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Cornelius Nepos, Vies des grands capitaines

Chapitre 7

  Chapitre 7

[7] ALCIBIADE I. Alcibiade, fils de Clinias, était Athénien. La nature, en le formant, semble avoir voulu éprouver ses forces. Tous les historiens qui ont parlé de lui s’accordent à dire que personne ne l’a surpassé, ni en vices ni en vertus. Né dans une ville illustre, issu d’une grande famille, le plus beau des Athéniens de son âge, il était propre à tout, plein de jugement et d’habileté, grand capitaine sur mer et sur terre. II était très disert et l’un des plus habiles orateurs d’Athènes ; tel était le charme de sa figure et de sa voix, que personne ne pouvait résister à ses discours. Laborieux et patient quand il fallait l’être ; libéral, splendide au dehors comme chez lui ; affable, gracieux, se pliant avec adresse aux circonstances, lorsqu’il s’abandonnait au relâchement, et qu’aucun motif n’excitait l’activité de son esprit, on le voyait prodigue, débauché, intempérant ; en sorte que tout le monde s’étonnait de trouver dans un seul et même homme des moeurs si dissemblables et un caractère si plein de contrastes. Alcibiade fut élevé dans la maison de Périclès, dont on dit qu’il était le beau-fils, et il fut instruit par Socrate. Il épousa la fille d’Hipponicus, le plus riche de tous les Grecs de ce temps- là ; de manière que, s’il eût donné l’essor à son imagination, il n’aurait pu ni se figurer plus de faveurs, ni en obtenir de plus grandes que celles qu’il avait reçues et de la fortune et de la nature. II. Dans la guerre du Péloponnèse, ses conseils et son autorité décidèrent les Athéniens à attaquer Syracuse. Il fut lui-même élu général, et chargé de cette guerre. On lui donna en outre deux collègues, Nicias et Lamachus. Pendant qu’on faisait les préparatifs de l’expédition, et avant la sortie de la flotte, il arriva que tous les bustes de Mercure furent renversés dans une seule nuit, à l’exception de celui qui était placé devant la porte d’Andocide, et qu’on appela depuis, pour cette raison, le Mercure d’Andocide. Cet accident étant évidemment l’effet d’un complot, parce qu’il intéressait l’État, et non les particuliers, le peuple, épouvanté, craignit que quelque coup violent et subit n’opprimât la liberté publique. Le soupçon semblait devoir tomber sur Alcibiade, parce qu’il était réputé plus puissant et plus élevé qu’un homme privé ne doit l’être. Il s’était, en effet, attaché beaucoup de gens par ses libéralités, et un plus grand nombre encore en les défendant en justice. Aussi, toutes les fois qu’il paraissait en public, il attirait sur lui tous les yeux, et on ne lui égalait aucun citoyen. Il inspirait donc à la fois et de grandes espérances et de grandes craintes, parce qu’il pouvait ou beaucoup nuire, ou beaucoup servir. Il était d’ailleurs entaché d’infamie, par la raison qu’il célébrait, disait-on, les mystères dans sa maison, ce qui était un sacrilège aux yeux des Athéniens et semblait cacher quelque conjuration sous des dehors religieux. III. Ses ennemis le chargeaient de ce délit dans les assemblées du peuple, et le temps de partir pour la guerre approchait. Alcibiade considérant cette circonstance et n’ignorant point la conduite ordinaire des Athéniens, demandait que, si on voulait lui intenter quelque affaire, on informât contre lui pendant qu’il était présent, plutôt que de l’exposer, pendant son absence, aux accusations de la haine. Mais ses ennemis, sentant qu’ils ne pouvaient alors lui nuire, résolurent de rester en repos pour le moment et d’attendre qu’il fût parti, pour l’attaquer absent : c’est ce qu’ils firent. Quand ils le crurent arrivé en Sicile, ils lui intentèrent un procès pour sacrilège. Le magistrat lui ayant à ce sujet envoyé un message en Sicile, avec ordre de revenir pour se défendre, il ne voulut point désobéir, quoiqu’il eût un grand espoir de réussir dans l’expédition qui lui était confiée, et il monta