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Du texte à l'hypertexte

Cicéron, Des devoirs, Livre II

Chapitre XXI-XXV

  Chapitre XXI-XXV

[2,21] XXI. - Après avoir parlé de ce genre de bienfaits qui s'adresse aux particuliers, nous allons nous occuper de ceux qui se rapportent à l'ensemble des citoyens, c'est-à-dire à la chose publique. Dans cette classe même, il en est qui se répandent seulement sur le corps des citoyens, d'autres qui ont aussi de bons effets pour les particuliers, et ce sont les plus appréciés. Tâchons, d'une manière générale, de nous rendre utiles et à l'État et aux particuliers, il ne faut pas négliger les intérêts de ces derniers, mais prenons soin que ce que nous ferons pour eux soit avantageux à l'État ou du moins ne puisse lui nuire. Caius Gracchus faisait de grandes distributions de blé et il épuisait ainsi le trésor public. M. Octavius, par des largesses plus mesurées, sut ménager l'État tout en donnant à la plèbe le nécessaire : il concilia donc l'intérêt public et celui des citoyens secourus. Dans l'administration de la chose publique, il faut veiller avant tout à ce que nul ne soit dépouillé de son bien et à ce que les particuliers n'aient pas à souffrir d'un empiétement de l'État. Philippe, dans son tribunat, prit donc une initiative néfaste quand il proposa une loi agraire; il est vrai qu'il la laissa rejeter sans résistance et en cela fit preuve d'une très grande modération, mais il n'en tint pas moins un langage fort démagogique, en particulier quand il dit « qu'il n'y avait pas dans Rome deux mille hommes jouissant d'une fortune ». Propos criminel puisqu'il tend à l'égalité des biens, la pire des calamités. La raison principale pour laquelle des sociétés politiques se sont constituées est en effet la conservation par chacun de son avoir. Il est vrai que par nature les hommes sont portés à se grouper, mais c'est dans l'espoir que leurs richesses seront bien gardées qu'ils ont cherché l'abri des cités.
Il faut avoir soin aussi de ne pas recourir à l'impôt, comme la pénurie du trésor public et la fréquence des guerres y ont souvent obligé nos ancêtres, et pour cela une longue prévoyance est nécessaire. Si cependant cette nécessité s'impose à un Etat (j'aime mieux, en cas qu'il y ait dans ces mots un présage, que d'autres que nous soient menacés et je fais observer, si peu utile que cela soit, que je traite ici un sujet politique tout à fait général), il faudra veiller à ce que tous comprennent que le salut commun a ses exigences et qu'on doit s'y plier. Tous ceux aussi qui gouverneront devront faire en sorte qu'il y ait abondance des denrées nécessaires à la vie. Par quels moyens y pourvoit-on d'habitude et doit-on y pourvoir ? Inutile d'en parler on le voit d'abord. Il fallait seulement toucher ce point.
Il est tout à fait essentiel en tout service de ravitaillement, en toute fonction publique, d'échapper au moindre soupçon de cupidité. « Plût aux dieux, disait le Samnite Pontius, que le sort m'eût fait naître en un temps où les Romains auraient commencé à accepter des cadeaux! Je n'aurais pas longtemps souffert qu'ils restassent les maîtres. » Il aurait dû laisser passer bien des générations, il n'y a pas si longtemps que ce mal a fait invasion dans la république. Je me félicite que Pontius ait vécu jadis, si vraiment il était capable d'agir comme il l'a dit. Il n'y a pas encore cent dix ans que L. Pison fit voter une loi contre les concussionnaires, antérieurement il n'y en avait pas. Depuis, tant de lois de cette sorte se sont succédé, chacune d'elles plus sévère que la précédente, il y a eu tant d'accusés, tant de condamnés, la crainte de la répression alluma une si grande guerre, les alliés ont été victimes de telles exactions, tellement pressurés au mépris des lois que, si nous sommes encore les maîtres, c'est l'effet non de notre vertu mais de la faiblesse des autres.
