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Du texte à l'hypertexte

Cicéron, Des devoirs, Livre III

Chapitre XXVI-XXX

  Chapitre XXVI-XXX

[3,26] XXVI. - Il paraissait utile à Ulysse (tel du moins que le représentent les tragiques, car, dans Homère, qui est la meilleure autorité, il n'est soupçonné de rien de tel) de se soustraire à l'obligation de faire la guerre en simulant la folie. Dessein fort peu glorieux, il est vrai, mais, dira-t-on peut-être, ayant l'avantage de lui assurer un règne et une vie paisibles à Ithaque, entouré de ses parents, de sa femme, de son fils. Peut-on comparer un éclat quelconque acheté par des fatigues et des dangers quotidiens avec cette tranquillité ? Pour moi je la déclare méprisable et la repousse parce que je crois que, n'étant pas honorable, elle ne peut même pas être utile. Quelles paroles penses-tu qu'Ulysse aurait entendues s'il avait persisté dans cette simulation, lui qui, après bien des hauts faits, s'entend dire par Ajax :
"Après avoir le premier conseillé le serment que tous vous savez, seul il a manqué à l'engagement et, pour ne pas se joindre aux autres, commencé de simuler la folie. Si Palamède, perspicace, avisé, n'avait pas déjoué sa ruse audacieuse, il se fût jusqu'au bout dérobé à l'obligation qu'imposait la foi jurée". Mieux valait pour Ulysse combattre non seulement l'ennemi, mais, comme il le fit, les flots soulevés que de déserter la cause de la Grèce se dressant d'un seul coeur contre les Barbares. Mais laissons là les fables et les exemples d'origine étrangère; venons à des faits véritables tirés de notre histoire.
M. Atilius Regulus, consul pour la deuxième fois, tomba en Afrique dans une embuscade qu'avait dressée le Lacédémonien Xanthippe, officier dans l'armée commandée par Hamilcar, le père d'Hannibal, et fut fait prisonnier. On l'envoya au sénat après lui avoir fait prêter serment de revenir à Carthage si la liberté n'était pas rendue à quelques Carthaginois d'un haut rang captifs des Romains. Arrivé à Rome il voyait bien quel parti avait pour lui un avantage apparent mais que, l'histoire le montre, il jugea non véritable demeurer dans sa patrie, vivre chez lui avec sa femme et ses enfants, considérant le malheur de ses armes comme une infortune ordinaire à la guerre, tenir enfin le rang de personnage consulaire. Qui voudra nier que ce soient là de précieux avantages ? Qui, je le demande ? La grandeur d'âme, le courage.
[3,26] XXVI. (97) Utile uidebatur Ulixi, ut quidem poetae tragici prodiderunt, nam apud Homerum, optimum auctorem, talis de Ulixe nulla suspicio est, sed insimulant eum tragoediae simulatione insaniae militiam subterfugere uoluisse. Non honestum consilium, at utile, ut aliquis fortasse dixerit, regnare et Ithacae uiuere otiose cum parentibus, cum uxore, cum filio. Ullum tu decus in cotidianis laboribus cum hac tranquillitate conferendum putas? Ego uero istam contemnendam et abiciendam, quoniam quae honesta non sit ne utilem quidem esse arbitror.
(98) Quid enim auditurum putas fuisse Ulixem, si in illa simulatione perseuerasset? Qui cum maximas res gesserit in bello, tamen haec audiat ab Aiace
"Cuius ipse princeps iuris iurandi fuit,
Quod omnes scitis, solus neglexit fidem.
Furere adsimulare, ne coiret, institit.
Quod ni Palamedi perspicax prudentia
Istius percepset malitiosam audaciam
Fide sacratae ius perpetuo falleret."