sur la trirème qu’on lui avait envoyée pour le porter. Abordé à Thurium, en Italie, il se mit à réfléchir sur l’abus que ses concitoyens faisaient de la liberté, sur leur cruauté envers les nobles, et jugea que le meilleur parti était d’esquiver la tempête qui le menaçait. Il se déroba donc à ses gardes et se rendit d’abord à Élis, et ensuite à Thèbes. Mais lorsqu’il eut appris qu’il avait été condamné à mort, que ses biens avaient été confisqués, que le peuple avait forcé les Eumolpides à le maudire, selon la coutume, et que, pour mieux consacrer la mémoire de cet anathème, on en avait gravé la copie sur un pilier de pierre élevé dans un lieu public, il se retira à Lacédémone. Là il fit la guerre, non à sa patrie, mais à ses ennemis personnels, parce qu’ils étaient aussi ceux de sa patrie, comme il le disait lui-même ouvertement, qu’ils l’en avaient chassé, dans l’opinion qu’il pouvait lui rendre de grands services, et qu’ils avaient plus consulté leur haine particulière que le bien commun. Les Lacédémoniens firent d’abord amitié, par son conseil, avec le roi de Perse ; ensuite ils fortifièrent Décélie, dans l’Attique, et y établirent une garnison pour tenir Athènes en échec. Ce fut aussi par ses soins qu’ils détachèrent l’Ionie de l’alliance des Athéniens, ce qui leur donna la supériorité dans la guerre. IV. Cependant ces services inspirèrent aux Lacédémoniens moins d’amitié que de défiance et d’éloignement pour Alcibiade. Connaissant son ardent courage et sa grande habileté dans toutes les affaires, ils craignirent que l’amour de la patrie ne le portât quelque jour à les abandonner et à se réconcilier avec les siens. Ils songèrent en conséquence à chercher le moment de l’assassiner. Ce dessein ne put longtemps être ignoré d'Alcibiade. Il était si pénétrant qu’on ne pouvait le surprendre, surtout lorsqu’il s’étudiait à se tenir sur ses gardes. Il se retira donc auprès de Tissapherne, général de Darius. Quand il fut devenu son intime ami, voyant les forces des Athéniens s’affaiblir par leurs revers en Sicile, et celles des Spartiates s’accroître, il envoya des émissaires au préteur Pisandre, qui avait son armée sous les murs de Samos, afin de concerter son retour. Ce préteur partageait les vues d’Alcibiade ; il était ennemi de la puissance du peuple et partisan de la noblesse. Il échoua cependant dans cette tentative ; mais Thrasybule, fils de Lycus, le fit d’abord recevoir par l’armée, et créer général à Samos ; et Théramène ayant ensuite proposé son rappel, il fut rappelé par un décret du peuple, et associé à eux, quoique absent, dans le commandement de l’armée. La conduite de ces généraux changea tellement la face des affaires, que les Lacédémoniens, peu auparavant vainqueurs et puissants, furent épouvantés et demandèrent la paix. Ils avaient été vaincus cinq fois sur terre et trois fois sur mer ; ils avaient perdu deux cents trirèmes, dont l’ennemi s’était emparé. Conjointement avec ses collègues, Alcibiade avait recouvré l’Ionie, l’Hellespont et beaucoup de villes grecques, situées sur les côtes d’Asie. Ils en avaient emporté d’emblée un grand nombre, entre autres Byzance, et n’en avaient pas moins gagné par la clémence politique dont ils avaient usé envers les vaincus. Après de si glorieux exploits, ils revinrent à Athènes chargés de butin, avec une armée enrichie des dépouilles de l’ennemi. V. Toute la ville étant descendue au-devant d’eux au Pirée, ou avait un si grand désir de voir Alcibiade, que le peuple accourait en foule à sa trirème, comme s’il fût arrivé seul. On était en effet persuadé qu’il avait été l’auteur et des revers passés et des succès présents. On attribuait la perte de la Sicile et les victoires des Lacédémoniens à la faute qu’on avait commise en bannissant un homme de ce mérite. Et cette opinion semblait fondée ; car, depuis qu’Alcibiade avait commandé l’armée, les Lacédémoniens n’avaient pu tenir tête aux Athéniens. Quoique Théramène et Thrasybule eussent présidé aux mêmes opérations et débarqué avec lui au Pirée, le peuple n’accompagnait qu’Alcibiade ; et, ce qui jusqu’alors n’avait été usité que pour les vainqueurs d’Olympie, on lui présentait à l’envi des couronnes d’or et d’airain. Alcibiade, se rappelant ses disgrâces passées, recevait en pleurant de joie ces marques de l’affection de ces concitoyens. