Itinera Electronica
Du texte à l'hypertexte

Apulée, A propos du Dieu de Socrate.

Chapitre XXII-XXIV

  Chapitre XXII-XXIV

[22] Mais dites, si vous l'osez : Je ne sais pas vivre comme Socrate, comme Platon, comme Pythagore, et je n'en rougis point. Vous n'oseriez jamais le dire. Et, chose étrange ! ce qu'on ne veut pas paraître ignorer, on néglige de l'apprendre; on recule à la fois devant l'étude et devant l'ignorance de cet art ! Faites le compte des dépenses de chaque jour, vous en trouverez beaucoup de trop fortes et d'inutiles, et vous ne trouverez rien d'employé pour vous, c'est-à-dire, pour le culte de votre démon, culte qui n'est autre chose que la sainte pratique de la philosophie. Les hommes bâtissent de magnifiques maisons de campagne; ils ornent splendidement leurs palais, ils grossissent le nombre de leurs esclaves; mais dans tout cela, dans cette abondance, il y a quelque chose qui fait honte : c'est le maître lui-même. Et ce n'est pas à tort : ils rassemblent des richesses, et leur vouent un culte; et eux-mêmes restent ignorants, grossiers et sans culture. Voyez ces édifices dans lesquels ils ont dépensé tout leur patrimoine : rien n'est plus riant, plus splendide ; ce sont des villas aussi grandes que des cités, des maisons ornées comme des temples, des valets nombreux et coiffés avec recherche, des meubles superbes, un luxe éblouissant; tout est somptueux, tout est magnifique, excepté le maître lui-mème. Lui seul, comme Tantale, est pauvre : au milieu de ses richesses, il manque de tout; il n'a pas envie d'un fruit qui lui échappe, ou soif d'une eau trompeuse; mais il est altéré, il a faim du vrai bonheur, c'est-à-dire d'une vie calme et d'une heureuse sagesse. Il ne sait pas que l'on examine les riches comme les chevaux que l'on veut acheter. [22] XXII. At enimuero dic, sodes: "nescio bene uiuere, ut Socrates, ut Plato, ut Pythagoras uixerunt, nec pudet me nescire bene uiuere"; numquam hoc dicere audebis. Sed cumprimis mirandum est, quod ea, quae minime uideri uolunt nescire, discere tamen neglegunt et eiusdem artis disciplinam simul et ignorantiam detrectant. Igitur cotidiana eorum aera dispungas: inuenias in rationibus multa prodige profusa et in semet nihil, in sui dico daemonis cultum, qui cultus non aliud quam philosophiae sacramentum est. Plane quidem uillas opipare exstruunt et domos ditissime exornant et familias numerosissime conparant. Sed in istis omnibus tanta adfluentia rerum nihil est praeterquam ipse dominus pudendum; nec iniuria: cumulata enim habent, quae sedulo percolunt, ipsi autem horridi, indocti incultique circumeunt. Igitur illa spectes, in quae patrimonia sua profuderunt: amoenissima et exstructissima et ornatissima deprehendas, uillas aemulas urbium conditas, domus uice templorum exornatas, familias numerosissimas et calamistratas, opiparam supellectilem, omnia adfluentia, omnia opulentia, omnia ornata praeter ipsum dominum, qui solus Tantali uice in suis diuitiis inops, egens, pauper non quidem fluentum illud fugitiuum captat et fallacis undae sitit, sed uerae beatitudinis, id est secundae uitae et prudentiae fortunatissimae, esurit et sitit. Quippe non intellegit aeque diuites spectari debere ut equos mercamur.