[2,21] XXI. (72) Sed quoniam de eo genere beneficiorum dictum est, quae ad singulos spectant, deinceps de iis, quae ad uniuersos quaeque ad rem publicam pertinent, disputandum est. Eorum autem ipsorum partim eius modi sunt, ut ad uniuersos ciues pertineant, partim, singulos ut attingant, quae sunt etiam gratiora. Danda opera est omnino, si possit, utrisque, nec minus, ut etiam singulis consulatur, sed ita, ut ea res aut prosit aut certe ne obsit rei publicae. C. Gracchi frumentaria magna largitio, exhauriebat igitur aerarium; modica M. Octauii et rei publicae tolerabilis et plebi necessaria, ergo et ciuibus et rei publicae salutaris.
(73) In primis autem uidendum erit ei, qui rem publicam administrabit, ut suum quisque teneat neque de bonis priuatorum publice deminutio fiat. Perniciose enim Philippus in tribunatu cum legem agrariam ferret, quam tamen antiquari facile passus est et in eo uehementer se moderatum praebuit--sed cum in agendo multa populariter, tum illud male, 'non esse in ciuitate duo milia hominum, qui rem haberent'. Capitalis oratio est ad aequationem bonorum pertinens, qua peste quae potest esse maior? Hanc enim ob causam maxime, ut sua tenerentur, res publicae ciuitatesque constitutae sunt. Nam, etsi duce natura congregabantur homines, tamen spe custodiae rerum suarum urbium praesidia quaerebant.
(74) Danda etiam opera est, ne, quod apud maiores nostros saepe fiebat propter aerarii tenuitatem assiduitatemque bellorum, tributum sit conferendum, idque ne eueniat multo ante erit prouidendum. Sin quae necessitas huius muneris alicui rei publicae obuenerit (malo enim quam nostrae ominari neque tamen de nostra, sed de omni re publica disputo), danda erit opera, ut omnes intellegant, si salui esse uelint, necessitati esse parendum. Atque etiam omnes, qui rem publicam gubernabunt, consulere debebunt ut earum rerum copia sit, quae sunt necessariae. Quarum qualis comparatio fieri soleat et debeat, non est necesse disputare; est enim in promptu; tantum locus attingendus fuit.
(75) Caput autem est in omni procuratione negotii et muneris publici, ut auaritiae pellatur etiam minima suspicio. 'Utinam', inquit C. Pontius Samnis, 'ad illa tempora me fortuna reseruauisset et tum essem natus, quando Romani dona accipere coepissent. Non essem passus diutius eos imperare.' Ne illi multa saecula expectanda fuerunt: modo enim hoc malum in hanc rem publicam inuasit. Itaque facile patior tum potius Pontium fuisse, si quidem in illo tantum fuit roboris. Nondum centum et decem anni sunt, cum de pecuniis repetundis a L. Pisone lata lex est nulla antea cum fuisset. At uero postea tot leges et proxumae quaeque duriores, tot rei, tot damnati, tantum (Italicum) bellum propter iudiciorum metum excitatum, tanta sublatis legibus et iudiciis expilatio direptioque sociorum, ut inbecillitate aliorum, non nostra uirtute ualeamus.
[2,22] XXII. - Panétius loue le désintéressement de l'Africain. Comment ne pas souscrire à cet éloge ? Mais ce grand homme avait d'autres vertus plus hautes. Ce n'est pas seulement un homme, c'est tout son siècle dont il faut louer le désintéressement. Paul Emile, quand il eut mis la main sur toutes les richesses de la Macédoine, qui étaient immenses, versa au trésor public une telle quantité d'or et d'argent que le butin fait par ce seul chef d'armes permit de supprimer les impôts; mais lui-même n'enrichit sa maison que d'un souvenir impérissable. L'Africain, à l'imitation de son père, ne tira aucun profit personnel de Carthage par lui renversée. Mais quoi ? Mummius, son collègue à la censure, a-t-il été plus opulent après qu'il eut complètement détruit une ville très opulente? Il a mieux aimé enrichir l'Italie que sa propre demeure. Et sa demeure me semble à moi parée de toute la parure que lui dut l'Italie. Rien de plus hideux, dirai-je, pour revenir après cette digression à mon point de départ, que la cupidité, tout particulièrement chez les grands, chez ceux qui gouvernent. Considérer la chose publique comme une source de profit, ce n'est pas seulement laid, c'est criminel et impie. Quand Apollon Pythien a rendu cet oracle : « C'est la cupidité, la cupidité seule qui perdra Sparte» il a, ce me semble, proclamé une vérité qui ne s'applique pas seulement à Lacédémone mais à toutes les nations opulentes et rien tant que le désintéressement et la simplicité des moeurs ne peut gagner la faveur du peuple à ceux qui sont à la tête de l'Etat.
