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| [10,100] De quel orgueil cet esclave n'est-il pas enflé, depuis qu'il a tranché la tête
de Pompée ! C'est toi, César (puissent les dieux écarter ce présage), c'est toi qu'il
menace à présent, et il n'est déjà que trop honteux pour le monde et pour toi, que
la mort de Pompée ait été le crime ou le bienfait de Pothin."
Le langage de Cléopâtre eût vainement flatté l'oreille farouche de César, mais
le charme de sa beauté se communique à sa prière, et plus éloquents que sa voix,
ses yeux impurs parlent et persuadent. Ainsi, après avoir séduit son juge, elle
employa une nuit honteuse à l'enchaîner.
César ayant rétabli et payé la paix à prix d'or, la joie de ce grand événement
fut célébrée dans un festin. Cléopâtre y fit éclater un luxe, une magnificence,
dont Rome encore n'avait pas l'idée. Le lieu du festin ressemblait à un temple,
tel que le siècle présent, quoique corrompu, le construirait à peine. Les toits
étaient chargés de richesses, les bois de lambris étaient cachés sous d'épaisses
lames d'or. Les murs n'étaient pas incrustés, mais bâtis d'agate et de porphyre
; dans tout le palais, on marchait sur l'onyx. L'ébène de Xéroé y était
prodigué, et y tenait lieu du chêne vil, et servait aux portes du palais de
support, et non d'ornement. Les portiques sont revêtus d'ivoire. Sur ces portes
immenses, l'écaille de la tortue de l'Inde est appliquée en relief, et dans
chacune de ses taches une émeraude étincelle. Au-dedans, on ne voit que des
vases de jaspe, que des sièges émaillés de pierreries, que des lits, où la
pourpre, l'or, l'écarlate éblouissent les yeux par ce riche mélange que la
navette des Égyptiens sait donner à leur tissu. La salle du festin se remplit
d'un peuple sans nombre ; d'une multitude d'esclaves différents d'âge et de
couleurs ; les uns brûlés par le soleil d'Éthiopie, et portant, leurs cheveux
relevés en arrière et repliés autour de leur tête ; les autres d'un blond si
clair et si brillant, que César dit n'en avoir pas vu de plus doré sur les bords
du Rhin. On y soit aussi une malheureuse jeunesse à qui le fer a ôté la vigueur.
Parmi elle, on distingue l'âge viril, mais dénué de ses forces, et ayant à peine
sur le menton le duvet de l'adolescence.
Ptolémée et Cléopâtre se mirent à table, et César, plus grand que les rois, prit
place entre le frère et la sœur. Peu contente du sceptre de l'Égypte, et du cœur
du roi, son frère et son époux, Cléopâtre avait employé tous les sacrifices du
luxe à relever l'éclat de sa beauté. Les dons les plus précieux de la mer Rouge
brillent dans ses cheveux, et forment, sa parure ; la blancheur de son sein
éclate à travers un voile de Sidon, tissé par le peigne des Sères et dont
l'aiguille des Égyptiennes a desserré le tissu clair et large.
Sur des trépieds formés des dents blanches de l'éléphant, on a posé des tables
rondes du bois du mont Atlas, et si belles que César n'en vit jamais de
pareilles, même après qu'il eut vaincu Juba.
Reine insensée, à quelle imprudence te porte ton ambition ? En étalant aux yeux
d'un hôte vainqueur, tout puissant et armé, ces richesses, dignes d'envie, ne
crains-tu pas d'allumer en lui le désir de s'en emparer ?
| [10,100] mente gerit famulus! Magni ceruice reuolsa
iam tibi, sed procul hoc auertant fata, minatur.
sat fuit indignum, Caesar, mundoque tibique
Pompeium facinus meritumque fuisse Pothini.'
nequiquam duras temptasset Caesaris aures:
105 uoltus adest precibus faciesque incesta perorat.
exigit infandam corrupto iudice noctem.
pax ubi parta ducis donisque ingentibus empta est,
excepere epulae tantarum gaudia rerum,
explicuitque suos magno Cleopatra tumultu
(10,110) nondum translatos Romana in saecula luxus.
ipse locus templi, quod uix corruptior aetas
extruat, instar erat, laqueataque tecta ferebant
diuitias crassumque trabes absconderat aurum.