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il convoqua le peuple et le harangua d’un ton si touchant, que les coeurs les plus durs versèrent des larmes sur son infortune et firent éclater leur indignation contre les auteurs de son exil. On eût dit que c’était un autre peuple, et non celui qui pleurait alors, qui l’avait condamné comme sacrilège. Ses biens lui furent rendus par un décret public ; les prêtres Eumolpides furent forcés de révoquer leur anathème, et les piliers sur lesquels on l’avait transcrit furent jetés dans la mer. VI. La joie d’Alcibiade dura peu. On lui avait décerné toutes sortes d’honneurs, on l’avait entièrement chargé de l’administration civile et militaire, et rendu l’arbitre de tout ; il demanda et obtint pour collègues Thrasybule et Adimante, et partit pour l’Asie avec une flotte ; mais il n’eut pas devant Cymé le succès auquel il s’attendait, et retomba dans la disgrâce du peuple. Comme on croyait que rien ne lui était impossible, on lui imputait tous les revers, en l’accusant ou de négligence ou de mauvaise volonté. C’est ce qui arriva dans cette occasion. On prétendait que, corrompu par le roi de Perse, il n’avait pas voulu prendre Cymé. Rien ne lui fut plus funeste, selon nous, que la trop haute opinion que l’on avait de son génie et de sa valeur. On le redoutait autant qu’on l’aimait. On craignait que, fier de son bonheur et de sa grande naissance, il n’ambitionnât la tyrannie. Sur ces motifs, on le destitua dans son absence, et l’on mit un autre à sa place. Alcibiade, en ayant été instruit, ne voulut point retourner à Athènes. Il se retira à Pactyé, y fortifia trois châteaux, Bornos, Bisanthé et Néontique, et, ayant ramassé un corps de troupes, pénétra, le premier des Grecs, dans la Thrace, jugeant plus glorieux pour lui de s’enrichir des dépouilles des barbares que de celles de la Grèce. Par cette expédition , il accrut sa renommée et ses richesses, et se lia d’une étroite amitié avec quelques rois de la Thrace. VII. Il ne put pas cependant détacher son coeur de sa patrie. Philoclès, général des Athéniens, ayant fait stationner sa flotte près d’Ægos-Potamos, non loin de celle de Lysandre, chef des Lacédémoniens, qui s’appliquait à traîner la guerre en longueur, autant qu’il lui était possible, parce que le roi de Perse leur fournissait de l’argent, et qu’au contraire Athènes épuisée n’avait plus que des armes et des vaisseaux, il se rendit à l’armée navale des Athéniens et là, en présence de tout le monde, il exposa que, si on le voulait, il forcerait Lysandre ou à combattre ou à demander la paix ; que les Spartiates évitaient une bataille navale, pare qu’ils étaient plus forts sur terre que sur mer ; mais qu’il lui était facile d’engager Seuthès, un des rois de Thrace, à les chasser de la terre ferme, et que, par cette mesure, ils seraient réduits à la nécessité de se battre sur mer ou de mettre fin à la guerre. Quoique Philoclès sentît qu’il avait raison, il ne voulut pas cependant suivre son avis ; il prévoyait qu’il n’aurait plus d’autorité dans l’armée, s’il y recevait Alcibiade ; que, si l’on avait quelque succès, il n’en partagerait nullement la gloire, et qu’au contraire, s’il arrivait quelque revers, il en serait seul accusé. Alcibiade lui dit en se retirant : « Puisque tu t’opposes au triomphe de la patrie, je t’avertis de tenir ta flotte près des ennemis ; car il est à craindre que la licence des soldats ne fournisse à Lysandre l’occasion de surprendre et d’accabler notre armée. » Alcibiade ne fut point trompé à cet égard. En effet, Lysandre, ayant appris