Quant à ceux qui, pour se rendre populaires, proposent audacieusement des lois agraires, veulent exproprier les légitimes propriétaires, faire remise de leurs dettes aux débiteurs, ils sapent les fondements de l'Etat. Comment d'abord la concorde régnerait-elle, quand on prend aux uns leur avoir et le distribue à d'autres ? Que devient l'équité si le grand principe de la justice : « A chacun le sien » n'est plus toléré. C'est, comme je l'ai déjà dit, la fonction propre de la société politique, de la cité, d'assurer aux citoyens la possession franche d'inquiétude de tout ce qui leur appartient.
Et j'ajoute que ces démagogues, en ruinant l'Etat, n'obtiennent même pas la faveur qu'ils recherchent : ceux qu'on a dépouillés deviennent des ennemis, ceux qu'on a enrichis ne veulent pas qu'on le sache et, surtout quand ils ont bénéficié d'une remise de leurs dettes, cachent leur joie pour qu'on ne croie pas qu'ils étaient insolvables. En revanche, les victimes de l'injustice en gardent vivant le souvenir, ils étalent leur blessure et il ne faut pas croire que, même si les bénéficiaires de l'iniquité sont les plus nombreux, ils soient par cela même les plus forts, car ce n'est pas le nombre qui est à considérer en pareil cas, c'est le volume social. Quelle justice y a-t-il, quand il s'agit de terres occupées depuis des années ou même des siècles, à ce que celui qui n'en avait pas en acquière une, tandis que celui qui en avait une la perd ?
[2,22] XXII. (76) Laudat Africanum Panaetius, quod fuerit abstinens. Quidni laudet? Sed in illo alia maiora; laus abstinentiae non hominis est solum, sed etiam temporum illorum. Omni Macedonum gaza, quae fuit maxima, potitus (est) Paulus; tantum in aerarium pecuniae inuexit, ut unius imperatoris praeda finem attulerit tributorum. At hic nihil domum suam intulit praeter memoriam nominis sempiternam. Imitatus patrem Africanus nihilo locupletior Carthagine euersa. Quid? qui eius collega fuit in censura, L. Mummius, num quid copiosior, cum copiosissimam urbem funditus sustulisset? Italiam ornare quam domum suam maluit; quamquam Italia ornata domus ipsa mihi uidetur ornatior.
(77) Nullum igitur uitium taetrius est, ut eo, unde digressa est, referat se oratio, quam auaritia, praesertim in principibus et rem publicam gubernantibus. Habere enim quaestui rem publicam non modo turpe est, sed sceleratum etiam et nefarium. Itaque, quod Apollo Pythius oraclum edidit, Spartam nulla re alia nisi auaritia esse perituram, id uidetur non solum Lacedaemoniis, sed etiam omnibus opulentis populis praedixisse. Nulla autem re conciliare facilius beniuolentiam multitudinis possunt ii, qui rei publicae praesunt, quam abstinentia et continentia.
(78) Qui uero se populares uolunt ob eamque causam aut agrariam rem temptant, ut possessores pellantur suis sedibus, aut pecunias creditas debitoribus condonandas putant, labefactant fundamenta rei publicae, concordiam primum, quae esse non potest, cum aliis adimuntur, aliis condonantur pecuniae, deinde aequitatem, quae tollitur omnis, si habere suum cuique non licet. Id enim est proprium, ut supra dixi, ciuitatis atque urbis, ut sit libera et non sollicita suae rei cuiusque custodia.
