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[3,21] XXI. - Que dire de ceux qui s'écartent de la voie droite et belle pour s'élever au pouvoir ? Ne font-ils
pas comme Pompée qui voulut avoir pour beau-père l'homme sur l'audace duquel il comptait pour être
puissant lui-même ? Il lui semblait utile de grossir sa propre influence de la haine inspirée par cet autre.
Il ne voyait pas ce que pareille politique avait d'injuste pour la patrie, de peu honorable pour lui-même.
Quant au beau-père, il avait toujours à la bouche des vers grecs des Phéniciennes que je traduirai comme je
pourrai, d'une façon peu élégante peut-être, mais qui en fasse au moins comprendre le sens : S'il faut violer
le droit pour régner on le violera; pour tout le reste, on aura le respect des lois saintes.
Bien coupable, Etéocle ou plutôt Euripide, qui excepte ainsi ce seul crime, le plus abominable
de tous! Que sont donc ces menus forfaits que nous avons énumérés : héritages captés, marchés déloyaux,
ventes frauduleuses ? Voilà un homme qui a voulu être le roi du peuple romain, le maître du monde, et qui
est arrivé à ses fins! Déclarer qu'une telle ambition est belle, c'est le fait d'un insensé, c'est approuver que
les lois et la liberté périssent, c'est juger glorieux les coups affreux, détestables, sous lesquels ces biens succombent.
Dira-t-on qu'à la vérité, il n'est pas beau de régner dans une cité qui a été libre et qui devait
le rester, mais que cela est utile à celui qui a pu s'emparer du pouvoir ? Par quels reproches, par quelles
invectives, le mot convient mieux, ne devrais-je pas m'efforcer de détruire une telle erreur ? Un crime
contre la patrie, le plus odieux, le plus affreux des parricides, se peut-il, dieux immortels! qu'il soit utile
à qui que ce soit, ses concitoyens asservis eussent-ils décerné à l'auteur et au prisonnier de ce crime le titre
de Père de la patrie ? C'est la valeur morale de l'acte qui en fait l'utilité et ces deux notions, moralité, utilité,
j'entends bien que les termes qui les désignent sont différents, mais mon esprit en perçoit l'identité.
Je ne me range pas à l'opinion du vulgaire qui croit que rien n'est plus avantageux que de régner, je trouve,
moi, au contraire, quand ma raison veut se ranger à la vérité, qu'une royauté injustement conquise est ce
qu'il y a de pire pour celui même qui l'exerce. Des terreurs anxieuses, des craintes qui ne cessent ni jour
ni nuit, une vie tout entourée de pièges et de périls, tout cela peut-il faire une condition favorable ? Autour
du trône, il y a beaucoup d'inimitiés et de déloyauté, peu de bienveillance, dit Attius. Et de quel trône
s'agit-il, dans ce vers ? De celui que l'héritier de Tantale et de Pélops occupait légitimement. Combien plus
d'ennemis penses-tu qu'a dû avoir un roi qui s'était appuyé sur la propre armée du peuple romain pour
asservir le peuple romain et avait contraint à l'obéissance une cité non seulement libre mais habituée à
commander aux nations ? De quels effondrements intérieurs l'âme de cet homme n'a-t-elle pas été le
théâtre, de quelles blessures n'a-t-elle pas dû souffrir ? De quelle utilité pouvait lui être une vie dont la prolongation
était inséparable de l'idée que celui qui la lui ravirait mériterait par cet acte la reconnaissance
du peuple et s'assurerait dans l'histoire une des places les plus glorieuses ? Si donc il est vrai que les choses
qui paraissent le plus utiles cessent de l'être quand s'y mêle, pour les déparer, l'oubli de ce qui seul donne
à la vie sa beauté, nous devons croire que rien ne peut être utile que ce qui est bon moralement.
| [3,21] XXI. Quid? qui omnia recta et honesta neglegunt, dummodo potentiam consequantur,
nonne idem faciunt, quod is, qui etiam socerum habere uoluit eum, cuius ipse
audacia potens esset. Utile ei uidebatur plurimum posse alterius inuidia. Id
quam iniustum in patriam et quam turpe esset, non uidebat. Ipse autem socer in
ore semper Graecos uersus de Phoenissis habebat, quos dicam ut potero; incondite
fortasse sed tamen, ut res possit intellegi:
'Nam si uiolandum est ius, regnandi gratia,
Violandum est; aliis rebus pietatem colas.'