de ses espions que les Athéniens étaient descendus à terre pour piller, et qu’ils avaient presque entièrement évacué leurs vaisseaux, ne laissa point échapper l’occasion d’agir, et d’un seul coup mit fin à la guerre. VIII. Alcibiade, après la défaite des Athéniens, ne se jugeant plus en sûreté où il était, se retira dans le fond de la Thrace, au-dessus de la Propontide, espérant pouvoir y cacher sa fortune ; mais il se trompait. Quand les Thraces s’aperçurent qu’il y était venu avec de grosses sommes d’argent, ils lui tendirent des embuscades ; ils lui enlevèrent les richesses qu’il avait apportées, mais ils ne purent le prendre lui- même. Alcibiade, ne voyant aucun lieu sûr pour lui dans la Grèce, à cause de la puissance des Lacédémoniens, passa en Asie, chez Pharnabaze, et le charma tellement par la douceur de ses manières, que bientôt il tint le premier rang dans son amitié. Ce satrape lui fit présent du château de Grynium en Phrygie, dont il retirait cinquante talents de revenu. Cette fortune ne contenta pas Alcibiade. Il ne pouvait souffrir qu’Athènes fût vaincue et asservie à Lacédémone. Il pensait uniquement à affranchir sa patrie ; mais il voyait qu’il ne pouvait exécuter ce dessein sans le roi de Perse. Il désirait donc s’en faire un ami, ne doutant point d’en venir facilement à bout, s’il pouvait seulement l’aborder. Il savait que son frère Cyrus se préparait secrètement à lui faire la guerre, avec l’aide des Spartiates ; et il voyait qu’en lui découvrant ce complot il acquerrait une grande faveur auprès de lui. IX. Pendant qu’il méditait ce projet et qu’il demandait à Pharnabaze de l’envoyer vers le roi, Critias et les autres tyrans d’Athènes dépêchèrent des gens affidés à Lysandre en Asie, pour l’aviser que, s’il ne faisait pas périr Alcibiade, le gouvernement qu’il avait établi lui-même dans Athènes ne pourrait pas subsister ; s’il voulait que son ouvrage durât, il devait poursuivre Alcibiade. Le Spartiate, animé par cet avis, résolut d’agir plus fortement auprès de Pharnabaze. Il lui déclara donc que les relations qui existaient entre le roi et les Lacédémoniens cesseraient, s’il ne livrait Alcibiade mort ou vif. Le satrape ne supporta point cette menace, et il aima mieux violer l’humanité qu’affaiblir la puissance du roi. En conséquence, il chargea Sysamithrès et Bagoas d’aller tuer Alcibiade, dans le temps qu’il était en Phrygie et préparait son voyage à la cour de Perse. Ces envoyés donnent secrètement aux voisins d’Alcibiade la commission de l’assassiner. Ceux-ci, n’osant pas l’attaquer avec le fer, entassèrent du bois, pendant la nuit, autour de la cabane où il reposait, et y mirent le feu, pour faire périr dans l’incendie un homme qu’ils ne se flattaient pas de pouvoir accabler par la force. Alcibiade, éveillé par le bruit de la flamme, voyant qu’on lui avait soustrait son épée, saisit le poignard de son ami : c’était un Arcadien qu’il avait logé, et qui n’avait jamais voulu le quitter. Il lui ordonne de le suivre, rassemble tous les vêtements qu’il trouve sous sa main, les jette au feu et échappe ainsi à la violence des flammes. Les barbares, voyant de loin qu’il s’était dérobé à l’incendie, le tuèrent à coups de traits et portèrent sa tête à Pharnabaze. Une femme qui vivait avec lui couvrit son corps de sa robe, et fit consumer son cadavre par ces mêmes flammes qu’on avait préparées pour le dévorer tout vivant. C’est ainsi qu’Alcibiade finit ses jours, à l’âge d’environ quarante ans. X. Cet homme diffamé par plusieurs auteurs, trois historiens très graves l’ont comblé des plus grands éloges : Thucydide, son contemporain, Théopompe, qui naquit peu de temps après, et Timée ; ces deux derniers, assurément très médisants, se sont accordés, je ne sais comment, à ne louer que lui. Ils en ont écrit ce que j’ai rapporté ci-dessus, et en outre ceci : qu’étant né dans Athènes, la ville la plus brillante de la Grèce, il avait surpassé tous les Athéniens par l’éclat