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[2,21] XXI. - Après avoir parlé de ce genre de bienfaits
qui s'adresse aux particuliers, nous allons nous occuper
de ceux qui se rapportent à l'ensemble des citoyens,
c'est-à-dire à la chose publique. Dans cette classe
même, il en est qui se répandent seulement sur le corps
des citoyens, d'autres qui ont aussi de bons effets
pour les particuliers, et ce sont les plus appréciés.
Tâchons, d'une manière générale, de nous rendre
utiles et à l'État et aux particuliers, il ne faut pas
négliger les intérêts de ces derniers, mais prenons soin
que ce que nous ferons pour eux soit avantageux à
l'État ou du moins ne puisse lui nuire. Caius Gracchus
faisait de grandes distributions de blé et il épuisait
ainsi le trésor public. M. Octavius, par des largesses
plus mesurées, sut ménager l'État tout en donnant
à la plèbe le nécessaire : il concilia donc l'intérêt
public et celui des citoyens secourus. Dans l'administration
de la chose publique, il faut veiller avant
tout à ce que nul ne soit dépouillé de son bien et à
ce que les particuliers n'aient pas à souffrir d'un
empiétement de l'État. Philippe, dans son tribunat,
prit donc une initiative néfaste quand il proposa une
loi agraire; il est vrai qu'il la laissa rejeter sans
résistance et en cela fit preuve d'une très grande modération,
mais il n'en tint pas moins un langage fort
démagogique, en particulier quand il dit « qu'il n'y
avait pas dans Rome deux mille hommes jouissant d'une
fortune ». Propos criminel puisqu'il tend à l'égalité
des biens, la pire des calamités. La raison principale
pour laquelle des sociétés politiques se sont constituées
est en effet la conservation par chacun de son avoir.
Il est vrai que par nature les hommes sont portés à se
grouper, mais c'est dans l'espoir que leurs richesses
seront bien gardées qu'ils ont cherché l'abri des cités.
Il faut avoir soin aussi de ne pas recourir à l'impôt,
comme la pénurie du trésor public et la fréquence des
guerres y ont souvent obligé nos ancêtres, et pour
cela une longue prévoyance est nécessaire. Si
cependant cette nécessité s'impose à un Etat (j'aime
mieux, en cas qu'il y ait dans ces mots un présage, que
d'autres que nous soient menacés et je fais observer, si
peu utile que cela soit, que je traite ici un sujet politique
tout à fait général), il faudra veiller à ce que tous
comprennent que le salut commun a ses exigences et
qu'on doit s'y plier. Tous ceux aussi qui gouverneront
devront faire en sorte qu'il y ait abondance des denrées
nécessaires à la vie. Par quels moyens y pourvoit-on
d'habitude et doit-on y pourvoir ? Inutile d'en parler
on le voit d'abord. Il fallait seulement toucher ce point.
Il est tout à fait essentiel en tout service de ravitaillement,
en toute fonction publique, d'échapper au
moindre soupçon de cupidité. « Plût aux dieux, disait
le Samnite Pontius, que le sort m'eût fait naître en un
temps où les Romains auraient commencé à accepter
des cadeaux! Je n'aurais pas longtemps souffert qu'ils
restassent les maîtres. » Il aurait dû laisser passer bien
des générations, il n'y a pas si longtemps que ce mal
a fait invasion dans la république. Je me félicite que
Pontius ait vécu jadis, si vraiment il était capable d'agir
comme il l'a dit. Il n'y a pas encore cent dix ans que
L. Pison fit voter une loi contre les concussionnaires,
antérieurement il n'y en avait pas. Depuis, tant de
lois de cette sorte se sont succédé, chacune d'elles
plus sévère que la précédente, il y a eu tant d'accusés,
tant de condamnés, la crainte de la répression alluma
une si grande guerre, les alliés ont été victimes de
telles exactions, tellement pressurés au mépris des lois
que, si nous sommes encore les maîtres, c'est l'effet
non de notre vertu mais de la faiblesse des autres.
| [2,21] XXI. (72) Sed quoniam de eo genere beneficiorum dictum est, quae ad singulos
spectant, deinceps de iis, quae ad uniuersos quaeque ad rem publicam pertinent,
disputandum est. Eorum autem ipsorum partim eius modi sunt, ut ad uniuersos
ciues pertineant, partim, singulos ut attingant, quae sunt etiam gratiora. Danda
opera est omnino, si possit, utrisque, nec minus, ut etiam singulis consulatur,
sed ita, ut ea res aut prosit aut certe ne obsit rei publicae. C. Gracchi
frumentaria magna largitio, exhauriebat igitur aerarium; modica M. Octauii et
rei publicae tolerabilis et plebi necessaria, ergo et ciuibus et rei publicae
salutaris.
