| [8] THRASYBULE
I. Thrasybule, fils de Lycus, était Athénien. S’il fallait juger du mérite par lui-même, et
sans égard à la fortune, je serais tenté de mettre Thrasybule au-dessus de tous les
capitaines. Je ne lui préfère assurément personne pour la bonne foi, la constance, la
grandeur d’âme, l’amour de la patrie. Plusieurs ont voulu, peu ont pu délivrer leur
patrie d’un seul tyran ; il lui fut réservé d’affranchir la sienne des trente tyrans qui
l’opprimaient. Mais je ne sais comment, tandis que ses vertus ne le cédaient à l’éclat
d’aucune autre, plus d’une réputation a éclipsé la sienne. Il fit d’abord, dans la guerre
du Péloponnèse, bien des choses sans Alcibiade ; Alcibiade n’en fit aucune sans lui :
mais, par un certain avantage qui lui était naturel, il les tourna toutes à son profit. Du
reste, les généraux partagent tous leurs exploits avec les soldats et la fortune, parce
que, dans le choc des armées, le conseil est remplacé par les forces et par
l’impétuosité des combattants. Le soldat revendique justement du général quelque
portion du succès ; la fortune en réclame la plus grande part, et peut se vanter, avec
raison, d’avoir plus fait que la prudence du chef. Mais le trait héroïque de Thrasybule
n’appartient qu’à lui seul. En effet, les trente tyrans que les Spartiates avaient
chargés du gouvernement d’Athènes, ayant opprimé cette ville, banni ou mis à mort
une foule de citoyens échappés au hasard des combats, confisqué, pour se les
partager entre eux, les biens du plus grand nombre, Thrasybule fut non seulement le
premier, mais le seul, qui se déclara ouvertement leur adversaire.
II. Quand il se réfugia dans Phylé, château très fortifié en Attique, il n’avait avec lui
que trente des siens. Tel fut le principe du salut d’Athènes ; telle fut la force qui rendit
la liberté à cette illustre république. Les tyrans méprisèrent d’abord Thrasybule et le
petit nombre de ses gens. Ce mépris leur fut fatal, et salutaire à celui qui en était
l’objet ; car il retarda la poursuite des uns, et rendit les autres plus forts, en leur
donnant le temps de se préparer. Tant doit être gravée dans tous les esprits cette
maxime, que, dans la guerre, il ne faut rien négliger ; et tant on a raison de dire,
qu’on voit rarement pleurer la mère de l’homme qui sait craindre à propos.
Cependant les forces de Thrasybule n’augmentèrent pas autant qu’il le pensait ;
car, dès ce temps-là, les gens de bien parlaient plus courageusement pour la liberté
qu’ils ne combattaient pour elle. Thrasybule passa de là au Pirée, et fortifia
Munychie. Les tyrans en tentèrent deux fois l’attaque, et deux fois, honteusement
repoussés, ils se réfugièrent au plus tôt dans la ville, après avoir perdu armes et
bagages. Thrasybule fut aussi modéré que courageux ; il défendit de maltraiter ceux
qui se rendaient, pensant qu’il était juste que des citoyens épargnent des citoyens. Il
n’y eut de blessés que ceux qui voulurent attaquer les premiers. Il ne dépouilla aucun
mort ; il ne toucha à rien, si ce n’est aux armes, dont il avait besoin, et aux provisions
de bouche. Dans la seconde action, Critias, le chef des tyrans, fut tué, en combattant
très vaillamment contre Thrasybule.
III. Critias abattu, Pausanias, roi de Sparte, vint au secours des Athéniens. Il fit la
paix entre Thrasybule et ceux qui occupaient la ville, à condition qu’on ne punirait de
l’exil que les trente tyrans et les dix citoyens qui, créés ensuite préteurs, avaient usé
de la même cruauté, et qu’on rendrait au peuple l’administration de la république.
Thrasybule, après la conclusion de la paix, fit encore une belle action. Alors qu’il était
tout puissant dans Athènes, il fit porter une loi qui défendait d’accuser ou de punir
personne pour les faits passés ; et l’on appela cette loi la loi d’oubli. Non seulement il
la publia, mais il la fit exécuter. Quelques-uns de ses compagnons d’exil voulant
qu’on massacre ceux avec lesquels on s’était réconcilié, il l’empêcha par autorité
publique, et tint la parole qu’il avait donnée.
IV. Pour récompenser de si grands services, le peuple lui décerna une couronne
d’honneur, formée de deux petites branches d’olivier. Comme c’était l’amour de ses
concitoyens, et non la violence, qui la lui avait fait obtenir, elle n’excita aucune envie,
et le couvrit de gloire. C’est donc avec raison que Pittacus, qu’on met au nombre des
sept sages, dit aux habitants de Mitylène lorsqu’ils lui offraient plusieurs milliers
d’arpents de terre : « Ne me donnez point, je vous prie, ce que plusieurs
m’envieraient, et qui serait convoité du plus grand nombre. Je n’accepte que cent de
ces arpents, qui marqueront et ma modération et votre bienveillance. En effet, un
petit présent se conserve ; un présent trop riche ne reste guère. » Thrasybule,
content de cette couronne, ne prétendit rien de plus, et pensa qu’aucun citoyen
n’avait jamais été plus honoré. Fait préteur dans la suite, et chargé du
commandement d’une flotte, il aborda en Cilicie. Comme son camp n’était pas assez
diligemment gardé, les barbares firent de nuit une sortie et le tuèrent dans sa tente.
| [8] THRASYBULUS.