(99) Illi uero non modo cum hostibus, uerum etiam cum fluctibus, id quod fecit, dimicare melius fuit quam deserere consentientem Graeciam ad bellum barbaris inferendum. Sed omittamus et fabulas et externa; ad rem factam nostramque ueniamus. M- Atilius Regulus, cum consul iterum in Africa ex insidiis captus esset duce Xanthippo Lacedaemonio, imperatore autem patre Hannibalis Hamilcare, iuratus missus est ad senatum, ut nisi redditi essent Poenis captiui nobiles quidam, rediret ipse Carthaginem. Is cum Romam uenisset, utilitatis speciem uidebat, sed eam, ut res declarat, falsam iudicauit; quae erat talis: manere in patria, esse domui suae cum uxore, cum liberis, quam calamitatem accepisset in bello communem fortunae bellicae iudicantem tenere consularis dignitatis gradum. Quis haec negat esse utilia? quem censes? Magnitudo animi et fortitudo negat.
[3,27] XXVII. - Réclames-tu des autorités plus hautes ? Le propre de ces vertus est de libérer de la crainte : on regarde de haut les accidents de la vie humaine, on sait qu'il n'en est pas qu'un coeur vaillant n'affronte. Que fit-il donc ? Il vint au sénat, parla de la mission dont il était chargé, refusa de se prononcer sur la demande carthaginoise : lié par le serment fait à l'ennemi, il n'était plus sénateur. Bien mieux (oh! l'insensé, dira quelqu'un, oh! l'homme ennemi de lui-même) il nia qu'il fût utile de rendre les prisonniers : c'étaient de jeunes hommes, de bons officiers, lui n'était qu'un vieillard accablé. On le crut, on garda les prisonniers et il revint à Carthage : ni l'amour de sa patrie ni celui des siens ne le retinrent. Il n'ignorait pas cependant qu'un ennemi très cruel, que des supplices raffinés l'attendaient, mais il croyait devoir tenir son serment. Et tandis qu'on évitait avec soin en le tuant tout ce qui aurait pu assoupir sa souffrance, sa condition était meilleure que si, vieillard prisonnier, consulaire parjure, il fût resté dans sa demeure : « Quelle folie de n'avoir pas conseillé la libération des prisonniers, d'en avoir dissuadé le sénat! » Folie ? Comment cela ? Il a pensé au bien de l'Etat. Ce qui est nuisible à l'Etat peut-il être utile au citoyen ? [3,27] XXVII. (100) Num locupletiores quaeris auctores? Harum enim est uirtutum proprium nihil extimescere, omnia humana despicere, nihil, quod homini accidere possit intolerandum putare. Itaque quid fecit? In senatum uenit, mandata euit, sententiam ne diceret, recusauit; quamdiu iure iurando hostium teneretur, non esse se senatorem. Atque illud etiam, ("O stultum hominem," dixerit quispiam, "et repugnantem utilitati suae!"), reddi captiuos negauit esse utile; illos enim adulescentes esse et bonos duces, se iam confectum senectute. Cuius cum ualuisset auctoritas, captiui retenti sunt, ipse Carthaginem rediit, neque eum caritas patriae retinuit nec suorum. Neque uero tum ignorabat se ad crudelissimum hostem et ad exquisita supplicia proficisci, sed ius iurandum conseruandum putabat. Itaque tum, cum uigilando necabatur, erat in meliore causa, quam si domi senex captiuus, periurus consularis remansisset.
(101) At stulte, qui non modo non censuerit captiuos remittendos, uerum etiam dissuaserit. Quo modo stulte? etiamne, si rei publicae conducebat? Potest autem, quod inutile rei publicae sit, id cuiquam ciui utile esse?