nec summis crustata domus sectisque nitebat
115 marmoribus, stabatque sibi non segnis achates
purpureusque lapis, totaque effusus in aula
calcabatur onyx; hebenus Mareotica uastos
non operit postes sed stat pro robore uili,
auxilium non forma domus. ebur atria uestit,
(10,120) et suffecta manu foribus testudinis Indae
terga sedent, crebro maculas distincta smaragdo.
fulget gemma toris, et iaspide fulua supellex
strata micant, Tyrio cuius pars maxima fuco
cocta diu uirus non uno duxit aeno,
125 pars auro plumata nitet, pars ignea cocco,
ut mos est Phariis miscendi licia telis.
tum famulae numerus turbae populusque minister.
discolor hos sanguis, alios distinxerat aetas;
haec Libycos, pars tam flauos gerit altera crines
(10,130) ut nullis Caesar Rheni se dicat in aruis
tam rutilas uidisse comas; pars sanguinis usti
torta caput refugosque gerens a fronte capillos;
nec non infelix ferro mollita iuuentus
atque exsecta uirum: stat contra fortior aetas
135 uix ulla fuscante tamen lanugine malas.
discubuere illic reges maiorque potestas
Caesar; et inmodice formam fucata nocentem,
nec sceptris contenta suis nec fratre marito,
plena maris rubri spoliis, colloque comisque
(10,140) diuitias Cleopatra gerit cultuque laborat.
candida Sidonio perlucent pectora filo,
quod Nilotis acus conpressum pectine Serum
soluit et extenso laxauit stamina uelo.
dentibus hic niueis sectos Atlantide silua
145 inposuere orbes, quales ad Caesaris ora
nec capto uenere Iuba. pro caecus et amens
ambitione furor, ciuilia bella gerenti
diuitias aperire suas, incendere mentem
hospitis armati. non sit licet ille nefando
| | [10,150] Quand même il n'aurait pas résolu de s'enrichir des dépouilles du monde,
quand ce serait, au lieu de César, un des héros de ces temps heureux,
où la pauvreté fut en honneur dans Rome, un Fabricius, un austère Curius
ou ce consul que l'on tira de la charrue, et qu'on amena tout couvert de la poussière
de son champ ; assis à cette table, il serait tenté d'emporter en triomphe dans sa
patrie une si superbe dépouille.
On servit dans des vases d'or tout ce que l'air, la terre, le Nil et la mer ont
produit de plus exquis, tout ce que la folie d'un luxe effréné a pu rechercher
de plus rare. Ce n'est pas aux besoins de la nature, mais aux délices de la
table, qu'on immole dans ce festin les oiseaux, les bêtes fauves, ces dieux du
Nil. Des urnes de cristal versent l'eau pure de ce fleuve. De profondes coupes
de pierres précieuses reçoivent le jus délicieux des vignes de Méroé, cette
liqueur qu'un soleil ardent fait bouillonner, et à laquelle il donne en peu de
temps la maturité d'une longue vieillesse. Le nard odoriférant, et la rose qui
ne cesse de fleurir dans ces climats, couronnent le front des convives. Sur
leurs cheveux coulent le cinname dont l'essence ne s'est point évaporée, comme
quand il passe sur des bords éloignés, et l'amome nouvellement recueilli dans
les campagnes voisines.
César apprend à dissiper les richesses de l'univers conquis ; et honteux d'avoir
employé ses armes à vaincre un ennemi pauvre, il ne demande qu'un sujet de
guerre contre un peuple si opulent.
Lorsque la volupté rassasiée eut mis fin aux plaisirs de la table, César
s'adressant au sage Acorée, qui en longue robe de lin assistait à cette fête,
l'engagea dans un entretien qui fut prolongé bien avant dans la nuit :
"Vieillard voué au culte des autels, et sans doute chéri des dieux qui vous
accordent de si longs jours, daignez, lui dit-il, m'apprendre l'origine des
peuples de l'Égypte. Décrivez-moi ces climats, et les murs de leurs habitants,
leurs rites sacrés, et les symboles sous lesquels ils adorent la divinité.