[23] Alors on ne considère pas le harnois du cheval, ni la selle, ni les ornements qui brillent à sa tête, ni les rênes parsemées d'or, d'argent et de pierreries, ni la richesse et l'art des objets qui entourent son cou, ni la ciselure de son frein, ni l'éclat et la dorure de ses sangles : mais on écarte tout cela, c'est le cheval nu que l'on regarde ; on examine son corps, son ardeur, la noblesse de sa marche, la rapidité de sa course et la force de ses reins. On regarde d'abord si, avant tout, "Il a le ventre court, l'encolure hardie, Une tête effilée, une croupe arrondie, Si l'on voit son poitrail de muscles se gonfler." Ensuite, si l'épine dorsale est double; car nous voulons qu'il ait le mouvement rapide et doux. Pareillement, dans l'appréciation de l'homme, écartez tout ce qui lui est étranger; examinez l'homme seul, réduit à lui-même, pauvre, comme mon Socrate. Au reste, j'appelle étranger à l'homme ce qu'il doit à ses parents et à la fortune; car tout cela n'entre pas dans mon admiration pour Socrate. La noblesse, les aïeux, la généalogie, les richesses enviées, tout cela, je le répète, est étranger. Cette gloire de la naissance vient d'un aïeul qui fut tel que son petit-fils n'eût pas à rougir de lui. Il en est de même des autres avantages que vous pourriez énumérer. Cet homme est noble; vous louez ses parents. Il est riche; je ne crois pas à la fortune. Je ne fais pas plus de cas du reste. Il est vigoureux; la maladie peut l'épuiser. Il est leste; il deviendra vieux. Il est beau; attendez un peu, et il ne le sera plus. Mais si vous dites, il a étudié les beaux-arts, il est très instruit, il est aussi sage qu'un homme peut l'être, il est prudent ; voilà qu'enfin vous louez l'homme lui-même. Tout cela n'est point un héritage de ses pères, ni un présent du hasard, ni le résultat éphémère d'un suffrage, ni quelque chose qui s'altère avec le corps ou qui change avec l'âge : ce sont les seuls avantages de mon Socrate, et c'est pour cela qu'il dédaignait la possession des autres. [23] XXIII. Neque enim in emendis equis phaleras consideramus et baltei polimina inspicimus et ornatissimae ceruicis diuitias contemplamur, si ex auro et argento et gemmis monilia uariegata dependent, si plena artis ornamenta capiti et collo circumiacent, si frena caelata, si ephippia fucata, si cingula aurata sunt. Sed istis omnibus exuuiis amolitis equum ipsum nudum et solum corpus eius et animum contemplamur, ut sit et ad speciem honestus et ad cursuram uegetus et ad uecturam ualidus: iam primum in corpore si sit argutum caput, breuis aluus obesaque terga luxuriatque toris animosum pectus honesti; praeterea si duplex agitur per lumbos spina: uolo enim non modo perniciter uerum etiam molliter peruehat. Similiter igitur et in hominibus contemplandis noli illa aliena aestimare, sed ipsum hominem penitus considera, ipsum ut meum Socratem pauperem specta. Aliena autem uoco, quae parentes pepererunt et quae fortuna largita est. Quorum nihil laudibus Socratis mei admisceo, nullam generositatem, nullam prosapiam, nullos longos natales, nullas inuidiosas diuitias. Haec enim cuncta, ut dico, aliena sunt. Sat Parthaonio gloriae est, qui talis fuit, ut eius nepotem non puderet. Igitur omnia similiter aliena numeres licebit; "generosus est": parentes laudas. "Diues est": non credo fortunae. Nec magis ista adnumero: "ualidus est": aegritudine fatigabitur. "Pernix est": stabit in senectute. "Formosus est": exspecta paulisper et non erit. "At enim bonis artibus doctus et adprime est eruditus et, quantum licet homini, sapiens et boni consultus": tandem aliquando ipsum uirum laudas. Hoc enim nec a patre hereditarium est nec a casu pendulum nec a suffragio anniculum nec a corpore caducum nec ab aetate mutabile. Haec omnia meus Socrates habuit et ideo cetera habere contempsit.

[24] Que cela ne vous excite-t-il à l'étude de la sagesse ! Vous n'entendriez plus mêler à vos louanges rien qui vous fût étranger; et celui qui voudrait vous louer serait forcé de dire de vous ce qu'Accius, au commencement de son Philoctète, a dit d'Ulysse : "Héros glorieux, sorti d'une patrie obscure; toi dont le nom est célèbre et l'âme pleine de sagesse; toi qui guidas les Grecs, et sus les venger d'Ilion; fils de Laërte ---." Il ne parle de son père qu'en dernier lieu; vous n'avez entendu que des louanges qui lui soient personnelles; aucune d'elles ne revient à Laërte, ni à Anticlée, ni à Arcésius : l'éloge tout entier appartient à Ulysse. Homère, parlant de ce héros, n'en dit pas autre chose; Il lui donne pour compagne la prudence, désignée, selon la coutume des poètes, sous le nom de Minerve. C'est avec elle qu'il surmonte tous les obstacles et tous les dangers; il pénètre dans l'antre du Cyclope, mais il en sort; il voit les boeufs du Soleil, mais il n'y touche pas; il descend dans les enfers, mais il remonte sur la terre : c'est encore avec la sagesse qu'il franchit Scylla sans être entraîné ; qu'il tourne dans le gouffre de Charybde sans être englouti; qu'il boit la coupe de Circé sans être métamorphosé; qu'il aborde chez les Lotophages sans y rester; qu'il entend les Sirènes sans les approcher. [24] XXIV. Quin ergo et tu ad studium sapientiae te ingeris uel propere? saltem, ut nihil alienum in laudibus tuis audias, sed ut, qui te uolet nobilitare, aeque laudet, ut Accius Vlixen laudauit in Philocteta suo, in eius tragoediae principio: inclite, parua prodite patria, nomine celebri claroque potens pectore, Achiuis classibus auctor, grauis Dardaniis gentibus ultor, Laertiade? Nouissime patrem memorat. Ceterum omnes laudes eius uiri audisti: nihil inde nec Laertes sibi nec Anticlia nec Arcisius uindicat: Haec tota, ut uides, laudis huius propria Vlixi possessio est. Nec aliud te in eodem Vlixe Homerus docet, qui semper ei comitem uoluit esse prudentiam, quam poetico ritu Mineruam nuncupauit. Igitur hac eadem comite omnia horrenda subiit, omnia aduersa superauit. Quippe ea adiutrice Cyclopis specus introiit, sed egressus est; Solis boues uidit, sed abstinuit; ad inferos demeauit et ascendit; eadem sapientia comite Scyllam praeternauigauit nec ereptus est; Charybdi consaeptus est nec retentus est; Circae poculum bibit nec mutatus est; ad Lotophagos accessit nec remansit; Sirenas audiit nec accessit.


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Dernière mise à jour : 3-9-2004