|
 |
| [10,0] LIVRE X.
Dès que César, suivant la tête de Pompée, est descendu sur ce rivage odieux et
foule aux pieds ces sables, il s'élève un combat entre la Fortune du chef et le
destin de la coupable Égypte, pour décider si le Nil subira la même loi que le
Tibre ou si le glaive de Ptolémée enlèvera au monde le vainqueur après le
vaincu. Ô Pompée ! Ton ombre secourut ton beau-père, elle déroba César au fer
des assassins.
D'abord, se croyant assuré de la foi de Ptolémée, après le crime qui en était le
gage, il entra, précédé de ses étendards, dans les murs fondés par Alexandre.
Mais à la vue des faisceaux, le peuple d'Égypte murmure, indigné que Rome vienne
jusque dans ses murs commander à ses rois, et s'attribuer leur puissance. Ce
tumulte avertit César que les esprits étaient émus et divisés, et que ce n'était
pas à lui qu'on avait immolé Pompée.
Mais dissimulant sa frayeur sous un visage serein, il parcourut d'un pas
intrépide les temples de Sérapis et des autres dieux de l'Égypte, monuments dont
la splendeur atteste l'ancienne puissance des Macédoniens. Cependant ni la
beauté de ces édifices, ni les richesses qu'ils étalent, ni la majesté du culte
qu'on y rend aux dieux, ni la magnificence et la grandeur de la ville qui les
renferme ne touchent l'âme de César. Un seul objet l'émeut et l'intéresse, c'est
le tombeau d'Alexandre. Il descend avec une ardeur impatiente dans son caveau
funèbre ; là repose ce brigand heureux, dont le ciel vengeur délivra la terre.
Ses restes, qu'il eût fallu disperser dans l'univers, sont recueillis dans le
sanctuaire. La fortune épargne jusqu'à ses mânes, et le bonheur de son règne se
perpétue même après sa mort. Car si jamais la liberté rentrait dans ses droits
sur la terre, ce serait pour être le jouet des peuples qu'on aurait conservé les
cendres de leur oppresseur, de celui qui offrit au monde l'exemple funeste de
l'univers esclave d'un seul.
On le vit sortir de Macédoine, héritage obscur de ses aïeux, regarder avec
mépris Athènes, conquête de son père, et poussé par ses heureux destins, marcher
à travers les royaumes de l'Asie et sur des champs couverts de morts. Son glaive
destructeur moissonne les peuples de l'Orient ; les fleuves les plus éloignés,
dans la Perse l'Euphrate, et le Gange dans l'Inde, sont teints du sang qu'il
fait couler, fatal fléau de la terre, foudre terrible dont les coups frappent
les nations entières, astre ennemi du genre humain. Il se préparait à lancer des
flottes sur l'Océan extérieur. L'onde, le feu, rien ne l'arrête : il affronte
les Syrtes, il traverse les sables de la Libye, pour aller consulter Ammon. Par
l'Orient, il fût arrivé aux bords où le soleil se couche. Il eût fait le tour
des deux pôles ; il eût vu les sources du Nil. La mort l'arrêta dans sa course,
et la nature n'eut pas d'autre borne à l'ambition de ce furieux. Le même orgueil
jaloux, qui lui fit souhaiter d'avoir à lui seul l'empire du monde, ne put
souffrir qu'il se donnât un égal dans un successeur. Il aima mieux laisser sa
dépouille à déchirer entre ses héritiers. Maître de Babylone, il mourut dans ses
murs, révéré du Parthe qu'il avait dompté. Ô souvenir humiliant pour Rome ! Le
Parthe a redouté la lance macédonienne plus que le javelot romain ! Notre empire
s'est étendu jusque sous les astres de l'Ourse, jusque aux bornes du couchant,
| [10,0] LIBER DECIMVS.