(79) Atque in hac pernicie rei publicae ne illam quidem consequuntur, quam putant, gratiam. Nam cui res erepta est, est inimicus; cui data est, etiam dissimulat se accipere uoluisse et maxime in pecuniis creditis occultat suum gaudium, ne uideatur non fuisse soluendo. At uero ille, qui accipit iniuriam, et meminit et prae se fert dolorem suum, nec, si plures sunt ii, quibus inprobe datum est, quam illi, quibus iniuste ademptum est, idcirco plus etiam ualent. Non enim numero haec iudicantur, sed pondere. Quam autem habet aequitatem, ut agrum multis annis aut etiam saeculis ante possessum qui nullum habuit habeat, qui autem habuit amittat?
[2,23] XXIII. - C'est pour cette sorte de méconnaissance du droit que les Lacédémoniens ont banni Lysandre alors éphore et ont tué le roi Agis, chose sans précèdent, et, depuis ce temps-là, les dissensions se sont succédé de telle façon que des tyrans ont surgi, qu'il y a eu extermination de l'élite et qu'un Etat pourvu d'une constitution admirable s'est effondré. Et ce n'est pas seulement Sparte qui est tombée, toute la Grèce a succombé au mal contagieux qui, de Sparte, s'est répandu. Mais quoi ? Les luttes qu'ils engagèrent pour des lois agraires n'ont-elles point causé la perte de nos Gracques, fils d'un homme éminent, Tiberius Gracchus, petits-fils du premier Africain ? On loue en revanche à bon droit Aratus de Sicyone : alors que sa ville était depuis cinquante ans sous la domination des tyrans, parti d'Argos, il pénétra secrètement dans Sicyone, s'en rendit maître; après avoir par surprise tué le tyran Nicoclès, il rappela six cents exilés, les plus riches précédemment parmi les citoyens, et, par son arrivée, rétablit la république. Mais il vit qu'au sujet des biens et de leur possession une grande difficulté allait surgir : d'une part, il jugeait tout à fait inique de ne pas restituer à ceux qu'il avait lui-même rappelés les biens passés en d'autres mains, de l'autre, il n'était pas très juste non plus de remettre en question une possession de cinquante années, alors qu'après un laps de temps aussi long l'occupant d'un bien pouvait, dans nombre de cas, l'ayant reçu en héritage ou en dot ou l'ayant acheté, en être possesseur de bonne foi. Aratus jugea donc qu'il ne fallait pas le lui enlever et qu'il était impossible en même temps de ne pas indemniser l'ancien propriétaire. Arrivé à cette conclusion qu'il fallait de l'argent pour régler cette affaire, il déclara qu'il voulait partir pour Alexandrie et ordonna que jusqu'à son retour on ne fît rien. Il alla d'urgence trouver Ptolémée qui était lié à lui par le lien de l'hospitalité et qui, depuis la fondation d'Alexandrie, était le second roi y régnant. Il lui exposa la situation et fit connaître son désir de libérer sa patrie; grand homme, il obtint sans peine d'un roi très riche un secours important en argent. De retour à Sicyone il tint conseil avec quinze citoyens choisis parmi les plus importants; il examina le cas et de ceux qui détenaient la propriété d'autrui et de ceux qu'on avait frustrés de la leur et il parvint par une juste estimation à leur persuader à tous d'accepter un arrangement : les uns préférèrent renoncer à leur possession et recevoir de l'argent, les autres jugèrent plus avantageux de se faire payer comptant le prix de leur propriété que de la recouvrer, si bien que la concorde fut rétablie et qu'il n'y eut plus de plaintes. O grand homme digne d'admiration, si tu avais pu naître dans notre république!
Voilà comme il faut agir avec des concitoyens et non, ainsi que nous l'avons vu deux fois, planter la pique au forum et faire vendre leurs biens à l'encan par un crieur public. Ce Grec, en homme d'une sagesse supérieure qu'il était, crut qu'il fallait montrer de la sollicitude pour tous et tel est en effet le principe qui dirige un bon citoyen : ne pas opposer les intérêts des uns à ceux des autres mais maintenir l'union entre eux par une justice égale. Vous ordonnez qu'on soit logé sans rien payer dans la maison d'autrui. Mais alors quoi ? Une demeure que j'ai achetée, construite, que j'entretiens à mes frais, c'est un étranger qui en jouira contre ma volonté ? C'est là prendre aux uns ce qui leur appartient, donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Quant aux remises de dettes, quel en est l'effet ? Quelqu'un achète un fonds de terre avec mon argent, il devient propriétaire et moi je suis volé.