(73) In primis autem uidendum erit ei, qui rem publicam administrabit, ut suum
quisque teneat neque de bonis priuatorum publice deminutio fiat. Perniciose enim
Philippus in tribunatu cum legem agrariam ferret, quam tamen antiquari facile
passus est et in eo uehementer se moderatum praebuit--sed cum in agendo multa
populariter, tum illud male, 'non esse in ciuitate duo milia hominum, qui rem
haberent'. Capitalis oratio est ad aequationem bonorum pertinens, qua peste quae
potest esse maior? Hanc enim ob causam maxime, ut sua tenerentur, res publicae
ciuitatesque constitutae sunt. Nam, etsi duce natura congregabantur homines,
tamen spe custodiae rerum suarum urbium praesidia quaerebant.
(74) Danda etiam opera est, ne, quod apud maiores nostros saepe fiebat propter
aerarii tenuitatem assiduitatemque bellorum, tributum sit conferendum, idque ne
eueniat multo ante erit prouidendum. Sin quae necessitas huius muneris alicui
rei publicae obuenerit (malo enim quam nostrae ominari neque tamen de nostra,
sed de omni re publica disputo), danda erit opera, ut omnes intellegant, si
salui esse uelint, necessitati esse parendum. Atque etiam omnes, qui rem
publicam gubernabunt, consulere debebunt ut earum rerum copia sit, quae sunt
necessariae. Quarum qualis comparatio fieri soleat et debeat, non est necesse
disputare; est enim in promptu; tantum locus attingendus fuit.
(75) Caput autem est in omni procuratione negotii et muneris publici, ut
auaritiae pellatur etiam minima suspicio. 'Utinam', inquit C. Pontius Samnis,
'ad illa tempora me fortuna reseruauisset et tum essem natus, quando Romani dona
accipere coepissent. Non essem passus diutius eos imperare.' Ne illi multa
saecula expectanda fuerunt: modo enim hoc malum in hanc rem publicam inuasit.
Itaque facile patior tum potius Pontium fuisse, si quidem in illo tantum fuit
roboris. Nondum centum et decem anni sunt, cum de pecuniis repetundis a L.
Pisone lata lex est nulla antea cum fuisset. At uero postea tot leges et
proxumae quaeque duriores, tot rei, tot damnati, tantum (Italicum) bellum
propter iudiciorum metum excitatum, tanta sublatis legibus et iudiciis expilatio
direptioque sociorum, ut inbecillitate aliorum, non nostra uirtute ualeamus.
| [2,22] XXII. - Panétius loue le désintéressement de l'Africain.
Comment ne pas souscrire à cet éloge ? Mais ce
grand homme avait d'autres vertus plus hautes. Ce
n'est pas seulement un homme, c'est tout son siècle
dont il faut louer le désintéressement. Paul Emile,
quand il eut mis la main sur toutes les richesses de la
Macédoine, qui étaient immenses, versa au trésor
public une telle quantité d'or et d'argent que le butin
fait par ce seul chef d'armes permit de supprimer les
impôts; mais lui-même n'enrichit sa maison que d'un
souvenir impérissable. L'Africain, à l'imitation de son
père, ne tira aucun profit personnel de Carthage par
lui renversée. Mais quoi ? Mummius, son collègue à
la censure, a-t-il été plus opulent après qu'il eut complètement
détruit une ville très opulente? Il a mieux
aimé enrichir l'Italie que sa propre demeure. Et sa
demeure me semble à moi parée de toute la parure que
lui dut l'Italie. Rien de plus hideux, dirai-je, pour revenir
après cette digression à mon point de départ, que
la cupidité, tout particulièrement chez les grands, chez
ceux qui gouvernent. Considérer la chose publique
comme une source de profit, ce n'est pas seulement
laid, c'est criminel et impie. Quand Apollon Pythien
a rendu cet oracle : « C'est la cupidité, la cupidité seule
qui perdra Sparte» il a, ce me semble, proclamé
une vérité qui ne s'applique pas seulement à Lacédémone
mais à toutes les nations opulentes et rien tant
que le désintéressement et la simplicité des moeurs ne
peut gagner la faveur du peuple à ceux qui sont à la
tête de l'Etat.