(cap- 1) Thrasybulus, Lyci filius, Atheniensis. Si per se uirtus sine fortuna ponderanda
sit, dubito, an hunc primum omnium ponam; illud sine dubio: neminem huic
praefero fide, constantia, magnitudine animi, in patriam amore. 2 Nam quod multi
uoluerunt paucique potuerunt ab uno tyranno patriam liberare, huic contigit, ut a
XXX oppressam tyrannis e seruitute in libertatem uindicaret. 3 Sed nescio quo
modo, cum eum nemo anteiret his uirtutibus, multi nobilitate praecucurrerunt.
Primum Peloponnesio bello multa hic sine Alcibiade gessit, ille nullam rem sine
hoc; quae ille uniuersa naturali quodam bono fecit lucri. 4 Sed illa tamen omnia
communia imperatoribus cum militibus et fortuna, quod in proelii concursu abit res
a consilio ad uires uimque pugnantium. Itaque iure suo nonnulla ab imperatore
miles, plurima uero fortuna uindicat seque hic plus ualuisse quam ducis prudentiam
uere potest praedicare. 5 Quare illud magnificentissimum factum proprium est
Thrasybuli. Nam cum XXX tyranni, praepositi a Lacedaemoniis, seruitute
oppressas tenerent Athenas, plurimos ciuis, quibus in bello parserat fortuna, partim
patria expulissent, partim interfecissent, plurimorum bona publicata inter se
diuisissent, non solum princeps, sed etiam solus initio bellum his indixit.
(cap- 2) Hic enim cum Phylen confugisset, quod est castellum in Attica munitissimum,
non plus habuit secum XXX de suis. Hoc initium fuit salutis Actaeorum, hoc robur
libertatis clarissimae ciuitatis. 2 Neque uero hic non contemptus est primo a
tyrannis atque eius solitudo. Quae quidem res et illis contemnentibus pernicii et
huic despecto saluti fuit. Haec enim illos segnes ad persequendum, hos autem
tempore ad comparandum dato fecit robustiores. 3 Quo magis praeceptum illud
omnium in animis esse debet, nihil in bello oportere contemni, neque sine causa
dici matrem timidi flere non solere. 4 Neque tamen pro opinione Thrasybuli auctae
sunt opes. Nam iam tum illis temporibus fortius boni pro libertate loquebantur
quam pugnabant. 5 Hinc in Piraeum transiit Munychiamque muniuit. Hanc bis
tyranni oppugnare sunt adorti ab eaque turpiter repulsi protinus in urbem armis
impedimentisque amissis refugerunt. 6 Usus est Thrasybulus non minus prudentia
quam fortitudine. Nam cedentes uiolari uetuit - ciues enim ciuibus parcere aequum
censebat -; neque quisquam est uulneratus, nisi qui prior impugnare uoluit.
Neminem iacentem ueste spoliauit, nil attigit nisi arma, quorum indigebat, quaeque
ad uictum pertinebant. 7 In secundo proelio cecidit Critias, dux tyrannorum, cum
quidem exaduersus Thrasybulum fortissime pugnaret.
(cap- 3) Hoc deiecto Pausanias uenit Atticis auxilio, rex Lacedaemoniorum. Is inter
Thrasybulum et eos, qui urbem tenebant, fecit pacem his condicionibus: ne qui
praeter XXX tyrannos et X, qui postea praetores creati superioris more crudelitatis
erant usi, afficerentur exsilio, neue bona publicarentur; rei publicae procuratio
populo redderetur. 2 Praeclarum hoc quoque Thrasybuli, quod reconciliata pace,
cum plurimum in ciuitate posset, legem tulit, ne quis ante actarum rerum
accusaretur neue multaretur; eamque illi obliuionis appellarunt. 3 Neque uero hanc
tantum ferendam curauit, sed etiam, ut ualeret, effecit. Nam cum quidam ex iis, qui
simul cum eo in exsilio fuerant, caedem facere eorum uellent, cum quibus in
gratiam reditum erat publice, prohibuit et id, quod pollicitus erat, praestitit.
(cap- 4) Huic pro tantis meritis honoris corona a populo data est, facta duabus uirgulis
oleaginis: quam quod amor ciuium et non uis expresserat, nullam habuit inuidiam
magnaque fuit gloria. 2 Bene ergo Pittacus ille, qui in VII sapientum numero est
habitus, cum Mytilenaei multa milia iugerum agri ei muneri darent, `Nolite, oro
uos, inquit id mihi dare, quod multi inuideant, plures etiam concupiscant. Quare ex
istis nolo amplius quam centum iugera, quae et meam animi aequitatem et uestram
uoluntatem indicent. Nam parua munera diutina, locupletia non propria esse
consuerunt'. 3 Illa igitur corona contentus Thrasybulus neque amplius requisiuit
neque quemquam honore se antecessisse existimauit. 4 Hic sequenti tempore cum
praetor classem ad Ciliciam appulisset neque satis diligenter in castris eius
agerentur uigiliae, a barbaris ex oppido noctu eruptione facta in tabernaculo
interfectus est.
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