[2,23] XXIII. (80) Ac propter hoc iniuriae genus Lacedaemonii Lysandrum ephorum expulerunt, Agim regem, quod nunquam antea apud eos acciderat, necauerunt, exque eo tempore tantae discordiae secutae sunt, ut et tyranni existerent et optumates exterminarentur et praeclarissime constituta res publica dilaberetur. Nec uero solum ipsa cecidit, sed etiam reliquam Graeciam euertit contagionibus malorum, quae a Lacedaemoniis profectae manarunt latius. Quid? nostros Gracchos, Ti. Gracchi summi uiri filios, Africani nepotes, nonne agrariae contentiones perdiderunt?
(81) At uero Aratus Sicyonius iure laudatur, qui, cum eius ciuitas quinquaginta annos a tyrannis teneretur, profectus Argis Sicyonem clandestino introitu urbe est potitus, cumque tyrannum Nicoclem inprouiso oppressisset, sescentos exules, qui locupletissimi fuerant eius ciuitatis, restituit remque publicam aduentu suo liberauit. Sed cum magnam animaduerteret in bonis et possessionibus difficultatem, quod et eos, quos ipse restituerat, quorum bona alii possederant, egere iniquissimum esse arbitrabatur et quinquaginta annorum possessiones mouere non nimis aequum putabat, propterea quod tam longo spatio multa hereditatibus, multa emptionibus, multa dotibus tenebantur sine iniuria, iudicauit neque illis adimi nec iis non satis fieri, quorum illa fuerant, oportere.
(82) Cum igitur statuisset opus esse ad eam rem constituendam pecunia Alexandream se proficisci uelle dixit remque integram ad reditum suum iussit esse, isque celeriter ad Ptolomaeum, suum hospitem, uenit, qui tum regnabat alter post Alexandream conditam. Cui cum euisset patriam se liberare uelle causamque docuisset, a rege opulento uir summus facile impetrauit, ut grandi pecunia adiuuaretur. Quam cum Sicyonem attulisset, adhibuit sibi in consilium quindecim principes, cum quibus causas cognouit et eorum, qui aliena tenebant, et eorum, qui sua amiserant, perfecitque aestumandis possessionibus, ut persuaderet aliis, ut pecuniam accipere mallent, possessionibus cederent, aliis, ut commodius putarent numerari sibi, quod tanti esset, quam suum recuperare. Ita perfectum est, ut omnes concordia constituta sine querella discederent.
(83) O uirum magnum dignumque, qui in re publica nostra natus esset! Sic par est, agere cum ciuibus, non, ut bis iam uidimus, hastam in foro ponere et bona ciuium uoci subicere praeconis. At ille Graecus, id quod fuit sapientis et praestantis uiri, omnibus consulendum putauit, eaque est summa ratio et sapientia boni ciuis, commoda ciuium non diuellere atque omnis aequitate eadem continere. Habitent gratis in alieno. Quid ita? ut, cum ego emerim, aedificarim, tuear, impendam, tu me inuito fruare meo? Quid est aliud aliis sua eripere, aliis dare aliena?
(84) Tabulae uero nouae quid habent argumenti, nisi ut emas mea pecunia fundum, eum tu habeas, ego non habeam pecuniam?