Quant à ceux qui, pour se rendre populaires, proposent
audacieusement des lois agraires, veulent exproprier
les légitimes propriétaires, faire remise de leurs
dettes aux débiteurs, ils sapent les fondements de l'Etat.
Comment d'abord la concorde régnerait-elle, quand
on prend aux uns leur avoir et le distribue à d'autres ?
Que devient l'équité si le grand principe de la justice :
« A chacun le sien » n'est plus toléré. C'est,
comme je l'ai déjà dit, la fonction propre de la société
politique, de la cité, d'assurer aux citoyens la possession
franche d'inquiétude de tout ce qui leur appartient.
Et j'ajoute que ces démagogues, en ruinant l'Etat,
n'obtiennent même pas la faveur qu'ils recherchent :
ceux qu'on a dépouillés deviennent des ennemis, ceux
qu'on a enrichis ne veulent pas qu'on le sache et, surtout
quand ils ont bénéficié d'une remise de leurs
dettes, cachent leur joie pour qu'on ne croie pas qu'ils
étaient insolvables. En revanche, les victimes de l'injustice
en gardent vivant le souvenir, ils étalent leur
blessure et il ne faut pas croire que, même si les bénéficiaires
de l'iniquité sont les plus nombreux, ils soient
par cela même les plus forts, car ce n'est pas le nombre
qui est à considérer en pareil cas, c'est le volume
social. Quelle justice y a-t-il, quand il s'agit de terres
occupées depuis des années ou même des siècles, à ce
que celui qui n'en avait pas en acquière une, tandis
que celui qui en avait une la perd ?
| [2,22] XXII. (76) Laudat Africanum Panaetius, quod fuerit abstinens. Quidni laudet? Sed in
illo alia maiora; laus abstinentiae non hominis est solum, sed etiam temporum
illorum. Omni Macedonum gaza, quae fuit maxima, potitus (est) Paulus; tantum in
aerarium pecuniae inuexit, ut unius imperatoris praeda finem attulerit
tributorum. At hic nihil domum suam intulit praeter memoriam nominis
sempiternam. Imitatus patrem Africanus nihilo locupletior Carthagine euersa.
Quid? qui eius collega fuit in censura, L. Mummius, num quid copiosior, cum
copiosissimam urbem funditus sustulisset? Italiam ornare quam domum suam maluit;
quamquam Italia ornata domus ipsa mihi uidetur ornatior.
(77) Nullum igitur uitium taetrius est, ut eo, unde digressa est, referat se
oratio, quam auaritia, praesertim in principibus et rem publicam gubernantibus.
Habere enim quaestui rem publicam non modo turpe est, sed sceleratum etiam et
nefarium. Itaque, quod Apollo Pythius oraclum edidit, Spartam nulla re alia nisi
auaritia esse perituram, id uidetur non solum Lacedaemoniis, sed etiam omnibus
opulentis populis praedixisse. Nulla autem re conciliare facilius beniuolentiam
multitudinis possunt ii, qui rei publicae praesunt, quam abstinentia et
continentia.
(78) Qui uero se populares uolunt ob eamque causam aut agrariam rem temptant, ut
possessores pellantur suis sedibus, aut pecunias creditas debitoribus
condonandas putant, labefactant fundamenta rei publicae, concordiam primum, quae
esse non potest, cum aliis adimuntur, aliis condonantur pecuniae, deinde
aequitatem, quae tollitur omnis, si habere suum cuique non licet. Id enim est
proprium, ut supra dixi, ciuitatis atque urbis, ut sit libera et non sollicita
suae rei cuiusque custodia.
(79) Atque in hac pernicie rei publicae ne illam quidem consequuntur, quam
putant, gratiam. Nam cui res erepta est, est inimicus; cui data est, etiam
dissimulat se accipere uoluisse et maxime in pecuniis creditis occultat suum
gaudium, ne uideatur non fuisse soluendo. At uero ille, qui accipit iniuriam, et
meminit et prae se fert dolorem suum, nec, si plures sunt ii, quibus inprobe
datum est, quam illi, quibus iniuste ademptum est, idcirco plus etiam ualent.