[3,28] XXVIII. - On renverse les principes qui sont les fondements naturels de la vie quand on sépare l'utilité de la moralité. Tous nous cherchons l'utile, nous sommes irrésistiblement portés vers lui et il ne peut en être autrement. Conçoit-on un homme qui ait son propre intérêt en aversion, ou plutôt conçoit-on un homme qui ne le poursuive de toute son ardeur ? Mais comme nous ne pouvons trouver notre intérêt véritable que dans une vie sans reproche, harmonieuse et belle, c'est l'harmonie et la beauté qui sont pour nous les premiers des biens, les biens suprêmes, et le mot d'utile s'applique à des objets propres à satisfaire nos besoins, mais sans noblesse. « Que signifie, dira-t-on, un serment ? Craignons-nous d'irriter Jupiter ? Mais l'opinion commune de tous les philosophes, aussi bien de ceux qui conçoivent un Dieu toujours actif et créateur, que de ceux qui font de lui un oisif déchargé de toute affaire et n'imposant d'obligation à personne, est qu'un dieu ignore la colère et ne peut faire de mal.
Et même irrité, quel mal Jupiter eût-il pu faire à Régulus qui fût pire que celui que Regulus s'est fait à lui-même? Il n'y avait donc pas dans la religion, alors qu'il s'agissait pour Regulus de tels intérêts, de force qui pût ruiner la notion de l'utile. Regulus ne voulait pas se déshonorer? Mais d'abord de deux maux le moindre. Ce déshonneur était-il un mal pire que le supplice enduré? Et ensuite, comme le dit Attius Eh quoi ? tu manques à ton serment ? - A qui manque au sien je n'ai jamais rien dû et je ne dois rien. Bien que dite par un roi impie, la parole est forte. De même, ajoute-t-on, qu'il nous arrive d'appeler utiles des choses qui ne le sont pas, de même il peut se faire que nous croyions belles des manières d'agir qui ne méritent pas d'être ainsi qualifiées. C'est ainsi qu'il paraît beau; pour tenir son serment, de retourner à Carthage et d'y être supplicié, mais si l'on considère qu'une convention avec l'ennemi, imposée par la force, n'aurait pas dû être ratifiée, cela cesse d'être beau. En revanche, dit-on encore, ce qui est de la plus grande utilité, même quand cela ne paraît pas beau pour commencer, le devient. » Tels sont à peu près les arguments dont on use contre Regulus. Examinons-les un à un.
[3,28] XXVIII. Peruertunt homines ea, quae sunt fundamenta naturae, cum utilitatem ab honestate seiungunt. Omnes enim expetimus utilitatem ad eamque rapimur nec facere aliter ullo modo possumus. Nam quis est, qui utilia fugiat? aut quis potius, qui ea non studiosissime persequatur? Sed quia nusquam possumus nisi in laude, decore, honestate utilia reperire, propterea illa prima et summa habemus, utilitatis nomen non tam splendidum quam necessarium ducimus.
(102) Quid est igitur, dixerit quis, in iure iurando? num iratum timemus Iouem? At hoc quidem commune est omnium philosophorum, non eorum modo, qui deum nihil habere ipsum negotii dicunt, nihil exhibere alteri, sed eorum etiam, qui deum semper agere aliquid et moliri uolunt, numquam nec irasci deum nec nocere. Quid autem iratus Juppiter plus nocere potuisset, quam nocuit sibi ipse Regulus? Nulla igitur uis fuit religionis, quae tantam utilitatem peruerteret. An ne turpiter faceret? Primum minima de malis? Non igitur tantum mali turpitudo ista habebat, quantum ille cruciatus. Deinde illud etiam apud Accium:
"Fregistin fidem?
Neque dedi neque do infideli cuiquam." quamquam ab impio rege dicitur, luculente tamen dicitur.
(103) Addunt etiam, quemadmodum nos dicamus uideri quaedam utilia, quae non sint, sic se dicere uideri quaedam honesta, quae non sunt, ut hoc ipsum uidetur honestum conseruandi iuris iurandi causa ad cruciatum reuertisse, sed fit non honestum, quia, quod per uim hostium esset actum, ratum esse non debuit. Addunt etiam, quicquid ualde utile sit, id fieri honestum, etiam si antea non uideretur. Haec fere contra Regulum. Sed prima uideamus.