[2,24] XXIV. - Il faut veiller en conséquence à ce qu'il n'y ait pas de gens endettés, parce que cela est nuisible à l'État, et on peut l'empêcher par plusieurs moyens, mais ce n'est pas une raison, quand il y en a, pour dépouiller les riches et enrichir les débiteurs. Il n'est pas en effet de meilleur soutien pour l'État que la confiance et elle ne peut régner si l'on dispense les gens de payer ce qu'ils doivent. Jamais on ne s'est tant agité que sous mon consulat pour obtenir cette suppression des paiements. On fit pour l'avoir des tentatives à main armée, des gens de toute sorte et de toute classe s'en mêlèrent : ma résistance sauva la république du mal qui la menaçait. Jamais il n'y avait eu tant de dettes et jamais aussi les paiements ne furent plus réguliers et plus aisés. Quand tout espoir de frustrer les créanciers de leur dû fut perdu, on comprit qu'il était nécessaire de s'acquitter. Mais le victorieux d'à présent, qui alors était un vaincu, et qui avait médité le même coup au moment où c'était son propre intérêt, l'a exécuté quand lui-même n'y avait plus intérêt. Tel fut pour lui l'attrait du mal qu'il eut plaisir à le faire sans raison. Ceux qui veilleront sur la chose publique s'abstiendront donc de ce genre de largesse qui consiste à donner aux uns ce qu'on ravit aux autres, et ils s'appliqueront avant tout à mettre la propriété de chacun sous la sauvegarde équitable du droit et des tribunaux, ils ne souffriront pas que les humbles tombent dans le piège tendu à leur faiblesse, ni que les riches soient par envie empêchés de conserver ou de recouvrer ce qui leur appartient; autant qu'ils le pourront, en outre, soit en guerre soit en paix, ils reculeront les limites de l'empire, accroîtront le domaine public, enrichiront l'Etat par des tributs.
Voilà ce que font les grands hommes, ce qu'ont fait nos ancêtres, et ceux qui s'acquittent de la sorte de leurs obligations, la faveur populaire et le renom glorieux ne peuvent manquer de récompenser les services éclatants rendus par eux à la république. Parmi les préceptes relatifs à l'utile, Antipater de Tyr, Stoïcien mort naguère à Athènes, juge que Panétius en a omis deux : le soin de la santé, et celui de la fortune, je crois que, si ce philosophe éminent les a passés sous silence, c'est parce que ce sont choses trop simples, d'une incontestable utilité d'ailleurs.
La santé se conserve par la connaissance qu'on a de son corps, l'attention qu'on porte à ce qui peut être utile ou nuisible, la sobriété, les soins physiques, enfin par l'art des spécialistes que cela concerne. Quant au patrimoine, il faut le constituer par des moyens honorables, le conserver par une économie vigilante, l'augmenter par les mêmes moyens. Xénophon, disciple de Socrate, a fort bien traité ce sujet dans le livre intitulé Economique; je l'ai, quand j'avais ton âge, traduit du grec en latin. Mais pour tout ce qui regarde l'art d'amasser, de placer l'argent, je voudrais pouvoir dire de le dépenser, on en sait plus long chez quelques honnêtes gens qui siègent au milieu du portique de Janus, que dans aucune école ou chez aucun philosophe. Il faut être renseigné sur tout cela, car cela rentre dans l'utile dont nous traitons dans ce livre.
[2,24] XXIV. Quam ob rem ne sit aes alienum, quod rei publicae noceat, prouidendum est, quod multis rationibus caueri potest, non, si fuerit, ut locupletes suum perdant, debitores lucrentur alienum. Nec enim ulla res uehementius rem publicam continet quam fides, quae esse nulla potest, nisi erit necessaria solutio rerum creditarum. Numquam uehementius actum est quam me consule ne solueretur. Armis et castris temptata res est ab omni genere hominum et ordine; quibus ita restiti, ut hoc totum malum de re publica tolleretur. Numquam nec maius aes alienum fuit nec melius nec facilius dissolutum est; fraudandi enim spe sublata soluendi necessitas consecuta est. At uero hic nunc uictor tum quidem uictus, quae cogitarat, cum ipsius intererat, tum ea perfecit, cum eius iam nihil interesset. Tanta in eo peccandi libido fuit, ut hoc ipsum eum delectaret peccare, etiam si causa non esset.
(85) Ab hoc igitur genere largitionis, ut aliis detur, aliis auferatur, aberunt ii, qui rem publicam tuebuntur, inprimisque operam dabunt, ut iuris et iudiciorum aequitate suum quisque teneat et neque tenuiores propter humilitatem circumueniantur neque locupletibus ad sua uel tenenda uel recuperanda obsit inuidia, praeterea, quibuscumque rebus uel belli uel domi poterunt, rem publicam augeant imperio, agris, uectigalibus. Haec magnorum hominum sunt, haec apud maiores nostros factitata, haec genera officiorum qui persecuntur cum summa utilitate rei publicae magnam ipsi adipiscentur et gratiam et gloriam.