Non enim numero haec iudicantur, sed pondere. Quam autem habet aequitatem, ut
agrum multis annis aut etiam saeculis ante possessum qui nullum habuit habeat,
qui autem habuit amittat?
| [2,23] XXIII. - C'est pour cette sorte de méconnaissance
du droit que les Lacédémoniens ont banni Lysandre
alors éphore et ont tué le roi Agis, chose sans précèdent,
et, depuis ce temps-là, les dissensions se sont
succédé de telle façon que des tyrans ont surgi, qu'il
y a eu extermination de l'élite et qu'un Etat pourvu
d'une constitution admirable s'est effondré. Et ce
n'est pas seulement Sparte qui est tombée, toute la
Grèce a succombé au mal contagieux qui, de Sparte,
s'est répandu. Mais quoi ? Les luttes qu'ils engagèrent
pour des lois agraires n'ont-elles point causé la perte
de nos Gracques, fils d'un homme éminent, Tiberius
Gracchus, petits-fils du premier Africain ? On loue en
revanche à bon droit Aratus de Sicyone : alors
que sa ville était depuis cinquante ans sous la domination
des tyrans, parti d'Argos, il pénétra secrètement
dans Sicyone, s'en rendit maître; après avoir par
surprise tué le tyran Nicoclès, il rappela six cents
exilés, les plus riches précédemment parmi les citoyens,
et, par son arrivée, rétablit la république. Mais il vit
qu'au sujet des biens et de leur possession une grande
difficulté allait surgir : d'une part, il jugeait tout à fait
inique de ne pas restituer à ceux qu'il avait lui-même
rappelés les biens passés en d'autres mains, de l'autre,
il n'était pas très juste non plus de remettre en question
une possession de cinquante années, alors qu'après un
laps de temps aussi long l'occupant d'un bien pouvait,
dans nombre de cas, l'ayant reçu en héritage ou en
dot ou l'ayant acheté, en être possesseur de bonne foi.
Aratus jugea donc qu'il ne fallait pas le lui enlever
et qu'il était impossible en même temps de ne pas
indemniser l'ancien propriétaire. Arrivé à cette conclusion
qu'il fallait de l'argent pour régler cette affaire,
il déclara qu'il voulait partir pour Alexandrie et ordonna
que jusqu'à son retour on ne fît rien. Il alla d'urgence
trouver Ptolémée qui était lié à lui par le lien de l'hospitalité
et qui, depuis la fondation d'Alexandrie, était
le second roi y régnant. Il lui exposa la situation et
fit connaître son désir de libérer sa patrie; grand
homme, il obtint sans peine d'un roi très riche un
secours important en argent. De retour à Sicyone
il tint conseil avec quinze citoyens choisis parmi les
plus importants; il examina le cas et de ceux qui détenaient
la propriété d'autrui et de ceux qu'on avait
frustrés de la leur et il parvint par une juste estimation
à leur persuader à tous d'accepter un arrangement :
les uns préférèrent renoncer à leur possession et
recevoir de l'argent, les autres jugèrent plus avantageux
de se faire payer comptant le prix de leur propriété
que de la recouvrer, si bien que la concorde
fut rétablie et qu'il n'y eut plus de plaintes. O grand
homme digne d'admiration, si tu avais pu naître dans
notre république!
Voilà comme il faut agir avec des concitoyens et non, ainsi que
nous l'avons vu deux fois, planter la pique au forum et faire vendre
leurs biens à l'encan par un crieur public. Ce Grec, en
homme d'une sagesse supérieure qu'il était, crut qu'il
fallait montrer de la sollicitude pour tous et tel est
en effet le principe qui dirige un bon citoyen : ne pas
opposer les intérêts des uns à ceux des autres mais
maintenir l'union entre eux par une justice égale.
Vous ordonnez qu'on soit logé sans rien payer dans
la maison d'autrui. Mais alors quoi ? Une demeure
que j'ai achetée, construite, que j'entretiens à mes frais,
c'est un étranger qui en jouira contre ma volonté ?