et la dignité de sa vie ; que venu à Thèbes, après avoir été expulsé de sa patrie, il s’était si bien conformé aux goûts de ses habitants, qu’aucun d’entre eux ne pouvait l’égaler pour l’ardeur au travail et la force du corps (car tous les Béotiens s’appliquent plus à fortifier leurs membres qu’à aiguiser leur esprit) ; qu’à Lacédémone, dont les murs plaçaient la suprême vertu dans la patience, il s’était livré à une vie si dure qu’il vainquit tous les Spartiates en parcimonie de table, d’habillement et de train ; que se trouvant chez les Thraces, gens ivrognes et adonnés à la débauche, il les avait surpassés aussi dans ces excès ; qu’arrivé chez les Perses, parmi lesquels la plus grande gloire est de chasser avec intrépidité et de vivre avec luxe et avec mollesse, il copia si bien ces moeurs, qu’il parvint à se faire admirer ; que, par cette conduite, il sut toujours conquérir le premier rang dans l’estime et l’affection des peuples. Mais en voilà assez sur Alcibiade. Parlons des autres capitaines. [7] ALCIBIADES. (cap- 1) ALCIBIADES, Cliniae filius, Atheniensis. In hoc, quid natura efficere possit, uidetur experta. Constat enim inter omnes, qui de eo memoriae prodiderunt, nihil illo fuisse excellentius uel in uitiis uel in uirtutibus. 2 Natus in amplissima ciuitate summo genere, omnium aetatis suae multo formosissimus, ad omnes res aptus consiliique plenus - namque imperator fuit summus et mari et terra, disertus, ut in primis dicendo ualeret, quod tanta erat commendatio oris atque orationis, ut nemo ei (dicendo) posset resistere -, diues; 3 cum tempus posceret, laboriosus, patiens; liberalis, splendidus non minus in uita quam uictu; affabilis, blandus, temporibus callidissime seruiens: 4 idem, simulac se remiserat neque causa suberat, quare animi laborem perferret, luxuriosus, dissolutus, libidinosus, intemperans reperiebatur, ut omnes admirarentur in uno homine tantam esse dissimilitudinem tamque diuersam naturam. (cap- 2) Educatus est in domo Pericli - priuignus enim eius fuisse dicitur -, eruditus a Socrate; socerum habuit Hipponicum, omnium Graeca lingua loquentium ditissimum: ut, si ipse fingere uellet, neque plura bona comminisci neque maiora posset consequi, quam uel natura uel fortuna tribueret. 2 Ineunte adulescentia amatus est a multis amore Graecorum, in eis Socrate; de quo mentionem facit Plato in symposio. Namque eum induxit commemorantem se pernoctasse cum Socrate neque aliter ab eo surrexisse, ac filius a parente debuerit. 3 Posteaquam robustior est factus, non minus multos amauit; in quorum amore, quoad licitum est odiosa, multa delicate iocoseque fecit, quae referremus, nisi maiora potiora haberemus. (cap- 3) Bello Peloponnesio huius consilio atque auctoritate Athenienses bellum Syracusanis indixerunt; ad quod gerendum ipse dux delectus est, duo praeterea collegae dati, Nicia et Lamachus. 2 Id cum appararetur, priusquam classis exiret, accidit, ut una nocte omnes Hermae, qui in oppido erant Athenis, deicerentur praeter unum, qui ante ianuam erat Andocidi. Itaque ille postea Mercurius Andocidi uocitatus est. 3 Hoc cum appareret non sine magna multorum consensione esse factum, quae non ad priuatam, sed publicam rem pertineret, magnus multitudini timor est iniectus, ne qua repentina uis in ciuitate exsisteret, quae libertatem opprimeret populi. 4 Hoc maxime conuenire in Alcibiadem uidebatur, quod et potentior et maior quam priuatus existimabatur. Multos enim liberalitate deuinxerat, plures etiam opera forensi suos reddiderat. 5 Qua re fiebat, ut omnium oculos, quotienscumque in publicum prodisset, ad se conuerteret neque ei par quisquam in ciuitate poneretur. Itaque non solum spem in eo habebant maximam, sed etiam timorem, quod et obesse plurimum et prodesse poterat. 