[3,29] XXIX. - « Regulus n'avait rien à redouter du courroux de Jupiter qui ignore la colère et ne fait point de mal. » Pas plus contre le serment de Regulus que contre tout autre cette raison n'a de valeur. Ce qui fait la force d'un serment, ce n'est pas la crainte, c'est son caractère propre. Le serment est un acte religieux d'affirmation et ce qu'on a affirmé qu'on ferait en prenant en quelque sorte Dieu à témoin, on doit le faire. Il ne s'agit pas d'échapper à la colère des dieux, qui ne menace personne, c'est une question de justice et de loyauté, Ennius l'a très bien dit : O Bonne Foi, ton aile est tutélaire, ô serment par Jupiter. Qui viole un serment attente à la Bonne Foi que nos ancêtres ont voulu, comme il est dit dans un discours de Caton, qui fût voisine au Capitole de Jupiter très bon, très grand. - « Mais même Jupiter irrité n'aurait pas fait à Regulus plus de mal qu'il ne s'en est fait lui-même. » Oui s'il n'y avait d'autre mal que la douleur. Mais loin d'être le pire des maux, la douleur n'est même pas un mal, suivant ce qu'affirment les philosophes de la plus haute autorité. Et ils ont l'appui d'un témoignage qui n'a rien de banal et que je ne vous permettrai pas de récuser, je serais plutôt d'avis qu'il n'en est pas qui ait plus de poids : c'est celui de Regulus. Quel témoin plus imposant pourrions-nous trouver que cet homme, le premier citoyen de Rome, qui, pour ne pas manquer à une obligation morale, va s'offrir de lui-même au supplice? Quand on dit : « De deux maux le moindre» on sous-entend plutôt le déshonneur qu'une fin atroce. Je réponds, moi : est-il un mal pire que le déshonneur? Si la laideur d'un corps difforme a quelque chose de choquant, que faut-il penser d'une âme donnant le spectacle hideux d'une véritable gangrène morale ? C'est cette laideur-là que les moralistes les plus rigoureux disent être le seul mal; ceux qui sont moins sévères le considèrent du moins comme le plus grand. Quant à ce vers : A qui manque à son serment je n'ai jamais rien dû et je ne dois rien, un poète faisant parler Atrée a eu raison de l'écrire : il s'accorde avec le personnage. Mais si l'on veut le prendre comme signifiant qu'on peut manquer à la foi jurée, quand celui envers qui l'on s'est engagé est lui-même de mauvaise foi, il est à craindre que cette maxime ne serve d'abri au parjure.
- Même à la guerre il y a des règles à observer et l'on doit souvent tenir un engagement pris envers l'ennemi sous la foi du serment. Quand on a juré avec le sentiment qu'il fallait faire ce à quoi l'on s'engageait, on doit tenir son serment; quand manque cette adhésion, on n'est point parjure pour ne pas le tenir. Si, par exemple, on n'apporte pas à des pirates la rançon convenue, il n'y a point fraude, même si l'on a juré qu'on l'apporterait. Un pirate en effet n'est pas un adversaire auquel on fait la guerre, c'est l'ennemi commun du genre humain. Avec un être pareil il n'y a pas de foi qui tienne, il est hors la loi du serment. Faire un faux serment, ce n'est pas se parjurer; c'est quand on a prêté un serment auquel l'âme a donné sa pleine adhésion pour user de la formule en usage chez nous, et qu'on ne fait pas ce qu'on a juré de faire, qu'il y a parjure. Euripide dit avec vérité : mes lèvres ont juré, mon âme n'a fait aucun serment.
Regulus ne devait donc pas rompre en se parjurant un pacte conclu avec l'ennemi et changer des conditions de guerre qu'il avait acceptées. Il avait contracté avec un ennemi auquel s'appliquaient les règles observées entre belligérants et à l'égard duquel tout le droit fécial et beaucoup de lois sont d'usage commun. S'il n'en avait pas été ainsi, jamais le sénat n'eût remis enchaînés à l'ennemi des citoyens d'un rang élevé.