Capitalis Eteocles uel potius Euripides, qui id unum quod omnium sceleratissimum
fuerit, exceperit.
(83) Quid igitur minuta colligimus, hereditates, mercaturas, uenditiones
fraudulentas? Ecce tibi, qui rex populi Romani dominusque omnium gentium esse
concupiuerit idque perfecerit. Hanc cupiditatem si honestam quis esse dicit,
amens est; probat enim legum et libertatis interitum earumque oppressionem
taetram et detestabilem gloriosam putat. Qui autem fatetur honestum non esse in
ea ciuitate, quae libera fuerit quaeque esse debeat, regnare, sed ei, qui id
facere possit, esse utile, qua hunc obiurgatione aut quo potius conuitio a tanto
errore coner auellere? Potest enim, di immortales, cuiquam esse utile
foedissimum et taeterrimum parricidium patriae, quamuis is, qui se eo
obstrinxerit, ab oppressis ciuibus parens nominetur? Honestate igitur dirigenda
utilitas est, et quidem sic, ut haec duo uerbo inter se discrepare, re unum
sonare uideantur.
(84) Non habeo ad uolgi opinionem quae maior utilitas quam regnandi esse possit,
nihil contra inutilius ei, qui id iniuste consecutus sit, inuenio, cum ad
ueritatem coepi reuocare rationem. Possunt enim cuiquam esse utiles angores,
sollicitudines, diurni et nocturni metus, uita insidiarum periculorumque
plenissima? 'Multi iniqui atque infideles regno, pauci beniuoli' inquit Accius.
At cui regno? quod a Tantalo et Pelope proditum iure optinebatur. Nam quanto
plures ei regi putas, qui exercitu populi Romani populum ipsum Romanum
oppressisset ciuitatemque non modo liberam, sed etiam gentibus imperantem
seruire sibi coegisset?
(85) Hunc tu quas conscientiae labes in animo censes habuisse, quae uulnera?
Cuius autem uita ipsi potest utilis esse, cum eius uitae ea condicio sit, ut qui
illam eripuerit, in maxima et gratia futurus sit et gloria? Quod si haec utilia
non sunt, quae maxime uidentur, quia plena sunt dedecoris ac turpitudinis, satis
persuasum esse debet, nihil esse utile, quod non honestum sit.
| [3,22] XXII. - C'est là un point sur lequel il ne peut vraiment pas y avoir de discussion au jugement de Fabricius
que j'ai déjà invoqué et à celui du sénat. Alors que Pyrrhus nous faisait la guerre sans motif et qu'avec
ce roi puissant et plein d'une généreuse ardeur nous luttions pour l'empire, un transfuge vint au camp de
Fabricius et offrit contre récompense de retourner secrètement comme il était venu auprès de Pyrrhus et
de lui administrer un poison mortel. Fabricius prit soin de le renvoyer à Pyrrhus et cette réponse lui valut
des éloges du sénat. A s'en tenir à l'apparence cependant et à l'opinion de la multitude, il y avait avantage
à terminer grâce à un transfuge une grande guerre et à se débarrasser d'un adversaire dangereux, mais il y
avait aussi crime et déshonneur à triompher non par le courage mais par une félonie, dans une lutte pour
le prestige de nos armes. Lequel était le plus utile et pour Fabricius qui fut à Rome ce qu'Aristide fut dans
Athènes et pour le sénat qui jamais ne sépara de l'intérêt la dignité de l'attitude, était-ce de combattre
l'ennemi par des armes loyales ou par le poison ? Si c'est pour la gloire qu'on recherche l'empire, aucun
moyen criminel n'est admissible : il ne peut y avoir de gloire à commettre un crime. Si l'on a l'ambition du
pouvoir pour lui-même et qu'on le veuille à tout prix, ce pouvoir déshonoré ne peut être utile.
