[9] IX. - N'avoir pas la vigueur de la jeunesse - c'est
là, je le rappelle, le deuxième sujet de plainte que donne
la vieillesse - ce n'est pas, dans mon état présent, un
regret pour moi, pas plus que je ne souffrais quand j'étais
jeune de n'avoir pas la force d'un taureau ou d'un éléphant.
Il faut faire bon usage de ce qu'on a et, quoi qu'on
entreprenne, consulter ses forces. Y eut-il jamais parole
plus digne de mépris que celle de Milon de Crotone?
Devenu vieux, il voyait des athlètes qui s'exerçaient et
regardant alors ses propres bras il s'écria, d'après ce
qu'on raconte, en versant des larmes : Hélas ! les miens
sont déjà morts. Pas tant que tu n'es mort toi-même,
pauvre sot ! Car ce n'est à aucun moment à toi-même
que tu as dû ton renom, mais à ta poitrine et à tes biceps.
Ce n'est pas un Sextus Aelius, ou, bien des années avant,
un Tibérius Coruncanius, ce n'est pas non plus un
Publius Crassus, ces hommes qui ont formulé pour
leurs concitoyens les règles du droit, qui eussent gémi
de la sorte : jusqu'au dernier souffle ils ont conservé leur science.
Pour ce qui est de l'orateur, oui, je crains
que la vieillesse l'affaiblisse : sa tâche n'est pas seulement
d'ordre intellectuel, il lui faut aussi des poumons
et des forces. Il est vrai que la voix du vieillard acquiert
je ne sais quel éclat particulier que je possède encore
et vous savez quel est mon âge; il convient toutefois
que la parole d'un homme âgé soit calme et sans passion,
très souvent un discours tranquille et bien ordonné prononcé
par un vieillard bien-disant a de l'action sur l'auditoire.
Et quand on ne peut plus soi-même prétendre à
l'éloquence, encore peut-on donner à un Scipion et à un
Lélius d'utiles préceptes. Quoi de plus charmant qu'un
vieillard entouré de jeunes gens désireux de s'instruire?
Dirons-nous qu'un vieil homme n'a même pas assez de
force pour donner des leçons aux jeunes, les former, les
préparer à l'accomplissement de toute tâche utile? Et
que peut-il y avoir de plus beau qu'une activité de cette
sorte? J'ai vu, pour ma part Cneius et Publius Scipion,
tes deux grands-pères, Lucius Aemilius et l'Africain,
heureux de se trouver parmi des jeunes gens bien nés
et je prétends que les maîtres qui enseignent de belles
choses, propres à former l'esprit, ne sont nullement
malheureux malgré le déclin, la perte, de leurs forces.
Et j'ajoute que cette perte même est imputable moins
à la vieillesse qu'aux excès dont s'est rendue coupable
la jeunesse. Quand elle est adonnée sans mesure aux
plaisirs elle laisse en héritage à la vieillesse un corps
délabré. Cyrus, dans Xénophon, quand, très avancé en
âge, il est sur le point de mourir, déclare qu'il ne s'est
jamais aperçu que sa vieillesse fût plus faible que sa
jeunesse ne l'avait été. J'ai souvenir d'avoir vu enfant,
Lucius Metellus, devenu grand pontife quatre ans après
son deuxième consulat et qui exerça pendant vingt-deux
ans ces fonctions sacerdotales, si plein de vigueur
à la fin de sa vie qu'il n'avait pas à souhaiter de redevenir
jeune. Il est inutile que je parle de moi-même bien que
ce soit une faiblesse habituelle aux vieillards et qu'on
leur passe.
| [9] IX. 27. Ne nunc quidem uires desidero adulescentis (is enim erat locus alter de
uitiis senectutis), non plus quam adulescens tauri aut elephanti desiderabam.
Quod est, eo decet uti et, quicquid agas, agere pro uiribus. Quae enim uox
potest esse contemptior quam Milonis Crotoniatae? qui, cum iam senex esset
athletasque se exercentes in curriculo uideret, aspexisse lacertos suos dicitur
inlacrimansque dixisse: 'At hi quidem mortui iam sunt.' Non uero tam isti quam
tu ipse, nugator; neque enim ex te umquam es nobilitatus, sed ex lateribus et
lacertis tuis. Nihil Sex. Aelius tale, nihil multis annis ante Ti- Coruncanius,
nihil modo P- Crassus, a quibus iura ciuibus praescribebantur, quorum usque ad
extremum spiritum est prouecta prudentia.
28. Orator metuo ne languescat senectute; est enim munus eius non ingeni solum,
sed laterum etiam et uirium. Omnino canorum illud in uoce splendescit etiam
nescio quo pacto in senectute, quod equidem adhuc non amisi, et uidetis annos.
Sed tamen est decorus seni sermo quietus et remissus, factique per se ipsa sibi
audientiam diserti senis composita et mitis oratio. Quam si ipse exsequi
nequeas, possis tamen Scipioni praecipere et Laelio. Quid enim est iucundius
senectute stipata studiis iuuentutis?
29. An ne illas quidem uires senectuti relinquemus, ut adulescentis doceat,
instituat, ad omne offici munus instruat? Quo quidem opere quid potest esse
praeclarius? Mihi uero et Cn- et P- Scipiones et aui tui duo, L- Aemilius et P-
Africanus, comitatu nobilium iuuenum fortunati uidebantur nec ulli bonarum
artium magistri non beati putandi, quamuis consenuerint uires atque defecerint.
Etsi ipsa ista defectio uirium adulescentiae uitiis efficitur saepius quam
senectutis; libidinosa enim et intemperans adulescentia effetum corpus tradit
senectuti.
30. Cyrus quidem apud Xenophontem eo sermone, quem moriens habuit, cum admodum
senex esset, negat se umquam sensisse senectutem suam imbecilliorem factam, quam
adulescentia fuisset. Ego L- Metellum memini puer, qui cum quadriennio post
alterum consulatum pontifex maximus factus esset uiginti et duos annos ei
sacerdotio praefuit, ita bonis esse uiribus extremo tempore aetatis, ut
adulescentiam non requireret. Nihil necesse est mihi de me ipso dicere, quamquam
est id quidem senile aetatique nostrae conceditur.
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