Vt primum terras Pompei colla secutus
attigit et diras calcauit Caesar harenas,
pugnauit fortuna ducis fatumque nocentis
Aegypti, regnum Lagi Romana sub arma
5 iret, an eriperet mundo Memphiticus ensis
uictoris uictique caput. tua profuit umbra,
Magne, tui socerum rapuere a sanguine manes,
ne populus post te Nilum Romanus amaret.
inde Paraetoniam fertur securus in urbem
(10,10) pignore tam saeui sceleris sua signa secutam.
sed fremitu uolgi fasces et iura querentis
inferri Romana suis discordia sensit
pectora et ancipites animos, Magnumque perisse
non sibi. tum uoltu semper celante pauorem
15 intrepidus superum sedes et templa uetusti
numinis antiquas Macetum testantia uires
circumit, et nulla captus dulcedine rerum,
non auro cultuque deum, non moenibus urbis,
effossum tumulis cupide descendit in antrum.
(10,20) illic Pellaei proles uaesana Philippi,
felix praedo, iacet, terrarum uindice fato
raptus: sacratis totum spargenda per orbem
membra uiri posuere adytis; fortuna pepercit
manibus, et regni durauit ad ultima fatum.
25 nam sibi libertas umquam si redderet orbem
ludibrio seruatus erat, non utile mundo
editus exemplum, terras tot posse sub uno
esse uiro. Macetum fines latebrasque suorum
deseruit uictasque patri despexit Athenas,
(10,30) perque Asiae populos fatis urguentibus actus
humana cum strage ruit gladiumque per omnis
exegit gentes, ignotos miscuit amnes
Persarum Euphraten, Indorum sanguine Gangen,
terrarum fatale malum fulmenque quod omnis
35 percuteret pariter populos et sidus iniquum
gentibus. Oceano classes inferre parabat
exteriore mari. non illi flamma nec undae
nec sterilis Libye nec Syrticus obstitit Hammon.
isset in occasus mundi deuexa secutus
(10,40) ambissetque polos Nilumque a fonte bibisset:
occurrit suprema dies, naturaque solum
hunc potuit finem uaesano ponere regi;
qui secum inuidia, quo totum ceperat orbem,
abstulit imperium, nulloque herede relicto
45 totius fati lacerandas praebuit urbes.
sed cecidit Babylone sua Parthoque uerendus.
pro pudor, Eoi propius timuere sarisas
quam nunc pila timent populi. licet usque sub Arcton
regnemus Zephyrique domos terrasque premamus
| | [10,50] et bien avant dans les climats d'où le vent du midi se lève et le seul effort
des Arsacides nous arrête dans l'Orient ! Une petite province de l'empire
d'Alexandre a été l'écueil de nos armes, et le tombeau de nos guerriers !
Le jeune Ptolémée, de retour de Péluse, avait calmé par sa présence les clameurs
d'un peuple timide, et César ayant pour otage le roi captif dans son palais, y
croyait être en sûreté.
Ce fut alors que Cléopâtre quittant la maison de campagne où elle était
reléguée, et s'exposant la nuit sur une barque, se présenta devant le Phare,
corrompit le gardien du port, dont elle fit baisser les chaînes, et se rendit
dans le palais des rois macédoniens, même à l'insu de César : femme dangereuse,
l'opprobre de l'Égypte, l'Érinys des Latins, et dont les vices impurs ont fait
le malheur de Rome. Autant la fatale beauté de Sparte alluma de haines contre
les héros de la Grèce et de la Phrygie, autant Cléopâtre excita de fureurs entre
les plus grands des Romains. Au son du sistre égyptien, elle jeta (je rougis de
le dire) la terreur dans le Capitole. Avec le peuple amolli de Canope, elle osa
marcher contre les aigles romaines, et se promettre de rentrer triomphante dans
le port du Phare, en y menant captif un César. Leucade vit le moment où il était
douteux si l'empire ne passerait pas aux mains d'une femme, et d'une femme
étrangère. Elle en conçut l'espoir, l'incestueuse fille des Ptolémées, dès la
première nuit qu'elle passa dans les bras de César.
Qui peut, Antoine, ne pas te pardonner ton amour insensé pour elle ? L'âme
inflexible de César a brûlé des mêmes feux. Au milieu de ses fureurs, dans un
palais habité par les mânes de Pompée, tout fumant encore lui-même du sang versé
dans la Thessalie, cet amant adultère a pu mêler aux soins dont il était
tourmenté les plaisirs d'un honteux amour, et former au sein des alarmes des
nœuds criminels, dont les fruits feront rougir la pudeur et la foi. Quel excès
de honte ! Il oublie que sa fille a été la femme de Pompée ! Ô Julie ! Il te
donne des frères, nés d'une femme incestueuse, et pour cette femme impudique,
laissant à ses ennemis tout le temps de se rassembler en Libye, il perd avec
elle au sein des voluptés les moments les plus précieux. Il aime mieux lui
donner l'Égypte, que de vaincre pour lui-même.