Il n'y avait rien d'utile dans l'avis que soutint Philippe, fils de Quintus : il voulait que les villes que Sylla avait,
à prix d'argent, affranchies par un sénatus-consulte, fussent de nouveau astreintes à payer un tribut, sans
qu'on leur rendît l'argent donné pour leur affranchissement. Le sénat suivit cet avis. C'est une tache
pour l'empire de Rome : les pirates tiennent leur parole mieux que le sénat. « Mais l'on perçut ainsi de
plus grosses sommes, c'était donc utile. » Jusques à quand osera-t-on dire qu'un procédé malhonnête est
utile ? Un empire qui doit être environné d'un éclat glorieux, entouré de l'affection de ses alliés, peut-il
trouver quelque avantage à perdre son renom et à se rendre odieux ? Aussi ai-je souvent différé d'avis avec
Caton que j'aimais cependant. Il me semblait défendre avec une rudesse excessive le trésor public et les tributs,
ne rien accorder aux fermiers des impôts, refuser beaucoup aux alliés; nous devrions, disais-je, nous
montrer généreux envers eux et, quant aux fermiers publics, il faudrait en user avec eux comme avec nos
fermiers à nous, d'autant qu'il importe au salut de l'Etat qu'il y ait entente entre leur ordre et celui des
sénateurs. Curion aussi eut tort quand, déclarant juste la revendication de la Gaule transpadane, il
ajoutait toujours : « Que l'utilité l'emporte! » Il eût mieux fait de chercher à prouver que la mesure demandée,
n'étant pas avantageuse à la république, n'était pas une mesure de justice; il se plaçait ainsi sur un
terrain plus solide qu'en la proclamant juste mais non utile.
| [3,22] XXII. (86) Quamquam id quidem cum saepe alias, tum Pyrrhi bello a C- Fabricio consule
iterum et a senatu nostro iudicatum est. Cum enim rex Pyrrhus populo Romano
bellum ultro intulisset cumque de imperio certamen esset cum rege generoso ac
potente, perfuga ab eo uenit in castra Fabricii eique est pollicitus, si
praemium sibi proposuisset, se, ut clam uenisset, sic clam in Pyrrhi castra
rediturum et eum ueneno necaturum. Hunc Fabricius reducendum curauit ad Pyrrhum
idque eius factum laudatum a senatu est. Atqui si speciem utilitatis
opinionemque quaerimus, magnum illud bellum perfuga unus et grauem aduersarium
imperii sustulisset, sed magnum dedecus et flagitium, quicum laudis certamen
fuisset, eum non uirtute, sed scelere superatum.
(87) Utrum igitur utilius uel Fabricio, qui talis in hac urbe qualis Aristides
Athenis fuit, uel senatui nostro qui numquam utilitatem a dignitate seiunxit,
armis cum hoste certare an uenenis? Si gloriae causa imperium expetundum est,
scelus absit, in quo non potest esse gloria; sin ipsae opes expetuntur quoquo
modo, non poterunt utiles esse cum infamia. Non igitur utilis illa L- Philippi,
Q- F-, sententia, quas ciuitates L- Sulla pecunia accepta ex senatus consulto
liberauisset, ut eae rursus uectigales essent, neque iis pecuniam, quam pro
libertate dederant, redderemus. Ei senatus est assensus. Turpe imperio!
Piratarum enim melior fides quam senatus. 'At aucta uectigalia, utile igitur.'
Quousque audebunt dicere quicquam utile, quod non honestum?
(88) Potest autem ulli imperio, quod gloria debet fultum esse et beneuolentia
sociorum, utile esse odium et infamia? Ego etiam cum Catone meo saepe dissensi.
Nimis mihi praefracte uidebatur aerarium uectigaliaque defendere, omnia
publicanis negare, multa sociis, cum in hos benefici esse deberemus, cum illis
sic agere, ut cum colonis nostris soleremus, eoque magis, quod illa ordinum
coniunctio ad salutem rei publicae pertinebat. Male etiam Curio, cum causam
Transpadanorum aequam esse dicebat, semper autem addebat "uincat utilitas".
Potius doceret non esse aequam, quia non esset utilis rei publicae, quam cum
utilem diceret non esse, aequam fateretur.
