parte res
publica manum iniceret, ex altera tua illum dextera traheret, et illa ut
sacrosanctus esse uellet exigeret, tu exilium indiceres adeo blando uteris
imperio supplicium honori praetulit.
4.7.4 Admirabile hoc opus tuum, sed quod sequitur aliquanto laudabilius:
recognosce enim quo usque Volumni constantem erga amicum suum caritatem sine
ullarei publicae iniuria euexeris. qui ortus equestri loco, cum M- Lucullum
familiariter coluisset eumque M- Antonius, quia Bruti et Cassii partes secutus
fuerat, interemisset, in magna fugiendi licentia exanimi amico adhaesit hucusque
in lacrimas et gemitus profusus, ut nimia pietate causam sibi mortis arcesseret:
nam propter praecipuam et perseuerantem lamentationem ad Antonium pertractus
est. cuius postquam in conspectu stetit, 'iube me' inquit, 'imperator, protinus
ad Luculli corpus ductum occidi: neque enim absumpto illo superesse debeo, cum
ei infelicis militiae auctor extiterim'. quid hac fidelius beniuolentia? mortem
amici hostis odio leuauit, uitam suam consilii crimine astrinxit, quoque illum
miserabiliorem redderet, se fecit inuisiorem. nec difficiles Antoni aures habuit
ductusque, quo uoluerat, dexteram Luculli auide osculatus, caput, quod abscisum
iacebat, sublatum pectori suo adplicauit ac deinde demissam ceruicem uictori
gladio praebuit. loquatur Graecia Thesea nefandis Pirithoi amoribus suscribentem
Ditis se patris regnis commisisse: uani est istud narrare, stulti credere.
mixtum cruorem amicorum et uulneribus innexa uulnera mortique inhaerentem mortem
uidere, haec sunt uera Romanae amicitiae indicia, illa gentis ad fingendum
paratae monstro similia mendacia.
4.7.5 L- quoque Petronius huiusce laudis consortionem merito uindicat: paria
enim in cultu amicitiae auso par gloriae portio adserenda est. admodum humili
loco natus ad equestrem ordinem et splendidae militiae stipendia P. Caeli
beneficio peruenerat. cui gratum animum, quia laeta in materia exhibere non
contigerat, in ea, quam inicam fortuna esse uoluit, cum multa fide praestitit.
erat ob Octauio consule Placentiae praepositus Caelius. qua {a} Cinnano exercitu
capta et senior iam et graui ualitudine adfectus, ne in potestatem hostium
ueniret, ad auxilium dexterae Petroni confugit. quem is ab incepto consilio
frustra conatus abstrahere in isdem perseuerantem precibus interemit caedique
eius suam iunxit, ne eo iacente, per quem omnia dignitatis incrementa adsecutus
fuerat, superesset. ita alterius fato uerecundia, alterius pietas causam
praebuit.
4.7.6 Iungendus Petronio Ser- Terentius est, quamquam ei, sicut cupierat, pro
amico suo perire {non} contigit: incepto namque egregio, non inrito euentu
aestimari debet, quia, quantum in illo fuit, et ipse extinctus est et D- Brutus
periculum euasit mortis. qui fugiens a Mutina, ut ad se interficiendum ab
Antonio missos equites aduenisse cognouit, quodam in loco iustae poenae debitum
spiritum tenebris furari conabatur, eoque iam facta inruptione Terentius fideli
mendacio obscuritate ipsa suffragante Brutum se esse simulauit et corpus suum
trucidandum equitibus obiecit. uerum cognitus a Furio, cui Brutianae ultionis
officium mandatum fuerat, nece sua amici supplicium discutere non potuit. sic
inuitus fortuna cogente uixit.
4.7.7 Ab hoc horrido et tristi pertinacis amicitiae ad laetum et serenum uultum
transeamus atque inde eam euocatam, ubi omnia lacrimis, gemitu, caedibus
fuerant referta, in eo, quo dignior est, felicitatis domicilio conlocemus,
gratia, honore abundantissimisque opibus fulgentem. orere igitur ab illa, quae
sanctorum umbris dicata esse creditur, sede hinc Decime Laeli, illinc M-
Agrippa, alter uirorum, deorum alter maximum amicum et certa mente et secundis
ominibus sortiti, totumque beatae turbae gregem, qui uestro ductu ueneranda
sincerae fidei stipendia laudibus et praemiis onustus peregit, in lucem uobiscum
protrahite: uestros enim constantis animos, uestra strenua ministeria, uestram
inexpugnabilem taciturnitatem proque dignitate et salute amicorum perpetuam
excubationem et stationem beniuolentiae et rursus harum rerum uberrimos fructus
posterior intuens aetas in excolendo iure amicitiae qua libentius qua etiam
religiosius erit operata.