C'est là prendre aux uns ce qui leur appartient, donner
aux autres ce qui ne leur appartient pas. Quant aux
remises de dettes, quel en est l'effet ? Quelqu'un
achète un fonds de terre avec mon argent, il devient
propriétaire et moi je suis volé.
| [2,23] XXIII. (80) Ac propter hoc iniuriae genus Lacedaemonii Lysandrum ephorum expulerunt,
Agim regem, quod nunquam antea apud eos acciderat, necauerunt, exque eo tempore
tantae discordiae secutae sunt, ut et tyranni existerent et optumates
exterminarentur et praeclarissime constituta res publica dilaberetur. Nec uero
solum ipsa cecidit, sed etiam reliquam Graeciam euertit contagionibus malorum,
quae a Lacedaemoniis profectae manarunt latius. Quid? nostros Gracchos, Ti.
Gracchi summi uiri filios, Africani nepotes, nonne agrariae contentiones
perdiderunt?
(81) At uero Aratus Sicyonius iure laudatur, qui, cum eius ciuitas quinquaginta
annos a tyrannis teneretur, profectus Argis Sicyonem clandestino introitu urbe
est potitus, cumque tyrannum Nicoclem inprouiso oppressisset, sescentos exules,
qui locupletissimi fuerant eius ciuitatis, restituit remque publicam aduentu suo
liberauit. Sed cum magnam animaduerteret in bonis et possessionibus
difficultatem, quod et eos, quos ipse restituerat, quorum bona alii possederant,
egere iniquissimum esse arbitrabatur et quinquaginta annorum possessiones mouere
non nimis aequum putabat, propterea quod tam longo spatio multa hereditatibus,
multa emptionibus, multa dotibus tenebantur sine iniuria, iudicauit neque illis
adimi nec iis non satis fieri, quorum illa fuerant, oportere.
(82) Cum igitur statuisset opus esse ad eam rem constituendam pecunia
Alexandream se proficisci uelle dixit remque integram ad reditum suum iussit
esse, isque celeriter ad Ptolomaeum, suum hospitem, uenit, qui tum regnabat
alter post Alexandream conditam. Cui cum euisset patriam se liberare uelle
causamque docuisset, a rege opulento uir summus facile impetrauit, ut grandi
pecunia adiuuaretur. Quam cum Sicyonem attulisset, adhibuit sibi in consilium
quindecim principes, cum quibus causas cognouit et eorum, qui aliena tenebant,
et eorum, qui sua amiserant, perfecitque aestumandis possessionibus, ut
persuaderet aliis, ut pecuniam accipere mallent, possessionibus cederent, aliis,
ut commodius putarent numerari sibi, quod tanti esset, quam suum recuperare. Ita
perfectum est, ut omnes concordia constituta sine querella discederent.
(83) O uirum magnum dignumque, qui in re publica nostra natus esset! Sic par
est, agere cum ciuibus, non, ut bis iam uidimus, hastam in foro ponere et bona
ciuium uoci subicere praeconis. At ille Graecus, id quod fuit sapientis et
praestantis uiri, omnibus consulendum putauit, eaque est summa ratio et
sapientia boni ciuis, commoda ciuium non diuellere atque omnis aequitate eadem
continere. Habitent gratis in alieno. Quid ita? ut, cum ego emerim, aedificarim,
tuear, impendam, tu me inuito fruare meo? Quid est aliud aliis sua eripere,
aliis dare aliena?
(84) Tabulae uero nouae quid habent argumenti, nisi ut emas mea pecunia fundum,
eum tu habeas, ego non habeam pecuniam?