| [3,23] XXIII. - Le sixième livre du traité des Offices d'Hécaton est rempli de questions telles que celle-ci :
est-il d'un honnête homme, en temps de grande disette, de ne pas nourrir ses esclaves ? Il examine le pour et
le contre et finalement décide qu'il faut prendre le parti que commande l'intérêt plutôt que l'humanité. Soit,
demande-t-il encore, un navire dont la cargaison doive être en partie jetée à la mer, jettera-t-on un cheval
précieux ou un esclave de peu de valeur ? L'intérêt matériel est d'un côté, l'humanité de l'autre. - « Si,
dans un naufrage, un insensé a réussi à se saisir d'une planche, un sage la lui arrachera-t-il s'il le peut ? »
- « Non, cela serait injuste. » - « Mais le maître du navire ? Pourra-t-il reprendre son bien ? » - « Nullement,
pas plus qu'il ne peut, en pleine mer, jeter un passager parce que le navire est à lui. Jusqu'à ce
qu'on soit arrivé à destination, le navire appartient non au maître mais aux passagers. » - S'il n'y a qu'une
seule planche et deux passagers sages l'un et l'autre, se l'arracheront-ils ou l'un des deux la cédera-t-il à
l'autre ? » - «Il faut la céder à celui dont la vie importe le plus ou pour lui-même ou pour la république. »
- « Mais s'il y a égalité entre eux ? » - « Alors il n'y aura point de querelle, le sort décidera ou ils joueront et
le vaincu cédera la planche au vainqueur. » - « Un père pille les temples, il creuse un souterrain pour
arriver au trésor public, son fils le dénoncera-t-il aux magistrats ? » - « Ce serait un crime, il doit même
défendre son père, si son père est accusé. » - « La patrie ne l'emporte donc pas sur toute obligation ? »
- « Certes, mais il est de l'intérêt de la patrie elle-même que les citoyens observent la piété filiale. »
- « Mais quoi ? Si le père aspire à la tyrannie, s'il veut trahir la patrie, le fils gardera-t-il le silence ? »
- « Non assurément, il suppliera son père de renoncer à son projet. Si rien n'y fait, il lui adressera des
reproches, le menacera même et, en dernière analyse, s'il voit que la patrie est en danger, il mettra son salut
au-dessus du salut de son père. »
Le même philosophe demande si un sage, ayant reçu sans y prendre garde des pièces de monnaie fausses
pour des bonnes, pourra, quand il s'en sera aperçu, les donner comme bonnes en paiement à un débiteur.
Diogène dit oui, Antipater dit non et je me range à son avis. - « Un homme qui vend du vin qu'il sait
qui fermente, est-il tenu de le dire ? » Cela n'est pas nécessaire, pense Diogène, Antipater juge qu'un honnête
homme le fera. Tels sont les cas donnant matière à discussion entre Stoïciens. « Quand on vend un
esclave, faut-il déclarrer ses défauts ? Je ne dis pas ceux dont la non-déclaration serait, selon le droit
civil, cause d'annulation de la vente, mais d'autres tels que ceux-ci : il est menteur, joueur, enclin à la
maraude, à l'ébriété. » L'un croit qu'il faut le dire, l'autre non. « Quelqu'un vend de l'or croyant que
c'est de l'orichalque; l'acheteur, s'il est un honnête homme, doit-il l'avertir ou acquérir pour un denier
ce qui en vaut mille ? » Tu dois voir déjà et quel est mon avis et de quelle sorte est la controverse entre
les deux philosophes que j'ai nommés.
| [3,23] XXIII. (89) Plenus est sextus liber de officiis Hecatonis talium quaestionum, sitne
boni uiri in maxima caritate annonae familiam non alere. In utramque partem
disputat, sed tamen ad extremum utilitate, ut putat, officium dirigit magis quam
humanitate. Quaerit, si in mari iactura facienda sit, equine pretiosi potius
iacturam faciat an seruuli uilis. Hic alio res familiaris, alio ducit humanitas.
"Si tabulam de naufragio stultus arripuerit, extorquebitne eam sapiens, si
potuerit?" Negat, quia sit iniurium. Quid? dominus nauis eripietne suum? Minime,
non plus quam nauigantem in alto eicere de naui uelit, quia sua sit. Quoad enim
peruentum est eo, quo sumpta nauis est, non domini est nauis, sed nauigantium.
(90) Quid? si una tabula sit, duo naufragi, eique sapientes, sibine uterque
rapiat an alter cedat alteri? Cedat uero, sed ei, cuius magis intersit uel sua
uel rei publicae causa uiuere. Quid? si haec paria in utroque? Nullum erit
certamen, sed quasi sorte aut micando uictus alteri cedet alter Quid? si pater
fana expilet, cuniculos agat ad aerarium, indicetne id magistratibus filius?
Nefas id quidem est, quin etiam defendat patrem si arguatur. Non igitur patria
praestat omnibus officiis? Immo uero, sed ipsi patriae conducit pios habere
ciues in parentes. Quid? si tyrannidem occupare, si patriam prodere conabitur
pater, silebitne filius? Immo uero obsecrabit patrem, ne id faciat. Si nihil
proficiet, accusabit, minabitur etiam; ad extremum, si ad perniciem patriae res
spectabit, patriae salutem anteponet saluti patris.