(86) In his autem utilitatum praeceptis Antipater Tyrius, Stoicus, qui Athenis nuper est mortuus, duo praeterita censet esse a Panaetio, ualitudinis curationem et pecuniae; quas res a summo philosopho praeteritas arbitror, quod essent faciles; sunt certe utiles. Sed ualetudo sustentatur notitia sui corporis et obseruatione, quae res aut prodesse soleant aut obesse, et continentia in uictu omni atque cultu corporis tuendi causa praetermittendis uoluptatibus, postremo arte eorum quorum ad scientiam haec pertinent.
(87) Res autem familiaris quaeri debet iis rebus, a quibus abest turpitudo, conseruari autem diligentia et parsimonia, eisdem etiam rebus augeri. Has res commodissime Xenophon Socraticus persecutus est in eo libro, qui Oeconomicus inscribitur, quem nos, ista fere aetate cum essemus, qua es tu nunc, e Graeco in Latinum conuertimus. Sed toto hoc de genere, de quaerenda, de collocanda pecunia, (uellem etiam de utenda), commodius a quibusdam optimis uiris ad Ianum medium sedentibus quam ab ullis philosophis ulla in schola disputatur. Sunt tamen ea cognoscenda; pertinent enim ad utilitatem, de qua hoc libro disputatum est.
[2,25] XXV. - Reste la comparaison qu'il est souvent nécessaire de faire entre deux choses utiles; c'est, tu te le rappelles, notre quatrième point, omis par Panétius. On compare les biens extérieurs au bien-être du corps, puis les formes qu'il peut prendre entre elles, enfin les biens extérieurs entre eux. On compare les biens extérieurs au bien-être du corps quand on préfère la santé à la richesse, on compare entre elles les différentes sortes de bien-être corporel quand on fait passer la santé avant le plaisir, la force avant la rapidité, on compare les biens extérieurs les uns aux autres quand on met la gloire au-dessus de la richesse, les revenus urbains au-dessus de ceux qui se tirent des champs. C'est à ce dernier genre de comparaison que se rapporte un mot de Caton l'Ancien. On lui demandait quelle source de richesse il appréciait le plus : « Un élevage prospère » répondit-il. Et quoi encore? « Un élevage assez prospère. » Et en troisième lieu : « L'élevage encore, ne fût-il pas prospère. » - Et quatrièmement ? « Le labourage. » Celui qui posait ces questions ayant demandé: « Du prêt à intérêt, que penser ? » - « De l'assassinat que penser ? » dit Caton. Par cet exemple et beaucoup d'autres, on doit connaître que c'est la coutume de comparer entre elles les choses utiles et que nous avons eu raison de joindre ce chapitre à notre étude des bonnes règles de conduite. Nous allons poursuivre maintenant. [2,25] XXV. (88) Sed utilitatum comparatio, quoniam hic locus erat quartus, a Panaetio praetermissus, saepe est necessaria. Nam et corporis commoda cum externis (et externa cum corporis) et ipsa inter se corporis et externa cum externis comparari solent. Cum externis corporis hoc modo comparantur, ualere ut malis quam diues esse, (cum corporis externa hoc modo, diues esse potius quam maximis corporis uiribus,) ipsa inter se corporis sic, ut bona ualitudo uoluptati anteponatur, uires celeritati, externorum autem, ut gloria diuitiis, uectigalia urbana rusticis.
(89) Ex quo genere comparationis illud est Catonis senis: a quo cum quaereretur, quid maxime in re familiari expediret, respondit: "Bene pascere"; quid secundum: "Satis bene pascere"; quid tertium: "Male pascere"; quid quartum "Arare"; et cum ille, qui quaesierat, dixisset: "Quid faenerari?", tum Cato: "Quid hominem," inquit, "occidere?" Ex quo et multis aliis intellegi debet utilitatum comparationes fieri solere recteque hoc adiunctum esse exquirendorum officiorum genus.
(90) Reliqua deinceps persequemur.


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Dernière mise à jour : 13/05/2003