| [2,24] XXIV. - Il faut veiller en conséquence à ce qu'il n'y
ait pas de gens endettés, parce que cela est nuisible à
l'État, et on peut l'empêcher par plusieurs moyens,
mais ce n'est pas une raison, quand il y en a, pour
dépouiller les riches et enrichir les débiteurs. Il n'est
pas en effet de meilleur soutien pour l'État que la
confiance et elle ne peut régner si l'on dispense les
gens de payer ce qu'ils doivent. Jamais on ne s'est
tant agité que sous mon consulat pour obtenir cette
suppression des paiements. On fit pour l'avoir des
tentatives à main armée, des gens de toute sorte et
de toute classe s'en mêlèrent : ma résistance sauva la
république du mal qui la menaçait. Jamais il n'y avait
eu tant de dettes et jamais aussi les paiements ne furent
plus réguliers et plus aisés. Quand tout espoir de
frustrer les créanciers de leur dû fut perdu, on comprit
qu'il était nécessaire de s'acquitter. Mais le victorieux
d'à présent, qui alors était un vaincu, et qui
avait médité le même coup au moment où c'était son
propre intérêt, l'a exécuté quand lui-même n'y avait
plus intérêt. Tel fut pour lui l'attrait du mal qu'il
eut plaisir à le faire sans raison. Ceux qui veilleront sur
la chose publique s'abstiendront donc de ce genre de
largesse qui consiste à donner aux uns ce qu'on ravit
aux autres, et ils s'appliqueront avant tout à mettre la
propriété de chacun sous la sauvegarde équitable du
droit et des tribunaux, ils ne souffriront pas que les
humbles tombent dans le piège tendu à leur faiblesse,
ni que les riches soient par envie empêchés de conserver
ou de recouvrer ce qui leur appartient; autant qu'ils
le pourront, en outre, soit en guerre soit en paix, ils
reculeront les limites de l'empire, accroîtront le
domaine public, enrichiront l'Etat par des tributs.
Voilà ce que font les grands hommes, ce qu'ont fait
nos ancêtres, et ceux qui s'acquittent de la sorte de
leurs obligations, la faveur populaire et le renom
glorieux ne peuvent manquer de récompenser les
services éclatants rendus par eux à la république.
Parmi les préceptes relatifs à l'utile, Antipater de
Tyr, Stoïcien mort naguère à Athènes, juge que
Panétius en a omis deux : le soin de la santé, et celui
de la fortune, je crois que, si ce philosophe éminent
les a passés sous silence, c'est parce que ce sont choses
trop simples, d'une incontestable utilité d'ailleurs.
La santé se conserve par la connaissance qu'on a de
son corps, l'attention qu'on porte à ce qui peut être
utile ou nuisible, la sobriété, les soins physiques,
enfin par l'art des spécialistes que cela concerne.
Quant au patrimoine, il faut le constituer par des
moyens honorables, le conserver par une économie
vigilante, l'augmenter par les mêmes moyens. Xénophon,
disciple de Socrate, a fort bien traité ce sujet
dans le livre intitulé Economique; je l'ai, quand j'avais
ton âge, traduit du grec en latin. Mais pour tout ce
qui regarde l'art d'amasser, de placer l'argent, je
voudrais pouvoir dire de le dépenser, on en sait plus
long chez quelques honnêtes gens qui siègent au milieu
du portique de Janus, que dans aucune école ou
chez aucun philosophe. Il faut être renseigné sur tout
cela, car cela rentre dans l'utile dont nous traitons
dans ce livre.
| [2,24] XXIV. Quam ob rem ne sit aes alienum, quod rei
publicae noceat, prouidendum est, quod multis rationibus caueri potest, non, si
fuerit, ut locupletes suum perdant, debitores lucrentur alienum. Nec enim ulla
res uehementius rem publicam continet quam fides, quae esse nulla potest, nisi
erit necessaria solutio rerum creditarum. Numquam uehementius actum est quam me
consule ne solueretur. Armis et castris temptata res est ab omni genere hominum
et ordine; quibus ita restiti, ut hoc totum malum de re publica tolleretur.
Numquam nec maius aes alienum fuit nec melius nec facilius dissolutum est;
fraudandi enim spe sublata soluendi necessitas consecuta est. At uero hic nunc
uictor tum quidem uictus, quae cogitarat, cum ipsius intererat, tum ea perfecit,
cum eius iam nihil interesset. Tanta in eo peccandi libido fuit, ut hoc ipsum
eum delectaret peccare, etiam si causa non esset.
(85) Ab hoc igitur genere largitionis, ut aliis detur, aliis auferatur, aberunt
ii, qui rem publicam tuebuntur, inprimisque operam dabunt, ut iuris et
iudiciorum aequitate suum quisque teneat et neque tenuiores propter humilitatem
circumueniantur neque locupletibus ad sua uel tenenda uel recuperanda obsit
inuidia, praeterea, quibuscumque rebus uel belli uel domi poterunt, rem publicam
augeant imperio, agris, uectigalibus. Haec magnorum hominum sunt, haec apud
maiores nostros factitata, haec genera officiorum qui persecuntur cum summa
utilitate rei publicae magnam ipsi adipiscentur et gratiam et gloriam.