(91) Quaerit etiam, si sapiens adulterinos nummos acceperit imprudens pro bonis,
cum id nescierit, soluturusne sit eos, si cui debeat, pro bonis. Diogenes ait,
Antipater negat, cui potius assentior. Qui uinum fugiens uendat sciens, debeatne
dicere. Non necesse putat Diogenes, Antipater uiri boni existimat. Haec sunt
quasi controuersiae iura Stoicorum. In mancipio uendundo dicendane uitia, non
ea, quae nisi dixeris, redhibeatur mancipium iure ciuili, sed haec, mendacem
esse, aleatorem, furacem, ebriosum. Alteri dicenda uidentur, alteri non
uidentur.
(92) Si quis aurum uendens orichalcum se putet uendere, indicetne ei uir bonus
aurum illud esse, an emat denario, quod sit mille denarium? Perspicuum est iam
et quid mihi uideatur et quae sit inter eos philosophos, quos nominaui,
controuersia.
| | [3,24] XXIV. - Faut-il toujours observer les conventions et les promesses, lorsqu'il n'y a eu, comme disent les
préteurs, ni dol ni violence exercée ? - Quelqu'un a donné un remède à un hydropique et lui a fait promettre
que, s'il guérissait, il n'userait jamais plus de ce médicament; le malade guérit, quelques années plus
tard retombe dans la même maladie et n'obtient pas de celui qui a reçu sa parole qu'il l'en dégage et lui
permette de suivre le traitement qui le sauverait. Que doit-il faire ? Comme ce refus est inhumain et qu'il
peut passer outre sans aucun préjudice pour son auteur, c'est à sa vie, et à sa santé qu'il pourvoira. Autre
question : un sage est institué héritier d'un million de sesterces, mais celui qui lui a légué cette somme lui a
demandé qu'avant d'en prendre possession il allât de jour danser publiquement au forum et il a promis de
le faire parce qu'autrement l'héritage lui échappait. Doit-il tenir sa promesse ? J'aimerais mieux qu'il ne
l'eût pas faite, c'eût été plus digne. Puisqu'il a promis, s'il juge honteux de danser en plein forum, le manquement
à sa promesse sera plus honorable s'il ne prend rien de l'héritage que s'il le prend, à moins peut-être
que dans un moment de danger grave, il n'abandonne tout l'argent qui lui revient à l'Etat; la danse même,
quand il s'agit de venir en aide à la patrie, cesse d'être inconvenante.
| [3,24] XXIV. Pacta et promissa semperne seruanda sint, quae nec ui nec dolo
malo, ut praetores solent, facta sint. Si quis medicamentum cuipiam dederit ad
aquam intercutem pepigeritque, si eo medicamento sanus factus esset, ne illo
medicamento umquam postea uteretur, si eo medicamento sanus factus sit et annis
aliquot post inciderit in eundem morbum nec ab eo, quicum pepigerat, impetret,
ut iterum eo liceat uti, quid faciendum sit. Cum sit is inhumanus, qui non
concedat, nec ei quicquam fiat iniuriae, uitae et saluti consulendum.
(93) Quid? si qui sapiens rogatus sit ab eo, qui eum heredem faciat, cum ei
testamento sestertium milies relinquatur, ut antequam hereditatem adeat luce
palam in foro saltet, idque se facturum promiserit, quod aliter heredem eum
scripturus ille non esset, faciat quod promiserit necne? Promisisse nollem et id
arbitror fuisse grauitatis; quoniam promisit, si saltare in foro turpe ducet,
honestius mentietur, si ex hereditate nihil ceperit, quam si ceperit, nisi forte
eam pecuniam in rei publicae magnum aliquod tempus contulerit, ut uel saltare,
cum patriae consulturus sit, turpe non sit.
| [3,25] XXV. - On ne doit pas tenir les promesses dont l'exécution serait dommageable pour ceux même envers
qui l'on s'est engagé. Le soleil, pour en revenir à la fable, avait promis à son fils Phaéthon de lui accorder
tout ce qu'il demanderait. Il souhaita monter sur le char de son père et y monta, mais, avant d'être parvenu
au terme, la foudre le consuma. Combien il eût mieux valu dans un cas pareil que le père ne tînt pas sa promesse!