Cléopâtre se confiant à sa beauté, parut devant César, affligée, mais sans
verser de larmes. Elle n'avait pris de la douleur que ce qui pouvait l'embellir
encore. Échevelée, et dans ce désordre favorable à la volupté, elle l'aborde, et
lui parle en ces mots.
"Ô César ! Ô le plus grand des hommes ! Si l'héritière de Lagus, chassée du
trône de ses pères, peut encore dans son malheur se souvenir de son rang, si ta
main daigne la rétablir dans tous les droits de sa naissance, c'est une reine
que tu vois à tes pieds. Tu es pour moi un astre salutaire qui vient luire sur
mes États. Je ne serai pas la première femme qui aura dominé sur le Nil,
l'Égypte obéit sans distinction à une reine, comme à un roi. Tu peux lire les
dernières paroles de mon père expirant : il veut qu'épouse de mon frère, je
partage son lit et son trône ; et le jeune roi, pour aimer sa sœur, n'a besoin
que d'être libre. Mais Pothin s'est emparé de son esprit, comme de la puissance.
Ce n'est pas l'héritage de mon père que je réclame : affranchis notre maison de
la honte qui la souille. Daigne, César, éloigner de lui le satellite armé qui
l'assiège, et ordonne au roi de régner.
| [10,50] flagrantis post terga Noti, cedemus in ortus
Arsacidum domino. non felix Parthia Crassis
exiguae secura fuit prouincia Pellae.
iam Pelusiaco ueniens a gurgite Nili
rex puer inbellis populi sedauerat iras,
55 obside quo pacis Pellaea tutus in aula
Caesar erat, cum se parua Cleopatra biremi
corrupto custode Phari laxare catenas
intulit Emathiis ignaro Caesare tectis,
dedecus Aegypti, Latii feralis Erinys,
(10,60) Romano non casta malo. quantum inpulit Argos
Iliacasque domos facie Spartana nocenti,
Hesperios auxit tantum Cleopatra furores.
terruit illa suo, si fas, Capitolia sistro
et Romana petit inbelli signa Canopo
65 Caesare captiuo Pharios ductura triumphos;
Leucadioque fuit dubius sub gurgite casus,
an mundum ne nostra quidem matrona teneret.
hoc animi nox illa dedit quae prima cubili
miscuit incestam ducibus Ptolemaida nostris.
(10,70) quis tibi uaesani ueniam non donet amoris,
Antoni, durum cum Caesaris hauserit ignis
pectus? et in media rabie medioque furore
et Pompeianis habitata manibus aula
sanguine Thessalicae cladis perfusus adulter
75 admisit Venerem curis, et miscuit armis
inlicitosque toros et non ex coniuge partus.
pro pudor, oblitus Magni tibi, Iulia, fratres
obscaena de matre dedit, partesque fugatas
passus in extremis Libyae coalescere regnis
(10,80) tempora Niliaco turpis dependit amori,
dum donare Pharon, dum non sibi uincere mauolt.
quem formae confisa suae Cleopatra sine ullis
tristis adit lacrimis, simulatum compta dolorem
qua decuit, ueluti laceros dispersa capillos,
85 et sic orsa loqui: 'siqua est, o maxime Caesar,
nobilitas, Pharii proles clarissima Lagi,
exul in aeternum sceptris depulsa paternis,
ni tua restituit ueteri me dextera fato,
conplector regina pedes. tu gentibus aequum
(10,90) sidus ades nostris. non urbes prima tenebo
femina Niliacas: nullo discrimine sexus
reginam scit ferre Pharos. lege summa perempti
uerba patris, qui iura mihi communia regni
et thalamos cum fratre dedit. puer ipse sororem,
95 sit modo liber, amat; sed habet sub iure Pothini
adfectus ensesque suos. nil ipsa paterni
iuris inire peto: culpa tantoque pudore
solue domum, remoue funesta satellitis arma
et regem regnare iube. quantosne tumores
| |  |