Expliquez-moi les caractères mystérieux qu'on voit gravés sur vos sanctuaires
antiques, et dévoilez enfin des dieux qui ne demandent qu'à se manifester. Si
vos ancêtres ont initié l'Athénien Platon dans la science des choses saintes, à
qui pouvez-vous confier ces secrets sublimes, qui en soit plus digne que César ?
Et à qui l'univers doit-il être connu, si ce n'est, à son maître ? Je suis venu
chercher Pompée en Égypte, mais votre renommée m'y attirait aussi. Au milieu des
combats, j'ai toujours étudié les mouvements du ciel, le cours des astres et les
secrets des dieux. Mon année ne le cédera point aux fastes d'Eudoxe. Mais
avec cet amour extrême de la vérité, la plus noble passion de mon âme, il n'est
rien que je désire aussi ardemment de savoir, que les causes, inconnues depuis
tant de siècles, du débordement de votre fleuve, et dans quel lien inaccessible
il prend sa source. Qu'on me donne une pleine assurance de trouver les sources
du Nil, et j'abandonne la guerre civile."
Dès que César eut achevé, le sage vieillard lui répond ainsi.
"Oui, César, il m'est permis de vous révéler les secrets de nos vénérables
ancêtres ; ces secrets qui jusqu'à ce jour ont été inconnus aux profanes
mortels. Que d'autres se fassent un devoir religieux de renfermer tant de
merveilles dans le silence, pour moi, je crois qu'il est agréable aux dieux
d'entendre annoncer les prodiges de leur sagesse et que leurs lois soient
révélées à tous les peuples du monde.
Ces astres qui seuls modèrent la fuite du ciel
| [10,150] Marte paratus opes mundi quaesisse ruina;
pone duces priscos et nomina pauperis aeui
Fabricios Curiosque graues, hic ille recumbat
sordidus Etruscis abductus consul aratris:
optabit patriae talem duxisse triumphum.
155 infudere epulas auro, quod terra, quod aer,
quod pelagus Nilusque dedit, quod luxus inani
ambitione furens toto quaesiuit in orbe
non mandante fame; multas uolucresque ferasque
Aegypti posuere deos, manibusque ministrat
(10,160) Niliacas crystallos aquas, gemmaeque capaces
excepere merum, sed non Mareotidos uuae,
nobile sed paucis senium cui contulit annis
indomitum Meroe cogens spumare Falernum.
accipiunt sertas nardo florente coronas
165 et numquam fugiente rosa, multumque madenti
infudere comae quod nondum euanuit aura
cinnamon externa nec perdidit aera terrae,
aduectumque recens uicinae messis amomon.
discit opes Caesar spoliati perdere mundi
(10,170) et gessisse pudet genero cum paupere bellum
et causas Martis Phariis cum gentibus optat.
postquam epulis Bacchoque modum lassata uoluptas
inposuit, longis Caesar producere noctem
inchoat adloquiis, summaque in sede iacentem
175 linigerum placidis conpellat Acorea dictis.
'o sacris deuote senex, quodque arguit aetas
non neclecte deis, Phariae primordia gentis
terrarumque situs uolgique edissere mores
et ritus formasque deum; quodcumque uetustis
(10,180) insculptum est adytis profer, noscique uolentes
prode deos. si Cecropium sua sacra Platona
maiores docuere tui, quis dignior umquam
hoc fuit auditu mundique capacior hospes?
fama quidem generi Pharias me duxit ad urbes,
185 sed tamen et uestri; media inter proelia semper
stellarum caelique plagis superisque uacaui,
nec meus Eudoxi uincetur fastibus annus.
sed, cum tanta meo uiuat sub pectore uirtus,
tantus amor ueri, nihil est quod noscere malim
(10,190) quam fluuii causas per saecula tanta latentis
ignotumque caput: spes sit mihi certa uidendi
Niliacos fontes, bellum ciuile relinquam.'
finierat, contraque sacer sic orsus Acoreus:
'fas mihi magnorum, Caesar, secreta parentum
195 edere ad hoc aeui populis ignota profanis.
sit pietas aliis miracula tanta silere;
ast ego caelicolis gratum reor ire per omnis
hoc opus et sacras populis notescere leges.
sideribus, quae sola fugam moderantur Olympi
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