[3,29] XXIX. (104) Non fuit Juppiter metuendus ne iratus noceret, qui neque irasci solet nec nocere. Haec quidem ratio non magis contra Reguli, quam contra omne ius iurandum ualet. Sed in iure iurando non qui metus, sed quae uis sit, debet intellegi. Est enim ius iurandum affirmatio religiosa; quod autem affirmate, quasi deo teste promiseris, id tenendum est. Iam enim non ad iram deorum, quae nulla est, sed ad iustitiam et ad fidem pertinet. Nam praeclare Ennius:
"O Fides alma apta pinnis et ius iurandum Iouis."
Qui ius igitur iurandum uiolat, is fidem uiolat, quam in Capitolio uicinam Iouis optimi maximi, ut in Catonis oratione est, maiores nostri esse uoluerunt.
(105) At enim ne iratus quidem Juppiter plus Regulo nocuisset, quam sibi nocuit ipse Regulus. Certe, si nihil malum esset nisi dolere. Id autem non modo non summum malum, sed ne malum quidem esse maxima auctoritate philosophi affirmant. Quorum quidem testem non mediocrem, sed haud scio an grauissimum Regulum nolite quaeso uituperare. Quem enim locupletiorem quaerimus quam principem populi Romani, qui retinendi officii causa cruciatum subierit uoluntarium? Nam quod aiunt minima de malis, id est, ut turpiter potius quam calamitose; an est ullum maius malum turpitudine? Quae si in deformitate corporis habeat aliquid offensionis, quanta illa deprauatio et foeditas turpificati animi debet uideri?
(106) Itaque neruosius qui ista disserunt, solum audent malum dicere id, quod turpe sit, qui autem remissius, ii tamen non dubitant summum malum dicere. Nam illud quidem "Neque dedi neque do infideli cuiquam" idcirco recte a poeta, quia, cum tractaretur Atreus, personae seruiendum fuit. Sed si hoc sibi sument, nullam esse fidem, quae infideli data sit, uideant, ne quaeratur latebra periurio.
(107) Est autem ius etiam bellicum fidesque iuris iurandi saepe cum hoste seruanda. Quod enim ita iuratum est, ut mens conciperet fieri oportere, id seruandum est; quod aliter, id si non fecerit, nullum est periurium. Ut, si praedonibus pactum pro capite pretium non attuleris, nulla fraus est, ne si iuratus quidem id non feceris. Nam pirata non est ex perduellium numero definitus, sed communis hostis omnium; cum hoc nec fides debet nec ius iurandum esse commune.
(108) Non enim falsum iurare periurare est, sed quod ex animi tui sententia iuraris, sicut uerbis concipitur more nostro, id non facere periurium est. Scite enim Euripides: "Iuraui lingua, mentem iniuratam gero". Regulus uero non debuit condiciones pactionesque bellicas et hostiles perturbare periurio. Cum iusto enim et legitimo hoste res gerebatur, aduersus quem et totum ius fetiale et multa sunt iura communia. Quod ni ita esset, numquam claros uiros senatus uinctos hostibus dedidisset.
[3,30] XXX. - T. Veturius et Sp. Postumius, consuls pour la deuxième fois, après qu'à la suite d'un combat malheureux, nos légions eurent passé sous les fourches Caudines, conclurent la paix avec les Samnites et leur furent livrés : ils avaient agi sans l'ordre du peuple et du sénat. Tib. Numicius et Q. Maelius, tribuns de la plèbe, à l'instigation desquels les consuls avaient conclu la paix, furent en même temps livrés aux Samnites quand Rome refusa de reconnaître cette paix. Et Postumius, lui-même, conseilla cette mesure et parla en sa faveur, alors qu'elle le livrait à l'ennemi. Bien des années après, C. Mancinus agit de même; ayant conclu un traité avec les Numantins, sans l'aveu du sénat, il soutint la loi proposée par L. Furius et Sex. Atilius, en vertu d'un sénatus-consulte; elle fut votée, et on le livra en conséquence à l'ennemi. Il eut une conduite plus belle que Q. Pompée qui, dans un cas pareil, avait, par ses prières, fait rejeter la loi. Cette fois-là, une utilité apparente prévalut sur ce qui eût été de la noblesse, tandis que pour les deux autres, que j'ai nommés, c'est la noblesse qui l'emporta sur l'utilité prétendue.