4.7.ext.1 Haeret animus in domesticis, sed aliena quoque bene facta referre
Romanae urbis candor hortatur. Damon et Phintias Pythagoricae prudentiae sacris
initiati tam fidelem inter se amicitiam iunxerant, ut, cum alterum ex his
Dionysius Syracusanus interficere uellet, atque is tempus ab eo, quo prius quam
periret domum profectus res suas ordinaret, impetrauisset, alter uadem se pro
reditu eius tyranno dare non dubitaret. solutus erat periculo mortis qui modo
gladio ceruices subiectas habuerat: eidem caput suum subiecerat cui securo
uiuere licebat. igitur omnes et in primis Dionysius nouae atque ancipitis rei
exitum speculabantur. adpropinquante deinde finita die nec illo redeunte unus
quisque stultitiae tam temerarium sponsorem damnabat. at is nihil se de amici
constantia metuere praedicabat. eodem autem momento et hora a Dionysio
constituta et eam qui acceperat superuenit. admiratus amborum animum tyrannus
supplicium fidei remisit insuperque eos rogauit ut se in societatem amicitiae
tertium sodalicii gradum mutua culturum beniuolentia reciperent. hascine uires
amicitiae? mortis contemptum ingenerare, uitae dulcedinem extinguere,
crudelitatem mansuefacere, odium in amorem conuertere, poenam beneficio pensare
potuerunt. quibus paene tantum uenerationis quantum deorum inmortalium
caerimoniis debetur: illis enim publica salus, his priuata continetur, atque ut
illarum aedes sacra domicilia, harum fida hominum pectora quasi quaedam sancto
spiritu referta templa sunt.
4.7.ext.2 Quod ita esse rex Alexander sensit. Darei castris, in quibus omnes
necessarii eius erant, potitus Hephaestione gratissimo sibi latus suum tegente
ad eos adloquendos uenit. cuius aduentu mater Darei recreata humi prostratum
caput erexit Hephaestionemque, quia et statura et forma praestabat, more
Persarum adulata tamquam Alexandrum salutauit. admonita deinde erroris per
summam trepidationem excusationis uerba quaerebat. cui Alexander 'nihil est'
inquit 'quod hoc nomine confundaris: nam et hic Alexander est'. utri prius
gratulemur? qui hoc dicere uoluit an cui audire contigit? maximi enim animi rex
et iam totum terrarum orbem aut uictoriis aut spe conplexus tam paucis uerbis se
cum comite suo partitus est. o donum inclytae uocis danti pariter atque
accipienti speciosum! quod priuatim quoque merito ueneror clarissimi ac
disertissimi uiri promptissimam erga me beniuolentiam expertus. nec metuo ne
parum conueniat mihi Pompeium meum instar esse Alexandri, cum illi Hephaestio
suus alter fuerit Alexander. ego uero grauissimo crimini sim obnoxius,
constantis et benignae amicitiae exempla sine ulla eius mentione transgressus,
cuius in animo uelut in parentum amantissimorum pectore laetior uitae meae
status uiguit, tristior adquieuit, a quo omnium commodorum incrementa ultro
oblata cepi, per quem tutior aduersus casus steti, qui studia nostra ductu et
auspiciis suis lucidiora et alacriora reddidit. itaque paui inuidiam quorundam
optimi amici iactura, uidelicet quia fructu torseram, non quidem meo merito,
gratiam meam, quantacumque fuit, cum his, qui ea uti uoluerunt, partitus. uerum
nulla tam modesta felicitas est, quae malignitatis dentes uitare possit. et quo
secessu quosdam fugeris aut quibus infulis misericordiae permulseris, ne alienis
malis perinde ac bonis suis laetentur et gestiant? diuites sunt aliorum
iacturis, locupletes calamitatibus, immortales funeribus. sed illi quatenus
alienis incommodis suorum adhuc expertes insultent optima uindex insolentiae
uarietas humanae condicionis uiderit.
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