6 Aspergebatur etiam infamia, quod in domo sua facere mysteria dicebatur; quod nefas erat more Atheniensium, idque non ad religionem, sed ad coniurationem pertinere existimabatur. (cap- 4) Hoc crimine in contione ab inimicis compellabatur. Sed instabat tempus ad bellum proficiscendi. Id ille intuens neque ignorans ciuium suorum consuetudinem postulabat, si quid de se agi uellent, potius de praesente quaestio haberetur, quam absens inuidiae crimine accusaretur. 2 Inimici uero eius quiescendum in praesenti, quia noceri non posse intellegebant, et illud tempus exspectandum decreuerunt, quo exisset, ut absentem aggrederentur; itaque fecerunt. 3 Nam postquam in Siciliam eum peruenisse crediderunt, absentem, quod sacra uiolasset, reum fecerunt. Qua de re cum ei nuntius a magistratu in Siciliam missus esset, ut domum ad causam dicendam rediret, essetque in magna spe prouinciae bene administrandae, non parere noluit et in trierem, quae ad eum erat deportandum missa, ascendit. 4 Hac Thurios in Italiam peruectus, multa secum reputans de immoderata ciuium suorum licentia crudelitateque erga nobiles, utilissimum ratus impendentem euitare tempestatem clam se ab custodibus subduxit et inde primum Elidem, dein Thebas uenit. 5 Postquam autem se capitis damnatum bonis publicatis audiuit et, id quod usu uenerat, Eumolpidas sacerdotes a populo coactos, ut se deuouerent, eiusque deuotionis, quo testatior esset memoria, exemplum in pila lapidea incisum esse positum in publico, Lacedaemonem demigrauit. 6 Ibi, ut ipse praedicare consuerat, non aduersus patriam, sed inimicos suos bellum gessit, qui eidem hostes essent ciuitati: nam cum intellegerent se plurimum prodesse posse rei publicae, ex ea eiecisse plusque irae suae quam utilitati communi paruisse. 7 Itaque huius consilio Lacedaemonii cum Perse rege amicitiam fecerunt, dein Deceleam in Attica munierunt praesidioque ibi perpetuo posito in obsidione Athenas tenuerunt; eiusdem opera Ioniam a societate auerterunt Atheniensium; quo facto multo superiores bello esse coeperunt. (cap- 5) Neque uero his rebus tam amici Alcibiadi sunt facti quam timore ab eo alienati. Nam cum acerrimi uiri praestantem prudentiam in omnibus rebus cognoscerent, pertimuerunt, ne caritate patriae ductus aliquando ab ipsis descisceret et cum suis in gratiam rediret. Itaque tempus eius interficiundi quaerere instituerunt. 2 Id Alcibiades diutius celari non potuit. Erat enim ea sagacitate, ut decipi non posset, praesertim cum animum attendisset ad cauendum. Itaque ad Tissaphernem, praefectum regis Darii, se contulit. 3 Cuius cum in intimam amicitiam peruenisset et Atheniensium male gestis in Sicilia rebus opes senescere, contra Lacedaemoniorum crescere uideret, initio cum Pisandro praetore, qui apud Samum exercitum habebat, per internuntios colloquitur et de reditu suo facit mentionem. Erat enim eodem, quo Alcibiades, sensu, populi potentiae non amicus et optimatium fautor. 4 Ab hoc destitutus primum per Thrasybulum, Lyci filium, ab exercitu recipitur praetorque fit apud Samum; post suffragante Theramene populi scito restituitur parique absens imperio praeficitur simul cum Thrasybulo et Theramene. 5 Horum in imperio tanta commutatio rerum facta est, ut Lacedaemonii, qui paulo ante uictores uiguerant, perterriti pacem peterent. Victi enim erant quinque proeliis terrestribus, tribus naualibus, in quibus ducentas naues triremes amiserant, quae captae in hostium uenerant potestatem. 6 Alcibiades simul cum collegis receperat Ioniam, Hellespontum, multas praeterea urbes Graecas, quae in ora sitae sunt Asiae, quarum expugnarant complures, in his Byzantium, neque minus multas consilio ad amicitiam adiunxerant, quod in captos clementia fuerant usi. 7 Ita praeda onusti, locupletato exercitu, maximis rebus gestis Athenas uenerunt. (cap- 6) His cum obuiam uniuersa ciuitas in Piraeum descendisset, tanta fuit omnium exspectatio uisendi Alcibiadis, ut ad eius triremem uulgus conflueret, proinde ac si solus aduenisset. 