« Une convention imposée par la force n'aurait pas dû être ratifiée. » Comme si la force brutale avait le pouvoir de contraindre un homme de cœur. « Pourquoi, s'il en est ainsi, Regulus a-t-il accepté une mission pour le sénat, alors surtout qu'il devait parler contre la remise des captifs ? » Vous blâmez ce qu'il y a de plus grand dans sa conduite : avoir son avis ne suffisait pas à le tranquilliser, il accepta la mission pour que cet avis devînt celui du sénat; s'il n'avait pas été là pour l'influencer, le sénat aurait, sans doute, consenti à rendre les Carthaginois prisonniers. Ainsi, Regulus serait resté dans sa patrie et n'aurait souffert aucun dommage. Mais ce parti ne lui parut pas avantageux pour la patrie, c'est pourquoi il crut devoir opiner comme il l'a fait, et accepter, pour lui-même, le destin qu'il savait qui l'attendait.
Quand on dit enfin que ce qui est de la plus grande utilité devient beau, on devrait dire non qu'il le devient, mais qu'il l'est, car rien n'est utile que ce qui est beau, et ce n'est pas parce qu'une chose est utile qu'elle est belle, c'est parce qu'elle est belle qu'elle est utile. Ainsi, parmi beaucoup d'exemples dignes d'admiration, on ne trouverait pas facilement un trait plus éclatant et plus digne d'éloge.
[3,30] XXX. (109) At uero T- Veturius et Sp- Postumius, cum iterum consules essent, quia, cum male pugnatum apud Caudium esset, legionibus nostris sub iugum missis, pacem cum Samnitibus fecerant, dediti sunt iis, iniussu enim populi senatusque fecerant. Eodemque tempore Ti- Numicius, Q- Maelius, qui tum tribuni pl. erant, quod eorum auctoritate pax erat facta, dediti sunt, ut pax Samnitium repudiaretur. Atque huius deditionis ipse Postumius, qui dedebatur, suasor et auctor fuit. Quod idem multis annis post C- Mancinus, qui, ut Numantinis, quibuscum sine senatus auctoritate foedus fecerat, dederetur, rogationem suasit eam, quam L- Furius, Sex. Atilius ex senatus consulto ferebant; qua accepta est hostibus deditus. Honestius hic quam Q- Pompeius, quo, cum in eadem causa esset, deprecante accepta lex non est. Hic ea, quae uidebatur utilitas, plus ualuit quam honestas, apud superiores utilitatis species falsa ab honestatis auctoritate superata est.
(110) At non debuit ratum esse, quod erat actum per uim. Quasi uero forti uiro uis possit adhiberi. Cur igitur ad senatum proficiscebatur, cum praesertim de captiuis dissuasurus esset? Quod maximum in eo est, id reprehenditis. Non enim suo iudicio stetit, sed suscepit causam, ut esset iudicium senatus; cui nisi ipse auctor fuisset, captiui profecto Poenis redditi essent. Ita incolumis in patria Regulus restitisset. Quod quia patriae non utile putauit, idcirco sibi honestum et sentire illa et pati credidit. Nam quod aiunt, quod ualde utile sit, id fieri honestum, immo uero esse, non fieri. Est enim nihil utile, quod idem non honestum, nec quia utile, honestum, sed, quia honestum, utile. Quare ex multis mirabilibus exemplis haud facile quis dixerit hoc exemplo aut laudabilius aut praestantius.


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Dernière mise à jour : 12/06/2003