Que dire de celle dont Thésée réclama l'accomplissement à Neptune ? Ce dieu lui avait donné
trois souhaits à former, et il demanda la mort de son fils Hippolyte qu'il soupçonnait d'avoir des pensées
coupables sur sa belle-mère. Thésée obtint ce qu'il avait souhaité et ce fut pour lui un sujet de chagrin
profond. Et Agamemnon ? Il avait fait voeu d'immoler à Diane ce que l'année verrait naître de plus
beau et il sacrifia Iphigénie qui se trouva précisément être ce que l'année avait produit de plus beau. Mieux
eût valu manquer à sa promesse que de commettre un crime si noir. Il y a donc quelquefois des promesses
qu'il ne faut pas tenir et il y a aussi des cas où il ne faut pas rendre un dépôt. Un homme d'esprit sain
t'a confié une épée, devenu fou il te la redemande. Tu serais coupable en la lui rendant, tu es moralement
tenu de refuser. Ou encore quelqu'un t'a remis en dépôt une somme d'argent et ensuite prend les armes
contre la patrie. Rendras-tu ce dépôt ? Je ne crois pas que tu doives le faire : ce serait agir contre la
république, contre ce qui doit t'être le plus cher. Il y a ainsi bien des cas où une action qui paraît être en
elle-même conforme à la morale cesse de l'être en raison des circonstances. Tenir ses promesses, demeurer
fidèle aux engagements pris, rendre un dépôt, ce n'est plus bien agir quand au lieu de servir on nuit en le
faisant. Mais je pense en avoir dit assez long sur l'utilité prétendue, qu'on décore faussement du nom de
prudence, de manières d'agir contraires à la justice.
Nous avons dans le premier livre ramené à quatre principes les obligations morales, ce sera y revenir
que de montrer combien les actes, qui n'ont de l'utilité que l'apparence, sont contraires à toute vertu.
Je l'ai fait pour la science de la vie, que la ruse a la prétention d'imiter, et pour la justice, dont la véritable
utilité est inséparable. Restent deux formes de la moralité dont l'une consiste dans la grandeur, l'élévation,
la noblesse de l'âme, l'autre dans la discipline et la mesure qui lui imposent la continence et la tempérance.
| [3,25] XXV. (94) Ac ne illa quidem promissa seruanda sunt, quae non sunt iis ipsis utilia,
quibus illa promiseris. Sol Phaetonti filio, ut redeamus ad fabulas, facturum se
esse dixit, quidquid optasset. Optauit, ut in currum patris tolleretur; sublatus
est; atque is ante quam constitit ictu fulminis deflagrauit; quanto melius
fuerat in hoc promissum patris non esse seruatum. Quid? quod Theseus exegit
promissum a Neptuno? Cui cum tres optationes Neptunus dedisset, optauit
interitum Hippolyti filii, cum is patri suspectus esset de nouerca; quo optato
impetrato, Theseus in maximis fuit luctibus.
(95) Quid? quod Agamemnon cum deuouisset Dianae, quod in suo regno pulcherrimum
natum esset illo anno, immolauit Iphigeniam, qua nihil erat eo quidem anno natum
pulchrius. Promissum potius non faciendum, quam tam taetrum facinus admittendum
fuit. Ergo et promissa non facienda nonnumquam neque semper deposita reddenda.
Si gladium quis apud te sana mente deposuerit, repetat insaniens, reddere
peccatum sit, officium non reddere. Quid? si is, qui apud te pecuniam
deposuerit, bellum inferat patriae, reddasne depositum? Non credo, facies enim
contra rem publicam, quae debet esse carissima. Sic multa, quae honesta natura
uidentur esse, temporibus fiunt non honesta. Facere promissa, stare conuentis,
reddere deposita commutata utilitate fiunt non honesta. Ac de iis quidem, quae
uidentur esse utilitates contra iustitiam simulatione prudentiae, satis arbitror dictum.
(96) Sed quoniam a quattuor fontibus honestatis primo libro officia duximus, in
eisdem uersemur, cum docebimus, ea, quae uideantur esse utilia neque sint, quam
sint uirtutis inimica. Ac de prudentia quidem, quam uult imitari malitia,
itemque de iustitia, quae semper est utilis, disputatum est. Reliquae sunt duae
partes honestatis quarum altera in animi excellentis magnitudine et praestantia
cernitur, altera in conformatione et moderatione continentiae et temperantiae.
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