2 Sic enim populo erat persuasum, et aduersas superiores et praesentes secundas res accidisse eius opera. Itaque et Siciliae amissum et Lacedaemoniorum uictorias culpae suae tribuebant, quod talem uirum e ciuitate expulissent. Neque id sine causa arbitrari uidebantur. Nam postquam exercitui praeesse coeperat, neque terra neque mari hostes pares esse potuerant. 3 Hic ut e naui egressus est, quamquam Theramenes et Thrasybulus eisdem rebus praefuerant simulque uenerant in Piraeum, tamen unum omnes illum prosequebantur, et, id quod numquam antea usu uenerat nisi Olympiae uictoribus, coronis laureis taeniisque uulgo donabatur. Ille lacrumans talem beneuolentiam ciuium suorum accipiebat reminiscens pristini temporis acerbitatem. 4 Postquam astu uenit, contione aduocata sic uerba fecit, ut nemo tam ferus fuerit, quin eius casui illacrumarit inimicumque iis se ostenderit, quorum opera patria pulsus fuerat, proinde ac si alius populus, non ille ipse, qui tum flebat, eum sacrilegii damnasset. 5 Restituta ergo huic sunt publice bona, eidemque illi Eumolpidae sacerdotes rursus resacrare sunt coacti, qui eum deuouerant, pilaeque illae, in quibus deuotio fuerat scripta, in mare praecipitatae. (cap- 7) Haec Alcibiadi laetitia non nimis fuit diuturna. Nam cum ei omnes essent honores decreti totaque res publica domi bellique tradita, ut unius arbitrio gereretur, et ipse postulasset, ut duo sibi collegae darentur, Thrasybulus et Adimantus, neque id negatum esset, classe in Asiam profectus, quod apud Cymen minus ex sententia rem gesserat, in inuidiam recidit. 2 Nihil enim eum non efficere posse ducebant. Ex quo fiebat, ut omnia minus prospere gesta culpae tribuerent, cum aut eum neglegenter aut malitiose fecisse loquerentur; sicut tum accidit. Nam corruptum a rege capere Cymen noluisse arguebant. 3 Itaque huic maxime putamus malo fuisse nimiam opinionem ingenii atque uirtutis. Timebatur enim non minus quam diligebatur, ne secunda fortuna magnisque opibus elatus tyrannidem concupisceret. Quibus rebus factum est, ut absenti magistratum abrogarent et alium in eius locum substituerent. 4 Id ille ut audiuit, domum reuerti noluit et se Pactyen contulit ibique tria castella communiit, Ornos, Bisanthen, Neontichos, manuque collecta primus Graecae ciuitatis in Thraeciam introiit, gloriosius existimans barbarum praeda locupletari quam Graiorum. 5 Qua ex re creuerat cum fama tum opibus magnamque amicitiam sibi cum quibusdam regibus Thraeciae pepererat. Neque tamen a caritate patriae potuit recedere. (cap- 8) Nam cum apud Aegos flumen Philocles, praetor Atheniensium, classem constituisset suam neque longe abesset Lysander, praetor Lacedaemoniorum, qui in eo erat occupatus, ut bellum quam diutissime duceret, quod ipsis pecunia a rege suppeditabatur, contra Atheniensibus exhaustis praeter arma et nauis nihil erat super, 2 Alcibiades ad exercitum uenit Atheniensium ibique praesente uulgo agere coepit: si uellent, se coacturum Lysandrum dimicare aut pacem petere spondet; Lacedaemonios eo nolle classe confligere, quod pedestribus copiis plus quam nauibus ualerent: 3 sibi autem esse facile Seuthem, regem Thraecum, deducere, ut eum terra depelleret; quo facto necessario aut classe conflicturum aut bellum compositurum. 4 Id etsi uere dictum Philocles animaduertebat, tamen postulata facere noluit, quod sentiebat se Alcibiade recepto nullius momenti apud exercitum futurum et, si quid secundi euenisset, nullam in ea re suam partem fore, contra ea, si quid aduersi accidisset, se unum eius delicti futurum reum. 5 Ab hoc discedens Alcibiades `Quoniam' inquit `uictoriae patriae repugnas, illud moneo, ne iuxta hostem castra habeas nautica: periculum est enim, ne immodestia militum uestrorum occasio detur Lysandro uestri opprimendi exercitus'. 6 Neque ea res illum fefellit. Nam Lysander cum per speculatores comperisset uulgum Atheniensium in terram praedatum exisse nauesque paene inanes relictas, tempus rei gerendae non dimisit eoque impetu bellum totum deleuit. (cap- 9) At Alcibiades, uictis Atheniensibus non satis tuta eadem loca sibi arbitrans, penitus in Thraeciam se supra Propontidem abdidit, sperans ibi facillime suam fortunam occuli posse. Falso. 