(86) In his autem utilitatum praeceptis Antipater Tyrius, Stoicus, qui Athenis
nuper est mortuus, duo praeterita censet esse a Panaetio, ualitudinis curationem
et pecuniae; quas res a summo philosopho praeteritas arbitror, quod essent
faciles; sunt certe utiles. Sed ualetudo sustentatur notitia sui corporis et
obseruatione, quae res aut prodesse soleant aut obesse, et continentia in uictu
omni atque cultu corporis tuendi causa praetermittendis uoluptatibus, postremo
arte eorum quorum ad scientiam haec pertinent.
(87) Res autem familiaris quaeri debet iis rebus, a quibus abest turpitudo,
conseruari autem diligentia et parsimonia, eisdem etiam rebus augeri. Has res
commodissime Xenophon Socraticus persecutus est in eo libro, qui Oeconomicus
inscribitur, quem nos, ista fere aetate cum essemus, qua es tu nunc, e Graeco in
Latinum conuertimus. Sed toto hoc de genere, de quaerenda, de collocanda
pecunia, (uellem etiam de utenda), commodius a quibusdam optimis uiris ad Ianum
medium sedentibus quam ab ullis philosophis ulla in schola disputatur. Sunt
tamen ea cognoscenda; pertinent enim ad utilitatem, de qua hoc libro disputatum
est.
| | [2,25] XXV. - Reste la comparaison qu'il est souvent
nécessaire de faire entre deux choses utiles; c'est, tu
te le rappelles, notre quatrième point, omis par Panétius.
On compare les biens extérieurs au bien-être du
corps, puis les formes qu'il peut prendre entre elles,
enfin les biens extérieurs entre eux. On compare les
biens extérieurs au bien-être du corps quand on préfère
la santé à la richesse, on compare entre elles les
différentes sortes de bien-être corporel quand on fait
passer la santé avant le plaisir, la force avant la rapidité,
on compare les biens extérieurs les uns aux autres
quand on met la gloire au-dessus de la richesse, les
revenus urbains au-dessus de ceux qui se tirent des
champs. C'est à ce dernier genre de comparaison que
se rapporte un mot de Caton l'Ancien. On lui demandait
quelle source de richesse il appréciait le plus :
« Un élevage prospère » répondit-il. Et quoi encore?
« Un élevage assez prospère. » Et en troisième lieu :
« L'élevage encore, ne fût-il pas prospère. » - Et
quatrièmement ? « Le labourage. » Celui qui posait
ces questions ayant demandé: « Du prêt à intérêt, que
penser ? » - « De l'assassinat que penser ? » dit Caton.
Par cet exemple et beaucoup d'autres, on doit connaître
que c'est la coutume de comparer entre elles les choses
utiles et que nous avons eu raison de joindre ce chapitre
à notre étude des bonnes règles de conduite.
Nous allons poursuivre maintenant.
| [2,25] XXV. (88) Sed utilitatum comparatio, quoniam hic locus erat quartus, a Panaetio
praetermissus, saepe est necessaria. Nam et corporis commoda cum externis (et
externa cum corporis) et ipsa inter se corporis et externa cum externis
comparari solent. Cum externis corporis hoc modo comparantur, ualere ut malis
quam diues esse, (cum corporis externa hoc modo, diues esse potius quam maximis
corporis uiribus,) ipsa inter se corporis sic, ut bona ualitudo uoluptati
anteponatur, uires celeritati, externorum autem, ut gloria diuitiis, uectigalia
urbana rusticis.
(89) Ex quo genere comparationis illud est Catonis senis: a quo cum quaereretur,
quid maxime in re familiari expediret, respondit: "Bene pascere"; quid secundum:
"Satis bene pascere"; quid tertium: "Male pascere"; quid quartum "Arare"; et cum
ille, qui quaesierat, dixisset: "Quid faenerari?", tum Cato: "Quid hominem,"
inquit, "occidere?" Ex quo et multis aliis intellegi debet utilitatum
comparationes fieri solere recteque hoc adiunctum esse exquirendorum officiorum genus.
(90) Reliqua deinceps persequemur.
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