2 Nam Thraeces, postquam eum cum magna pecunia uenisse senserunt, insidias fecerunt; qui ea, quae apportarat, abstulerunt, ipsum capere non potuerunt. 3 Ille cernens nullum locum sibi tutum in Graecia propter potentiam Lacedaemoniorum, ad Pharnabazum in Asiam transiit; quem quidem adeo sua cepit humanitate, ut eum nemo in amicitia antecederet. Namque ei Grynium dederat, in Phrygia castrum, ex quo quinquagena talenta uectigalis capiebat. 4 Qua fortuna Alcibiades non erat contentus neque Athenas uictas Lacedaemoniis seruire poterat pati. Itaque ad patriam liberandam omni ferebatur cogitatione. 5 Sed uidebat id sine rege Perse non posse fieri ideoque eum amicum sibi cupiebat adiungi neque dubitabat facile se consecuturum, si modo eius conueniundi habuisset potestatem. Nam Cyrum fratrem ei bellum clam parare Lacedaemoniis adiuuantibus sciebat: id si aperuisset, magnam se initurum gratiam uidebat. (cap- 10) Hoc cum moliretur peteretque a Pharnabazo, ut ad regem mitteretur, eodem tempore Critias ceterique tyranni Atheniensium certos homines ad Lysandrum in Asiam miserant, qui eum certiorem facerent, nisi Alcibiadem sustulisset, nihil earum rerum fore ratum, quas ipse Athenis constituisset: quare, si suas res gestas manere uellet, illum persequeretur. 2 His Laco rebus commotus statuit accuratius sibi agendum cum Pharnabazo. Huic ergo renuntiat, quae regi cum Lacedaemoniis essent, nisi Alcibiadem uiuum aut mortuum sibi tradidisset. 3 Non tulit hunc satrapes et uiolare clementiam quam regis opes minui maluit. Itaque misit Susamithren et Bagaeum ad Alcibiadem interficiendum, cum ille esset in Phrygia iterque ad regem compararet. 4 Missi clam uicinitati, in qua tum Alcibiades erat, dant negotium, ut eum interficiant. Illi cum ferro aggredi non auderent, noctu ligna contulerunt circa casam eam, in qua quiescebat, eaque succenderunt, ut incendio conficerent, quem manu superari posse diffidebant. 5 Ille autem ut sonitu flammae est excitatus, etsi gladius ei erat subductus, familiaris sui subalare telum eripuit. Namque erat cum eo quidam ex Arcadia hospes, qui numquam discedere uoluerat. Hunc sequi se iubet et id, quod in praesentia uestimentorum fuit, arripit. His in ignem eiectis flammae uim transiit. 6 Quem ut barbari incendium effugisse uiderunt, telis eminus missis interfecerunt caputque eius ad Pharnabazum rettulerunt. At mulier, quae cum eo uiuere consuerat, muliebri sua ueste contectum aedificii incendio mortuum cremauit, quod ad uiuum interimendum erat comparatum. Sic Alcibiades annos circiter XL natus diem obiit supremum. (cap- 11) Hunc infamatum a plerisque tres grauissimi historici summis laudibus extulerunt: Thucydides, qui eiusdem aetatis fuit, Theopompus, post aliquanto natus, et Timaeus: qui quidem duo maledicentissimi nescio quo modo in illo uno laudando consentiunt. 2 Namque ea, quae supra scripsimus, de eo praedicarunt atque hoc amplius: cum Athenis, splendidissima ciuitate, natus esset, omnes splendore ac dignitate superasse uitae; 3 postquam inde expulsus Thebas uenerit, adeo studiis eorum inseruisse, ut nemo eum labore corporisque uiribus posset aequiperare - omnes enim Boeotii magis firmitati corporis quam ingenii acumini inseruiunt -; 4 eundem apud Lacedaemonios, quorum moribus summa uirtus in patientia ponebatur, sic duritiae se dedisse, ut parsimonia uictus atque cultus omnes Lacedaemonios uinceret; fuisse apud Thracas, homines uinolentos rebusque ueneriis deditos; hos quoque in his rebus antecessisse; 5 uenisse ad Persas, apud quos summa laus esset fortiter uenari, luxuriose uiuere: horum sic imitatum consuetudinem, ut illi ipsi eum in his maxime admirarentur. 6 Quibus rebus effecisse, ut, apud quoscumque esset, princeps poneretur habereturque carissimus. Sed satis de hoc; reliquos ordiamur.


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Dernière mise à jour : 14/07/2006